‹ Le devoirChapitre 1 sur 51 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

La philosophie, telle que les philosophes la comprennent, embrasse un très- vaste ensemble de questions abstraites qui touchent aux principes et aux conclusions générales de toutes les autres sciences; mais quand les hommes du monde s'adressent à elle, ils lui demandent uniquement des solutions pratiques sur les devoirs de la vie et sur notre avenir après la mort. Pour eux, la philosophie pourrait changer de nom, et s'appeler la Religion naturelle.

L'homme est-il vraiment libre? Est-il fatalement gouverné par ses préjugés et ses passions? Libre, at-il des devoirs à remplir? Y a-t-il un Dieu au-dessus de lui? Ce Dieu intervient-il dans le gouvernement du monde? Permet -il qu'on s'adresse à lui dans les peines et dans les périls? Exige-t-il des prières? Nous réserve-t-il une seconde vie au delà de la tombe? Et le cet avenir mystérieux, que pouvons- nous espérer, que devons-nous craindre ? Voilà ce que le monde demande à la philosophie; voilà les problèmes à la fois vulgaires et redoutables qu'il lui pose.

Il veut pour chacun de ces problèmes une réponse simple, claire, explicite. S'il en est un que la science ne puisse résoudre, il veut qu'elle en convienne sans tergiverser. Il n'admet ni les distinctions subtiles, ni les analyses trop délicates, ni les démonstrations obscures et tirées de loin. Il ne permet pas qu'on fasse naître des questions incidentes, et que, derrière ces grands et sérieux problèmes, on en aille susciter d'autres, d'une nécessité moins évidente , et d'une solution peut-être impossible. Il a comme une sainte horreur de ce qu'il appelle les systèmes, parce qu'il ne les connaît guère que par des exagérations et des résumés infidèles, et qu'il sait confusément que tous les systèmes se détruisent l'un l'autre depuis l'origine de la philosophie.

Il faut prendre un peu le monde tel qu'il est, sauf à le faire revenir ensuite de quelques antipathies peu raisonnables. La philosophie ne peut s'imposer à lui sous sa forme propre. Le monde n'a pas le goût des abstractions, il n'a pas le temps de les approfondir, et s'en détourne avec dédain. Il faut que la philosophie se montre à lui par son côté utile, qu'au lieu de faire attendre ses conclusions, elle les proclame d'abord ; qu'elle en fasse toucher au doigt l'importance, l'urgence; qu'elle laisse le bagage des termes inintelligibles, des discussions d'écoles, des questions insolubles. Elle y gagnera. Elle n'est pas faite pour être une science de collège, puisqu'elle est la science même de la vie. N'est-ce pas une contradiction, d'avoir le besoin, le droit, le devoir d'agiter tous les problèmes dont le présent et l'avenir de la société dépendent, et de se rendre systématiquement inutile en s'isolant,

en se perdant à plaisir dans des recherches historiques, dans des minuties psychologiques, dans de prétendues questions transcendan taies sur l'origine et la légitimité de nos connaissances? Les philosophes se plaignent quelquefois de ne pas être écoutés. Pourquoi ne parlent-ils pas la seule langue que nous puissions et que nous voulions entendre ?

On dit qu'en se mettant ainsi au niveau du vulgaire, la philosophie s'amoindrira; qu'elle cessera d'être la science souveraine, et qu'au lieu de chercher librement la vérité, elle subira elle-même la faiblesse des esprits dont elle voudra s'emparer.

Cette crainte n'est pas sérieuse ; elle n'est pas digne.

D'abord, il faut s'entendre sur le degré de popularité dont la philosophie est susceptible. Plût à Dieu qu'on pût en effet porter ses méthodes, ses démonstrations, ses principes jusque dans les rangs les plus humbles de la société! mais il n'est pas permis de rêver un tel résultat; et quand on demande à la science de s'humaniser, cela veut dire qu'on lui demande de se rendre intelligible à tous les esprits cultivés. Ce point obtenu, on pourra peut-être aller plus loin, mais il faut d'abord aller jusque-là.

Bien loin de perdre à ce combat, la philosophie ne peut que s'y fortifier. Elle y prendra le sentiment de la pratique, une modération dans les jugements, une rectitude d'esprit que donnent seuls le commerce des hommes et l'habitude des affaires. Il y a dans l'ensemble des opinions communes adoptées dans chaque siècle par la masse des esprits éclairés, une certaine force avec laquelle la science elle-même doit compter. Cette force est proprement ce qu'on appelle le sens

commun. Il ne faut ni l'adorer servilement, ni la braver. Le jour où Galilée déclara pour la première fois que la terre tournait, il eut contre lui le sens commun ; vingt ans après, la nouvelle doctrine était déjà populaire; elle était plus que populaire, elle était humaine, elle faisait partie du patrimoine de l'humanité, et c'aurait été violer le sens commun que de la nier. Le sage, sans se faire l'esclave du sens commun, ne l'abandonne jamais qu'à son corps défendant et fait tous ses efforts pour vivre en bonne intelligence avec lui. De ce commerce entre le monde et la science, entre la pratique et la théorie, est née autrefois la mâle et efficace doctrine du stoïcisme ; et c'est peut-être au même lieu que doit naître la philosophie propre à nos temps agités.

C'est le privilège de la philosophie de consoler et de fortifier. Quand la terre ne veut plus rien nous dire, nous nous élevons avec plus de force vers l'éternelle patrie de nos âmes; quand le présent nous échappe, nous nous réfugions dans le monde de la pensée, où rayonne l'avenir. Tl n'y a que ténèbres et défaillances dans le monde des faits; il n'y a que lumière et sécurité dans la sphère des principes.

La philosophie a trois sortes d'ennemis : les uns la dédaignent comme inutile, ou comme impuissante; et les autres la proscrivent comme dangereuse. On a beau être humble; dès qu'on est philosophe, on rencontre devant soi ces trois ennemis. Aux premiers je n'ai rien à dire.

Ce sont des hommes qui se font un point d'honneur de ne songer qu'au présent, de ne compter qu'avec la matière; qui ne regardent jamais au delà des faits;

dont toute l'activité intellectuelle s'épuise dans des questions de trafic ; qui n'estiment la science que par les facilités qu'elle donne à la production et au commerce, les arts que pour le luxe et le confortable de la vie, la vertu que pour l'honorabilité quelle confère, et qui au besoin s'escompte sur la place.

Quant aux esprits sincères qui comprennent la grandeur des problèmes philosophiques, mais qui se dégoûtent de la philosophie à cause de ses limites, j 'avoue que je n'ai jamais pu les écouter sans tristesse, car leurs inquiétudes et leurs souffrances sont en moi. A chaque pas que l'on fait en avant, on trouve des obscurités à côté de la lumière. La science humaine est circonscrite dans une sphère étroite que notre curiosité dépasse. Nous voudrions connaître toutes les causes, et nous n'en trouvons qu'un petit nombre; sonder la cause première, et nous sommes forcés de confesser qu'elle est incompréhensible ; traduire en formules précises tous les devoirs de la vie, et nous n'arrivons qu'à des règles générales. C'est une condition pénible : à quoi bon le nier? L'erreur de nos adversaires, et leur faute, est de prendre en dédain ce que nous avons, à force de regretter ce que nous ne pouvons avoir. Où se réfugier, si l'on quitte la philosophie? Dans le scepticisme? C'est la mort. Quoi! parce que la nature divine nous est incompréhensible, rejetterons-nous lespreuves de l'existence de Dieu? Faut-il être indifférent au dogme de la Providence, parce que les voies de la Providence nous sont en partie cachées? Si nous n'avons pasàproposer auxhommes une règle fixe, indiscutable, pour toutes les circonstances de la vie, s'ensuit-il que la voix de la conscience ne mérite pas d'être écoutée?

Reconnaissons les limites de la science humaine, non pour nous plaindre à Dieu de ce qu'il nous ôte, mais pour le remercier de ce qu'il nous donne.

Je l'avoue, les ennemis les plus redoutables de la philosophie sont ceux qui sont en même temps les ennemis de la liberté, et qui voudraient étouffer la liberté dans son foyer, c'est-à-dire dans la conscience. Leur polémique contre nous revêt une double forme ; tantôt ils reprochent à la liberté ses écarts; tantôt ils prennent la libre pensée dans ses spéculations les plus nobles, et lui envient jusqu'au bien qu'elle peut faire. Nous comprendrions à la rigueur, nous qui adorons la liberté, qui la servons malgré ses périls, et qui lui resterons fidèle dans toutes ses fortunes, qu'on la rendît responsable des doctrines immorales ou impies qui ont si souvent effrayé ou scandalisé le monde ; mais comment admettre jamais qu'on puisse, au nom d'une doctrine spiritualiste, attaquer la philosophie de l'esprit et la morale du devoir? Que veut-on? Quelle est cette aveugle intolérance que notre temps ne connaissait plus? Peu importe à ces esprits ombrageux que la science entoure de lumière les vérités primordiales, qu'elle mette la liberté de l'homme hors de doute, qu'elle décrive avec autorité les lois de la morale éternelle, qu'elle prouve avec une force irréfragable l'existence d'un Dieu créateur et rémunérateur, qu'elle fasse pénétrer dans tous les esprits l'espérance, ou, disons mieux, la certitude de l'immortalité de l'âme : plus ces enseignements sont fortifiants et solides, plus on met de violence à les repousser ; comme si on vou lait avoir le monopole du bien, et comme si la vertu cessait d'être adorable quand elle se concilie avec

la liberté, et qu'on l'enseigne au nom de la raison!

Nous n'avons plus, grâce à Dieu, à combattre de tels adversaires; ils trouvent à côté d'eux, dans leur propre parti, des esprits droits et sincères qui les rappellent à l'équité, à la réalité. Après les efforts tentés au seizième siècle par la libre pensée, après la puissante école de Descartes, qui, du même coup, proclama l'indépendance de l'esprit humain et posa les bases de ce dogmatisme sage et hardi dont la salutaire influence domine encore de si haut tous les développements de la science humaine ; après la révolution française, dont le grand et durable caractère fut de mettre partout la liberté à la place du privilège, et la raison à la place de la tradition, le rôle de la philosophie n'est plus de se défendre.

Ce qui lui manque peut-être, c'est de se faire voir de plus près, de se rendre plus accessible, d'ôter, par sa propagande même, tout prétexte à la calomnie. Elle ne peut que gagner à sortir de l'enceinte des écoles, et à prendre sur le gouvernement des âmes l'influence qui lui appartient.

Pourquoi ne serait-elle pas écoutée? On a beau dédaigner la philosophie ou s'en défier, tôt ou tard il faut la subir ; et comme cette vie peut être tranchée à tout moment, il est impossible qu'on ne se demande pas : Qu'est-ce que la mort?

On comprendrait à la rigueur l'indifférence en matière de philosophie chez un peuple religieux, parce que toute religion contient une solution sur l'origine, la destinée et la fin de l'homme ; mais dans nos sociétés modernes, eette indifférence ne peut jamais exister qu'à la surface. Quelque bruit que fasse en nous ce

monde, il n'en fera jamais assez pour nous faire absolument oublier l'autre.

Le monde est-il éternel? S'il ne l'est pas, qu'est-ce que Dieu? Dieu se mêle-t-il des choses de la terre? Intervient-il seulement dans les grands événements qui intéressent l'humanité, ou s'il gouverne ses créatures jusque dans les moindres détails de leur existence? Sommes-nous libres ? Sommes-nous menés par la fatalité? Dépendons-nous de nos instincts et de nos passions? La loi du devoir est-elle une illusion ou une vérité; une invention des hommes, ou l'expression même de la volonté de Dieu? Qu'est-ce que cette âme que nous sentons se mouvoir en nous? Est-ce un feu passager que la mort doit éteindre , ou un principe immortel dont le véritable avenir est au delà du tombeau? Voilà les problèmes que la philosophie agite, et dont l'heure est marquée dans la vie de tout homme. Le sceptique le plus déterminé les retrouve un jour à son chevet, pour sa consolation ou pour son désespoir, selon l'usage qu'il a fait de la vie.

C'est mal répondre que de dire : Ces questions sont en effet les plus grandes de toutes, mais on doit les écarter , les repousser , parce que l'intelligence de l'homme est impuissante pour les résoudre. Il faut être bien téméraire pour proclamer ainsi, sans preuves et sans étude préalable, Je néant de la science humaine ; et, quand on a pris sur soi d'affirmer que l'homme est condamné à une ignorauce invincible, il faut être bien endurci pour s'en consoler.

Mais, au fond, personne ne s'en console, et il y a plus de fanfarons de scepticisme que de sceptiques véritables. Quand même nous parviendrions à oublier la

mort, nous n'échapperions pas à la philosophie ; elle retient par nécessité dans la pratique de la vie, et ce nui l'y ramène sans cesse, c'est le devoir.

Au moment d'agir dans les circonstances graves, nous entendons deux voix en nous-mêmes; l'une, c'est celle de l'intérêt qui nous dit : Voilà ce qui te donnera du repos, de la sécurité, ou de la xichesse, ou de la gloire, ou de la puissance ; l'autre, que tous les hommes appellent le devoir, et qui nous dit : Oublie-toi ! dévouetoi! sacrifie-toi!

Que les incrédules écoutent la voix de l'intérêt, à la bonne heure; mais qu'il le sache ou qu'il l'ignore, celui qui choisit le devoir a la foi philosophique. On ne peut croire au devoir sans croire en même temps à Dieu, à la liberté, à l'immortalité.

Personne ne se sacrifierait pour le devoir, si le devoir était d'institution humaine. On lui donne son repos, sa fortune, sa vie, parce qu'on reconnaît qu'il vient de Dieu. La plus irréfutable démonstration de l'existence de Dieu, c'est la vie et la mort d'un juste.

Telles sont les pensées auxquelles j'ai obéi, quand j'ai résolu d'écrire un court traité de morale pour les gens du monde, et particulièrement pour les esprits éclairés qui se sentent attirés vers la philosophie sans en avoir fait leur étude. Toute modeste que soit cette tâche en apparence, je comprends mieux que personne combien elle était au-dessus de moi ; mais on m'a su gré de la sincérité, et, je puis le dire, de la ferveur de mes convictions. Le titre de mon livre a sauvé mon livre. Ce grand et religieux nom du Devoir l'a protégé contre les ennemis de la philosophie et contre ma propre faiblesse.

Peut-être le moment est-il opportun pour parler aux hommes de leurs devoirs , quand le plus grand nombre paraît occupé seulement de son droit, et se laisse entraîner à confondre son droit avec son intérêt. Nonseulement les caractères sont rares, les convoitises ardentes, l'indulgence excessive en face du succès ; mais on voit apparaître des théories destinées à légitimer aux yeux des hommes tout ce que le devoir condamne. On entend faire l'apologie de la force, distinguer une grande morale et une petite, parler avec mépris de la liberté, condamner la philosophie dans le pays d'Abélard et de Descartes, maudire la révolution de 1789 sur cette terre qu'elle a sauvée et qu'elle protège.

J'ai combattu ces impiétés de tout mon cœur et de toutes mes forces pendant dix-sept années d'enseignement. Je dédie aujourd'hui à mon ancienne, à mon éternelle cause, cet humble livre que j'aurais voulu rendre moins indigne d'elle. Je l'offre aussi à mes anciens auditeurs de l'École normale et de la Faculté des lettres. Ils y trouveront la doctrine que nous avons étudiée ensemble, lorsque j'avais l'honneur d'enseigner la philosophie à côté de mes maîtres, dans cette grande Université si calomniée et si noble.

LA LIBERTÉ

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