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DÉMONSTRATION DE LA LIBERTÉ

« Il faut expliquer les choses par l'homme , et non l'homme par les choses. » — Saint-Martin, Erreurs et vérités, tome I, page 9.

On confond ordinairement, dans le langage, la liberté elle-même avec les effets de la liberté. Ainsi, quand on met un homme en prison, cela s'appelle le priver de sa liberté; quand on l'en fait sortir, cela s'appelle lui rendre sa liberté.

La liberté ainsi entendue, ou liberté civile, se distingue encore de la liberté politique. Politiquement, un sujet de l'empereur de Russie n'est jamais libre; mais il jouit, en fait, de la liberté civile, tant que son souverain consent à la lui laisser.

La liberté politique consiste à participer à la confection des lois et à l'administration de son pays, à ne point subir et à ne point posséder de privilèges, à n'être

jugé que conformément aux lois, par une magistrature régulière et pour des fautes définies. Elle a pour but principal de garantir aux citoyens d'un État libre la liberté civile, c'est-à-dire la libre disposition de leurs personnes et de leurs biens.

Mais le sujet russe ou ottoman, obligé de subir comme des lois immuables les caprices journaliers de son maître, et même le prisonnier, plongé dans un cachot, les pieds entravés et les mains liées, possèdent réellement leur volonté, leur âme est libre. Ils peuvent bénir leur bourreau, ou le maudire; ils peuvent consentir à leur captivité, s'y résigner, ou employer leur énergie à trouver des moyens de délivrance. Leur puissance n'est pas attaquée dans sa source, elle n'est que comprimée dans son expansion. Ils ne peuvent pas agir, mais ils peuvent encore vouloir. Les lois et les coutumes, les tyrans et les bourreaux sont impuissants contre cette liberté du dedans, qui constitue notre humanité. Les geôliers qui gardent un honnête homme lui demandent sa parole d'honneur de ne pas s'évader, et ils se sentent plus rassurés par sa promesse que par leurs verrous.

Cette liberté essentielle à l'homme est le solide fondement sur lequel repose notre droit à la liberté civile et à la liberté politique. Il faut avoir une volonté pour revendiquer le droit de faire respecter sa volonté. Avant d'être un citoyen dans le monde, je dois d'abord sentir, dans ma conscience, que je suis une personne.

La liberté, sans laquelle il n'y a pas de morale, puisqu'il n'y a pas> sans elle, de devoir et de responsabilité, ne doit donc pas être définie : le pouvoir de faire ou de ne pas faire, mais bien : le pouvoir de vouloir ou de ne pas vouloir. Sommes-nous libres? cela veut

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dire : les résolutions que nous formons d'agir ou de ne pas agir, dépendent-elles uniquement de nous-mêmes ?

0r? n'est-ce pas une chose évidente que tous les hommes se croient libres? On me présente deux louis d'or, et Ton me dit : « Voici celui que vous choisirez ; » est-ce que je ne me crois pas parfaitement libre de choisir l'autre? C'est une action fort simple que de lever trois fois la main dans l'espace d'une heure; si je suis libre, il dépend uniquement de moi de le faire ou de ne pas le faire; si je ne suis pas libre, cela dépend de quelque cause étrangère à ma volonté : eh bien I je propose à quiconque pense que je ne suis pas libre, de gager contre moi mille écus, un million, cent millions que dans l'espace d'une heure je lèverai trois fois la main. Qui acceptera le pari? Personne. Qui hésitera à le proposer? Personne. Cela prouve que tout le monde croit au pouvoir qui m'appartient de faire le geste, si cela me plaît1. Si nous sommes trois dans une chambre, les deux autres peuvent parier entre eux que je partirai du pied droit ou du pied gauche ; mais quel est celui qui fera une telle gageure contre moi-même? Ce sont là des faits parfaitement simples, à la portée des plus humbles entendements, mais qui ont cependant un mérite, c'est d'établir de la façon la plus irréfutable que la croyance à la liberté humaine est naturelle à tous les esprits; et même cela est si vrai, que Sextus, Énésidème, Spinosa, Hume, tous les philosophes qui ont nié la liberté, n'auraient jamais osé parier contre moi que mes membres étant sains et sans entraves, je ne lèverais pas le bras dans l'espace d'une heure. Leur scepticisme , triomphant dans l'argumentation , se serait

1. Le P. Buffier, Traité des premières vérités, partie III, chap. m.

évanoui devant le défi de cette volonté sûre d'ellemême.

Tous les actes de ma vie prouvent invinciblement que j'ai foi à ma liberté. Au moment de prendre une résolution, j'hésite , je délibère; donc je me sens libre. Quand j'ai agi et que l'action me paraît bonne, je m'admire dans mon œuvre; elle est donc mienne. Si, au contraire, elle a des résultats fâcheux, je me trouve amoindri par cet échec, j'éprouve de l'humiliation ou des remords. Je juge avec les mêmes sentiments les actions de mes semblables. Enfants, je les élève avec soin pour leur inspirer plutôt le goût du bien que celui du mal ; hommes, je les conseille, je les exhorte, je les menace, je les récompense. Je ne fais pas une action, je ne prononce pas une parole qui ne suppose la croyance à ma liberté et à celle d'autrui. Qu'est-ce que la loi, que les hommes discutent et promulguent avec appareil, et sur laquelle repose l'édifice social et politique? Qu'est-ce que le tribunal, où ils prennent Dieu à témoin de leurs jugements? Qu'est-ce que l'échafaud, où ils prennent l'honneur et la vie de leurs frères en expiation d'un crime? Otez la croyance à la liberté, et la société s'écroule. Sans la liberté, il n'y a ni droits, ni devoirs, ni serments, ni justice, ni obligation, ni crime, ni vertu, ni pardon, ni récompense. Il n'y a pas, sans elle, de reconnaissance et de piété. Les temples, sans la liberté, ne sont qu'un solennel mensonge où nous promettons à Dieu de lui donner une obéissance qui ne dépend pas de nous. Je ne puis pas aimer, je ne puis pas adorer, je ne puis pas prier, si je ne suis libre.

Si je me trompe en me croyant libre, je me trompe

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avec l'universalité du genre humain. Je cherche des sceptiques : je n'en trouve que parmi les philosophes, et les philosophes mêmes qui doutent de la liberté semblent effrayés de leur doute. Ils forment dans les écoles une minorité presque insensible. Depuis l'origine de la philosophie, les noms les plus illustres témoignent en faveur de la liberté. Tous les hommes naissent avec cette croyance, et tous, à l'exception de quelques sophistes, la conservent jusqu'à la mort. Le roi et le pâtre se sentent responsables, l'un de son royaume, l'autre de son troupeau; et le plus ignorant se croit justifié s'il peut seulement dire à ses juges : « C'est ma main qui a tout fait, en dépit de ma volonté. »

Non-seulement tous les hommes, depuis que le monde est monde, croient à la liberté; mais cette croyance est naturelle et invincible. Je n'ai pas besoin qu'on m'apprenne que je suis libre; il me suffit, pour que je le sache, d'avoir agi. Le sauvage croit à sa liberté, comme le citoyen d'une société civilisée, l'enfant comme le vieillard. Cette croyance nous suit dans tous les actes de notre vie. Il n'en est pas de plus difficile à déraciner. Celui qui, à force de méditer, s'est créé un système où la liberté ne trouve pas de place, parle, sent et vit comme s'il croyait à la liberté. Il ne doute pas, il s'efforce de douter, et c'est tout le résultat de sa science. Trouvez un fataliste qui n'ait ni orgueil ni remords! Ou il faut dire que l'homme est libre, ou il faut admettre qu'il a été formé pour croire invinciblement l'erreur.

J'ouvre les yeux et je vois un arbre, une maison, un homme ; je touche cette table de la main, mon pied foule la terre. Douté-je de l'existence de ces corps, que ma main ou mes yeux me révèlent? Non; j'y crois implicitement, sans raisonner, sans discuter, sans hésiter;

j'y crois avec tout le genre humain. Pourquoi? Parce que ma nature le veut ainsi, parce qu'elle me pousse à adopter cette croyance par une sorte d'instinct irrésistible. Les sceptiques ont beau s'elforcer; je vois et je comprends leurs sophismes, je n'en aperçois pas la réfutation : je ne puis ni les détruire ni m'y soumettre. Quand je parviendrais à vaincre en moi ma nature, ou, pour mieux dire, la nature humaine, qu'en résulterait-il de bon et d'utile? Ne serais-je pas, par cette révolte, condamné à ne croire à rien, et par conséquent à n'être rien? Puis-je cesser d'être un homme? Puis-je voir autrement que par mes yeux, ou penser, ou croire autrement que par mon esprit? Une fois que, dans mes investigations, je suis arrivé aux lois constitutives de ma pensée, n'est-ce pas comme si, en creusant des fondements, j'avais trouvé le roc? N'en est-il pas de même de ma croyance à la liberté? Et si elle est naturelle, constante, nécessaire, n'est-ce pas un signe certain qu'elle est juste? Ces solitudes où l'on se complaît, après avoir abandonné les sentiers battus et rompu en visière à la nature humaine, peuvent satisfaire l'orgueil; mais là n'est pas la sagesse. Soyons humbles, soyons hommes; n'en appelons pas contre le sens commun et l'évidence. Il suffit que la conscience parle et que nous soyons sûrs de ne pas être aveuglés par un préjugé.

Où ai-je pris l'idée de la liberté, si je ne suis pas libre? Il ne me suffit pas d'entendre répéter un mot pour en comprendre le sens; il faut encore que je trouve en moi ou hors de moi, l'objet auquel il se rapporte. Non-seulement, si l'homme n'était pas libre, il n'aurait pas l'idée de liberté, mais il n'aurait pas

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même l'idée de cause. Comment l'aurait-il ? Le monde extérieur ne nous la donne pas. Nous entendons le vent mugir, nous voyons un arbre tomber, et nous disons : « Le vent a renversé cet arbre. » Cependant, qu'avonsnous vu? Le vent d'abord, la chute de l'arbre ensuite : rien de plus; ce n'est qu'un rapport de succession, ce n'est pas un rapport de cause à effet. Il en est de même de tous les phénomènes physiques : nous voyons qu'ils se succèdent; nous constatons que cette succession est constante : à cela se borne la donnée expérimentale. Si nous concluons ensuite qu'un phénomène est la cause du phénomène qui le suit, il faut, pour tirer une telle conclusion, que nous soyons munis de l'idée de cause, et que nous l'ayons prise ailleurs. C'est dans la conscience humaine que l'idée de cause nous apparaît , parce que nous saisissons l'opération d'une cause agissante entre la réflexion qui précède le mouvement et le mouvement lui-même. Ce n'est pas une coïncidence accidentelle, et ce n'est pas non plus une succession nécessaire : c'est la production libre, spontanée d'un acte qui résulte de notre volonté, que notre volonté pouvait ne pas faire, qu'elle pouvait faire autrement, et qu'elle reste maîtresse de prolonger ou de suspendre. Bien des faits se succèdent, en nous comme hors de nous, en vertu des lois de la nature, sans intervention de la volonté ; mais pour celui-là nous le reconnaissons à l'instant; nous le distinguons de tous les autres, nous sentons qu'il nous constitue en quelque sorte, qu'il nous donne notre valeur et comme la mesure de nos forces, qu'il nous assigne notre place entre les différents êtres au milieu desquels nous vivons. Nous le renouvelons incessamment, et il nous rapporte toujours avec la même clarté le intiment, la

preuve de l'influence de notre volonté sur nos actes. C'est ainsi que. par une juste disposition de la nature, la notion de la liberté enveloppe et contient la notion de cause; car, à le prendre rigoureusement, la cause qui a en elle-même le principe de ses déterminations, c'est-à-dire qui est libre, mérite seule le nom de cause. Si nous n'étions pas libres, le mot de cause n'aurait pas plus de sens pour nous que n'en a, pour un aveuglené, le mot de couleur. Sans la liberté, à laquelle nous devons la notion de cause, notre intelligence aurait l'idée et le spectacle du mouvement ; mais elle ne saurait pas ce que c'est que la vie'.

Il peut sembler étrange qu'on s'efforce de démontrer la liberté, puisque nous nous sentons tous libres. Un fait que la conscience elle-même atteste est au-dessus de nos démonstrations, comme il est au-dessus de nos négations. On ne démontre pas le plaisir ou la douleur ; pourquoi donc démontrer la liberté?

C'est que, sur le dogme de la liberté, la science du devoir repose tout entière. Et qu'est-ce que la science du devoir? C'est proprement la science du sacrifice. Vivre pour Dieu et pour les hommes, et non pas pour soi, voilà le devoir. Quelquefois la Providence permet que le devoir soit facile; le plus souvent elle nous oblige d'aller vers lui à travers le péril et la souffrance, d'oublier, pour lui, nos goûts et nos intérêts, nos amitiés, nos colères, nos espoirs, et de donner, pour lui, jusqu'à notre vie elle-même. Si elle garde une récom pense à l'Honnête homme, elle la lui cache derrière le

1. Hossuét, Traité du libre arbitre^ cliap. il, p. 227, édition dç

M. J u les Simon,

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tombeau; et parce qu'elle l'a faite immense, elle la veut chèrement achetée. Nous cependant, faibles et aveugles, nous nous épuisons dans celte voie; nous voyons trop le malheur présent, et pas assez la récompense future. Nous nous apitoyons sur nous-mêrues; et remontant aux principes pour nous insurger contre eux, nous aimons mieux renoncer à la liberté, malgré l'évidence, que de consentir au sacrifice.

Il faut donc ôter à l'avance tout refuge au scepticisme, et se démontrer si bien la liberté, qu'on n'ait plus rien à craindre ni des sophistes, ni de la douleur, le plus grand de tous les sophistes parce qu'il a pour auxiliaire notre lâcheté. Or, le plus sûr moyen de se rendre inébranlable dans sa croyance à la liberté, ce n'est pas de démontrer que tous les hommes se croient libres, que cette croyance est en eux naturelle et nécessaire; que, sans la liberté, toute notre nature devient incompréhensible et contradictoire, et qu'il n'y a plus, sans elle, ni honneur, ni justice, ni société civile; c'est tout uniment de regarder au fond de soi avec calme, sans passion, sans préjugé, et d'y voir, dans sa réalité vivante, cette puissance libre contre laquelle le monde et les hommes accumulent tant d'obstacles, sans parvenir même à l'altérer. L'homme est à lui-même sa plus grande leçon et son plus grand spectacle; et la première condition de savoir se diriger, est sans doute de savoir se connaître.

Une action humaine est éminemment complexe. Bien analysée, elle renferme quatre éléments : la conception de l'acte à faire, la conception et la discussion des motifs, la résolution, l'exécution. En effet, pour agir, il faut vouloir, et pour vouloir, il faut savoir ce qu'on

veut, et pourquoi on le veut. Ces quatre éléments successifs de l'acte volontaire se suivent quelquefois si rapidement, qu'on a peine à les distinguer; l'action est aussitôt faite que conçue. Il est nécessaire de les distinguer pourtant, car la liberté est le caractère propre de la résolution, et ne se trouve ni dans ce qui la précède, ni dans ce qui la suit. Prenons pour exemple l'action de lever le bras, et ne craignons pas d'en faire une analyse minutieuse.

Remarquons d'abord qu'il nous arrive souvent de mouvoir le bras instinctivement, machinalement, sans savoir que nous le faisons, ou du moins sans savoir pourquoi nous le faisons. Nous ne sommes pas toujours attentifs à notre propre vie; nous ne dirigeons pas toujours nos mouvements. Dans l'enfance, tout se passe en nous, pour ainsi dire, à notre insu; nos désirs nous gouvernent; nos facultés se développent par leur force propre, sans l'intervention de la volonté. Plus tard, la même spontanéité d'action, la même absence de direction volontaire se manifestent en nous, lorsque nos passions sont violemment surexcitées. Enfin, il y a dans la vie des moments de langueur, d'épuisement, de demi-sommeil, où notre volonté abdique, et permet à nos facultés de se mouvoir sans subir sa direction. Mais nous parlons ici d'un de ces actes que nous accomplissons avec connaissance de cause, dont nous prévoyons le but à l'avance, que nous étudions, dont nous nous sentons évidemment responsables; en un mot, d'un acte accompli froidement et les yeux ouverts. Nous supposerons même, s'il le faut, que cet acte, insignifiant en lui-même, acquiert des circonstances un certain degré de gravité; qu'il s'agit, par exemple, d'un vote dans une assemblée délibérante.

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il est bien clair que je ne lèverai pas le bras pour voter sans m'être rendu compte de la nature et de la valeur de l'acte que je vais faire, et que je ne commencerai à délibérer avec moi-même que quand je saurai clairement de quoi il s'agit. Il y a là beaucoup de faits à considérer dans un seul; car j'ai d'abord l'idée de lever le bras, et ensuite, je comprends qu'en faisant ce mouvement, je donne mon assentiment à la proposition qui est faite ; enfin je prévois, dans une sorte d'intuition, des conséquences peut-être très-éloignées de cette proposition. 11 faut d'abord bien voir et bien entendre tout cela, si l'on veut être ensuite parfaitement maître de sa volonté. Un homme prudent et éclairé ne commence pas une action de quelque importance, sans en avoir mûrement examiné les suites, sans en connaître à fond le caractère et, pour ainsi dire, la teneur. Il sait non-seulement ce qu'il va faire, mais ce qui s'ensuivra infailliblement, et ce qui pourra éventuellement en résulter. Sa responsabilité et en même temps sa dignité s'en accroissent. Il est bien plus maître de lui, de sa force, de sa destinée, que l'esprit sans pénétration et sans justesse, qui ne sait pas enchaîner une action à ses conséquences, et dont toute la vie n'est qu'une suite d'aventures. La précipitation est un mauvais conseiller :

« Maie cuncta ministrat

Impetus *. »

La connaissance de l'action qu'il s'agit de faire, et des conséquences même éloignées ou éventuelles de cette action, est donc le premier fait qui précède la détermination volontaire. Voici maintenant le second.

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