CHAPITRE V
m L'ÉTAT D'UNE AME GOUVERNÉE PAR LES PASSIONS
« Il vaudrait beaucoup mieux pour moi, ce me semble, que la lyre dont j'aurais à me servir fût mal montée et discordante, que le chœur dont j'aurais fait les frais détonnât, et que la plupart des hommes fussent d'un sentiment opposé au mien, que si j'étais pour mon compte mal d'accord avec moi-même et réduit à me contredire. » Platou, Gorgias, traduction de M. Cousin, t. III, p. 291.
Toutes les passions sont en germe dans le cœur humain; mais il s'en faut bien qu'elles y exercent toutes un empire égal, ou qu'elles présentent chez tous les hommes le même degré d'énergie. Nous apportons en naissant une sensibilité plus ou moins vive, et disposée à éprouver tel sentiment plutôt que tel autre; l'éducation, l'habitude, la volonté, les circonstances, le milieu dans lequel nous vivons, tout, jusqu'à notre santé et à notre tempérament, contribue encore à la modifier. Cette disposition habituelle de notre faculté de sentir constitue en quelque sorte notre physionomie morale. Le mot de caractère s'emploie quelquefois dans le même sens, mais il y a pourtant une différence. Le caractère est quelque chose de plus; c'est la sensibilité gouvernée par la volonté, transformée par l'habitude. Ainsi, nous recevons nos passions, et nous faisons notre caractère. La nature avait fait de
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Socrateun libertin; de ce libertin, la volonté de Socrate fit un sage.
[1 y a beaucoup d'hommes froids, calmes, impassibles, chez lesquels aucune passion n'a de force, difficiles à remuer, incapables de pousser un peu loin la joie ou la peine, tièdes, indifférents, engourdis, égoïstes, moins par excès d'amour-propre que par défaut de sympathie, et vivant au jour le jour, de peu d'actions et de peu de sentiments, si cela peut s'appeler vivre. Quand ces âmes sont foncièrement pauvres, cette froideur est incurable. Quelquefois aussi la passion ne fait que s'ajourner, comme un feu qui couve sous la cendre. On croit longtemps qu'il n'y a rien là, que tout y est impuissant ou mort, et Ton y porte imprudemment la main jusqu'à ce qu'on soit effrayé par un soudain incendie.
D'autres croient de bonne foi avoir les passions fortes, parce qu'ils les ont turbulentes; ils se laissent éblouir par ces feux de paille, ils ne voient pas que ces ardeurs prétendues ne sont que l'effet d'une volonté faible et de convoitises désordonnées. C'est pitié de les voir inventer des théories pour cacher leur maladie ou leurs pauvretés, et répéter, sans trop s'entendre, qu'il y a de certaines grandeurs dans le vice, que le cœur de l'homme est soumis à la fatalité du bien ou à celle du mal, que les grandes passions sont invincibles. Ils prennent la violence des passions pour de la force. Ils ne comprennent pas que la passion peut nous tuer et ne peut nous vaincre; car ils n'ont mesuré ni la force de la volonté, ni la dignité de l'âme immortelle. Depuis qu'on a jeté dans le monde cet accouplement de mots : a Désordre et génie, » un nombre immense de petits esprits et de lâches cœurs se sont sais
à tirer vanité de leur misère, dans l'espérance de faire croire à la grandeur de leur intelligence par le spectacle même de leur turpitude morale. Il faut à la plupart des hommes un rôle, grand ou vil. Ils ne peuvent pas se résigner à n'être que ce qu'ils sont, c'est-à-dire à n'être rien.
Outre les différences que nous venons de noter dans l'habitude générale de la sensibilité, qui font qu'une âme sent vivement, et qu'une autre, pour ainsi dire, ne sent point, il y a une source trèsféconde de diversité entre les hommes, et c'est la prédominance dans une âme d'une ou de plusieurs maîtresses passions au préjudice de toutes les autres. Cette prédominance est naturelle ou factice ; et quand elle est tactice, elle peut être passagère ou permanente.
La plus simple expérience de la vie suffit pour nous montrer qu'il y a des âmes dans lesquelles une passion l'emporte sur toutes les autres par une prédominance naturelle. Ainsi, certaines âmes sont faites pour se dévouer toujours, et d'autres pour préférer toujours leurs intérêts au reste du monde. Il naît des âmes qui semblent créées tout exprès pour aimer Dieu, et qui sont, dès le commencement, montées au ton de l'enthousiasme. Quelques-unes nourrissent plusieurs passions à la fois; et, par exemple, nous hésitons souvent entre la volupté et la gloire. Ce ne sont, hélas! que deux façons de s'aimer soi-même, l'une et l'autre nous conduisent au même but, et nous ne disputons que sur le chemin.
11 n'est pas moins facile de constater le pouvoir fac-
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tice que souvent nos passions usurpent sur nos volontés dans l'espace d'un moment. Nous en fournirons quelques exemples.
J'aime mon pays ; c'est un penchant naturel du cœur humain, que tout a contribué à développer en moi; mais je l'aime doucement, sans vivacité, sans énergie, comme une chose que je suis sûr de ne pas perdre et dont l'avenir ne m'inquiète pas. Si tout à coup des orages politiques le mettent à deux doigts de sa perte; si, dans une guerre, un grand désastre humilie l'orgueil national; si l'ennemi franchit la frontière, portant avec lui la misère, la honte et la mort, cette flamme douce, qui brûlait paisiblement, devient un feu terrible; j'oublie tout, je sacrifie mes plus chers intérêts pour ne plus penser qu'au danger de la patrie. Cette effervescence de la passion dure autant que le danger. Je reviens, après la victoire, à mon calme accoutumé; la paix se fait à la fois dans le pays et dans mon cœur.
Un autre penchant naturel du cœur humain, c'est d'éprouver de l'amour pour une personne d'un sexe différent. Il y a dans le cœur de tout homme une prédisposition à éprouver cette passion. Il se peut qu'en dépit de ce penchant naturel, qu'on appelle quelquefois improprement le vœu de la nature, un homme n'éprouve jamais d'amour. Souvent aussi une âme paisible, indifférente, maîtresse d'elle-même, se sent envahir tout d'un coup; une femme, que le hasard me présente, m'apprend que je puis aimer, en me remplissant de son amour :
a Seu mulier toto jactans de corpore amorem » 1. Lucrèce, livre IV, vers 1047
Une autre sorte d'amour est celui qui vient insensiblement et se glisse sans être aperçu. On le voit commencer ainsi entre deux âmes dont la sensibilité n'est pas très- vive, dont la vie est réglée, dont les goûts sont analogues, et que rien ne vient contrarier dans leur attachement; mais cet amour paisible, sûr de lui-même, qui s'accroît chaque jour et devient profond sans cesser d'être calme, peut tout à coup s'exalter, sortir de se> voies et prendre tous les caractères de la passion la plus violente : il suffit pour cela d'un rien, d'un accès de jalousie, quelquefois du réveil soudain de nos sens. Cette transformation subite est-elle un gage de durée? Au contraire, toute exaltation née en un moment peut tomber en un moment : un rien Fa produite, un rien l'anéantit. Elle ressemble à ces orages d'été, qui éclatent et se dissipent soudain, et laissent après eux le ciel brillant et la nature souriante.
Quand la surexcitation violente de la passion a pour cause et pour objet une action qui nous paraît blesser nos intérêts, nos affections ou la justice, elle s'appelle la colère.
Il y a dans cette seule définition le principe d'une distinction entre le caractère moral des différentes colères.
La colère qui n'a pour objet qu'une souffrance de l'amour-propre, et celle que produit en moi le spectacle de la violation du droit, ou d'une injustice soufferte par un ami, ne sauraient être mises sur le même rang. L'irritation qui nous prend à la vue d'une injustice peut sans doute, si elle est excessive, dégénérer en mauvais sentiment; mais n'est-elle pas louable et honorable dans son origine? Elle n'est digne que de sympathie, quand elle ne va pas au delà d'une grande
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chaleur d'âme, qui rend la parole plus véhémente, l'action plus prompte et peut-être plus inconsidérée, et l'esprit moins circonspect. L'impassibilité absolue ns peut provenir dans un homme de la perfection de h volonté; il faut donc qu'elle soit le signe d'un cœur froid. Défions-nous de celui qui ne s'irrite jamais, et ne comprend même pas qu'il y ait de nobles colères.
Il va sans dire que nous n'étendons pas notre indulgence à la colère dont la source est un vil intérêt; ni à la colère effrénée, aveugle, aux veines gonflées, à l'œil sanglant, à la chevelure hérissée.
« Ora tument ira, nigrescunt sanguine venae , Lumina Gorgoneo saevius igne micant *. »
Celle-là épouvante et fait horreur, elle dégrade l'homme en le faisant descendre au rang des brutes, et frappe tout le monde par le spectacle de la domination des passions sur la volonté et sur la pensée. Un jour que Platon, irrité contre son esclave, était sur le point de le battre, il se souvint tout à coup que la colère ôte la raison, et, s'adressant à Speusippe : « Frappe -le, dit- il, car pour moi je suis en colère2! »
Il faut dire, en général, qu'il est bon de se sentir capable de colère, et de ne s'y jamais abandonner. Il n'est pas digne d'un sage d'augmenter la prise que la nature a sur la volonté. Nous avons déjà assez de peine, dans le sang-froid, à nous défendre contre l'envahissement de la passion. Il n'y a de vraie et solide grandeur que