Sénèque, De la Colère, livre III, ehap. xi
celle qui est calme. « Nec quidquam magnum est, nisi quod simul est placidum f. »
La colère est toujours passagère. La haine constitue en nous une disposition habituelle à nous irriter contre la personne qui nous l'inspire ; mais cette disposition même n'est qu'une occasion déterminante de la colère; elle n'en est ni le commencement ni le prolongement. Il existe aussi une disposition maladive, une irritabilité sans motif, qui nous fait inventer des prétextes de colère, et souffrir même de l'absence d'un prétexte. Ce sont des accidents dont on triomphe facilement si on a quelque force et quelque discipline. Il est d'une femmelette de s'y laisser aller; c'est une sorte d'abdication, un abaissement de l'homme, qui cesse, pour ainsi dire, d'être une volonté pour devenir un tempérament.
A ces transformations de la passion qui nous prennent par accès, il faut opposer celles qui se produisent plus lentement, jettent des racines plus profondes, et, quoique moins violentes en apparence, s'incorporent à nous, en quelque sorte, et ne nous quittent plus. Ces métamorphoses sont quelquefois très-complètes, et rien n'est plus divers que les causes qui les font naître. Quelquefois ce n'est rien autre chose qu'une nature qui arrive à se démêler elle-même, qui d'abord était engourdie et comme nouée, et dont les penchants, bons ou mauvais, finissent par se creuser leur lit. Ailleurs, c'est le résultat d'une grande catastrophe, d'une ruine, d'une maladie, ou d'un spectacle très-émouvant qui nous fait rentrer en nous-mêmes. Ou encore, mais
1« SénèqUe, De la Colère, chap. xvi
Vk PASSION.
plus rarement, c'est la seule force delà réflexion et de la volonté. On s'arrache aux divertissements, aux entraînements, et Ton revient à une direction plus personnelle. L'influence des amitiés et des relations doit être aussi comptée pour beaucoup; car on se modèle sur ceux qu'on aime et qu'on admire; on se plie à leurs défauts et à leurs qualités, on se change pour leur plaire; on s'habitue, sans y penser, à imiter leur tournure d'esprit, leurs allures, leur caractère. L'âge aussi amène des passions nouvelles, qui prennent la place des passions de la jeunesse, et qui, chez certains hommes, modifient complètement la physionomie morale. Un simple changement de fortune, entraînant avec lui d'autres relations, d'autres devoirs, suffit souvent pour opérer une transformation qui s'étend aux affections et à l'esprit. Un homme alors, s'il a quelque souplesse dans le caractère et quelque énergie dans la volonté, se retourne bout pour bout. Ceux qui l'ont connu libertin et qui le retrouvent austère, croient volontiers qu'il joue une comédie. Mais non; il a pu commencer par là, mais le comédien a pris enfin l'esprit de son rôle. La même chose arrive aux véritables acteurs, quand ils se pénètrent bien de l'esprit de leur personnage, et l'on disait de Talma qu'il pensait toujours noblement quand il revenait de jouer Auguste. N'est-ce pas pour cela qu'à défaut du cœur et de la volonté, on s'attache souvent à plier d'abord la machine, dans l'espoir que le reste s'ensuivra? Qui fait l'esprit de discipline? Ce ne sont pas les exhortations, c'est l'exercice et la parade. Qui fait le moine? C'est la règle. Montaigne disait de lui-même : « Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre ne m'a fait » C'est qu'il s'observait pour le faire, et qu'en s'observant il se cor-
rigeait. Je suis prêt à croire, quand on voudra, qu'un malade imaginaire a fini par s'inoculer la maladie. L'hérédité des vices et des vertus n'est souvent pas autre chose. Le père contraint son fils au manège des ambitieux, et l'ambition se glisse par là. Il en est de nous comme des arbres que l'on plante ou que l'on greffe; nous recevons ou nous nous faisons une seconde nature, et à celle-là même nous ne nous tenons pas toujours. De caractères tout d'une venue, il n'y en a que sur la scène; la plupart des hommes se démentent fréquemment : ils ont, comme on dit, une humeur changeante, c'est-à-dire qu'ils subissent le va-etvient de la passion, et qu'ils appartiennent tantôt à l'une, tantôt à l'autre. Un rien, une contradiction, une rencontre, un obstacle, la disposition de nos organes corporels, quelquefois l'état de l'atmosphère suffisent pour exciter ou éteindre notre ardeur1. Ceux même qui, parmi nous, ont une physionomie morale bien tranchée, ont des moments où ils s'échappent, car l'immobilité n'est pas notre fait; le caractère, comme le talent, a quelquefois plusieurs manières, et l'on voit certains hommes en changer aussi souvent que de fortune.
Ainsi, tant que nous restons dans le monde de la passion, nous trouvons partout la variété et l'instabilité. Une passion nous prend et nous quitte, sans que nous puissions savoir pourquoi. Nous sortons pour une affaire; et nous rencontrons au coin de la rue la femme qui va changer tout notre cœur. Nous nous jetons avec ardeur à la poursuite d'un bien qui nous paraît sans
1. « Affectus cito cadit : œqualis est ratio. » — « La passion tombe en un instant : il n'y a que la raison qui soit toujours égale à ellemême, » *)5iièque, De la Colère, livre î, chap. xvi.
prix; nous n'épargnons rien pour l'obtenir, ni peines, ni fat igues, ni humiliations : nous nous levons un matin dégoûtés de lui, et nous ne remuerions plus le petit doigt pour nous l'assurer. Que s'est-il passé? Rien, sinon que le vent a tourné de l'autre côté. Voilà la consistance de la passion.
Nous en voyons bien qui s'attachent à nous, qui ne nous quittent point, qui nous suivent partout, qui nous dominent, qui se mêlent à toutes nos actions et à toutes nos pensées; mais pourquoi? D'où leur vient leur force? de quel droit s'imposent-elles? Nous ne savons. Nous ne savons même pas si elles dureront demain. La force qu'a une passion aujourd'hui n'est qu'une probabilité pour qu'elle subsiste encore demain; ce n'est pas une raison démonstrative. Si l'on ôtait l'orgueil et le calcul, on verrait bien plus souvent les hommes s'arrêter à mi-chemin, et l'on comprendrait toute la vanité de la plupart de nos passions, si l'on pouvait voir ces âpres compétiteurs face à face avec l'objet de leur ambition, une fois qu'ils le tiennent. D'ailleurs, une passion paraît quelquefois très-forte, non parce qu'elle est forte en effet, mais parce que nous sommes faibles. Fût-elle réellement forte, qu'est-ce que cela prouve? Qu'elle est forte, rien de plus. Si nous la subissons à ce titre, si nous la laissons détruire autour d'elle tous nos autres sentiments, imposer son joug à l'esprit et à la volonté, que devenons-nous? Nous disparaissons de notre maison pour y laisser trôner cette étrangère. Ce n'est plus moi qui agis; c'est ma passion en moi. Elle agit à la façon des passions, c'est-à-dire sans discernement et sans règle. Car quelle est la fin des passions? De s'assouvir. Et quelle est leur nature? De s'exalter ou de tomber alternativement. Et leur règle? De n'en point
avoir d'autre que leur caprice. En sorte que ce n'est pas seulement ma volonté qui abdique, si je me laisse mater par une passion, c'est ma raison. Je deviens une chose légère emportée par le vent, sans direction ni boussole. C'est la grandeur des passions qui fait les destinées tragiques; mais il n'y a que la force de la volonté qui fasse les grandes âmes.
Supposerons-nous une passion qui se garantisse ellemême de tout excès? Cela est absurde, car il n'y a pas autre chose dans la passion qui puisse la retenir, que le dégoût ou la satiété. La passion livrée à elle-même ira donc jusqu'au bout coûte que coûte; ou, si elle s'arrête, ce ne sera pas par la crainte des excès, mais uniquement parce qu'elle se sentira affaiblie ou changée. Cette passion fera la guerre à toutes les autres passions, sans autre motif, sinon qu'elles lui nuisent. Ainsi tous nos actes auront une même direction et un même but; et, si la passion qui nous domine est une passion égoïste, rien ne nous arrêtera dans la brutale poursuite de notre intérêt.
Qu'on ne dise pas que nous choisirons une passion plus noble. Car, en premier lieu, il n'est pas parfaitement exact de dire que nous choisissons notre passion dominante, quoique nous y puissions bien quelque chose. Et secondement, cette noblesse attribuée à une passion préférablement aux autres n'est évidemment qu'un contre-sens, une illusion. Certes, il faut reconnaître que toutes les passions ne sont pas égales; qu'il y \ a une hiérarchie entre elles; que les unes nous poussent principalement vers le bien, tandis qu'en suivant les autres, il est presque impossible de ne pas tomber dans le mal. Mais d'où me vient cette connaissance? Où vaisje chercher le principe de ce discernement? Est-ce dans
LA PASSION
l'étude des passions elles-mêmes? Les passions ne sont que des faits, et elles sont toutes légitimes au même titre, si on ne regarde qu'elles, car toutes nous viennent de notre nature. Si donc je discerne entre elles , si je reconnais que l'une a de meilleures tendances que l'autre, et si je m'efforce d'établir parmi elles une hiérarchie, c'est que je possède un principe qu'elles ne sauraient me donner, et que je les soumets à une règle dont ma sensibilité n'est ni l'origine ni la mesure.
Un assez grand nombre d'écoles ont essayé de se passer de l'idée dams la construction d'une philosophie morale, et de s'appuyer uniquement sur les passions.
Les unes, dont Épicure chez les anciens, et Thomas Hobbes chez les modernes, sont les théoriciens les plus habiles, ont voulu tout rapporter à l'intérêt; d'autres, qui reconnaissent volontiers pour chef Adam Smith, l'auteur de la Théorie des sentiments moraux, croient pouvoir régler toute la conduite humaine par les sympathies; les mystiques ont recours uniquement à l'amour de Dieu ; enfin l'école phalanstérienne, tout en proclamant que les passions nous suffisent, les reconnaît toutes pour légitimes au même titre, et amnistie également l'intérêt, l'amour et le mysticisme.
Prenons d'abord les partisans exclusifs de l'intérêt. Leur malheur est de nier des réalités tellement évidentes qu'on ne sait comment leur pardonner leur aveuglement. Nous constaterons tout à l'heure la présence en nous de l'idée du devoir; nous avons déjà constaté l'existence de l'amour de Dieu et de l'amour de l'humanité. Que fera Épicure de ces idées et de ces sentiments?
S'il soutient que Dieu et le devoir sont des illusions, ira-t-il jusqu'à nier le sentiment même par lequel je tends vers ces chimères? S'il ne le nie pas, qu'il m'en dise l'origine, le but; qu'il m'apprenne à l'étouffer; ou, pour n'en pas demander autant, qu'il m'apprenne seulement à ne pas l'aimer. Quand même il parviendrait à troubler en moi l'idée de Dieu et celle de la justice, et à tarir dans mon cœur cette source féconde des grands sentiments et des grandes œuvres, fera-t-il que je n'aime pas mon père, mon enfant, ma femme, ma patrie? Et fera-t-il que cet amour ne me conseille pas le sacrifice? Au nom de quel principe ou de quel fait, par quelle autorité viendra-t-il mettre l'amour-propre au-dessus de l'amour de l'humanité? Tous les instincts de l'homme, sans parler de sa raison, protestent contre cette condamnation du dévouement et cette déification de l'égoïsme; mais quand, par impossible, mon cœur se tairait, ne faut-il pas, pour établir cette subordination, une apparence de preuve ou de prétexte? On défie tous les serviteurs du fait d'apporter à l'appui de leur doctrine autre chose que leur assertion gratuite. Le devoir existe : ils nient le devoir. Nous avons, à tout le moins, l'idée du devoir : ils nient que nous en ayons l'idée. Toutes nos pensées et tous nos sentiments nous ramènent vers Dieu : ils prononcent que Dieu n'existe pas, et qu'en nous entraînant vers lui, la nature elle-même nous trompe. Ils contestent à l'humanité tous les sentiments qui la font vivre; ou, s'ils n'osent pas prétendre que ces sentiments n'existent pas, ils les déclarent au moins inutiles et tyranniques. Ils nous font un bonheur composé de la négation de tous nos bonheurs; et quand ils nous ont ainsi mutilés dans notre pensée, dans nos sentiments, et jusque dans nos plaisirs, ils nous présentent
LA PASSION
la grossière idole de l'intérêt personnel, et ils nous disent : Voilà votre Dieu !
Ainsi les partisans exclusifs de l'intérêt ne méritent pas d'être discutés, puisqu'ils n'apportent pas d'argument; ils sont, pour ainsi dire, en insurrection violente contre l'évidence. Pour se convaincre de plus en plus de leur folie, on n'a qu'à repasser dans sa conscience tous les principes, toutes les forces vives que Dieu y a déposés. Chaque axiome de la raison, chaque phénomène de la sensibilité suffirait, pris à part, pour ruiner la doctrine de Tégoïsme. La psychologie tout entière est la réfutation de la morale de l'intérêt.
Non-seulement les épicuriens sont extravagants dans leurs principes; mais où il faut se donner le spectacle de leur folie, c'est surtout dans les conséquences qu'elle entraîne. Si le moi est la mesure de toutes choses, assurément le mot de devoir est un vain son : étrange chimère qui se retrouve chez tous les peuples et dans tous les siècles, et que toutes les langues ont nommée! Si le mot de devoir est un vain son, qu'est-ce que la loi? Qui oblige-t-elle? La loi n'est que la formule écrite de la force, un instrument de tyrannie; rien de plus. Et, à ce prix, qu'est-ce que l'homme en société? Un esclave. Pourquoi y reste-t-il? Par peur. S'il s'insurge, il revient à la nature. Au moment où il brave le glaive de la loi et les mépris du monde, il est un héros.
Épicure, et Hobbes après lui, essayent de se sauver en recourant à l'intérêt bien entendu. L'un nous conseille de préférer le plaisir pur et tranquille, et l'autre de nous plier sous le joug des lois pour obtenir la paix en échange de la liberté. Ainsi, toute la morale est une question de convenance? C'est une affaire d'appréciation, comme la
DEUXIEME FARTIE.
mode? Hobbes aime mieux obéir aux lois ; et moi, j'aime mieux les braver: qui jugera entre nous? Eh I qui ne voit qu'avec de pareilles doctrines les hommes ne sont plus qu'un troupeau de dupes? De bonne foi, est-ce la peine d'avoir tant d'intelligence, pour être condamnés à vivre et à mourir dans cette caverne, en nous opprimant les uns les autres, avec ce seul privilège sur les animaux, d'apercevoir toute l'horreur de notre sort?
Le système d'Adam Smith est moins ignoble, mais il est, pour ainsi dire, encore moins sérieux. Les égoïste* cherchent une règle dans la loi écrite, à défaut de la loi naturelle qui n'existe plus pour eux; Adam Smith la cherche dans le sentiment d'autrui. Il faut faire en toute occasion, dit-il, ce qui serait approuvé par un spectateur impartial. Mais, en supposant que la règle fût bonne, il resterait à nous apprendre d'où elle vient. Qui êtes-vous, pour nous imposer des règles? Une règle suppose un droit, un devoir; vous ne connaissez que des sentiments, des faits. Si vous invoquez pour votre règle prétendue mon intérêt, vous tombez dans le système égoïste; si vous invoquez l'intérêt de la société, ditesmoi pourquoi je me sacrifierais à l'intérêt d'autrui. Je le ferai si c'est mon instinct, mon plaisir, et voilà tout. Il n'y a pas là les éléments d'une morale. L'erreur commune à tous ces systèmes est de ne pas voir que la règle ne peut venir que de Dieu, ou de la force; si elle vient de Dieu, ils sont perdus; et si elle vient de la force, elle n'est rien. Adam Smith semble ne s'adresser qu'à notre bonne volonté : il nous conseille de nous sacrifier constamment au plaisir des autres. Cela est ingénieux dans les détails du système, mais dans l'ensemble n'est que puéril.
LA PASSION
0 la belle morale en vérité qui change avec le spectateur! Hobbes au moins ne changeait qu'avec la législation; il prenait à la lettre le mot de Pascal : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà; » mais depuis l'Escaut jusqu'aux Pyrénées, il me soumettait à un code de morale uniforme. Pour Adam Smith, il me donne un précepteur dans tous ceux que je rencontre. Je dois prendre à présent les sentiments d'un enfant, et je prendrai tout à l'heure ceux d'un vieillard, parce que le hasard m'aura mis successivement en rapport avec un vieillard et un enfant. Que je ne m'avise pas de tenir une école, car je serais obligé de penser tout ce que penseraient mes élèves; ni d'entrer dans un bagne, car il me faudrait ressentir de la sympathie pour les assassins. On ose à peine pousser la réfutation, parce qu'on se sent trop fort contre de telles imaginations; on craint toujours de paraître calomnier la doctrine que l'on combat. Nous n'ajouterons ici qu'un mot, c'est que la môme abdication que nous demande Adam Smith en faveur du sentiment de la foule, d'autres nous l'ont demandée en faveur de son jugement : philosophes naïfs, qui donnent tort à Galilée, quoique la terre se meuve!
Le mysticisme est bien autrement grand et bien autrement puissant. Nous ne le condamnons pas dans son principe, mais nous ne saurions l'admettre comme ♦règle. Au contraire, c'est le mysticisme qui a besoin d'être réglé. L'Église catholique, qui connaît si profondément le mysticisme, ne l'a jamais laissé voler de ses propres ailes. Elle tient les âmes par un symbole et par un directeur spirituel. Elle mesure l'espace aux mystiques. Elle les rappelle, au moment où ils vont se perdre. Le mysticisme dans la liberté, le mysticisme en dehors d'un culte, sans symbole ni église, est toujours un dan-
ger pour la doctrine et pour la pratique. Son essence est de tendre vers Dieu : quoi de plus vrai et de plus noble? Mais il y tend par des aspirations, et non par l'étude. Il rejette, il dédaigne les principes de la raison. L'homme n'a pourtant que la raison pour se diriger; il n'a que la raison pour chercher Dieu et pour le connaître. Elle seule le mène bien, quoiqu'elle ne le mène pas loin. L'amour vise bien plus haut; mais il lui manque la preuve, de sorte qu'il ne fait que rêver. Entre l'amour et la raison, il y a la même différence qu'entre la poésie et la science.
Le mystique ne fait que sentir et imaginer; par conséquent, il prend en lui-même toute sa science. Ce sont ses sentiments et ses visions qu'il déifie. Son rêve est beau si son âme est belle; bizarre, fantasque et quelquefois horrible, si son âme n'a que de l'exaltation et point de vertu. L'histoire des écoles mystiques serait la plus frappante réfutation de ceux qui veulent nous diriger par l'amour. Il n'y en a qu'une seule qui ne soit pas allée de l'excès de la pureté à l'excès de l'impureté, et c'est l'école d'Alexandrie, dont le mysticisme était éclairé et soutenu par Platon. Quant aux mystiques chrétiens restés orthodoxes, ceux-là n'ont pas créé une règle, ils ont aimé sous le joug. L'amour ainsi dominé est le privilège des grandes âmes.
Le mysticisme, entre autres caractères qui le con-# damnent à être toujours subordonné, a celui d'être individuel. Il consiste dans l'hypothèse d'une révélation spéciale, qui n'a de force que pour celui qui l'a reçue. S'il parvient à la prouver, il change de caractère et il devient une religion; mais alors il change aussi de principe, et, au lieu de s'appuyer sur l'amour, il s'appuie sur l'autorité.
LA PASSION
Après ces trois formes de la morale passionnée, nous dirons un mot de l'école de Fourier, qui embrassait en quelque sorte et réunissait toutes les autres, et qui avait la prétention d'admettre toutes les passions, de les développer, et de les satisfaire dans une juste mesure. On ne peut nier que cette école n'ait tristement fini dans le ridicule et dans l'impuissance. Elle a cela contre elle. Elle ne s'en relèvera ni dans le monde ni dans la science. Elle a eu deux torls : le premier, le plus grand, c'est de se mettre en dehors de la raison. En renonçant au droit, elle s'anéantissait en quelque sorte de ses propres mains. Ni l'homme ni l'humanité ne peuvent subsister en dehors de la justice. Le second tort de l'école phalanstérienne, après avoir abandonné le principe : our se livrer aux faits, a été de mal étudier les faits, on pourrait presque dire de ne les point étudier, et de leur substituer une théorie sortie de toutes pièces de l'imagination de son fondateur. Ne lui reprochons pas les conséquences qu'elle a tirées de ses prémisses, car d'une prémisse extravagante on ne peut tirer que des conclusions extravagantes. Il ne faut pas cependant trop mépriser. Des esprits d'élite, des âmes honnêtes se sont laissé prendre à ce système. Toute la partie critique en est pleine de vigueur. La partie théorique renferme deux idées vraies : l'idée de l'association d'abord, et cette autre idée, qu'il faut accepter la nature, la favoriser, la développer et non la contraindre. Seulement, pour accepter la nature, il fallait accepter d'abord la raison, sans laquelle la nature est muette et aveugle. C'est la raison seule qui peut employer nos passions, parce qu'elle seule peut les juger. Toutes les passions s'affirment elles-mêmes au même titre, et par conséquent luttent entre elles, tant qu'une force étrangère et
supérieure ne Tient pas marquer à chacune sa place, son œuvre , sa limite. Toutes les réflexions qu'on fait sur la nature humaine, et toutes celles qu'on puise dans l'histoire aboutissent à ce résultat : la passion est bonne comme auxiliaire; elle ne vaut rien comme règle. Il lui faut un maître; où est-il?
En nous-mêmes.
Ce maître de la passion et de la vie humaine, c'est l'idée de la justice, c'est le Devoir.
L'IDÉE
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