‹ Le devoirChapitre 4 sur 51 · Épictf le, Manuel; édition Scliweighœuser, t. I, p · texte numérisé non relu

Épictf le, Manuel; édition Scliweighœuser, t. I, p

LA LIBERTE. 'M

Tout ce que je suis, ma pensée et mon cœur, le corps que j'habite et dont je me sers, tout est soumis à des lois fatales; moi seul, je ne relève que de ma conscience; moi, dis-je, le moi de la volonté souveraine et libre.

L'acte que nous venons d'analyser est accompli avec réflexion. Il n'en est que plus propre à servir d'exemple, puisqu'il a été longuement pesé et discuté, et que toutes les phases nous en sont connues. Mais il faut se demander si la liberté, et la responsabilité par conséquent, ne vont pas sans la réflexion. Il est incontestable que Thomme produit de certains actes auxquels il n'a pas mûrement pensé avant de les produire. Il en est même dont nous avons à peine conscience pendant que nous les produisons, et dont nous ne nous souvenons plus après les avoir produits. Faut-il croire que tous ces actes sont libres, quoique irréfléchis, ou que parmi eux il y a des actes libres et d'autres qui ne le sont point?

On ne peut nier que la présence de la liberté dans l'homme, tout en diminuant le domaine de l'instinct, ne laisse cependant quelque place aux mouvements instinctifs. Si l'on dirige inopinément vers mes yeux un tison ardent, je me jette brusquement de côté, non-seulement sans réfléchir, mais même sans penser à ce que je tais, sans le savoir. Si l'on me jette dans un précipice, je m'accroche machinalement à la branche que je rencontre dans ma chute. Ce sont là des actions que j'accomplis, en dehors de toute liberté et de toute responsabilité, plutôt comme animal que comme homme.

Mais que, dans la chaleur du combat, j'aperçoive tout à coup une épée levée contre mon général et que je me jette entre lui et la mort, cette action n'est-elle pas

libre? Elle Test en vérité; tel homme est né pour la faire, et tel autre en sera pour jamais incapable; tel la fera aujourd'hui, qui demain ne la ferait plus. Je sens en la faisant que je me sacrifie à mon affection ou à mon devoir; une sorte de saint enthousiasme se mêle au sentiment de mon sacrifice. Si j'échappe, je ne rougis pas des éloges qu'on me donne; je sens qu'ils me sont dus, et que j'ai affronté le danger de perdre bien des choses qui me sont chères, pour ne pas manquer à mon devoir. Voilà donc incontestablement une action libre; mais voilà aussi bien certainement une action irréfléchie. Je n'ai pas pris, pour ainsi dire, le temps de penser. J'ai vu et j'ai agi. Mon action a été toute spontanée. Peut-être, si j'avais réfléchi, aurais-je trouvé de solides raisons de m'abstenir, ou peut-être aurais-je manqué de courage, car il en faut plus pour persévérer dans une résolution héroïque que pour l'accomplir aussitôt qu'elle est conçue.

Cet exemple suffit pour nous autoriser à dire qu'il y a des actions irréfléchies qui sont néanmoins accomplies librement, et dont on peut avec justice nous imputer la responsabilité. Si nous cherchons en quoi elles diffèrent des actions purement instinctives, nous trouverons qu'elles n'ont pas l'infaillibilité de l'instinct, qu'elles ne peuvent se produire que chez l'homme, et qu'elles sont accompagnées de la conscience de l'acte et de la connaissance du motif. Si nous cherchons, d'un autre côté, en quoi elles diffèrent des actions réfléchies, nous ne trouverons de bien nettement marqué que l'absence de délibération, car il y a, dans le même moment, conception de l'acte à faire, conception d'un motif, résolution et exécution.

Il arrive même que plusieurs motifs se présentent à

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nous avec la rapidité de l'éclair; mais alors, sans prendre he temps de les examiner, nous allons précipitamment et comme d'un seul bond à l'action. Tous ces motifs traversent notre esprit plutôt qu'ils ne F éclairent, nous les retrouvons dans nos souvenirs moins confusément qu'ils n'ont été dans notre conscience. L'analyse la plus exacte est toujours mensongère par quelque côté, puisqu'elle donne à tout de la précision; et comme tout langage est nécessairement une analyse, chaque fois que nous nous rendons compte de nos actes, nous déterminons expressément le motif ou les divers motifs qui nous ont préoccupés avant d'agir. La conscience est presque toujours plus confuse, surtout chez certains sujets peu accoutumés à la réflexion, et c'est à cause de cette confusion qu'il nous arrive de nous faire illusion h nous-mêmes sur les motifs de nos propres actes, et par suite, sur le degré d'estime que nous méritons.

La manière dont le commun des hommes jugent les actions spontanées, lorsqu'il s'agit du juste ou de l'injuste, est très-remarquable, car ils regardent l'absence de réflexion comme une atténuation de la faute, quand l'action est mauvaise, et comme une augmentation du mérite, quand l'action est bonne. C'est qu'ils supposent, dans le premier cas, qu'on aurait reculé devant le mal si on avait eu le temps d'en envisager l'horreur, et dans le second , qu'il faut avoir l'âme naturellement disposée au bien pour se porter ainsi à le faire, sans même réfléchir à l'étendue du sacrifice. Aussi voyons-nous que rien n'aggrave autant le crime que la préméditation, tandis qu'on réserve le nom d'héroïsme pour les grandes actions où le cœur a plus de part que la tête, et qu'on pourrait appeler a bon droit de grandes actions improvisées,

Zk PREMIERE PARTIE.

Ces impressions de la foule sont justes en général mais la première paraît l'être beaucoup plus que te seconde ; car la vertu réfléchie, calme, froide, persévérante, suppose bien plus de courage et, pour ainsi dire, un meilleur fond que ces élans et ces entraînements qu'on est accoutumé à tant applaudir. Il y a entre cette vertu de hasard et la vertu réfléchie, la même différence qu'entre l'enfant généreux qui vide inconsidérément sa bourse dans les mains d'un malheureux, et l'homme prudemment charitable qui, sans céder à un premier entraînement, mesure son aumône aux besoins de celui qui souffre, et, après l'avoir secouru une première fois, ne l'abandonne plus. Ou bien encore, il y a entre la vertu irréfléchie et la vertu qui se possède, la même différence qu'entre un soldat qui, sous les yeux de ses compagnons, au bruit des fanfares et de la fusillade, s'élance tête baissée à la conquête d'un drapeau : courage d'une heure, pour lequel on n'a pas assez d'acclamations et de récompenses; ou la froide intrépidité de celui qui, seul à son poste, la nuit, sans espérance de gloire, sans appareil théâtral, attend froidement la mort, pendant des heures entières, pour obéir à sa consigne.

Platon abonde en métaphores pour nous représenter cette lutte de la raison et des désirs, à laquelle la volonté met une fin. Seulement la théorie de la volonté demeure obscure dans sa doctrine; il n'en connaît ni le caractère, ni la place. Mais rien n'est plus poétique et plus saisissant que le tableau qu'il nous trace de la bataille livrée à la raison par la passion. Dans le Phèdre , il représente l'âme humaine sous la forme de deux coursiers gouvernés par un cocher. L'un des coursiers est beau, généreux et docile. « Le second, gêné dans

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sa contenance, épais, de formes grossières, la tête massive, le col court, la face plate, la peau noire, les yeux glauques et veinés de sang, les oreilles velues et sourdes, toujours plein de colère et de vanité, n'obéit qu'avec peine au fouet et à l'aiguillon *. » Dans le Innée, il nous décrit avec complaisance toute cette république intérieure dans laquelle nous devons nous appliquer à faire régner l'harmonie. Il place dans le cerveau, comme dans une citadelle élevée, le voOç, (la raison) qui a commerce avec le monde supérieur et se nourrit de principes éternels. Là, retiré loin des mouvements de la vie, il peut méditer sans trouble. Le cou5 comme un isthme, le sépare du reste du corps. Audessous de lui est logée l'àme mortelle, « siège d'affections violentes et fatales : d'abord le plaisir, le plus grand appât du mal ; puis la douleur, qui fait fuir le bien; l'audace et la peur, conseillers imprudents, la colère implacable, l'espérance, que trompent aisément la sensation dépourvue de raison etl'amour qui ose tout 2.» Et comme il y a encore, dans cette âme mortelle, une partie meilleure et une pire, la volonté et la concupiscence, il assigne à chacune d'elles une place distincte. La volonté, ou du moins cette sorte de désir que la raison inspire et autorise, a son siège dans la poitrine; c'est la colère, ou la force, ou si le mot pouvait s'employer ainsi, c'est l'enthousiasme, Qvpoç, car il y a dans toute la philosophie de Platon, dans toute sa morale, quelque chose d'héroïque qui suppose une force audessus des forces vulgaires, et comme une inspiration divine. Enfin le diaphragme sépare cette noble région

1. Traduction de M. V. Cousin, t. VI, p. G5. *•* ïbid., t. Xll, p. 157,

d'avec le bas-ventre, crèche immonde dans laquelle les dieux, organisateurs de la vie humaine ont enchaîné la concupiscence, tô imBv fotmov. La concupiscence, c'est l'appétit qui nous vient de la terre; c'est le besoin de génération et de nourriture. Platon, continuant sa métaphore, lui donne une vie propre, une action distincte qui troublerait l'économie de notre être, et nous éloignerait de la science et de la vertu, si le vo Oç, secondé par le 0vp>ç, ne venait à bout de la réduire à l'inaction ou de la contenir dans de justes bornes. N'y a-t-il pas, en effet, dans la passion, une force aveugle qui brûle en nous et ne vient pas de nous-mêmes? qui s'élève tout à coup en nous remplissant de bruit et de tumulte, et qui, loin de s'affaiblir par les excès, va toujours croissant si nous ne prenons pas l'habitude de la dompter et de la calmer? Ne nous prend-elle pas à l'improviste, choisissant les instants où nous ne sommes plus sur nos gardes ? Ne profite-t-elle pas de toutes les occasions que lui offrent les circonstances de la vie ? N'est-elle pas opiniâtre, obstinée, féconde en sophismes, tantôt pleine de douceur et de mollesse, comme si elle voulait nous attirer et nous endormir, tantôt ardente et hurlante, comme si, désespérant de nous tromper, elle frappait les grands coups pour nous assommer et nous étourdir? Si nous succombons, si nous nous laissons aller à ces instincts farouches, que pensons-nous, au sortir de là, de nous-mêmes? Ne nous sentons-nous pas humiliés, déchus, anéantis ? Ne comprenons-nous pas que l'homme a cédé à la bête? que nous nous sommes laissé surprendre et envahir? que nous avons été possédés ?

Ce flot de la passion, tantôt brillant, tantôt impur, qui monte en nous $u risque de nous submerger, si

nous ne venons, avec la raison, avec la science, avec de belles maximes et des résolutions sages, lui opposer une digue infranchissable, c'est la vie universelle au dedans de nous, c'est la nature. Les racines de noire être sont baignées dans les eaux où nagent tous les êtres vivants et organisés ; notre tête touche la nue, et a commerce avec le monde supérieur. Ne sommes-nous pas une partie du monde, comme la plante, comme l'animal ? Le développement de la vie n'a-t-il pas ses lois communes qui doivent se retrouver en nous comme dans la bête? Ne devons-nous pas, comme nos humbles frères, dénués de vie et de raison, sentir la nature ? La lumière pure que Dieu même a allumée en nous, nous élève bien au-dessus de la nature, et, en éclairant, en dirigeant notre volonté, lui donne les moyens de dominer la passion, de la régler, de la discipliner, do l'épurer, de l'utiliser. Nous la faisons humaine à force de la soumettre à la loi divine.

Comprenons la dignité de la raison et la grandeur de la liberté. Par la raison, nous avons commerce avec le monde invisible; par la passion, nous communions avec la nature : la liberté, c'est le moi, c'est l'homme même.

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