Stace, Tkébaïde, livre X, v
Je ne puis penser un instant que je vais émettre un vote dans une question importante, sans être assailli par une foule de sentiments passionnés. Les appétits, les besoins, les désirs, l'orgueil, la convoitise, l'amour et la haine, élèvent leurs voix et me troublent de leurs folles clameurs. Dans les âmes mal réglées, telle est la véhémence de la passion, et telle est la faiblesse de l'intelligence, qu'on les voit flotter entre leurs désirs sans que la conscience puisse seulement se faire entendre, semblables à une barque agitée par la tempête et qui n'a ni pilote ni gouvernail. Plus la passion est forte et plus nous avons besoin d'une volonté énergique pour lui résister. Il y a même des passions si violentes, qu'elles semblent d'abord irrésistibles, et que certaines âmes abritent leurs faiblesses derrière cette toute-puissance prétendue. Mais c'est un fait que je puis toujours lutter contre la passion, et que si je lui cède quand j'ai l'esprit éveillé sur la nature et les conséquences de l'acte qu'elle me conseille, j'accomplis une sorte d'abdication, de renonciation à moi-même. Les stoïciens l'avaient si bien compris que, dans l'excès de leur attachement à la liberté, ils ne laissaient rien à la passion, même noble, et qu'ils voulaient rendre toute la vie humaine aussi froide qu'un syllogisme.
Outre la passion, n'y a-t-il rien en moi qui m'incite à agir ou à ne pas agir? 11 est certain que je lutte souvent contre la passion, que je lui impose des concessions et des sacrifices, que je parviens même, par un plus courageux effort, à l'anéantir. Or, ce qui m'oblige à résister ainsi à la passion, c'est l'idée du devoir. Le devoir m'apparaît au dedans de moi-même, comme une puissance calme, mais inflexible, dont les arrêts éternels ne dépendent ni de ma volonté, ni des lois
LA LIBERTE
écrites, ni des passions, ni des préjugés des hommes; terrible pour qui la blesse, et douce pour qui s'y attache.
Ainsi, avant de me résoudre, je sens en moi les atteintes de la passion, et j'entends l'impérieuse voix du devoir. Il se peut que la passion et le devoir s'accordent pour me dicter une même ligne de conduite : dans ce cas il n'y a point de lutte intérieure; mais il se peut aussi que la passion m'entraîne d'un côté, tandis que le devoir m'appelle de l'autre ; souvent même, je suis agité entre des passions diverses; de là l'hésitation, les déchirements, les angoisses. Cet état violent ne cesse pas toujours par la claire conception du juste et de l'utile : mon esprit peut prononcer son jugement avec assurance, et cependant laisser mon âme dans le doute, parce que ma volonté ne se gouverne pas par les mêmes lois que mon intelligence; et même la parfaite indépendance de ma volonté ne m'apparaît nulle part avec une évidence plus entière que dans cette hésitation qui subsiste après que l'intelligence a porté son arrêt.
L'école distingue ordinairement, outre la passion, qu'elle appelle un mobile, et le devoir quelle appelle un motif, un autre motif d'action, et c'est l'intérêt bien entendu. Mais il ne nous semble pas que l'intérêt bien entendu soit autre chose que la passion elle-même, appréciée et jugée par l'intelligence. Nous distinguerons, si l'on veut, la passion à laquelle on obéit sans examen, et la passion que l'on discute en la comparant à une autre passion : cela engendre deux conduites diverses, et suppose deux hommes fort différents; mais cela ne donne pas un élément nouveau à l'analyse. Le devoir seul, par sa nature et son origine, diffère profondément de tout mobile passionné.
Nous avons vu jusqu'ici l'esprit concevant un acte à faire et délibérant sur la nature de cet acte; assiégé par les passions et s'efforçant de juger leur caractère et de prévoir leurs conséquences; éclairé par le devoit*, et flottant entre l'intérêt et la justice. C'est à la suite de cette délibération, de cette hésitation, et quelquefois, c'est au milieu d'elle, que le pouvoir souverain se résout à l'acte: tantôt se laissant conduire par l'intérêt, tantôt par le devoir, et toujours maître de son choix; souvent aussi foulant aux pieds et le devoir et l'intérêt pour obéir à quelque passion insensée; se sentant parfaitement libre de faire autre chose que ce qu'il fait; prêt à suspendre sa résolution ou à la transformer si bon lui semble; défiant hors de lui toutes les forces du monde, et au dedans de lui les forces si puissantes du désir et de la raison.
Examinons de près ce quatrième fait; car c'est la liberté tout entière.
Le premier point qu'il faut bien constater, c'est que ni la passion ni l'idée ne sont capables de produire une action sans l'intervention de ma volonté. Si la passion produit un résultat, c'est quand je me livre, quand je m'abandonne. Quelle que soit la force d'un sentiment ou d'un principe, je sens, je vois, je comprends qu'elle vient échouer devant ma résolution. Mon désir aura beau être extrême, je puis lui résister si je Veux; mon devoir aura beau être clair comme la lumière du jour, je puis, si je veux, le fouler aux pieds. La passion peut me consumer, elle ne peut me vaincre. Elle a le sort des tyrans ; elle peut me tuer, et voilà tout : c'est presque lire qu'elle est impuissante.
Insistons aussi sur cet autre caractère si frappant de la liberté : non-seulement je me détermine dans le sens
LA LIBERTE
qu'il me plaît de choisir; mais je fixe mon moment, je me résous à mon heure; rien ne me force à me résoudre à ce moment plutôt qu'à un autre. Souvent, après une suite de réflexions subites et compliquées, je prends mon parti tout à coup, sans avoir résolu le problème que je m'étais posé; c'est qu'alors ma volonté n'attend pas mon intelligence. Quelquefois aussi je mène ma délibération jusqu'au bout, jusqu'à la conclusion ; et, quand ma résolution est formée, je demeure irrésolu, inactif; c'est qu'alors mon intelligence n'entraîne pas ma volonté. Certains hommes ont de la décision dans l'esprit et de l'irrésolution dans le cœur, preuve évidente de l'indépendance radicale de la volonté. En un mot, rien de plus évidemment distinct que ces trois phases du phénomène volontaire : la conception, la délibération, la résolution. Nous avons d'abord compris qu'il y avait lieu à vouloir; puis nous avons examiné s'il était juste ou s'il était utile de vouloir; et enfin, nous voulons. Concevoir un acte, méditer sur un acte, ce n'est pas le faire. J'ai pensé que je pouvais mouvoir mon bras; j'ai reconnu que je ferais bien de le mouvoir; cependant il restait immobile. A présent je veux le mouvoir : il se meut h
Enfin, dans le moment même de ma résolution et lorsque je donne en quelque sorte le branle à mes facultés actives, que se passe-t-il dans ma conscience? J'aperçois clairement ma résolution, et je comprends qu'elle est la cause de mon acte; mais en même temps
1. « L'entendement se promène sur diverses propositions pour former un raisonnement et tirer une conséquence , mais le coup du consentement, pour ainsi parler, se donne en un instant et ne se connaît que par ses effets. » Bossuet, Instructions sur les états d'oraisons, livre V; édition Lctèvre, t. VIII, p. 52.
que je l'aperçois, je m'aperçois moi-même comme force capable de la produire. J'ai un sentiment qui peut être plus ou moins juste, plus ou moins précis, mais qui ne me manque jamais complètement, de l'étendue de cette force qui me constitue; je comprends clairement, je vois, je sens, par l'intuition intérieure ou sens intime, que cette force, qui produit cette résolution, pouvait ne pas la produire ou en produire une toute différente, et qu'ainsi elle en est à la fois la cause et la raison dernière et suffisante. Or, une cause qui pouvait, par sa propre vertu, produire autre chose que ce qu'elle produit, est précisément une cause libre. C'est donc là que j'aperçois ma liberté avec une évidence irrésistible; et c'est à cause de cela que, de tous les actes de la vie intime, la résolution d'agir, ou pour parler comme l'école, la volition est celui qui me fait pénétrer le plus profondément dans le mystère de ma propre nature. Je saisis là la vie, la personne humaine, jusque dans le foyer de son activité.
Lorsque le mouvement produit exige une certaine dépense de force musculaire, la naissance de ce mouvement est accompagnée d'un sentiment pénible, qui a pour cause la violence que je me fais, et qui signale et mesure en quelque sorte l'effort. Je me recueille, je me replie sur moi-même, comme un cavalier qui rassemble d'abord sa monture, avant de lui rendre la main et de la lancer dans l'arène. Lorsque je veux ensuite et que le mouvement s'accomplit, j'ai en même temps la conscience d'avoir voulu, la perception du mouvement upéré, et la conscience de cette sensation pénible qui accompagne l'effort. Mon esprit ne voit pas dans la simultanéité de ces trois faits une simple coïncidence. Je sais que la volition a été produite en vue du mouve-
LA LIBERTÉ
ment, que le mouvement n'a commencé et n'a été poursuivi qu'en vertu de la volition, qu'il en est l'expression, que le sentiment de l'effort est à son tour le résultat et comme la manifestation intérieure du mouvement opéré. Je ne puis me tromper ni sur cette direction de ma volonté, ni sur ce rapport de mon mouvement avec ma volition, et la relation de cause à effet est là directement aperçue.
Nous avons déjà remarqué que c'est dans la production d'un acte volontaire que l'homme acquiert pour la première fois l'idée de cause; c'est de là qu'il la transporte au dehors. La première cause que j'aperçoive, c'est la cause que je suis moi-même; et l'on a observé que, puisant la notion de cause dans ma propre activité dont le caractère est d'être indépendante et personnelle, et obligé de faire une abstraction pour distinguer l'idée de cause proprement dite de l'idée plus complexe de cause personnelle et libre, il pouvait m'arriver de ne pas faire immédiatement cette abstraction, et de confondre dans les premiers temps les idées de cause et de volonté. De là vient cette irritation que Ton découvre quelquefois chez des enfants ou des sauvages contre des causes naturelles, dénuées d'intelligence et de liberté. De là vient aussi l'effroi qui nous saisit ordinairement lorsque nous sommes surpris à l'improviste par un mouvement qu'aucun autre mouvement n'a précédé. Partout où nous voyons la spontanéité, nous affirmons la vie.
Toute la volonté, et toute la liberté par conséquent est épuisée dans la production de la volition. Le mouvement des facultés actives qui en est l'effet est d'une tout autre nature, Lorsqu'une fois la volonté s'est dé-
terminée, la faculté active la suit, comme un serviteur quelquefois récalcitrant et quelquefois docile; mais fidèle ou infidèle, facile ou malaisée, complète ou imparfaite, l'action n'est que la détermination de la volonté, et elle en demeure séparée comme un effet de sa cause. Je suis libre de vouloir ou de ne pas vouloir, de vouloir ceci ou de vouloir cela, mais je ne suis pas toujours en état de faire ce que j'ai voulu. C'est moi qui veux; c'est ma faculté active qui obéit. Il est littéralement vrai que devant Dieu et la conscience, le prisonnier est libre au fond d'un cachot. Il sent, comme dit l'Écriture1, qu'il est dans la main de son conseil. Un esprit aveuglé, des bras enchaînés, rendent inutile l'usage de la liberté, mais ne la suppriment pas.
0 Dieu, je ne dépends ni de l'infirmité de mon jugement, ni de la violence de ma passion, ni de la maladie de mon corps. Je ne suis responsable que d'avoir voulu, et j'en suis responsable, quels qu'aient été les antécédents de ma volition, et quelles qu'en puissent être les suites.
« Allons, Épictète, coupe ta barbe! — Je ne le puis, étant philosophe. — Eh bien! je te ferai couper la tête. — A ton aise.
« Révèle ce secret, parle. — Ceci dépend de moi. — Mais je t'enchaînerai! — Moi? tu te trompes; tu n'enchaîneras que ma jambe. 0 homme! le ciel même ne peut rien sur ma volonté.
« Je te jetterai dans un cachot. — Non pas moi, mon ami : ce pauvre corps. — Je te couperai la tête ! — 0 le bel argument! t'ai-je dit qu'elle ne pouvait être coupée2?»