‹ Le devoirChapitre 50 sur 51 · Sénèque, De la Providence, chap. n · texte numérisé non relu

Sénèque, De la Providence, chap. n

ej. « Haec non nego sentire sapienttm : nec enim lapidis illiferrïve « duritiam asserimus. » — a Je ne dis pas que le sage ne sente pas le mal ; je ne lui attribue pas la dureté de la pierre ou du fer. » Sénèque. De la Constance du sage.

bonté deDieu et une généreuse sympathie pour les hommes, on trouve plus d'occasions de bénir la Providence que de se plaindre des conditions de la vie.

Nous savons qu'il y a des destinées fatales, des catastrophes contre lesquelles les consolations mêmes tirées du sentiment de la vertu semblent impuissantes. Il est vrai; mais il ne faut pas que la lâcheté humaine se réfugie derrière ces exceptions tragiques. Notre vie à presque tous se passe dans des événements communs, et dans des épreuves qu'une médiocre force d'âme peut aisément supporter. On se fait quelquefois une fantasmagorie de misères impossibles ou invraisemblables, afin de justifier à ses propres yeux ses dégoûts, ses faiblesses, ses défaillances, comme si l'on confondait avec la réalité ces peintures idéales. Ne cherchons pas de si grands théâtres pour de si minces courages, et tenons-nous-en humblement aux conditions vulgaires de notre vie.

Si cependant nous devons dire aussi quelques mots de ces élus delà douleur, qu'ils nous servent à montrer que rien ne se conclut avec la vie de ce monde, et que notre avenir commence au moment même où les incrédules pensent que le néant nous engloutit.

Que sont toutes les tribulations du monde, ses douleurs, ses injustices, pour qui se sent immortel? L'immortalité est le dernier mot de la science et de la vie. Elle change tout en nous et hors de nous. Au dedans, elle rend le sacrifice facile, puisqu'elle remplit toute notre âme de ses radieuses espérances; au dehors, elle ôte au malheur sa réalité, elle le transforme, elle l'amoindrit, elle le détruit. Quand on se sent immortel, il faut faire un effort sur son esprit et sur son cœur pour

l'action.

prendre au sérieux ces soixante ans d'épreuves qu'on appelle la vie humaine, et ces agitations d'un jour qu'on appelle des affaires et qui épuisent l'activité des âmes frivoles. La consolation et l'espérance, ces deux soutiens, ces deux idoles de l'homme, ne sont rien sans l'immortalité qui les fonde.

L'école se fatigue en vain pour démontrer l'immortalité. On ne démontre pas un tel dogme. Il faut qu'il résulte de la science tout entière, comme la spiritualité de l'âme, comme l'existence et la providence de Dieu. Quelque lumineuse que soit la démonstration, l'esprit est toujours étonné de l'immensité du résultat. Il se résigne à peine à faire reposer sur ces prémisses une conclusion qui lui fait voir les cieux ouverts. Eh! pourquoi faut-il qu'on nous démontre l'existence de la patrie? L'avons-nous oubliée à ce point? Ce corps et ce monde, et cette matière, et cette boue, ont-ils à jamais détruit nos ailes? Pour avoir rampé ici-bas quelques années, sommes-nous déshérités du titre d'enfants de Dieu?

On nous demande de prouver que notre âme n'est pas identique à notre corps, c'est-à-dire que la pensée est indépendante de l'étendue î Mais qu'y a-t-il dans rétendue qui la rende nécessaire à la pensée? D'où lui vient cette prééminence? C'est l'étendue qui nous est étrangère, c'est elle qui est l'incompréhensible; c'est elle qui gêne la pensée. La pensée est si différente de l'étendue, qu'elle l'embrasse tout entière en un instant et la dépasse. L'étendue a des limites, et non la pensée. L'étendue est divisible, caduque, éphémère, sans cesse renouvelée, sans cesse emportée; elle souffre et n'agit point, elle subit des lois mécaniques fatales ; elle n'est Qu'une triste et sombre image du néant. L'esprit vit et

agit. Il crée, ou du moins il transforme. Il a commerce avec l'immuable ei l'éternel. Les lois qu'il conçoit s'imposent à toute l'étendue et à toute la durée. L'esprit qui dompte le monde est donc capable de l'user. Il est fait pour lui survivre. Le soleil s'éteindra; mais la lumière intérieure, la raison humaine n'aura pas de nuit.

Qu'est-ce que penser? Est-ce seulement percevoir des corps, les décrire, les nommer, les classer? Ne concevons-nous pas les esprits aussi distinctement que les corps? La conception et la classification des phénomènes épuisent-elles toutes les forces de notre pensée? Au delà du monde des faits, n'y a-t-il pas le monde des lois, que nos sens ne sauraient atteindre, mais que notre raison découvre? Où sont la solidité, l'éternité, la simplicité? Est-ce dans le monde des faits ou n'est-ce pas plutôt dans le monde des lois? Et où se trouve aussi la plus grande énergie de la pensée? Est-ce dans ses applications à ce qui est éphémère et périssable, ou dans les conceptions qui ont pour objet ce qui ne . passe pas, ce qui ne change pas? C'est à l'éternité que notre esprit est analogue. Il a été créé pour ne pas périr.

Dieu n'a rien fait en vain; c'est un axiome qui résulte à la fois du spectacle du monde et de la contemplation des perfections divines. Donc, s'il y a en nous des puissances inutiles à notre vie terrestre, si nos plus belles facultés ne trouvent ici-bas ni leur application ni leur fin, c'est que nous sommes destinés à vivre ailleurs. Nous traversons le monde, mais comme des voyageurs qui se hâtent de retourner au foyer natal. Plaignonsnous de la longueur de la route, et non de la mort qui la termine.

Comment ce monde nous suffirait-il? Il n'a qu'un instant fugitif entre le néant du passé et le néant de l'ave-

L'ACTION, i.:;0

nir. À mesure que nous l'éludions, il périt sous nos regards. Nous vivons , mais chaque minute fait tomber autour de nous tous les corps en dissolution. Dès qu'il ne nous suffit plus de végéter, nous nous réfugions contre le monde dans la science, c'est-à-dire que nous repoussons du pied la terre pour entrer en possession de l'idéal. Nous quittons les individus qui tombent sous nos sens, pour les espèces, que notre raison retrouve et reconstruit derrière les phénomènes qui en résultent, et qui les cachent au vulgaire. Là, nous apercevons les principes auxquels tous les êtres se rattachent ; nous les comparons entre eux, nous en découvrons les analogies ; nous remontons aux principes des principes euxmêmes, et, d'échelon en échelon, nous parvenons jusqu'à la pensée unique, mais toute-puissante, qui a d'un seul coup engendré toutes les lois et toute la matière du monde, jusqu'au Verbe créateur qui embrasse dans son unité les lois d'où résulte l'harmonie des sphères. Notre esprit parcourt avec ravissement cette hiérarchie, simple, féconde, éternelle, d'où jaillit sans cesse l'inépuisable torrent des phénomènes. Voilà le monde de la science, le vrai monde, le monde idéal, la patrie de nos âmes.

« Edita doctrina sapientum templa serena. »

Les hôtes de ces demeures éternelles se sentent en exil quand ils redescendent sur la terre. Cette étincelle qui contient le monde, qui l'explique, qui le domine, qui le gouverne, ne saurait se confondre avec la poussière du monde, ni être balayée par les vents du monde. Tous ces grands ressorts qui meuvent les astres s'affaisseront et laisseront tomber les soleils, avant que notre âme sente la mort.

Qui osera dire que l'absolu, que la perfection ne soit pas, ou que le monde lui-même soit la perfection ? Si la perfection existe, nous qui la connaissons nous devons lui appartenir. Quand les vers s'empareront de notre corps, notre âme s'élancera vers ce Dieu qu'elle a entrevu, qu'elle a rêvé, dont elle a démontré l'existence, par lequel elle a pensé, par lequelle elle a aimé, vers ce Dieu qui remplit notre vie de lui-même, et qui ne nous a pas donné la pensée et l'amour pour que nous rendions ces trésors à la pourriture et au néant. 0 Pascal ! l'univers ne peut m'écraser. Qu'il broie mon corps, mais mon âme lui échappe.

Il faut sonder la bonté de Dieu pour un moment ; il > faut s'y perdre. Se peut-il que Dieu soit, et que le malheur, que l'injustice soient? Si je dois finir avec mon corps, pourquoi Dieu m'a-t-il fait libre? Pourquoi s'estil révélé à moi dans ma raison ? Pourquoi a-t-il fait de l'immuable et de l'éternel l'objet constant de ma pensée? Pourquoi m'a-t-il donné un cœur qu'aucun amour humain ne peut assouvir ? Cette puissance qui transforme le monde , cette pensée qui le mesure et le dépasse, ce cœur qui le dédaigne, m'ont-ils été donnés pour mon désespoir ?

Hélas! qu'est-ce donc que cette vie? Une suite de déceptions amères, des amours purs qu'on trahit, des connaissances qu'on s'épuise à chercher et qui nous échappent, des enthousiasmes dont nous rions le lendemain, des luttes qui nous épuisent, des désespoirs qui nous tordent le cœur, des séparations qui nous frappent dans nôs sentiments les plus chers et les plus sacrés. Voilà la vie, si nous devons périr I Et voilà la Providence 1

Périr I Eh quoi ! n'avez-vous jamais vu la justice avoir le dessous dans le monde ? Le crime n'a-t-il jamais

I/ACTION

triomphé? N'y a-t-il pas des criminels qui sont morts au milieu de leur succès, dans l'enivrement de leurs voluptés impies? Socrate n'a-t-il pas bu la ciguë? L'histoire elle-même est-elle impartiale ? La postérité, cette ombre que le juste invoque, entendra-t-elle son dernier cri ? Qui soutiendrait la pensée qu'un innocent puisse mourir dans l'opprobre et dans les supplices, et que cette pauvre âme ne soit pas reçue dans le sein de Dieu?

0 dernier mot de la science humaine ! ô sainte croyance! ô douce espérance ! pourrait-on, sans vous, comprendre le monde, et pourrait-on, sans vous, le supporter? Une chaîne indissoluble unit ensemble la liberté, la loi morale, l'immortalité de l'âme et la providence de Dieu. Pas un de ces dogmes qui puisse périr sans entraîner la ruine de tous les autres. Nous les embrassons tous ensemble dans notre foi et dans notre amour. Il n'y a plus de place pour le désespoir dans une âme honnête profondément convaincue de son immortalité. Plus on médite sur l'immortalité de l'âme, et plus on trouve dans cette pensée la force de résister à tous les chagrins de ce monde. Mortels, ce monde est notre véritable patrie, nous tirons de lui nos peines et nos plaisirs, heureux s'ij nous absout et nous récompense, malheureux à jamais s'il nous repousse et nous condamne. Immortels, nous ne faisons que le traverser; il n'est pour nous qu'un accident éphémère, et tout est bien, en dépit de la souffrance et de la douleur, pourvu que nous arrivions au terme de l'épreuve, libres de toute souillure. La douleur et la mort perdent leur aiguillon, quand nous fixons Jes yeux sur cet avenir sans nuage. La mort est si peu de chose que les hommes s'assemblent, dans leurs jours de fête, pour s'en donner le spectacle; la guerre ellemême se fait avec pompe et comme en cérémonie. Ce •

Page 1