‹ Le devoirChapitre 49 sur 51 · Ridebat quoties a limine moverat unum · texte numérisé non relu

Ridebat quoties a limine moverat unum

Protuleratque pedem ; flebat contrarias alter. »

Juvénal, Salira X, vers 28.

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que l'ennui est la cause de notre supériorité sur les animaux, et que le besoin d'échapper à cette intolérable souffrance était l'unique cause de tous nos progrès. Combien y a-t-il d'hommes assez heureux pour faire précisément la chose qu'ils savent faire, ou celle qu'ils aiment à faire ? Qu'appelle-t-on, d'un commun accord, l'expérience de la vie, sinon cette amère conviction, qu'il ne faut guère compter dans le monde que sur soimême? Où est l'homme qui n'a pas été trahi ou abandonné par un ami? Qui ne s'est pas vu arracher le fruit de son travail? Qui n'a jamais succombé dans la poursuite de son droit? Est-ce la vertu, ou l'intrigue, qui arrive le plus souvent aux honneurs et aux richesses? Est-ce le génie, ou le savoir-faire, qui mène à la gloire? On a beau citer des noms glorieux : le petit nombre qu'on cite est une preuve que le génie n'est tout au plus qu'un des instruments de la célébrité. Est-ce que par hasard, dans les affaires humaines, la cause la plus juste est toujours celle qui l'emporte? Comment le soutenir et voir les deux partis triompher tour à tour? Comment oublier la ciguë de Socrate, ou la mort de Caton? Pour quelques grandes catastrophes consacrées par les pleurs de l'humanité, que de Calvaires ignorés ! Que de martyres obscurs! Que d'infamies encensées par les contemporains, et auxquelles même a manqué la flétrissure qu'inflige l'histoire ! Rien n'est à l'abri des vicissitudes humaines, pas même la cendre des morts I

« Data sunt ipsis quoque fata sepulçhris*. »

Quelques esprits généreux se consolent de tous les maux de la vie, de toutes ses déceptions par la théorie

1 . « Le tombeau lui-même a sa destinée. » Juvénal , Satire X . vers 146.

du progrès. 11 y a un Dieu, disent-ils; donc la vérité ne peut périr et la justice ne peut avoir tort. Grand principe, belles paroles, qui sont de toute vérité, mais qui ne prouvent pas ce qu'on voudrait établir; car si Dieu a une autre vie pour y rétablir la justice, il peut bien la laisser opprimer momentanément dans celle-ci. La théorie du progrès est le vrai, car il ne se peut pas que l'œuvre de Dieu dégénère, si Dieu est excellent; mais elle n'est vraie que pour l'ensemble du monde et de l'histoire : c'est se leurrer que de l'appliquer aux individus, aux peuples et aux siècles. On a dit avec raison qu'il n'y avait pas d'homme nécessaire; il n'y a pas même d'époque nécessaire; il n'y a pas de peuple nécessaire. Si nous pouvions percer les ténèbres de l'avenir, il est certain que nous y découvririons une civilisation plus excellente que la nôtre, mais quel est le peuple qui oserait affirmer que cette civilisation doive être produite pour lui et par lui? Est-il un peuple moderne qui ait plus de raison de croire à la perpétuité de ses destinées que le peuple grec et le peuple romain? La Pologne n'est plus; tout peuple peut être détruit; Rome et la Grèce ont péri, étouffées sous l'invasion des barbares; les progrès du monde ont été arrêtés pendant mille ans; et cependant la théorie du progrès subsiste. Le malheureux qu'engloutit un tremblement de terre sait bien que le gouffre se refermera, que ses lèvres béantes seront cultivées et redeviendront fertiles; il le sait, et il meurt.

Ces douloureuses pensées, qu'on voudrait en vain chasser de son esprit, et que la plupart des événements de la vie y ramènent comme par force, ne sont pas des objections contre la Providence, comme on le croit à

tort; elles ne suffisent même pas pour réfuter la thèse de l'optimisme, moins inséparablement liée à la cause delà Providence que ne le pensait Leibnilz. L'optimisme auquel le roman de Candide a répondu n'est pas du tout l'optimisme de Leibnitz; c'est celui de l'abbé Pluche et du docteur Buckland. Jamais l'immortel auteur de la Théodicêe n'a prétendu qu'il n'y eût pas de mal dans le monde, ou que tout mal fût nécessaire pour produire un plus grand bien. Il savait parfaitement que la créature la plus parfaite est néanmoins très -imparfaite, par cela seul qu'elle est une créature, et que, par conséquent, il faudrait renoncer à toute la logique et à toute la métaphysique, s'il n'y avait dans le monde que l'apparence et non la réalité du mal. Il savait également, pour ce qui concerne l'homme, qu'une créature absolument heureuse est une contradiction formelle, puisque iebonheur est un attribut delà perfection, et ne peut appartenir qu'à Dieu. Il pensait que tout ce qui est dans le monde est relatif et ne doit être comparé à rien d'absolu. En relevant l'étude des causes finales que Descartes avait eu le tort de proscrire, il ne prétendait pas arriver avec certitude à déterminer la cause finale de tout être et de tout mouvement; mais il voulait seulement prouver l'existence d'un plan divin dans le monde ; et c'est ce qui est pleinement prouvé, en dépit de la réalité de nos malheurs.

Nous sommes si inconséquents que nous voyons des philosophes soutenir, pour honorer la Providence, qu'on finit toujours par réussir quand on est vertueux; et soutenir un instant après, pour démontrer la nécessité de la vie future, que la vertu n'est pas toujours récompensée en ce monde. Ces deux thèses ne peuvent pas être vraies ensemble, et il n'est que trop évident

par le spectacle de la société humaine, que c'est la seconde qui est vraie.

Quand même on parviendrait à établir que nous sommes dupes de notre délicatesse en prenant les maux de la vie pour de véritables maux, que fera-t-on de la mort? Comment est-il possible de l'oublier ou de s'en consoler1? Ce n'est pas de quitter la vie qui est affreux, c'est de subir l'agonie et d'abandonner ceux qu'on aime. Ce poison se glisse dans tous les amours. Il n'est pas un père qui n'en ait souvent le cœur torturé. Nous nous étourdissons pour prendre courage; nous appelons à notre aide les affaires, les plaisirs, l'orgueil2. Cela nous soutient un peu jusqu'à ce que la mort remue à côté de nous; et dans le fond nous nous sentons toujours condamnés. « Omnes huic rei tollimur; quisquis ad vitam « editur, admortem destin atur3. »

C'est une chose vraiment digne de l'attention du philosophe que cet étourdissement factice que nous nous procurons, et qui nous empêche de sentir trop vivement la plupart des peines de la vie, et de songer trop souvent à la mort. A voir la conduite d'un grand nombre d'hommes, on dirait qu'ils s'efforcent de ne pas penser. Ils se réfugient dans cet aveuglement volontaire contre des devoirs trop difficiles, ou des pensées trop pénibles.

A peine nés, on les dresse à ce rôle de machine. On

1 . « Tota philosophorum vita commentatio mortis est. » — « La vie du philosophe est l'apprentissage de la mort. » Cicéron, Tusculanes, livre 1, chap. xxx.

2. « Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de ne point y penser. » Pascal, édition Havet, p. GO.

3. « Vivre, c'est marcher à la mort ; on ne naît que pour mourir. » Sénèque, Consolation à Polybe.

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leur donne le plus souvent une éducation toute mécanique, qui exerce tout au plus leur inéino;E.e. On ne leur rend pas raison des choses, on ne leur parle nue du fait. « Cela est ainsi, cela se fait ainsi ; loi est le procédé ou telle est la coutume. » Leurs précepteurs n'ont pas d'autre langage avec eux. Les enfants stylés de la sorte répètent ou copient, et ne pensent pas. Si, parmi les études du premier âge, il s'en glisse quelqu'une qui commande de la réflexion, elle est bien vite suspecte aux gens sages. Ils la tiennent en bride quand ils ne peuvent mieux faire; et s'ils deviennent les maîtres, ils la rayent du programme. Leur élève entre dans le monde avec une mémoire chargée et un jugement hébété. Il s'habille comme tout le monde, salue comme tout le monde, et remplit, comme tout le monde, ce qu'on appelle, avec une certaine bonhomie, les devoirs de la société. S'il est riche, si c'est un beau fils, il se jette dans les passions à la mode : ici les combats de coq, ailleurs les courses de chevaux ou la chasse; il a des maîtresses, il fait courir Est-il pauvre? appartientil à une famille un peu moins piaise? on lui inculque ce grand, merveilleux et solide principe, qu'il faut s'enrichir. S'il s'en pénètre et qu'il agisse en conséquence, il devient un homme essentiel; s'il se laisse entraîner au désordre, à la paresse, c'est un mauvais sujet, un homme perdu; mais, dans tous les cas, il travaille comme tout le monde, ou se dissipe comme tout le monde. Il est l'esclave de la routine. Il a bien, dans l'occasion, quelques maximes générales à la bouche; mais prenez garde qu'elles lui sont fournies toutes faites. Elles sont de son monde; il les dit précisément de la même façon et pour le même usage que toute autre personne de sa condition, élevée comme lui, les

aurait dites. Il est moins un homme qu'un écho. Ne lui demandez pas pourquoi il émet ce principe, pourquoi il suit cette conduite, quelle est l'origine de nos devoirs, quel est le but de la vie; car il vous rira au nez et vous accusera de faire de la métaphysique. Il laisse aux prêtres et aux philosophes le soin de se creuser la cervelle pour deviner toutes ces belles choses. Il est persuadé, dans le fond, que les prêtres sont des imposteurs, et les philosophes des songe-creux. Peut-être est-il honnête homme; mais c'est parce qu'il a un instinct droit, de bons sentiments, et qu'il a reçu de bons exemples; car il ne sait pas le pourquoi de son honnêteté. Il fait ce que font les gens comme il faut, les hommes de son pays et de sa société qui sont en possession d'être estimés par leurs égaux dans leur petit cercle.

Ces routiniers, qui sont presque tout le monde, se trouvent dévoyés dès qu'une révolution éclate; et nous ne parlons pas ici seulement d'une révolution politique; il y a des révolutions de mœurs qui ont bien autant d'importance, et, si les révolutions politiques n'entraînaient pas de révolutions dans les mœurs, elles ne vaudraient pas la peine qu'on en parlât. Que l'on compare un moment l'esprit public du temps de la Ligue et l'esprit public à la fin du règne de Henri IV; la France de la jeunesse de Louis XIV et la France de Mme de Maintenon ; les hypocrites qui applaudissaient à la révocation de l'édit de Nantes, et les libertins qui prenaient pour modèles les roués du duc d'Orléans; la société, telle qu'elle était sous le gouvernement honnête et sordide de Fleury. ou telle que la firent en si peu de temps Voltaire et les encyclopédistes. Ce sont là des révolutions véritables, qui renversent de vieux préjugés, en créent

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de nouveaux, et transforment le monde en un clin d'œil. Quel est, dans ces transformations subites, le sort des hommes positifs? Ou ils s'obstinent, ou ils se livrent : martyrs d'un passé qu'ils ne comprennent pas, ou d'un présent qu'ils ne comprennent pas davantage ; dans tous les cas, entraînés, conduits, subjugués, toujours serviteurs des événements, jamais maîtres d'eux-mêmes, jamais hommes. Quelquefois, entre un monde qui fuit et un monde qui va naître, la société reste incertaine; le propre des temps de révolution est de mettre ainsi en lutte deux principes, deux doctrines, deux civilisations. Que faire alors, quand on n'a jamais su que suivre avec docilité le courant? Dans cette perturbation de la routine, suffit-il d'avoir des intentions honnêtes? Tacite a dit avec profondeur que « dans les temps de révolution, il était plus difficile de connaître son devoir que de l'accomplir après l'avoir connu. »

Il est évident que l'homme n'est point fait pour se laisser ainsi mener, et que sa destinée n'est pas de vivre sur cette terre cinquante ou quatre-vingts ans, et de rendre ensuite aux éléments son corps et son âme.

D'abord, l'homme est libre : il peut suspendre, accélérer, modifier son action. Il peut faire autre chose que ce qu'il a promis : il se reconnaît toujours à lui-même le pouvoir de ne pas faire ce qu'il fait, de faire ce qu'il ne fait pas. Il croit naturellement que la même liberté existe dans les autres hommes, et c'est pour cela qu'il les admire, qu'il les méprise, qu'il les exhorte, qu'il les punit. On peut faire des raisonnements spécieux contre îa liberté ; mais personne ne saurait s'accoutumer à n'y plus croire. Nous nous sentons agir librement avec autant d'évidence que nous nous sentons penser et vivre-

Cette liberté qui nous appartient, et à nous seuls, ne nous permet pas de nous livrer passivement à une direction étrangère. Seuls entre tous les êtres créés, nous sommes responsables de notre avenir : nous devons diriger nous-mêmes l'emploi de notre force, et par conséquent nous efforcer d'avoir une idée juste de notre destinée. Suivre toujours la voie tracée sans savoir où elle mène, se tourmenter pour une affaire de bourse ou de fabrique, et sourire dédaigneusement quand on entend parler ou de la mort ou de l'avenir, c'est se dégrader à plaisir, et, d'homme que l'on devrait être, devenir une brute.

Cette force libre que nous sommes est sans cesse sollicitée par la passion. La passion est faible ou véhémente, réglée ou désordonnée, éphémère ou persévérante, suivant les caractères, les tempéraments, la discipline. Nous portons tous en nous le germe de toutes les passions, mais c'est tantôt l'une ou tantôt l'autre qui domine. Souvent elles se livrent la guerre en nous, une guerre acharnée, furieuse, sans trêve, sans raison. Une âme qui ne sait pas régler ses passions et établir entre elles une juste hiérarchie, est une âme désordonnée, qui ne s'appartient pas

Il y a trois passions principales: l'amour de soi, l'amour d'autrui, l'amour de Dieu ; comme il y a trois fonctions principales de l'intelligence : la conscience qui connaît le moi, les sens qui connaissent le monde, la raison qui connaît le divin. Cette triple fonction de l'affection et de la pensée dérive de la condition même de la nature humaine ; car tout être se connaît, connaît sa cause, et connaît les êtres avec lesquels il concourt à former un système.

Dans la plupart des âmes, c'est l'amour de soi qui do-

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mine; mais les deux autres amours peuvent acquérir une grande force, et aller même jusqu'à commander le sacrifice de l'amour de soi. Ces déchirements intérieurs où le moi triomphe ou s'immole, nous remplissent de trouble ou d'angoisse, et nous mènent quelquefois au désespoir. La passion, par elle-même, est aveugle, emportée, fougueuse; elle ne connaît pas de mesure ; elle est de sa nature d'autant plus exigeante et impérieuse, qu'on lui accorde davantage. Elle marche à son but sans se soucier des obstacles, ou quelquefois même puisant des forces dans les obstacles. La justice ne l'arrête pas, ni l'usage, ni les bienséances, parce que, dans son emportement, elle ne voit de grand et de considérable que sa fin. Dans le bien et dans le mal, elle fait des prodiges. On s'étonne de ce que peut faire un homme exalté par la passion; c'est qu'en effet ce n'est pas l'œuvre de l'homme, c'est l'œuvre de la passion en lui. « Vides « quam malam et noxiam servitutem serviturus sit « quem voluptates doloresque, incertissima dominia, « impotentissimaque^ alternis possidebunt »

Non -seulement les trois passions primordiales se heurtent entre elles dans un cœur mal réglé ; mais de chacune d'elles sortent d'autres passions qui, venues de même source, se retournent l'une contre l'autre. Ainsi l'orgueil, l'ambition, l'avarice, la luxure, ne sont que des formes de l'amour de soi. Quelquefois c'est une de ces affections qui domine, et elle étouffe en quelque sorte les autres ; quelquefois elles dominent ensemble, et font un tel bruit en nous en luttant à qui l'emportera, que nous vivons dans une sorte d'éblouissement conti-

lé « 0 la dure servitude, d'obéir au plaisir et à la douleur, aux plus inconstants, aux plus implacables des maîtres! » Sénèque, De la vie heureuse, V.

nuel, ballottés entre des convoitises si diverses et ne comprenant plus notre propre vie. C'est cette lutte qui rend l'homme misérable, et l'injuste empire que s'arroge une de nos passions, et encore la disproportion qui se trouve entre ce que les passions nous font vouloir et ce que nos forces peuvent atteindre. Qui serait maître de son cœur serait vraiment maître de la souffrance; car, s'il ne dépend pas de nous d'éviter la douleur et le chagrin, il dépend de nous de nous y abandonner ou d'y résister. Quel homme peut changer le monde? mais nous pouvons changer nos désirs. « Le pouvoir de l'homme est grand, dit Marc Aurèle, car il peut obéir au devoir et se résigner au malheur1. »

Les passions ont beau se croire indomptables, elles ont un maître : c'est la raison. La raison est lumineuse, elle connaît son but, elle éclaire sa propre marche, elle sait la place et le rang de toutes choses; elle porte en soi le sceau divin du commandement. Quand elle s'applique aux actes de la liberté humaine, son nom est la justice : ce qu'elle ordonne est le devoir. Chaque fois qu'elle parle, la passion, même la plus ardente, doit se taire, doit céder. La loi de la justice est la loi de Dieu même, méconnue de beaucoup, ignorée de personne; toujours présente en nous pour nous guider avant l'action, pour nous récompenser après le sacrifice, pour nous punir après la faute.

Point de véritable bonheur à espérer pour qui ne marche pas avec la justice; il pourra prospérer, mais deux choses lui manqueront toujours : sa propre estime, la sécurité de l'avenir. C'est une triste condition, pour

î, Marc Aurèle, livre XIÎ, § xs.

l'action*

un homme en apparence comblé, de sentir intérieurement qu'il n'est qu'un infâme, et d'en être réduit à souhaiter le néant. Sa ressource est dans l'étourdissement que donnent le plaisir et les affaires. Il ne peut respirer qu'à condition de s'oublier. Il est comme le grabataire qui, n'ayant plus de force pour souffrir., s'adonne à l'ivrognerie par désespoir, et se croit consolé quand il n'est qu'abruti. Celui qui doit sa fortune à un crime ou à une lâcheté, ne peut rester seul; il ne peut voir un honnête homme; il ne peut entendre de sang-froid une maxime de morale; il lui semble, quand on parle d'honneur, de loyauté, de délicatesse, de fidélité à une même foi et à un même drapeau, qu'on a dessein de le provoquer ou de le faire rougir. Il hait ceux qui le châtient de sa faute par leur mépris, car c'est l'instinct d'une nature dégradée de s'irriter sous le châtiment; et il méprise ceux qui lui montrent de l'indulgence pour avoir une part de sa bonne fortune, parce qu'il comprend qu'ils se prostituent.

Le comble du malheur, c'est de désobéir à la justice; mais ne lui obéir qu'avec peine, c'est un malheur encore, quoique infiniment moindre. On peut, à la rigueur, comprendre assez ses véritables intérêts pour résister toujours aux mauvaises passions, tout en les laissant vivre et subsister en soi, et pour obéir toujours au devoir, sans l'aimer. Le premier malheur d'une telle situation, c'est le péril ; le second, c'est la souffrance. Le péril est grand ; car la volonté a beau être forte : si on laisse le désir croître et s'exalter, on peut prédire avec assurance qu'elle sera toujours vaincue. La lassitude viendra, ou quelque sophisme, ou quelque occasion meilleure de faillir, et cette vertu batailleuse et désespérée succombera. La sagesse est de ne pas se

confier à sa propre force, et de bien comprendre celle de la passion ; de ne pas attendre le moment de Faction pour lutter, et de préparer la victoire en affaiblissant d'avance son ennemi.

Est-ce vivre, d'ailleurs, que de vivre comme Tantale, toujours torturé par le désir, toujours sevré de jouissances? de rêver sans cesse un bonheur qu'on est résolu de ne jamais goûter? de partager ses jours entre les ardeurs de la convoitise, les déchirements de la lutte et les amertumes du regret? Ce n'est pas Dieu qui nous fait une telle destinée; nous la subissons par notre faute, pour n'avoir pas su discipliner nos passions.

Mais s'il y a un homme qui, non content de connaître son devoir, s'efforce de l'aimer et y parvienne, ou qui, plus heureux encore, ne puisse en lire les préceptes dans sa raison sans se sentir porté, par toutes les forces de son cœur, à l'accomplir; si, tourné ainsi par le bonheur de sa nature, ou par les longs et persévérants efforts de sa volonté, vers l'amour et la pratique du bien, il ne sent plus que des désirs qu'il puisse avouer sans honte et satisfaire sans crime; s'il n'a plus d'admiration que pour le beau, et d'amour que pour le bien ; si la vertu lui est assez chère pour qu'il soit sûr de trouver, même dans le sacrifice, une noble compensation : la vie de cet homme, sans remords pour le passé, sans inquiétudes pour l'avenir, sans troubles intérieurs, sans combats avec lui-même, n'est-elle pas une vie heureuse1? Il pourra souffrir encore, parce qu'il y a des douleurs auxquelles l'homme ne peut échapper; mais il n'aura jamais à accuser la Providence.

1. « Benefacit sibi ipsi beneficus. » — Faire du bien, c'est aussi se faire du bien. » Proverbes, XI, 17.

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Quoi ! dit Sénèque, parce que Lucius Sylla n'a eu qu'à vouloir pour être dictateur, parce qu'il a fait taire la loi devant sa volonté et devant sa colère, parce qu'il a trahi, parce qu'il a proscrit, Lucius Sylla est heureux? Et Caton ne l'est pas, parce qu'il a été vaincu et parce qu'il est mort? Eh! que fait pour le bonheur la victoire ou la défaite? C'est la vertu qui est l'unique bien de l'âme. Ne mesurez pas Caton à ses épreuves, mais à son courage. Voilà un spectacle digne des regards de Dieu : un grand homme aux prises avec le malheur! « Ecce spec- « taculum dignum ad quod respiciat intentus operi suo « Deus, ecce par Deo dignum : vir fortis cum mala for- « tuna compositus1. »

Nous n'irons pas comme certains stoïciens jusqu'à soutenir que la douleur n'est qu'un mot ; car la pratique de cette orgueilleuse maxime empêche de céder à la douleur et n'empêche pas de souffrir2. Nous n'oserons pas dire comme les chrétiens qu'il faut bénir Dieu des douleurs qu'il nous envoie, parce que nous croyons que l'homme est fait pour le bonheur comme pour le bien, qu'il n'est le plus souvent privé du bonheur que par sa propre faute, et que la condition d'assurer dès cette vie le bonheur de l'autre, ce n'est pas de souffrir ici-bas, mais seulement de n'y pas faillir.

Mais nous dirons qu'avec la connaissance et l'amour du devoir, avec un cœur bien réglé, avec des désirs contenus et modestes, avec une ferme espérance dans la

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