Voy. Sénèque, Des bienfaits, livre VI, chap. xi
Un homme assène un coup de bâton sur la tête de son ennemi : l'ennemi, qui a la tête dure, met une compresse et continue de vaquer à ses affaires. Que disonsnous du donneur de coups de bâton? Que c'est un homme emporté, un brutal. Huit jours après, il recommence; mais cette fois les coups tombent sur un crâne moins dur, et le coup est mortel, quoiqu'il ne soit pas donné avec plus de force. Que disons-nous alors? Que la victime a été assassinée, que le coupable est un assassin, un criminel. Un juste juge ne regarderait pas le résultat, mais l'intention. Mon crime ou mon innocence ne peuvent pas dépendre de circonstances étrangères à ma volonté. Quand ma victime est sur son lit de douleur, mon crime est entier, qu'elle se sauve ou qu'elle succombe. Qui oserait soutenir cette pensée, que je serai moins criminel si celui que j'ai blessé a un tempérament plus robuste, ou s'il est assez riche pour payer un médecin?
Il est vrai qu'en certains cas la justice humaine semble apprécier le degré de criminalité d'un acte par l'importance du résultat. Ainsi certains vols sont soumis à des juridictions et à des pénalités différentes, suivant l'importance de la somme volée. Les condamnations pour coups et blessures varient selon qu'il en est résulté la mort ou une simple incapacité de travail, et même selon que cette incapacité a duré plus ou moins &e temps. Les délits de provocation changent de caractère aux yeux de la loi lorsque la provocation n'a pas eu de suites.
Ce ne sont pas là des erreurs morales du législateur. Le principe que la criminalité du fait gît dans l'intention du coupable a été respecté par nos lois pénales; mais la justice humaine n'est pas instituée uniquement
LA LIBERTE
pour punir, elle l'est aussi pour proléger. De là l'obligation pour elle de proportionner dans certains cas la peine à la facilite et à la fréquence du délit. Il n'est pas jnterdit au législateur de protéger par des lois trèssévères les grands intérêts et les grands besoins de 1» société, pourvu que, comprenant ce que cette faculté . de terrible, il ait soin d'adoucir cette peine toutes les fois que la société peut supporter cette indulgence sans dommage.
Un exemple frappant de cette condition de la loi pénale peut être puisé dans la comparaison des lois civiles et des lois militaires. Le délit de donner un soufflet est certainement punissable, mais il n'implique pas dans celui qui l'a commis une dépravation morale. La loi civile le punit par une amende, et quelquefois par un emprisonnement, qui paraît exorbitant s'il est fixé à deux années. La même action commise par un soldat qui frappe son caporal est punie de mort. Dans ce cas, riiomme dont la société prend la vie est à peine un coupable. Il peut être un homme d'honneur, un bon citoyen, un brave soldat. Le législateur a cédé à la nécessité impérieuse de maintenir la discipline. Ce n'est pas une mesure de moralité, c'est une mesure de salut public. On ne trappe pas au nom de la justice, on frapp6 au nom de l'intérêt commun.
C'est par une autre nécessité de la justice humaine qu'il faut expliquer qu'en certains cas la loi s'abstienne de punir l'intention non suivie de l'effet. Aux yeux de la loi comme aux yeux de la morale, l'intention formelle de mal faire équivaut au mal accompli; mais où saisir cette intention? Comment la prouver? Comment la distinguer d'un simple désir, d'une vague aspiration de vengeance? Si la loi humaine entrait dans ces détails,
la vie civile deviendrait impossible. La volonté, même exprimée, de mal faire, ne peut pas être punie quand elle n'a pas le caractère d'une menace, car, entre le projet et l'exécution, il y a place pour le repentir. La loi va jusqu'à tenir compte au coupable des efforts qu'il a faits volontairement pour arrêter les résultats d'un premier acte criminel. On doit avouer qu'elle ne juge pas sur l'intention, mais c'est l'intention, et elle seule, qu'elle poursuit en jugeant sur les effets.
Il y a deux manières de maintenir l'ordre dans la société : Tune consiste à rendre les hommes impuissants pour le mal, et l'autre à les détourner de vouloir le mal. La première procède au moyen de mesures préventives ou de mesures répressives, à la destruction de la liberté civile et politique ; et la seconde procède par l'éducation et l'amélioration de la liberté humaine. Mais ce serait une folie de croire que l'homme n'est pas libre là où le citoyen ne l'est pas. Un Russe ne peut exprimer sa pensée par la voie de la presse sans la soumettre à la censure; il ne peut quitter son pays sans la permission de son souverain ; il ne dispose pas librement de sa fortune personnelle, car, à chaque instant, elle peut être confisquée; en un mot, il n'est pas maître de sa personne, mais il est maître de son cœur. Il est comme un automate entre les mains du czar; mais devant Dieu il est libre, car il peut vouloir le bien et résister au mal.
Dans quelques ordres monastiques, tous les détails de la vie sont réglés : le moine ne possède rien, pas même le vêtement qui le couvre; il ne peut rien, car il a fait vœu d'obéissance absolue; sa vanité n'a plus d'objet, car il perd son nom et il enfouit ses talents; toutes les heures de sa vie sont marquées : l'heure de se lever et de se
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coucher, l'heure de travailler, l'heure de dormir, et jusqu'à l'heure de prier. La règle se place entre Dieu et lui, et met sur sa bouche les paroles de la prière, celles de Faction de grâces, celles du repentir. Ainsi retranché dans l'impuissance absolue, cet homme est-il encore un homme? Plus infirme et plus impuissant que celui à qui on aurait crevé les yeux, arraché la langue, coupé les bras et les jambes, pourrait-il encore quelque chose? Demandez-le-lui ! Il peut gagner ou perdre le ciel, car sa liberté est entière. Cet homme qui vit, respire, se meut et pense par obéissance; cet homme qui a vaincu le monde, ainsi qu'il l'espère, en se réduisant à ne plus pouvoir agir sur le monde, il lui reste encore un ennemi à vaincre, et cet ennemi, c'est sa volonté libre! Elle vit tout entière sous la règle. C'est en vain que le serment a mis sur sa langue le sceau du silence. Ce muet, qui ne peut plus même pousser un sanglot, est encore capable de s'indigner et de frémir.
Le P. Malebranche a inventé un système qui réduit l'homme à une inertie complète. Dans ce système, il n'y a qu'une force, c'est la force de Dieu, qui a fait le monde et qui le conduit. Quand je m'imagine que mon bras pousse une pierre, ce n'est pas mon bras qui la pousse, c'est Dieu. Quand je lance une flèche, ce n'est pas mon doigt qui lâche la détente, c'est Dieu. Bien plus, quand j'ordonne à mon bras de se mouvoir, ce n'est pas ma volonté qui est cause du mouvement, c'est Dieu. C'est Dieu qui meut mon bras, qui conduit mes jambes, qui ouvre mes paupières, qui guide ma langue dans mon palais pour articuler des mots. Immobile et impuissant dans ce corps que j'habite, dans cet univers que je traverse, je ressemble à ce prince des Mille et une Nuits, dont tous les souhaits se réalisaient par des
génies invisibles. Il suffit que je veuille, pour qu'une force qui ne m'appartient pas accomplisse ce que j "ai voulu; mais je n'en ai pas moins voulu, suivant Maiebranche. Je rêve ma puissance, mais je possède nu liberté.