‹ Le devoir présentChapitre 1 sur 4 · RUE DE MÉZIÈRES · texte numérisé non relu

RUE DE MÉZIÈRES

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LE

Nous sommes plusieurs qui avons oublié quelquefois nos peines personnelles, pour grandes qu'elles fussent, en nous représentant la détresse morale des âmes autour de nous, et en méditant sur 11' remède possible dece mal universel. Quelquesuns restent sereins devant ce spectacle, ils se résignent au mal fatal et au doute inextricable; ils contemplent avec sang-froid ce qui est. D'autres, tels que celui (|ui parle ici, sont plus affirmatifs parce qu'ils sont plus passionnés, plus blessés, ne savent ni oublier, ni patienter, ni désespérer paisiblement; ils se mettent moins en peine de ce qui est que de ce qii'd faut', ils sont même tournés délibérément vers ce qu'il faut, vers le salut que lout leur cœur appelle. C'est leur faiblesse (le ne pas savoir s'intéresser longtemps à ce (pii ne [)iend pas, en quelque manièie, l'aspect d'un devoir les concernant, lis ne contestent pas, en

effet, qu'il soit faible de ne pouvoir regarder d'un œil désintéressé la maladie corporelle ou spirituelle; d'avoir besoin au chevet des mourants de quelque chose à faire, ce quelque chose fùt-il vain, et d'occuper l'angoisse de son cœur en préparant jusqu'à l'heure suprême des remèdes dans l'ombre d'une chambre...

De cette impuissance à rester coi devant le mal sont venues les lignes qu'on va lire. La même raison explique pourquoi je n"ai pu me dispenser de les publier, les croyant utiles.

Nous sommes en état de guerre. Il y aurait presque lâcheté à taire nos croyances intimes : car elles sont contredites et attaquées. Il ne faut pas nous flatter d'un apaisement ou d'une trêve qui nous permette d'ouvrir tous les poros de notre intelliçrence à des idées contraires à notre conviction, avec une facile mollesse. Il faut, au contraire, nous fermer, nous enceindre. 11 y a aujourd'hui entre nous et beaucoup de nos contemporains un irréductible désaccord qu'il faut voir, un grand combat où il faut prendre parti.

Voici quel il est, autant que je puis le voir.

En sommo, rasservisseiiienl à rinstinct animnl, It'goïsnie, le mensonge, sont-ils le mal absolu ; ou bi(Mî sont-ils seulement des « inélégances », c'est-à-dire des choses dépréciées quant à présent, mais qui, bien ornées et embauniées de giàce, pouiraient encore nous sourire, nous satisfaire, nous fournir un type de vie équivalent après tout à la vie des sages et des saints, car rien ne nous montre avec certitude que ceci v.iille mieux que cela? La justice et l'amour sontils le bien sûr, la loi sûre et le port sauveur, ou bien sont-ils de possibles illusions, des vanités probables? Avons-nous une destinée, un idéal, un devoir, ou bien nous agitons-nous sans cause et sans but, pour l'amusement de (juelque démiurge malici(Mix, on tout simplement }>ai' le caprice absurde du grand Pan? Telle est la question qui divise les consciences.

(Iraiid débat certes, plus L:i;md r|ue celui de la divinité de Jésus-Cbrist, par exemple, que celui même de l'exislence d'un Dieu pei'sonnel, ou lelle autre (juestion spéculative (pi'iui voudra; l>lus urgent surtout, car il a des contre-coups dont je suis effrayé, dans mon existence de chaque jour, à moi, honnne tenu de vivie, depuis l'heure où je m'éveille à la lumière jus(iu'à celle où je m'endors; suivant la léponse ipie je me serai d(tn-

née sur ce point, je bêcherai mon petit jardin dans un tout autre esprit.

Personnellement j'ai pris parti, après réflexion, — après expérience aussi. — Je professe en toute cerlitude que l'humanité a une destinée, et que nous vivons pour quelque chose. Que faut-il entendre au juste sous ce mot d'Humanité? — Je n'en sais en somme rien; sauf que ce je ne sais quoi n'existe pas encore, mais est en voie d'exister, en voie de se faire soi-même, et que cela me concerne, moi qui suis ici. — Que faut-il entendre sous ce mot de destinée? — Je n'en sais pas beaucoup davantage ; je n'ai guère làdessus, quant à présent, que des rêves nés d'un profond mais incommunicable amour, qu'un amour égal pourrait seul comprendre ; ma conscienrc n'est pas assez pure pour m'avoir enfanté une plus grande certitude. J'affirme seulement que celte destinée de l'humanité, si elle était connue, serait telle que tous les hommes, ignorants ou simples, pussent y participer; elle sera donc obtenue par la bonne volonté, seul instrument dont tous disposent. C'est quelque chose déjà que de savoir cela : en somme je vois, du moins par éclairs, de quel côté cet avenir luira, et j'y marche; je vis ainsi, gravissant dans une forêt escarpée et obscure, vers le point où une

clarté se devine, qui ne peut me tromper, mais que lesbi'anclies importunes de la vie compliquée et apparente me cachent. Ce qui m'en rapproche, ce n'est pas de raisonner sur la nature probable de cette lumière, c'est de marcher; je veux dire de fortifier, en tous et en moi, la volonté du bien.

Nombre de jeunes gens cheminent aussi de ce côté, et véritablement il leur plairait de partager la foi que j'ai dite. Mais ils hésitent. Leur éducation (cette éducation toute gréco-romaine encore) les tire sans cesse dans l'autre sens, dans le sens de l'empirisme généralisé dit scientifique, dans le sens du beau style, et des littérateurs bénévoles. Ils ne se décident pas à jeter cette éducation artificielle par-dessus bord, comme j'ai dû le faire, quant à moi, pressé par les nécessités de la société jMVsente. D'auti'e part le christianisme latent .. dans leurs moelles opère, peut être à leur insu. Ainsi ils reviemie.it vers nous, indécis, et s'airétent, connue à mi-chemin.

Kntin il est des contemporains qui pensent net- . tement le contraire de ce que j'ai dit. Ils ne croient pas rpie riiommeail une destinée, (pi'il y ;iit pour lui un devenir, un devoir.

Nous avons doue, (ruiie part, des alliés iiuiéeis et tièdes; d'.iulre |tait, des adversaires; et il faut iiécessaireMieiil combattre, ainsi que nous Testi-

.6 LE DEVOIR l'IlÉSENT.

niions tout à l'heure. Cette nécessité se dessinera même chaque jour davantage. C'est ce que, dans un livre récent', M. IMouard Rod appelle a l'antagonisme des négatifs et des positifs; de ceux qui tendent à détruire et de ceux qui tendent à reconstruire ». On peut choisir d'autres mots qu ' ceuxlà, mais l'idée est parfaitement claire.

Écoutons, par exemple, M. Renan : « Nous mettons, dit-il, notre noblesse en cette affirmation obstinée (du devoir); nous faisons bien; il faut y tenir, même contre l'évidence. Mais il y a presque autant de chances pour que tout le contraire soit vrai. )) Par de telles paroles, semées çà et là dans ses pages nonchalantes, ce songeur exquis, s'il doit être pris au sérieux (et tout autant s'il ne doit pas l'être), rend suspecte, et enfin ruine en nous une persuasion à laquelle on tient ou non, mais qui est certainement notre unique guide pour vivre en êtres raisonnables. 11 ne s'agit pas ici, bien entendu, de savoir si nous nous abusons sur tel ou tel devoir particulier; cela, je l'accorderais sans peine, ayant toujours estimé que nos jugements moraux, comme nos actes, ont sans cesse besoin d'être revisés, améliorés, suivant une progression sans terme. 11 s'agit de beaucoup da-

1. Les Idées morales du temps présent, par Edouard Rod, professeur à l'Université de Genève. — Paris, l'errin, 1891,

vantasse : de savoir si dune manière absolue il v a pour nous un devoir ou non. Sans doute M. Henan ne nie nulle part expressément la conscience morale; mais il nie à plusieurs reprises qu'on puisse la proclamer avec certitude, et cela revient au même. Le bien, en effet, c'est ce quil faut faire. Comme le Christ, qui, suivant saint Paul, « n'est pas le oui et le non, mais le oui », le devoir est le oui; y glisser l'ombre d'une possibilité de noUy c'est le détruire. Ainsi M. Henan peut être appelé justement, dans l'attitude la plus récente de sa pensée, un « négatif».

Kcoutons à présent le comte Tolstoï : « La vie de riiomine, dit-il, est une aspiration au bien; ce à quoi il asjiire lui est donné : une vie qui ne saurait êtreh mort, et un bien qui ne saurait être un mal ». Par de telles paroles, qu'il répète, reprend, appuie, le rude apôtre forlifie en nous cette persuasion vacillante de l'existence d'une loi de notre vie. C'est pourquoi il peut, par contraste, être appelé « un positif ».

Sont négatifs ou positifs de même les hommes d'aujourd'hui, selon «pi'ils se rangent à l'une ou à l'antre opinion.

Lt il faut (pi'ils se rangent ;i l'uni' des deux : ils ne peuvent se dérober. La ({ueslion (jui nous divise, qui est de savoir si nous vivons en vain,

s'impose aussitôt à quiconque a desserré les lèvres et remué un doigt, à tout être conscient qui seulement respire. Que tels et tels n'en parlent jamais, qu'ils n'y pensent jamais, soit; mais leur vie répond pour eux, et témoigne assez haut.

J'avoue qu'à première vue, pour le moment, les négatifs semblent les plus nombreux. Ils comprennent bien des groupes, que je ne recenserai pas tous ici. J'y range, outre les charmants incertains, comme M. Renan et ses disciples mélodieux, les bouddhistes sombres et nihilistes, ceux auxquels M. Leconte de Lisle prêta le creux d'une cymbale sonore, ceux à qui les deux lieux communs des (( apparences vaines » et des « marionnettes » agilées sans but pour l'amusement d'un tyran inconnu, fournissent réponse à tout; — les sceptiques logiques conmie était l'orgueilleux Edmond Schérer, assez rares en somme; — les empirisles ou mécanistes absorbés dans leur unique attention aux forces physiques et fatales, Darwin naguère, à présent M. Giard, et les autres élèves de Darwin, parmi les savants; M. Taine, parmi les idéologues; M. Zola, parmi les artistes, avec leurs échos innombrables, dont le bruit couvre nos voix. J'ajoute enfin, formant le gros de la même armée, tous ceux pour qui la loi de l'aclièvement de l'homme par le bien est, en effet.

fadaise et chimère, puisque leur vie en implique négation; je veux dire limmense multitude de ceux qui vivent tellement quellement, bons, faciles, délicats peut-être par humeur, par coquetterie, par paresse, mais dans une complète anes- Ihésie morale. Sans doute ce" te matière molle de l'humanilé fournit de bien pauvres et indignes aUiés à ces rêveurs, à ces savants, à ces artistes illustres dont je parlais; ce sont pourtant leurs alliés. Us n'atteignent pas à la même hauteur d'esprit, je le reconnais; ils ne sauraient écrire avec cette élégance consommée, ils ti'ansposent grossièreuKMit le Gaudeannis du chef du chœur; simple différence esthétitpie ou intellectuelle que cela, mais non différence morale, ni humaine. Les rêveurs les plus illustres ne possèdent aucun argument sérieux qui puisse contraindre ces (piasi-animaux à vivre d'auti-e sorte. Au contraire, n'ont-ils jias légitimé l'instinct, la rejtrise de l'homme par la nature initiale? M. llenan luimême ne répèti' t-il |ias souvent cet aveu précieux : « Après tout, (pii ^ail si ce ne sont pas ces naïfs ipii ont l'ai^on? » ('oncluons donc à la solidarité (les uns et dt's autres, et comjdons-les tous ensemble comme « négatifs ».

Il faut venir aux « positifs » à présent. Ils comprennent, d'abord, tous les vrais chrétiens

cl tous les vrais juifs, attachés à l'esprit profond de leur religion ; puis les philosophes et les poètes qui affirment ou chantent l'idéal moral, les nouveaux disciples de Platon, des stoïciens et de Kant, tels que M. Charles Secrétan, M. Renouvier, tels encore que M. Lachelier, ou M. Fouillée, ou M. Sully-Prudhomme. J'y ajoute, étroitCT ment unis aux premiers, tous ceux, célèbres ou obscui's, dont la vie seule, en dehors de toute spéculation, est une affirmation solide de la possibilité et de la suffisance du bien. Les actes de ces hommes et de ces femmes en train de se créer eux-mêmes comme êtres libres, comme êtres humains, ont une valeur de doctrine, cela ne peut être nié. Ils travaillent et peinent çà et là, chacun dans sa ruche, chacun mettant son bien propre à réaliser ce qu'il croit absolument le bien ; ils se font les serviteurs dévoués de quelque chose qui existe en dehors d'eux, cité, religion, charité, justice, vérité même ou beauté conçus comme modes d'adoration ; — qu'ils soient soldats, explorateurs, et courent en xVfrique, toujours plus nombreux, se faire immoler; qu'ils soient maîtres de la jeunesse, et l'organisent en vue du relèvement national ou de la paix sociale ; qu'ils soient les premiers venus, sans fonctions, sans nom, et que, enthousiastes humbles, ils se

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dévouent et se consiiniont dans l'ondjro, — leurs vies muettes crient : « Il n'y a pas de doute sur remploi de notre activil»'': // fdul ceci..., // faut ceci encore ! » Tous composent, à ce qu'il me semble, une seule et mt'mc Église, ayant les philosophes et les poètes du devoir pour docteurs, les héros du devoir pour fidèles. On peut les appeler, d'un nom général, des a positifs ».

Or, plusieurs estiment que depuis une dizaine d'années, en France, les a positifs » croissent, tandis que décroissent les « négatifs ». Nombre de témoins écoutés ont répandu cette persuasion. Aujourd'hui elle régne. Toutefois je voudrais monti'er encore avec netteté quels signes on a de ce changement, et ce que valent ces signes C'est le premier des deux points que je me propose de touchei' ici.

Mais, ({ue la causiî des a positifs » suit à la fin reconnue la plus foite ou qu'elle soit trouvée la plus faible, (pic l'avenir lui sourie on non, clic est et restera la nôtre (ic n'est pas en vue du succès (juc nous l'avons (Mubrassée. mais parce qu'en elïct elle est la vérité. Nous pouvons donc dès à pi'éscnt dire tout haut ic cpie nous voulons, à celte licure-ci, nous .uilrcs (pu assignons un but à notre \ie et j celle de l'Ininianilé. (>l;i est à propos, pour nous luiie cuunaitre à nosalliésin-

conscients, à nos adversaires, et peut-être à nousmêmes. Ce sera ma dernière partie.

Exprimer les « idées morales » aujourd'hui régnantes ne se ramène pas tout à fait à peindre nos mœurs. Ce n'est pas procéder avec exactitude si l'on veut connaître l'état de nos consciences, que de nous demander : Comment vivezvous? — car nous valons mieux que vos vies. D'abord, il serait un peu trop dur d'être jugé non sur ce qu'on aima ou sur ce qu'on voulut, mais sur la pauvre réalité des choses qu'on a faites; et, en outre, cela serait injuste. Cii qui témoigne de ma notion personnelle du devoir, ce ne sont pas toutes mes actions, toutes mes démarches d'une journée, mais seulement crlles que j'approuve, celles que je m'aime d'avoir faites, et de celles-ci, peut-être, il n'y a pas de quoi remplir le creux de la main.

D'une façon générale, dans nos mœurs nous approuvons peu de chose, et nous ne sommes pas notre idéal. 11 ne faudrait donc pas, sous prétexte de noter nos idées morales, décrire ici notre corruption. Je me contente d'en faire souvenir, d'un

Irait rapide, afin qu'on ne dise pas (jue, tourné obstinément vers l'aube attendue, je n'ai pas eu le couraire de me retourner vers la nuit, et de la regarder.

Assurément, pour un spectateur de nos existences misérables, les négatifs paraissent l'emporter, et même sans espoir de retour : le goût du devoir semble décidément passé. Qu'on ouvre les yeux : tout ce qui nous entoure est vicié; beaucoup des enfants qui jouent dans les promenades sont maladifs, leurs petits visages sont assez souvent marqués de plaques livides, leurs os sont noués assez souvent, symptômes douloureux de la dégi'adation des paients. A cbaque coin de rue, on distribue les productions libertines qui font vivre quelques agioteurs de la dépravation des faillies. Si l'on veut reconnaître quel foyer de vice brûle en nous, qu'on observe seulement les regards que lèvent sur une femme boiinète qui passe des lionnnes dignes, des vieillards. Quelles expressions farouches nous avons entrevues sous la lueur fiévreuse des lampes électriques! Quelle tension, quels spasmes de convoitise! Quelle balluriii.ilion du |»laisir et de l'or! La matière tragique abonde ici, mais pour de basses tragédies à la Balzac, non pour celles qui se jouent h ciel ouvert entre héros. Quelques

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coups de pislûlot de loin on loin, quelques empoisonnements, quelques noyades, c'est tout ce qui hansparaît du mal intérieur. Le resie se passe en larmes rentrées, en haines couvées, en hontes acceptées....

Dans une telle confusion, la conscience des meilleurs, des désintéressés, perd la netteté de son timbre. « Vous souriez là d'une vilenie », dis-je à un ami ; il se récrie ; puis, réfléchissant, il en tombe d'accord, tout surpris: il ne s"en était pas aperçu. Les hommes honnêtes sont troublés par toute cette corruption circonvoisine. Et avec raison, car, au fond, ils en sont solidaires ; ils sen distinguent par plus de propreté, d'éducation, d'élégance, mais non par des principes. En effet, du haut en bas, toute celte société vit de sensations; c'est là le tj'ait commun, et elle s'étage selon la qualité de ses sensations. C'est la volupté de la boisson ou de l'appât sexuel qu'on appelle aujourd'hui amour, pour les plus grossiers; c'est l'ivresse du jeu, des narcotiques, de la morphine, pour les exaltés et les débiles; c'est le luxe, la délectation des jolis meubles, des bizarreries, des nuances mournnles, des parfums, des sonorités, des mots enveloppants, des images neuves, des paysages lointains et rêvés, pour les délicats; enfin, au degré supérieur de l'échelle,

c'est la dégustation intellectuelle, la saveur du maniement des idées, du myslicisme, d'une extase pleine d'orgueil.... Ces derniers malades, ce sont, par comparaison, les grands hommes, ceux à qui on fait une noblesse. Au fond, il n'y a que sensa-v lion, ici et là, avec des nerfs inégalement subtils. Or, il n'est pas de termes plus irréductibles l'un à l'autre que Iicchercbe de la sensation et Obliga-*^ tion morale. H n'en est pas de plus opposés. Ainsi celui qui attend tout de ses sensations dépend absolument du dehors et des choses fortuites de la vie dans leur incohérence : il n'est plus un centre, il ne se sent plus responsable, sa personnalité se dissout, s'évapore; il ne réagit plus, et déjà, comme chose morte, la nalure ambiante le reprend.

Il <'>t vrai que cette faiblesse à réagir peut passer pour bonté, pour une ployante bonlé, quoi(jue, en somme, le nerf du bien en soit lelàché du même coup (jue celui du mal. (ielle bonté-là est comnmne aujouid'hui, tandis que les trois vertus mâles» celles des chevaliers du (Jraal, que la noble musique de Wagnei* fiil vilircr. Maîtrise de soi, Pureté, Jusiice, tieviennent raivs: on ne les prise que parce qu'elles nous rli.uigent de nous-mêmes. Ur, al'liner en soi rélémml passif seul, en luire un signe d'aristocratie, un

iiléal, CL'sl se dévolupijcr à contrcstMis, à contrehumanité. Et voilà où nous en sommes.

Je reconnais donc le mal ; je le vois dans son étendue. Cependant faire cette peinture lamentable, ce n'est pas, encore une fois, exposer nos idées morales. Nos idées morales, cest ce que nous croyons touchant la vie qui serait la meilleure; ce n'est pas exactement notre vie.

Depuis que l'antique Médée dOvide a poussé ce cri, beaucoup d'au 1res tour à tour ont gémi, ayant vu le mieux et layant approuvé, de suivre le pire, hélas! Une des consciences les plus vives de ce temps-ci, Mme Darmesteter, disait naguère : « Les grandes choses que j'aime, je ne puis les faire; les petites choses que je fais, je ne puis les aimer! » Le noble Channing écrivait dans une lettre que a la seule grande douleur de sa vie avait été l'écart immense entre sa conception du devoir et sa pratique ». Certes, Channing devait souffrir de cet écart plus que nous, car la sainteté paraît de plus en plus haute à ceux qui en approchent. Néanmoins, nous sentons ce même écart en nous, tous ou presque tous. Qu'on lise les beaux et ambigus romans de M. Paul Bourget; qu'on voie toutes les œuvres produites au sein de ce malaise, avec des soupirs et des efforts infinis. Et si l'on veut évaluer cette distance entre nos

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idées morales et nous, ce qui la mesure exactement, c'est l'étendue de noire douleur : celte douleur qui est le méconlentement de nous-mêmes pousse jusqu'au désespoii'.

Une telle douleur est aujourd'hui profonde et universelle; là où le vice abonde, surabonde encore la tristesse. Ce n'est plus celle mélancolie née de l'insunisance de la réalilé extérieure une fois reconnue, (|u'épi'ouvérent Obei*mann et les fiers romanli(jues, mais une rancœur humble, contractée, déchirée, mêlée de mépris, de dégoût, née de notre insullisance ;"i nous, aperçue à fond. Jamais, je crois, cm n'a él' phis généralement triste (|u'en ces derniers lenqjs. VA c'est ce qui nous sauve; je relrouve ici noli'e grandeur, (lehiilà î^eul est perdu (pii se sent à l'aise et connne en sanh' dans le m;d ; h's consciences sans inquii'lndi' son! seules déses(>(''rées. espérons donc, car, (Hi ne pcul le nier, nous niuis senlons bien malades. (Test a|tp.ir«'nnnenl (jue nous soimnes en travail de (juehjue chose, (jui sera la guéiison. Les syuq>tômes de ce Iravail pénible ne mancpient pas. Les ouvrages qui paraissent .ipiésenl, même très distingués en leur lornie, m.iis obscin-s et hésitants dans leur principe, se ressentent de la gène où ils ont été conçus; bienlôt ils no pai'ai- Iront plus que spécieux. Dans la poésie, le loni.in,

la peinture, la musique d'aujourd'hui, combien d'oeuvres exquises, qui sont nées, non de l'énergie guidée par l'amour, mais seulement d'un rêve d'énergie, d'un rêve d'amour, sur des rivages d'exil inconsolable! La vérité est qu'on ne sait plus que devenir : quand quelqu'un des antiques malheurs nous frappe, mort, abandon ou ruine, nous ne le supportons plus comme faisaient nos pères. Nous ne connaissons plus les beaux deuils pacifiques, mais sous ce coup inattendu un tourment, un déchirement compliqué de notre cœur révèle qu'il était de longue main attaqué sourdement. Nous nous sentons en effit divisés au dedans et nous avons besoin d'être unifiés; or, l'unification n'est possible au dedans que pour le débauché absolu ou pour le sage absolu ; pas de milieu, la demi-vertu nous décbire : « ce qui enno])lit tue le bonheur* w ; il f-iut, pour que nous soyons délivrés, qu'en nous l'un des deux principes ineure. Va donc pour l'ivresse du débauché!... Mais conmient la goûter quand tant de choses nous importunent d'un rappel du bien, les livres lus, les choses vues ou dont on se souvient, l'héroïsme de nos pères? Si nous détournons les yeux de ce livage aimé et délaissé, nos

1. Ibsen, Ttoiimers/iolni,l\, 2. « L'esprit des Rosmer en uoblif, mais il tue le bonheur. »

bras se tendent encore vers lui d'eux-mêmes. Est-il possible de faire que .Marc-Aurèle, Thomas Morus ou Vincent de Paul n'aient pas existé ou que nous ne les ayons point connus? Ils nous inqiiii''!ent à jamais dans nos joies. — Ileste donc l'autre paix intérieure, celle du sage, celle qui permet de se souvenir de toul (mi i)leine lumière, et qui remet chaque chose à sa place. Mais qu'elle est difficile!

Voilà notre mal. Noti'e mal est de nous sentir moins houuues (|u'on ne l'était il y a soixante ans. L'humanité souffre de son arrêt de croissance' Elle cherche la force (la force contre elle-même, au besoin), qui lui permettra de se remettre en marche vers ses lins dernières méconnues, mais non oubliées, qui la sollicitent eneore par lim-

I. il est iiil('i'css;iiil ([ue iioho société rprouvc, «iopiiis IStO (iiviron, tous les sijiiics des vocaiiona conlntriécs. Oii'oii lise i<'s hiograpliics spirituelles; \\.\v cxeinple celle d'Ozanain par son frère. Au moment <iù on voulait l'a:;- Ireiiidre a lelude du droi», il écrivait : « Je suis deftui.^ cinq ans tlivisr contre vioi-niéine, crst-à-dirn faible, iin- ]>uis.tf:ul, iintlilc... Tdut est pour moi Irncinrs, iiirn/iliulc; mais (piimpdile !. . Ksl-il nrrrsHitire fjuc le voi/ageiir voie Ir but à drcourcrl, et ne lui siiflil-il pas, [uiur r'vifcr les obstacles, de voir loiijows à dix jias devant ItnY I) (P. !2iS.) Ce (|ui le l.urmcntait, c'était sa destinée méconnue; on n^rnnnail là, en petit, lliislniie de nntic société : les syinpi»»mes sont Us mêmes.

20 LE DEVOIR PRESEM.

porliinité significative de la soiifîrarce. Cette force nécessaire pour se mettre daccord avec ellemême, elle demande en pitié d'où elle lui viendra. Elle s'assied, épuisée, ou bien elle va de droite et de gauche, frappant les rochers et implorant une source.

Qu'on ne consulte donc pas, poumons connaître à fond, les seuls observateurs de nos hontes, M. Zola, les frères de Concourt, M. Becque, M. de Maupassant, M. Iluysmans: — qu'on ne pèse donc pas nos actions seules pour déterminer l'état de nos consciences, car dans le plateau il faudra mettre encore, outre le mal que nous faisons, celui que nous souffrons, cette iinplacajjle tristesse de déchéance et d'exil que j'ai dite. Et alors on verra que notre idéal moral, tant délaissé, n'a cependant point péri. Mais est-ce à dire que celui-ci se conserve dans nos pensées, notion purement spéculative, comme (h\\^ un Ifiiiplc. tandis que nous vivons d'autre sorte? Notre conception du devoir s'élaborerait elle intellectuellement en nous, indépendante de notre pi'a tique, comme telles théories des savants sur la rotation de la terj'e ou la circulation du sang? — Non, reites. 11 s'en faut de beaucoup; et c'est l'autre erreur que je veux écarter.

Des idées morales, ce sont avant tout des choses

à faire, c'est le progi'ainine d'une lâche. Leur aclièveineiil, c'est dèlre mises en prati(jiie, et puui' recevoir cet achèvement, il faut (ju'elles aient prise sur l'émotion et la voUnité : il faut (pi'elles soient ohjt't (l'.imDur. Un enchaînement de formules bii'ii déduites ne sullil donc pas à rendre It-nioignage de la moialité dun tem|»s. Aidrement, tous les temps s'é(piivauth'aient pres(pie, car la morale formelle est depuis un long souvenir la même, ou à peu près. Il n'est guère de peuple moderne qui ait préconisé le vol, l'adullèic, la fraude, le mensonge ; noussommes toujours sous le règne du vieux dècalogue, comjdicpié, il est vrai, d'une jurisprudence immense, qui est la casuisli(|ue; au moins dans rensend)le les antifpies vélo subsistent, (le (pii dillèi'e, d'un âge à l'autre, dans l'inégale humanité, c'est l'énergie dont on les proclame, les sacrifices (pi'on est prêt à leur faiie. (!e deiiiier point : r/'iiergic», est. vous le sente/ hiei!, le |»lus délicat à hiii apprécier, mais le seul (|ni inqtorle. Les idées morales sont, a\.inl Inul. des lorces, on iilutôt elles soid une seule foire, la force organi(pi«' de l'.one, de même (pi'il y a dans le gland une force organitpie qui le |iousse à devenir cliéne. il faiidiail mesurei" rinlensilè de celle force chez les homnn^s d'aujonrd Inii.

(Jn"(»n apjielie llaninie, souflle, ou (ce «pii \eiil

22 LE DEVOIU PliÉSEM.

dire la même chose) âme, cette énergie qui nous incite à nous fnronnor sur notre idéal, cette âme mérite tout notre examen, plutôt que nos idées morales formelles. Pour prendre des exemples, ilest clair que, dans l'antiquité, le grand débat des Stoïciens et des Epicuriens (qui est à peu de chose près celui d'à présent) ne portait que sur une différence d'âme ; dansle détaildes formules, il serait facile de faire cadrer chaque maxime stoïcienne avec une maxime épicurienne correspondante, mais qu'est-ce que cela? De même pour le christianisme comparé au stoïcisme et aux autres systèmes anciens : un homme sincère et de grande éloquence, Ernest Ilavet, a montré les innombrables rencontres de formules entre les textes chrétiens et ceux des philosophes, mais eùt-il réussi à tirer tout notre christianisme, trait pour trait, de Platon et des mystères orphiques, qu'il n'eût pas effacé cette immense différence d'âme entre les deux, perceptible, par je ne sais quel sens obscur mais irrécusable, â toutes les âmes. De noire temps enfin, je crois qu'on eût obtenu de Léon Tolstoï et de ce grand Darwin, qui fut un homme exemplaire, raffirmalion de préceptes d'honnêteté tout pareils; c'est par l'âme qu'ils diffèrent au point de s'exclure. Dans ce « rien » si grand, que j'appelle âme, consiste en somme

le vrai signe dï'leclion et de reconnaissance. « Il faut avoir une ànie », dit le vieil Akim, dans la Puissance des Ténèbres.

Chacun de nous sait bien ce que c'est que celle âme. Le plus humble s'est senti, à certaines minutes, supérieur à soi-même, à l'animalité péni blement dépouillée; il s'est senti éprisde sacrifice, cest-à-dire en somme de liberté.... Que chacun se rappelle, dans son enfance pieuse, les efloits faits, à confesse, pour avouer un péché plus lourd que les autres; et, après cela, la joie de la conscience renouvelée 7?// se retrouve...; de quel pas il est rentré dans sa maison; avec quelle allégresse il a jeté au vent, en courant par tout le jardin, cette activité trop pure pour être dépensée à des choses de matière; comme ce premier vemi eut la vision d'un avenir ineffablemcnt beau, non pour soi, car c'eût été de ré.î,Miïsme encore, mais pour ceux qui vivent au luiii ou qui vivront apiés, et auxquels il se sentait lié fraleincllemenl; conmie il avait oublié la durée et toute servitude; au point qu'il lui semblait qu'il dût s'en aller au ciel, à l'heure lumineuse où les feuillages sont éclairés en dessous par les rayons plus b;:s du couchant.... Puis, le lendemain, la vie grise, médiocre, méconlenlcavait reconunein é... Dejuiis lors il a 1 cli ouvé, de loin en loin, apivs (pu'h|urs sacrilices acceptés»

ces momenls supérieurs : il s'csl sonli soudain incapable, afîranclii de font mal. D'anires fois, certes, il a eu des séries d'heures ou de journées d'honnêteté presque irréprochable, mais froide.-; ce n'était plus cela; il observait formellement les idées morales les plus saines, pourtant : l'élan, l'âme n'y était plus. Il s'abstenait du mal; il n'en était pas délivré; car celui-là seul est de tout point sauvé que l'héroïsme remplit, et en qui lamour veille. Certes, notre vie spirituelle n'étant que miracle et mystère, je ne puis expliquer ce que chacun a si bien senti : je ne sais comment se développe en nous cet état sublime, connu et décrit, sous des noms divers, i)ar Socrate, Platon, Plotin, Epicléte, Marc-Aurèle, saint Paul, saint Augustin, Tauler, l'auteur de Vlniitation, Shelley, Emeison, Léon Tolstoï, enfin par toute l'humanité profonde (et l'hypotliése théologique d'une grâce d'en haut n'est pas si gratuite qu'il semble); mais ce que je sais, c'est qu'un tel état, qui est (V expérience pour chacun de nous, mérite seul le nom > de moralité positive. Ouiconque n'est pas tout amour peut être néanmoins fort honnête homme, il n'est pas essentiellement et intimement moral. Eh bien, l'histoire montre que ce qui est viai de chacune de nos personnes l'est également des sociétés. Elles traversent des moments de grande

cneriîio, où se fait coninio un arilux de l'ànie. KUes aussi se senleiil loueliées tralléuresse et parcourent leur jardin (qui est le monde), remplies dune activité qu'elles ne se connaissaient point, et ne sauraient dépenser à de basses œuvres. Leurs idées morales sont alors formulées dans les mêmes termes qu'elles l'élîiient la veille et le seront le lendemain : seulement l'esprit, le souflle est autre. Tour en prendre un ou deux exemples dans notre pi'opie histoire, je pourrais parler ici des grands xn'' et xnr siècles, où parurent d'illustres caractères. (In fit alors les Croisades, qui furent une hautaine victoii'c de toute ime société, non pas tant sur les Sarrasins, sans doute,

(iiie siu' réf^oïsme nalincl, une merveilleuse en-

ti-ée de la |>i»é^ie dans la réalité des faits. Il semhiail, comme disait Huleheur, (pie Dieu vint rcfjucrir les siena, tes bras étendus, teints de s(ni san(j ; on paitait donc, pris d'un tri'and d(''goùt pour son inléiél p('rs(»Miirl, décidé à mouiir |»liitôl que (le icvnir ce (pidn possédait en propre. crut desideriuni niori jn-iiisiiiKun ad pvopvia rcvcitercnlur. Va\ même temps, on entreprenait av(M: une dé|)ense et mic priiu' «pTon voulait les plus grandes possibles, d'inachevahles Notrellames, des li.isili(|ucs scuiplécs jusqu'en plein ciel, poiii' hicu seul, loin des yeux et sans noms

d'artistes. Anonymes aussi, ces épopées, qu'on n'estimait pas beaucoup plus qu'on ne fait aujourcriiui les humbles romans feuilletons, ne contiennent rien de bas, que pour le honnir, et mêlent ingénument Ihéroïque au réel. La poésie, qui n'est en effet que de l'héroïsme transposé, répondait si bien à celle énergie des âmes qu'elle se développait spontanément; je me rappelle l'histoire de ce vieux Guillaume le Maréchal (1219), qui ayant, à son lit de mort, une telle envie de chanter, et ne le pouvant plus, fait chanter ses deux fdles afm de se réconforter et accorder l'àme pour le passage. Grande époque, certes, après laquelle je pourrais cependant citer encore le court réveil contemporain de Jeanne d'Arc, au xv'^ siècle, ou bien le commencement de ce siècle même, depuis l'élan des volontaires de 1792, si bien étudié par M. Chuquet, jusqu'aux Novissima Verba de Lamartine, où retentit ce cri suprême :

Je meurs de ne pouvoir nominor ce que j'adore!

car tout ceci se lient ; les grands romantiques ont en eux l'impulsion des conquérants, et les soldats de nos armées, tels que Ségur et Marbot les peignent, avec ce don très parlicuher d'échapper par le rêve à l'obsession du présent, étaient déjà des romantiques. Ce furent là (et j'en pour-

rais dénombrer d'autres) les grands rnoinenls de la France, ceux où moralement elle valut Ijeaucoup, où elle eut plus que de l'iionnêlel'', plus que de la bonté, — une âme.

Avons-nous donc quelque chance de voir repirailre des moments semblables? Je réponds intrépidement que je le cr^is.

D'abord on hochera la tète.

Comment croire que cette société, que je montrais tout à l'heure livrée aux voluptés dissolvantes, puisse tirer d'elle-même de quoi se relever? Il est vrai qu'en dessous, se développent les gens du peuple, comme on les appelle encore, ceux qui vivent au jour le jour du labeur de leurs mains, et qui forment la réserve (c'est ])ien sur eux que je compte, en eiïet) ; mais on ne siit pas ce qu'ils sont au fond; déjà la bourgeoisie, avant de disparaître, a touché à cet avenir de sa main coriompue; par l'agiotage mis à la poi'lée des petits, par les courses de chevaux, par les journaux libertins distribués au sorlii- dcii ateliers, par l'odieuse sottise démagogiipie, par la dérision jetée sur toute sainteté et tout sérieux, on a attaqué ces parties jeunes; il y a sans douti» jxmi de bien à attendre d'elles....

Nonobstant, j ai conliance. Je jnvdis la vicloiic prochaine des « positifs ». L'argunifiil le nirillcui-

que j'en aie, et le seul que je veuille retenir ici, c'est ([Il il faut moralement et logiquement que cela soit.

Observons ces grands moments de l'histoire, que je rappelais. Ce qui en fut le pronostic et le signe, ce fut constamment une grande Espérance, créant une grande Solidarilé. Libération du Saint- Sépulcre, expulsion de l'Anglais, réconcilialion des liommes dans la fraternité et la justice, buts réels, mirages ou fables, c'étaient toujours des causes, comme on dit, des causes d'agir, on jliitôt sous ces diverses formes, à divers âges, toujours la même informulable Espérance, dont l'humanité ne jieut se passer. Qu'elle ait quelque chose à conquérir et pour quoi il lui faille s'efforcer, et elle sera morale; en somme, elle ne cherche qu'à grandir, à être davantage : sous les apparences des Saint-Sépulcre, des République universelle, il n'y a au fond que le besoin de valoir plus qui la tourmente. Quand elle n'a plus rien qui la tire en haut, elle se relâche. A l'Espérance s'ajoute, dis-je, la Solidarité, sentimcnl qui accompagne tous les bons mouvements du cœur. Quiconque fait le bien ne se sent plus seul; une volonté haute devient tout naturellement une enseigne d'armée; elle porte en elle une vertu d'association, et inversement, il ne se forme pas

LE DEVOIR rr.KSKNT. 29

d'associalion désintéressée, sans (jnello émette une sorte de credo moral, inarticulé, mais fort. On appelle ceci d'un heaumoiyV l'nauiniile, c'està-dire une seule âme en beaucoup d'Iionunes.

Or, espérance et Solidarité renaissent en France manifestement. Ce qui nous avait corrompus, depuis 1840 enviion, ce fut le manque d'une mission élevée pour chaque particulier et pour le peu[)le dans son ensend)le. Les volontés inoccupées se dissolvaient ; tout le reste, comme de juste, avait suivi la débâcle, dignité, sentiment de la responsabilité, justice, aiiioui'. Sous le second enqiire, on eut encore qucbpies feux de paille de f;loire; mais (b^puis ls70, nous étions env('l(q)pés d'une bumililé nationale, (pii nous obliLTcail de vivre au joui* le jour, sans vue d'avenir, parl.inl s;ins i(lé;d. Nous nru sonunes plus là, grâces à hieu ! .le ne veu.v pas parler ici de notre situalion en Kurojie, (pii, sans doute, s'est foit redressée; mais notre» expansion dans les autics j»arties du monde est un événement dune portée mor.'ile inlinie. Il n'y nma buitél plus un jeune lionnue en 1 ranee (jnj |iiiisse se croire destitué de choses à entreprendre, (le qui était stai^Miant va se remi'ttre à coiirii". (l'est pouivpioi, ({uand j'y pense, aucmie publication en librairie n'aura autant agi sur les consciences ipie celte

simple convention anglo-française du 5 août 1890, par laquelle un immense empire ténébreux nous est alloue, en Afrique, à condition que nous allions le prendre.

C'est nous avoir vendu de l'espérance, pas grand'chose déplus, mais rien de moins. 11 aurait été presque aussi bon pour nous, vu notre manque absolu de Saint- Graal, qu'on nous eut montré à conquérir une planète du ciel, si l'on avait pu prendre au sérieux un tel don. Ici, le cadeau est d'autant plus grand que l'espoir est long, et que nous avons bien pour deux cents ans de peine devant nous, c'est-à-dire deux cents ans de vie.

Notre peuple n'en est pas remué encore dans sa profondeur, soit, mais qu'un échec sanglant arrive, et il se trouvera des volontaires, il s'en est trouvé déjà. Tout s'est même librement et volontairement fait en Afrique jusqu'ici; c'est pourquoi je me sers surtout de ces luttes en lointain pays pour prouver notre renouveau moral. Qu'on dise combien d'officiers ont sollicité de suivre le successeur de l'énergique colonel Arcbinard! — Du sang coulera; des femmes murmureront d'un cœur oppre^sé des noms barbares que uous ne savons pas encore; une nouvelle légende de douleurs sera formée, une. chevalerie peut-

LE DEVOIR PllÉSENT. 51

être va naître*. Et daus la suite (c'est là l'intérêt de ces colonisations), il devra se développer, chez l'aîné dos doux peuples on présence, dos vertus de tulollo, de paternité.

A nos portes mémos, nous avons un grand stimulant dans la question d'Alsace-Lorraine. Et ici notre motif intime n'est pas de regagner de la terre, quoiqu'on aiïocte do le croire là-bas; — ce n'est pas do reprendre, mais de délivrer, do faire en sorte que la conlrainto et la barbarie aient une lin. Nous en jugeons d'un point de vue plus élevé qu'on ne s'imagine, et à peu prés comme nous en jugerions étant Américains, par exemple. Il y a un idéal qui est blessé on nous par ce qui se passe dans le lloicbsland; je n'en dis pas plus. Ainsi cette question d'Alsace est d'abord pour nous une école do justice, comme la question d'iiiande pour la société anglaise. Je no sais ni comment ni quand elle sera résolue, mais on attendant elle est ouvoi'to ; jo no ci'ois pas qu'il y ait un i,M)uvorncmont français (jui assume de la trancbor par la violence; mais je ne crois pas davantage qu'il s'en trouve un, iiiaiiitcii-iiit sinidiit, (pii écoute des propositi<tiis de dosainiemonl avant

1. Elle est nu'nie née. Qu'on voie les livres du colonel (i.illieni et (le M. Il.irry Alis(cli<'z II.mIicM»' : ils sont (Idiilmireux et léconluilanls

52 IT. TiEVOTIi PRÉSENT.

qu'elle soil liaiicliét'. Aiii^i elli2 est toujours là, offrant une tâche et une espérance*.

La vie nalionale se ranime donc, depuis deux ans surtout, et avec elle certaines espérances prochaines. La vie morale et religieuse se réveillera à son tour, infaillil)lement, par l'effet de la solidarité, comme je vais le montrer, excitant des espérances plus lointaines et encore plus hautes; celles-ci se dégageront à mesure, par le simple effet de notre activité croissante, car lidéal du bien est progressif. Tandis que nous le suivons, il avance d'autant ; il est simplement la figure S''ulptée à notre proue. L'essentiel, c'est que nous sovons d'abord eu marche, et — le ciel en soit loué — nous y sommes. Voyez comme s'enflent les voiles! On accepte la République, les lois nouvelles, le péril social tel qu'il se présente, on s'accepte soi-même avec ses misères stimulantes, et pourquoi non? L'avenir est plein de menaces, mais de menaces qui, en nous serrant de près, nous feront découvrir et embrasser quelque appui supéiieur et certain, comme il arrive toujours; car le jour où suivre la justice nous exposerait à être « collés au mur )), nous n'aurions plus le moindie doute au sujet de la justice. Mille tâches

1. Voyez la récente broclmre du géiiùeux « HeiinAvtli » Pensons-y et parlons-en. (Armand Colin, édileiir.)

uous sourient que je dirai tout à l'heure en exposant Tios plans; jamais on n'a tant parlé de la jeunesse, de l'avenir, du siècle prochain; on conunonce à voir les bons côtés des choses, à mesure qu'elles prennent forme de devoirs, et. chose singulière, quand les épreuves s'annoncent, c'est alors que l'inquiétude se dissipe. De tous côtés on s'ébranle en avant.

J'ai ajouté que la solidarité se développe en même temps que renaît l'espérance. Ce fait ne peut étie nié; il n'en est pas de plus apparent dans la société d'aujourd'hui. Il semble qu'on soit averti secrètement (pie l'individualisme est fermé*, que la recherche du bonheur personm 1 est une semence de malheur, et peu à peu l'on s'en détourne, non sans déchirement; une amère expérience en est cause : toutes ces tristesses modernes, que nous rapportions tout à l'heure,

1. C'est un ciil-dc-sac. poiinyit-oii dire; lût ou tard il faut rebrousser cheiiiiu — Enlendons-nous, toutefois, sur ce mot d'itulln'dualisnir; il peut avoir deux sous : .tu sens où reiilcndairiit Enicrsoii, (lar ylc. Ilrovviiing, Ibsen, lin dividualisnie est, au contraire, mii' n<''cessité, et il faut le développer : si l'on considère l'individu comme instrument, celui-ci doit ôtrc fortilié, libéré, mailrc de soi, responsable: — mais l'iinliridu n'rst pas une fin, n'eut pan sa propre fin : le bonlieiu" |>tM"S(tnnfl ne saurai! être l'objet de l'univeis. ni de nos efforts. Voilà en (piel sens l'individualisme est lini.

ne viennent-elles pas, en effet, de s'être trop attaché à soi-même? Ce grand désenchantement, ce renoncement un peu trop farouche à la volupté et à l'ambition, qui nous rendent souvent moroses, sont la suite de l'égoïsme et d'une funeste soif de bonheur, toujours leurrée. Aussi l'ascétisme, âme et racine de toutes les grandes associations, a reparu; il produit ses effets naturels. J)égoiité de se consacrer à soi-même, on cherche à s'employer comme instrument au service de quelque chose de plus grand que soi : il le faut bien ; c'est la seule solution possible. Alors on se groupe çà et là ; on se cotise, en quelque sorte, pour se procurer une raison de vivre moins précaire que le bien de l'individu. Jamais, peut-être, depuis l'établissement des ordres monastiques, on n'avait vu une telle ferveur d'union par le monde; il se fonde partout des Sociétés coopératives, des syndicats, des Ligues, des Compagnies, pour ne pas dire des Églises. On n'a guère affaire en tous lieux qu'à des groupes au lieu de personnes. Le stimulant de ce mouvement général est un besoin immense de sympathie. On est de toutes parts en quête d'unanimité'. Pouvons-nous nous entendra

1. Depuis trois ou quairo ans en Fi-nncc. nos assemblées politiques en sont un exemple, quand il arrive (trop rarement) que la Gauche et la Droite s'entrapplaudisseut. J§

en quoi que ce soit avec vous, qui passez? Alors tout est bien; nous prolongeons ce moment cordial, nous nous y épanouissons; il semble que pendant ce temps du moins les puissances des ténèbres sont conjurées : Restez avec nous encore!... Voilà l'aimantation par où les personnes s'agrègent et s'associent ; un tel sentiment entraine la solidarité efleclive. Et inversement, comme nous le disions tout à l'heure, aucun groupe d'iionunes solidaires ne se forme qu'ayant une âme. L'égoïsme ne sait que dissocier : vous vous liguez, ouvriers, pour conquérir plus d'argent, plus de puissance, plus de bien; prenez ce que vous souhaitez, et le lendemain, à l'heure du partage des dépouilles, la guerre sera entre vous. Nulle Association ne dure qu'étant désintéressée; c'est pourquoi l'Association est belle; elle sert d'échelle des valeurs dans l'histoire des idées morales.

me rappelle rincidont où la loyauté de M. de Cazenove de l'radinc fut saluée par tous ses collègues; — l'inleivenliou do lévèque d'Aii^'ers dans la politique d'Extrême Orient, applaudie par la (îauclie; — et, dune manièie (générale, lunaniuiité obtenue sur toutes les questions françaises. Il l.iut ohserver alors l'altitude des représentants, et celte joi»; soudaine de chemin retrouvé. Il sendjie (pi'on revive quehjucs-unes des heures de l'Assemblée constituante de 1781).

La plus vaste Association (si l'on met à part l'Église) est celle que nous avons en France, justement depuis peu. Je veux dire la démocratie. Venue avant terme en 1848, abusée par toutes sortes de moyens dilatoires pendant vingt ans, elle commence à être consciente ; il faut l'accepter et l'aimer, car elle est le droit en même temps que le fait. Elle est encore dans l'enfance, certainement, et tant qu'on n'aura pas trouvé la formule d'une représentation exactement proportionnelle, on ne sortira pas de cette tyrannie des majorités, toute barbare. Cependant son avènement est un accident si formidable qu'il est impossible de raisonner sur demain par analogie avec bier ; le bouleversement est immense ; il en sortira certainement quelque chose, et je suis sûr que l'idéal moral, auquel il faut toujours en revenir, y trouvera finalement son compte. D'abord il y a une nécessité vitale à cela. M. Charles Secrétan Ta si bien montré dans son admirable livre de la Civilisation et la Croyance, que je ne puis que citer ses propres paroles (p. 58, 41) : « Quand le droit et la force ne sont qu'un, dit-il, qui les bornera? Et s'il plaît à l'omnipotence (des masses) de franchir les barrières qu'elle s'était prescrites elle-même, qui les relèvera?... L'omnipotence est incompatible

LE DEVOin PRESENT. 37

avec toiil droit dos minorités et des individus, mais l'omnipotence ne saurait se limiter elle-même par voie de contrainte, elle ne comporte que des freins moraux : La moralité du (jrand nombre est l'unifjue recours que la liberté puisse trouver pour subsister en démocratie.... Si décourageante que puisse être cette conclusion, le salut politique en démocratie dépend uniquement des efforts privés, de la mission intérieure, s'il est permis de généraliser cette locution, bref, des conversions individuelles que les hommes sains d'esprit et droits de cœui- pourront obtenir parleurs exhortations publiques, par leurs entretiens particuliers et par leur exemple. »

Voilà donc une nécessité absolue : je professe que celle nécessité, comme toutes les nécessités qui sniii (JMiis la nature des choses, recevra satisfaction, et cela sinq)lement par la Force qui veut que le monde subsiste ; celle-ci saura bien s'arranger et trouver ses voies. Il est d'expérience d'ailleurs (jue tout jteuple qui s'unifie et se fonde enfante spontanément sa religion, qui n'est que la conscience (vraie ou illusoire) de sa destinée. Qu'on observe ce qui se passe aujourd'hui dans les Ktats-Unis d'Amérifiue, ce chanq) d'expériences des sociétés jeunes ou rajeunies ; depuis vingt-cinq ans que la nation a retrouvé la con-

corde, elle est en travail de son idéal; légoïsme, qui y fut une sorte d'entraînement et de sport préparatoire, s'arrêtera bientôt faute d'aliment; et de là, déjà, ce grand mouvement religieux, étonnement de ceux qui regardent*. Telle est la loi des démocraties; celles d'Europe, qui ne peuvent s'espacer et que tout menace, sont obligées à un suï'smn d'autant plus énergique. En France notre unification n'est pas complète encore; il n'est pas encore vrai que nous soyons de haut en bas un seul peuple, mais ce sera fait tantôt; — et je ne crois pas que les sceptiques aimables y contredisent. — Dés lors qui peut nier que celte fusion soudaine ne porte avec soi une formule nouvelle? Tous les élémenls sont en présence; ils se combineront nécessairement, et cela ne peut se faire qu'avec un dégagement de clialeur intense. On ne se réunit que pour quelque chose à faire ou quelque chose à aimer ; une société qui se fonde projette toujours un idéal. Voilà pourquoi l'idéalisme a pour loi l'avenir, et un avenir très proche :

1. Voyez comment l'Améiiiine devient une pairie dans les pénétrants aiiicles de 51. Routmy {Annales de l'Ecole des Sciences politiques, Journal des Débats, Revue bleue] \ — Cf. Choses d'Amérique, par M. Max Leclerc, les deux chapitres sur le Catholicisme ame'ricain ; je parlerai plus loin du Mouvement moral aux Etats-Unis.

naiis sommes à la veille de quelque nouvenu romantisme, de quelques nouvelles croisades. Nous pouvons êlrc assurés du triomphe des « posilifs » sur les amis du néant, simplement parce qii'il faut que cela soit.

Je n'ai donné en tout ceci qu'un argument : à dessein. Encore cet argument parait-il à quelquesuns n'être rien sinon mon propre désir, ou, s'ils y consentent, ma propre volonté. Je répèle, néanmoins, qu'il n'en est pas de plus fort, et qu'il suffit. Sans doute, nous avons allégué naguère, comme syïn|)tônies divers de l'idéalisme renaissant, les écrits de M. de Vogiié, Safje:i>e, de Paul Verlaine, le Bois sacré, de Puvis de Chavannes, les Béatitudes, de César Franck.... 11 va là en effet de curieux retours, mais on pouvait toujours à ces exemples en opposer de contraires, et soutenir que notre recensement était inconqilet. Ces preuves tirées de l'observation empirique ne sont pas assez fortes, surtout à nos propres yeux, alors qu'un d(; nos objets est justement d'infirmer la valeur d»^ la ujétliodc empirique. De plus ces manifestations d'idéalisme, où rima^rin.ition est peut-être pour autant que le cœur et la volonté, intéressent trente mille Français environ, ceux en qui les choses d'art émeuvent la conscience et relèvent la conduite; soit un sur mille. J'iii

compris qu'il fallait reporter nos forces ailleurs, et n'accepter le combat que sur le terrain, tout avantageux, du Devoir, de la question d'un Devenir et d'une Destinée pour les hommes. De la sorte, gens du peuple, illettrés, humbles, nous ne laissons plus personne en arrière comme audessous de nous, ce à quoi je tiens hcaucoup; les trenle-huitmillions de Français sont engagés dans ce débat jusqu'au dernier. La question posée par nous à nos adversaires est de savoir si oui ou non la société présente se renouvelle, et si oui ou non une société renouvelée peut vivre sans rien affirmer, sans rien aimer, enfin si elle peut vivre sans vivre. La réponse sûre est que, pour vivre, « il faut avoir une âme ». Nous sommes donc à la veille d'en avoir une. Tenons-nous à cette position; elle est très forte.

11 reste, il est vrai, le mot de Uoyer-Collard : « Eb bien, nous périrons. Monsieur; c'est aussi une solution ». Pourquoi non?... — J'avoue qu'à cela je n'ai rien à répondre. Mon genre de certitude, au sujet du renouveau de l'àme, est semblable à celle d'un homme qui, du rivage, regarde un nageur plonger; il attend avec certitude, qu'il n^paraisse bientôt à la surface, ici ou là, un peu plus prés ou un peu plus loin ; mais il faut qu'il reparaisse sans tarder, autrement, c'est

qu'il serait abiino à jamais. El colle possibililé, que tout soit fini, nul ne l'admet de gaieté de cœur; au fond nul n'y croit.

Klant une lois reconnu (\uc l'iieure esl jtroclie où l'humanité va se ressaisir et marcher, on ne peut que la hâter de toutes ses forces, et se lever à l'aurore pour travailler. Nous ne saurions, en effet, nous représenter l'avenir comme un don bénévole à recevoir, mais bien comme une conquête à faire. Il sera ce que nous l'aurons voulu; or, le fixer nettement, comme je vais l'essayer, n'est-ce pas le vouloir, le ftiire sortir des lindjes, le conuuencer déjà?... Quand on en est à ce point, l'œuvre restante est douce : il n'y a plus qu'à avancer, et, pour ainsi dire, à créei", suprême plaisir. C'est pourquoi à cet instant décisif où je vais exposer nos plans et marquer mes pas sur une neige vierge, je ne [)uis réprimer la joie, l'enlraifi divin rpii me pénètre. A mon espérance exj>rimé(» enlin au grand j<»ur je trouve encore le chainie timide des longues années où je l'ai caressée dans l'ombre; nous enir'aideren nous élevant, « nous améliorer en nouscnqdoyant

au bien de rcnsemble » ', oui, c'e^L vraiment le mot de ralliement qui nous avait été soufflé dès noire naissance, à moi et aux hommes de mon temps, et que nous avions oublié depuis; notre âme s'y reconnaît à présent, comme dans une patrie retrouvée, en sorte qu'il y a ici comme deux douceurs mêlées, avenir et souvenir....

Pour nous mettre à cette tâche, il faut premièrement nous entendre les uns avec les autres, — car je crois la Communion des saints, et je crois qu'elle doit être manifestée. C'est là une nécessité actuelle, reconnue de tous ceux qui se soucient d'agir efficacement. Afin d'y répondre surle-champ, j'avais entrepris une série des Compagnons (le la vie nouvelle, que je suis occupé à compléter en silence, et qui donnera la concordance des mouvements spirituels de notre temps, il faut que quelque part une charte d'alliance soit formulée entre tous ceux qui suivent, de côté et d'autre, le chemin qui monte-.

r^our quel objet et sous quelle forme nous liguerons-nous donc, nous autres « positifs », puisque enfin il faut nous liguer?

L'avis le plus général est que nous serons

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