Ch. Sccrélaii, la Çitili-ialion el la Croyance, préface
2. Cette belle et simple expression est d'Agénor de Gasparin. [Paroles de Vérité, p. 271.)
amenés inévilablcment à faire une propagande catholique : « Seule, la religion peut à la fois régler la pensée et l'action, dit M. Edouard Rod *...; il ne faut pas se contenter de la religion théorique ou du sentiment religieux ; il faut entrer dans la religion pratique, à laquelle l'Kglise a donné sa forme définitive, arrêtée, inmiuable, dans cette religion catholique, qui est à la fois une politique et une morale. C'est là du moins le terme aiiquel doivent nécessairement aboutir les déductions de M. de Vogué ou de M. Desjardins. » Voilà qui est clair: une restauration et une diffusion du catholicisme romain pur et simple, teU serait notre but, tôt ou laid aperçu de nousmêmes. Heaucoup de gens pensent ainsi, les uns pour nous honnir, d'autres pour nous louer -. Knfin on regarde volontiers chacune de nos affirmations de l'idéal comme une introduction, con-
1. Les Idccs vwralcs du temps présent, p. r>Oi. Tt-llc csl aussi la thèse du coinle Guy de Brémond d'Ai-s, dans son livre pénérenx : In Vertu morale et sociale du CUrixLianisme. — Paris, ISÎM).
2. Jo suis convrini Muii iiirine (ju une telle Cdnfnsion «'-lail possib'e, lors(|ue je dirais, il y a trois ans, avec un sourire : < Il se peut que nous travaillions en somme pour la rue Saint-Sulpire.... » Toutefois, il serait \An^ exact de dire que c'est la rue Saint-Sulpice (là où elle travaille hieu, sur les coiiscieu es et non sur les imaginations timides), qui travaille pour nous.
scienle ou non, à une apologie de Tl^glise romaine. Je pense que c'est là s'abuser. Noire œuvre n'a le caraclère ecclésiastique à aucun degré; et je veux le dire ici, car il y a mal et danger à ce qu'une telle confusion s'établisse. Si nous laissions répéter, en efTet, que la croyance préalable à cinq ou six dogmes nets est une condition nécessaire à l'accomplissement de tout notre devoir, l'impossibilité réelle ou prétendue de croire aux dogmes deviendrait pour certains une décbarge du devoir lui-même, et ils nous échapperaient sans doute par des arguments théoriques; ce qu'il ne faut pas. Chrétiens ou non chrétiens, comme il est pour nous des obligations communes, il doit être une foi commune aussi. Je ne puis )n'empécher de sourire, vraiment, de cette prétention d'après laquelle nous n'arriverions à nous faire un idéal, c'est-à-dire à vivre, qu'après un long stage théologique ou philosophique. Supposons cp ril faille dabord rédiger' une confession de foi en beaucoup d'articles, et que, par un de ces articles, les juifs, par exemple, soient exclus; . il faudrait dés lors réputer les juifs incapables de coopérera notre relèvement; les « positifs » ne voudraient point d'eux! — Cela est-il admissible, et à quelle étroitesse scolastique retournerionsnous? — Pour mon compte, je ne rougirais pas
certes d'avouer pour maître unique le Christ prêché par les Docteurs; je ne reculerais pas, si mes prémisses devaient m'obliger à croire fmalemenl ce que Pascal a cru. Bien plus, entre tous les adeptes du Réveil moral, même extra-chrétiens, et l'Kglise romaine, à Dieu ne plaise quil y ait l'ombre d'une hostilité. Le temps est venu de se donner, à l'égard de cette puissance maintenant désarmée, le plaisir délicat de l'équité : il n'v a jamais eu de plus grande école de vertu; et notre propre verlu indépendante viendra d'elle peutêtre encore, par infiltrations. C'est pourquoi nous nous réjouirons de toutes les conquêtes qu'elle aura faites, et les comptei'ons conuue nôtres, T^i ellediminue par là le nomhie desmalheureux qui ne se reconnaissent ni destinée ni devoir. Que cette destinée, au demeurant, chacun, à voix basse, la désiiiiie d(^ tel nom qui lui plaira : « Évolution de rilumanité », ou bien « Avènement du royaume de Dieu », il n'importe. Que ce devoir soit, dans une conscience, iiominé « développement de la personnalil('' lilnc », dans une auti'e « obéissance à Dieu », dans une autre a imitation du Sauveur Jésus », il n'imjiorte encore pas. (a's diverses eioyances sont pour nous ^comm»» rlhs le sont .111 fond) sxnonymes, ne s'exprimenl-elles pas socialement p.u les mêmes actes et un é«^al
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amour? En un mot notre objet est plus général que celui de l'Rglise romaine, et l'enveloppe ^ Notre position n'est pas à l'une des multiples sources, calholiquc, protestante, juive ou philosophique, de la moralité et du désir de valoir : elle est au confluent.
On rencontrera donc en notre assemblée des personnes venues de toutes ces origines, et elles seront les bienvenues. Pour se rendre des nôtres, elles ne cesseront pas d'être ce qu'elles étaient d'abord; et, nôtres, elles le deviendront sans y prétendre, par leurs actes seuls, sans élection comme sans possibilité d'exclusion sauf par leur •propre tiédeur ou leur propre égoïsme. Klles suivront d'ailleurs leur religion personnelle; tel de nos confrères sera sans doute dévot comme un paysan de Basse-Bretagne; nous le confirmerons par notre respect dans cette voie où l'Hostie sainte
t. « Concluons que c'est la religion qui relève de la morale, non la morale de la religion. En son essence, la religion n'est qu'une morale symbolique, projetée parTIiomme Ldans l'inlini. L'homme s'imagine que sa morale e^l contenue et englobée dans sa religion comme dans un empire sans borne dont elle subirait les lois; en réalité, c'est la morale humaine qui contient et enveloppe la religion.... Le ciel que nous plaçons au-dessus de nous est en nous, dans notre conscience, et Dieu e?t noire idéal intérieur que nous imposons à l'univers. » A. Fouillée, Crilique des systèmes de morale contemporaine, page 62.
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est un rôcoiifurl; cela est de l'inlérieur de chacun : qui oserait y loucher? Sur celles de nos croyances (jui n'ont point de contre-coup social, nul n*a di'oil même de nous interroger, sauf la femme à qui nous nous devons tout entiers, et les enfants de notre sang. Ne violons pas cette intimité; trop parler de religion n'est pas un hien; au public, à nos amis, faisons part seulement de celle foi (|ui nous est commune, très suffisanle, très sûre (quelles qu'en soient les raisons pi'ofondes), à savoir que nous vivons pour (juehjue cJiose, que nous avons quehjue chose à faire sur terre. La possession d'un idéal de vie, la croyance en un devoir, voilà ce qui nous unil. Et cela déjà sufltt pour nous former en confrérie militante.
On revient à la charge, et on dit que, dans le fait, une moiale non appuyée sur des dogmes déclai'és est toujours vacillante; tôt ou tard, il faudra que celte morale produise ses letlies de créance, par exenq)le la volonté d'un Dieu personnel, dont on nous demande de prime aboi'd une ht'IUî démonsti'ation logi(pje. Faulc de (|iii>i on ne saurait se décider, très incertain aulrenient fpi'il faille se dévouer au hien de l'ensendile. De proche (Ml proche, on nous amènera à confesser ainsi .lého\aii, le Décalogue sur le "^inaï, les miracles, l'existence personnelle des anges, celle du
diable, la faute originelle, les sacremenls (car tout s'enchaîne), — et à la fin on s'écriera que ce n'était pas la peine d'avoir fait ce circuit pour en revenir à la foi du charbonnier. Là-dessus, quelques ironiques, toujours bien aises que rien n'existe (je ne sais pourquoi), exulteront disant : « Voilà donc tout ce tolstoïsme battant neuf, et ce grand mouvement moral qu'on nous corne aux oreilles; ce n'est que le bon vieux catéchisme! — Et comme ils jugent apparemment de la valeur d'une règle de conduite comme de l'élégance de leurs habits, sur la seule nouveauté, ce mot de « vieillerie » est pour eux une suffisante parole de mépris, une condamnation décisive.
Nous voici accablés par ce coup, sans doute. Et cependant la gaieté divine dont je parlais, et que me donne la certitude d'un avenir souriant, ne m'abandonne pas. Je ne serai pas, cette fois encore, à court de réponses. Je puis même en donner de trois sortes, soit que j'invoque l'autorité, ou l'expérience, ou le raisonnement.
On ne peut nier, en effet, que de grands et essentiels chrétiens aient tenu pour possil)le, aient annoncé ce réveil religieux et moral indépendant des Églises constituées, qui semble, en particulier aux personnes irréligieuses, chimère et fumée. On se souvient de l'héroïque discours
de Clianning, à Pliiladclpliie, le 50 mai 1841, sur l'Église universelle, où il dit: « Une âme pure se meut librement dans l'univers ; elle apparlienl à l'Église, à la grande famille des âmes pures de tous les mondes, et nul homme ne peut être exclu de celte Eglise que par lui-même en laissant mourir la vertu dans son propre cœur. » On se souvient aus^i d'avoir lu, dans la conclusion de la Civilisation et la Croyance, de M. Charles Seciétan, celte déclaration grave : o La cause que nous aurions voulu servir, la crise qu'appellent nos . vœux, ce n'est pas un retour au passé, c'est l'avè- ( nemcnt à une ère nouvelle, c'est le christianisme en esprit et en véi'ité.qui a toujours subsisiédans quehjues âmes et qui n'a jamais régné». Lorsque do tels lionunes, qui eussent été, à l'époque des origines, pères de l'Église, s'expriment avec celle assurance, ils ne doivent pas être négligés ; on ne peut les écai'tcr (jue par des preuves. Oi-, il airive juslcment qu«' les pieuves d'expérience leur donnent raison; une association morale et religieuse en dehors de I<mi( mot d'ordre métaphysique, trlb» (ju'on dit n'en pouv(»ir exish'r, «'xisic m rll«'(. (luire les ligues temporaires de la paix et «le la déleiise moi'ale où nous avons vu ici même siéger ensemble les minisires des divers cultes, il se développe en Amérique, au moment où je
parle, une Free Religions Association et des Societies for ethical Culture ayant des milliers d'adeptes', des cercles, des écoles, des asiles, des journaux, et fondées sur ce principe, que « l'union religieuse des hommes, impossible sur la base des croyances, doit se faire dorénavant sur celle des actions- ». Je ne suis pas frché, nos adversaires étant des empiristes un peu ivres de faits, de leur produire un fait matériel à ce point, auquel ils ne peuvent opposer que des spéculations en l'air sur la différence des races, des milieux..., bref une idéologie fragile. Rien en vérité n'empêche que nous ne réalisions ici, avec certaines nuances faciles à marquer, ce que l'Amérique réalise.
Mais, encore une fois, le meilleur argument en faveur d'une ligue de tous les « positifs », étrangère aux confessions religieuses, c'est qu'il faut qu'elle se fasse. Depuis cinq ou six ans que le
1. Je n'iii pas la sottise de croire que le nombre des adeptes, en celte matière, importe autant que leurqualilé* La grande afTaire n'est pas assurément de présenter un tel efTecIif de membres, indifférents ou tièdcs. E!n France, particulièrement, cinquante bommes ligués, convaincus et rô^ solus, sufliraient à clianger le moral du pays : qui en doute?
2. Paroles de M. P. IlofTmann, professeur à l'Universiié de Gand, en tête de sa traduction des discours publiés par les Sociétés américaines, dont je parlerai plus loin
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malaise de nos consciences s'csl révélé comme un problème à résoudre, et que ce problème est devenu pressant, aigu, on a vu les solutions antiques se relever l'une après Tautre, se proposer, puis s'évanouir : néo-calholicisme, néo-prolestantisme , néo-mysticisme , néo-bouddliisnie. . . , également inefficaces; je n'en ai pas été surpris; toutes ces solutions n'atteignent le cœur et la volonté que par l'interniédiaire de l'intelligence ou du rêve, elles sont spéculatives; ce n'est pas là ce que nous attendons. Selon toute vraisemblance, le problème ne comporte pas une solution spéculative, mais pratique. Il ne s'agit pas de croire d'abord, mais d'abord d'aimer.... Kt ensuite, que croira-t-on? — Ce que l'amour conseille et exige qu'on croie, simplement. Et là-dessus les exigences varient selon les esprits, Imaginatifs ou logiques, timorés ou libres, cultivés ou incultes, en sorte qu'il seiail assez juste : autant de religions, au fond, que de personnes, et un seul Devoir pour toutes cnsendjle.
Non seulement, donc, je n(^ m'excuse pas do n'aj»porter jininl ce symbole, celle proO'ssion de foi requise; mais j»; m'en loue liar«linient. Mon extrême sobriété d'affirmation, sauf en ce qui concerne I enqiloi de la \ie, est voulue : elle est légitime. Les fornmies sont un grand mal ; l'àmo,
l'ànie inexprimée qu'on y met, comme je l'ai dit, est tout ce qui importe, et marque les vraies dissemblances comme les vraies parentés entre les hommes. Je suis donc à mille lieues de vouloir qu'on instaure une religion neuve, à la façon des saint-simoniens ou de quelque autre secte. Bien plus, nous combattrions une telle prétention, si quelqu'un pouvait l'avoir; elle irait droit à rencontre de nos jrincipes; car, une dernière fois, notre conviction est que la primordiale affaire n'est pas de spéculer sur l'univers, mais de se conduire. D'ailleurs notre parti là-dessus est conforme à la justice : celle-ci veut que la guérison d'un mal auquel tous les hommes vivants sont exposés, le mal de ne plus croire, se trouve dans la seule ressource ouverte sans distinction à tous les hommes vivants : la bonne volonté.
Ainsi notre objet est distinct de celui des religions positives, et, comme je l'ai dit, il est plus large. Les religions se proposent l'édification intérieure de chacun par une explication des mystères de la vie et de la mort; nous nous proposons la paix et l'amélioration communes par le développement de la volonté et de l'amour. De ce côté donc notre position est nette et suflisamment établie.
Mais, nous dira t-on, vous vous confondez alors avec les sociétés philanthropiques, qui déjà existent, et par centaines. Les « positifs » ont alors la charité pratique pour seul objet ?...
Je ne le pense pas. Nous sommes distincts de ces Associations généreuses formées en vue de fins particulières; et ici encore, comme pour les églises, je dirai que nous les enveloppons. Nous les tenons de même pour nôtres dés qu'elles possèdent et communiquent une âme; seulement, tandis qu'avec les religions notre position était au confluent, ici, elle est à la commune source. Notre foi générale en un Devoir e( une Testinée forme le réservoir où les héros de la hienfaisaiice pratiffue puisent leur force, et, dans les revers possibles, une amicale consolation.
Un autre caractère encore nous distingue profondément des sociétés chaiilables. Si la philanthropie consiste à faire en soi'le qm^ les corps ne souillent pas trop et soient bien à leur aise autour de nous, nous ne sommes pas philanthiopes. 11 y a dans la i)hilanthropie ainsi entendue quelque chose qui ('Ikmjuc notre piincipe même : amélioralion ('(mun.uic, avons-nous dit, et non : bon gain et bon iliner à tous ces pauvres gens Làdessus, iiotic maxime est si clairement indi(piée dans (pii'bpics vers substantiels d'Llisabeth
Browning, que je me contente de les transcrire: « Il est impossible, dit-elle, d'atteindre les hommes, si ce n'est en passant par leurs âmes; — et les poètes atteignent plus directement l'âme que n'importe quel de vos économistes. C'est pourquoi ne dédaignez pas l'œuvre du poète, si vous projetez de secourir les nécessités du monde. L'âme est le chemin. Non pas même le Christ ne peut sauver l'homme autrement qu'en gagnant son âme. ... Prends l'âme, et alors tu possèdes l'homme entier, âii.e et corps.... Ce que nous sonuiies nous importe plus que ce que nous mangeons, et la vie se développe du dedans au dehors K
Oui, la vie se développe du dedans.... Il faut l'aller chercher au dedans, si l'on veut l'améliorer.