CHAPITRE PREMIER
1. CONTRE LE DOGMATISME OBJECTIF. — Toute philosophie doit commencer : le propre du dogmatisme est de commencer par la fin. Mais s’il était possible de nous installer dans l’être suffisant, par une possession éternelle où nous nous confondrions avec lui, la recherche morale serait de toute manièreinconcevable, puisque sa fin lui serait dès le principe entièrement donnée, que lagent de la recherche ne s’y distinguerait plus de l’objet, que toute possibilité de le manquer serait exclue par l'impossibilité d’en sortir. C’est pourquoi la position de la vérité éternellement première ne peut avoir d'autre effet que de nous faire éprouver notre impuissance à nous en contenter, et d’éveiller la réflexion critique qui nous rend à nous-même. L'idée du suffisant nous convainc de notre insuffisance, le principe de toute cohérence nous révèle notre incohérence intime qui nous l’a fait désirer et qui le dément, l'essence de Fintelligibilité devient un fait inséparable de nous-même qui nous le donnons.
On peut le vérifier une première fois au principe de la doctrine qui a été le plus profondément inspirée par cette conviction que le vrai ne peut tenir sa vérité que de soi, qu'il serait corrompu dans son essence s’il devait la recevoir d’on ne sait quelle réplique antérieure à lui dont l’accord avec lui serait contingent, que le posé détermine la position et qu’elle n’y ajoute rien, faute d’être elle-même rien d’autre que le posé se posant. La certitude, professe Spinoza, ne se
LE SENNE. Le. Devoir. 1
distingue pas de l'essence ohjective, qui n’est que la manière dont nous sentons l’essence formelle. Non opus est ut sciam quod sciam me scire ‘. La vérité ne reçoit pas son autorité d’un signe qui devrait fonder la conviction de celui qui la connaît. Elle se suffit à elle-même pour lever le doute. — Pour que lêtre nous soit donné, il suffit donc, qu’à partir d’une idée vraie, nous soyons transportés debito ordine à toutes celles qui ont commerce avec elle. L'action mentale essentielle à toute idée projettera l'esprit de proche en proche, du vrai au vrai; ou, pour mieux dire, puisqu'il n’y a rien en dehors de lêtre des idées, la vérité elle-même se déploïera suivant la norme de Pidée ; et l'âme sera déterminée par ces lois certaines à la memière d’un automate spirituel.
Dès que sont identifiées la vérité, la rséth de. et la liberté dé Fesprit, il suffit donc pour que se développe la philosophie qu’elle découvre Pidée première. Celle-ci doit se fatre reconnaître à ce caractère essentiel d’être simple. Simple, elle doit être immédiatement vraie puisque sa simplicité garantit qu’elle n’est mi fictive, ni fausse, ni douteuse, D’être simple, elle est objective, éompiète et certaine. L'objectif est ce qui n’a besoin que de soi pour exister : au simple suffit le simple. Comment le simple ne serait-il pas complet puisque rien ne peut lui manquer ? Enfin où il ne peut y avoir de distinction, ni par suite de contradiction, tout doute est exclu. — Spinoza le vérifie par contreépreuve. La fiction me se rapporte qu'aux possibles, c’est-àdire à ce qu'il n’est pas contradictoïre de poser comme existant, à savoir l’impossible, ou de poser comme nonexistant, le nécessaire. Pour qu’il puisse apparaître des possibles, il faut que là nécessité ou l'impossibilité d’existence de la chose tenue pour possible dépendent de causes qui nous restent inconnues pendant tout le temps que nous forgeons Pexistence du possible. Il en suit immédiatéement
4. Spinoza. De intell. em. tr., p. 11. (Van Vloten et Land 2e 6d., 4895, EG
LA DÉCOUVERTE DE LA CGONTRADICTION s)
que s’il existe, l'Être omniscient ne peut forger de fictions! 3 et corselativement, qu’il nous deviendra de plus en plus difficile de femdre, à mesure que nous aurons plus de connaissances claires”. Puisque laccès au simple doit être l'accès au complet, la possession du simple supprimera lindécision ‘qui permet la fiction. — Soit ; mais le fâcheux est que la disfipation de la fiction, si elle n’aboutit pas à
. confirmer ce qui ne peut pas être fictif, contribue au moins
à l’éloigner de nous, sinon, par une sorte de choc en retour à Péliminer, car de premier, le simple devient l’idéal c’est-àdire dernier. De ce qui doit fonder Fintellectualisme, on fait un au delà de la condition humaine, pour laquelle l’idée du simple deviendra le substitut du simple. Reconnaître que nous ne pouvons, ni attemdre à l’omniscience, ni tomber à l'ignorance totale, c’est déjà nous enfermer dans une situation moyenne, où le triomphe du dogmatisme ne pourra advemir sans épreuves.
C’est ce que permet de confirmer lathéorie de la fausseté, identique à la fiction, sauf en ce que la fausseté suppose notre assentiment *. On sait que celle-ci consiste à rêver les yeux ouverts. Ou aueune cause extérieure ne vient dissoudre l'image; ou celle-ci, par la confusion qui lui est propre, masque la contradiction qu’elle recèle. Mais, à voir
plus précisément les choses, il faut revenir à lidée que tout
caractère extrinsèque, par lequel on voudrait distinguer le vrai du faux, $e ramène à un caractère intrinsèque. Comme lœùuvre d’un artisan, pourvu qu’elle soit ordonnée, est vraie, même si elle reste à l’état dé conception, toute idée
est vraie si elle exclut Pincohérence, si elle est harmonieuse,
bref si elle est simple. La vérité pour Spinoza est la finalité d’un tout indivisible.
Le problème de la vérité seraït donc résolu, si l’idée première était, non seulement une idée simple, mais l’idée