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L. du 23 mai 1889, 2. L. du 8 janvier

recherche morale, S'il suffisait qu’un axiome s’imposât à l'esprit, avant de lui imposer la série génétique de ses conséquences, pour qu'une métaphysique en résultât, nous n’aurions aucun droit de voir, dans la recherche métaphysique, l’esquisse de la recherche morale. Mais d’abord il y a upe variété inépuisable de métaphysiques possibles, de ce que l'esprit, partant d’une antinomie de son choix, peut prendre, pour principe de ses constructions, des principes différents, Toute synthèse concrète a son originalité. Elle peut être mise sous la forme d’un postulat, qui pourra servir de principe métaphysique. La métaphysique, immanente à toute métaphysique possible, prend pour principe le devoir même de systématiser. Mais, comme la distance entre ce principe et tout concret est toujours démesurée, il sera loisible de descendre moins profondément dans l'analyse. Chaque fois que l'esprit s’arrêtera sur une idée complexe, qu’il pourrait encore analyser, mais qu’il préférera utiliser pour construire, chaque fois qu’il ne fera que descendre d’un pas en deçà des théories scientifiques, 1l posera le principe d’une métaphysique réaliste. Le matérialiste n’explique pas la matière, mais il explique par la matière. En tant qu’il explique, le matérialisme est vrai, On pourra, il est vrai, désirer une explication plus profonde ; mais, à mesure qu’on s’approchera de la condition première de toute intelligibilité, qu’on l’appelle loi d'unité, synthèse a priori, axiome, ou devoir, on s’éloignera d’autant plus de l’hétérogénéité concrète, et on se rendra d’autant plus diffcile la tâche d’y revenir.

L’indispensabilité de l’expérience résulte en effet de la contradiction qu'il y aurait, à ce que le monde fût, après expulsion de la contingence, construit une deuxième fois par le métaphysicien, après lavoir été par l’esprit universel. Les principes, que le métaphysicien découvre, comme des nécessités incluses dans le construit, ont d’abord été des devoirs ; et s’il est encore intéressant qu’il les dégage, c’est pour en renouveler et en accroître la fécondité. Veut-on que la conscience progresse ? Il ne faut pas la mettre au

rouet. C’est se matérialiser que de tomber dans la périodicité du même, se livrer au retour éternel. Ce qui fait la moralité du métaphysicien, c’est que sa reconstruction est créatrice, que les principes posés ou les conséquences déduites par lui préparent l’enrichissement de la conscience. Il faudra que la pensée reconstruise la matière ou les espèces vivantes ; mais pour en permettre de nouveaux modes.

Il n’y a pas de chances qu’elle y arrive, si l'expérience ne collabore pas avec la déduction pour orienter la recherche métaphysique. Celle-ci se portera au-devant de l'induction scientifique pour en rejoindre les résultats, systématisatrice en tant qu’elle y réussira, créatrice en tant que les principes ainsi confirmés orienteront la pensée vers des vérités encore inconnues. Dans cette convection, le moi dominera la déduction pour la diriger, de sorte que la métaphysique sera toujours un compromis entre les conditions logiques de pensée, qui la rendent objectivement possible, et les besoins affectifs et sensibles du métaphysicien, qui la rendent subjectivement intéressante ; et l’art entier est déjà dans le rapprochement heureux des conclusions engendrées par déduction et des faits généraux dégagés par induction. Celles-là prêteront à ceux-ci leur intelligibilité, ceux-ci à celles-là leur réalité. Il n’y a pas de métaphysique sans axiomes ni sans postulats, sans l’irréductibilité relative des postulats aux axiomes, sans aussi leffort pour les v réduire autant que possible. Car il faut bien que le métaphysicien soit un homme. Il ne peut l’être, sans que des tendances communes ne l’identifient aux autres hommes et même à toutes les autres consciences, c’est ce qu’expriment les axiomes et les postulats les plus profonds. Mais elles doivent se spécifier en lui d’une manière plus ou moins originale, c’est ce qu'expriment les postulats les plus spéciaux. Comme en toute invention, le devoir met dans une métaphysique, son universalité, le moi, sa personnalité. Ni la construction n’y sera complète, puisqu'elle ne pourra coïncider avec le sensible qu’en quelques points, sans quoi elle ne s’en distinguerait plus. Ni la réduction parfaite,

puisque le propre de la déduction, qui enchaïnera pour les exposer les résultats de la convection, sera de maintenir une distinction entre les termes unis, en les déployant Fes le temps et l'espace.

Vérité de la métaphysique. — C’est précisément parce que la métaphysique ne peut aboutir qu’elle possède une valeur de vérité. Considére-t-on le système édifié par un métaphysicien ? Son abstraction doit le faire incomplet. Mais la meilleure image d’un monde incomplet, c’est un symbole incomplet, qui se trouve en outre ramasser la réalité à la manière de celui qui se l’est fait. L’esprit humain aura toujours besoin d’une vue synoptique, où l’univers, que Dieu peut saisir dans une intuition totale et exhaustive, lui sera donné en raccourci. L’être s’y fait saisir comme une promesse ; mais il n’y aurait à le reprocher à la métaphysique que s’il nous était jamais donné autre chose. Dieu s’humanise parce que l’homme ne peut se diviniser. — Considère-t-on au contraire l’activité métaphysique ? La vie simplifiée du métaphysicien lui fait éprouver, comme dans son rythme essentiel. la vie morale, par laquelle la conscience, toute conscience souffre pour créer. Si donc elle reçoit, de son abstraction, une limitation, dont on peut lui faire un reproche, c’est cette abstraction même, qui permet au métaphysicien de communier avec toute conscience possible. Pourrait-il arriver à se confondre avec Dieu dans une vue intuitive et complète de l’être, il y perdrait sa personnalité et la vie, dont c’est la condition qu'aucun réalisé ne doit épuiser la réalisation.

Le scepticisme n’y gagne rien. Car d’abord dans tout système, il y a une quantité de vérité. Le devoir, qui ordonne de créer en systématisant, y reçoit une vérification. Comment en conclure contre lui ? Plus il y aura de systèmes, moins on pourra alléguer l’impuissance de l’esprit. Ils ne peuvent en être qu’en enveloppant les principes de toute systématisation possible ; et, contre tout réalisme, qui voudrait s’imposer à l’idéalisme, il n’y a qu’à révéler les principes d'in telligibilité qu'il implique, la moralité du métaphysicien

qui l’a construit. — Deuxièmement, la multiplicité même des systèmes fournit la matière d’un système plus compréhensif. Chacun doit être vrai, puisqu'il a été construit, car la vérité de rien ne consiste dans sa conformité avec un objet extérieur à l’esprit, mais dans l'application des principes immanents à l'esprit, qui l’ont rendu possible. Comment le scepticisme même nierait-il l’existence de la pensée, puisqu'il en résulte ? En y révélant la contradiction, 1l révèle la source psychologique de notre effort pour comprendre; et si, en se limitant à lui-même, il se refuse à se construire avec le dogmatisme, celui-ci n’a pas le même droit de le négliger, puisqu'il avoue le devoir de construire: — Troisièmement, non seulement le pluralisme métaphysique est fait pour fournir ses matériaux à l'effort métaphysique, mais il le provoque par la contradiction, dont tout métaphysicien doit souffrir, entre le devoir d’unité, qu’il éprouve au principe de lui-même, et le démenti, qui résulte de la multiplicité des systèmes. L'esprit doit procéder au delà de tous les systèmes ; mais il ne le peut que s’il a déjà systématisé et renouvelé sa systématisation : que la multiplicité des systèmes, déjà construits et dépassés, soit capable de le décourager, cela vérifie seulement que linvention métaphysique est morale; et le métaphysicien a toujours, pour s’encourager, la sympathie avec ceux qui, ayant déjà éprouvé les mêmes raisons de douter, ont surmonté leur doute par amour de la vérité. À chaque génération, la foi dans la métaphysique, comme toute autre, doit être refaite.

Qu'en dernier lieu, la construction d’une métaphysique plus synthétique exige la participation du moi, avec tous les caractères que nous avons dû y reconnaître, c’est ce qu’à l'encontre de l’éclectisme, il reste à souligner. De la pensée abstraite déjà, 1l est vrai que tout ce qui n’a pas été acheté par la souffrance et l'effort est vain, parce qu’il n’y a de joie que celle qui en sort. L’éclectisme trahit le devoir métaphysique, parce qu'il prétend se donner le résultat sans la création. Si la métaphysique a une valeur éminente,

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c’est parce qu’elle entraîne alternativement à l’analyse

et à la construction. En entendant l’unité d’un système comme une unité de juxtaposition, l’éclectisme d’abord détourne de la réflexion critique, ensuite remplace la construction par son apparence. Il n’y a pas de construction réelle, qui ne doive, jusqu’à un certain point, refaire ce qu’elle coordonne ; car si, du point de vue de la quantité, la production du nouveau est une addition à l’ancien, du point de vue de la qualité elle enveloppe une réfection de l’ancien. La création d’un tout retentit sur toutes ses parties ; et une machine pourrait faire une métaphysique, s’il n’y fallait pas tout inventer. Que cette invention comporte l'angoisse du doute et l’anxiété de la recherche, qu'avant de refaire l’unité du monde, son auteur doive avoir douté qu’il y en ait une, c’est la condition pour que sa doctrine ne flotte pas à la surface de sa personnalité, comme des débris venus de partout, mais qu’elle soit l’expression sincère de son besoin et de son effort. L’objectivité est ce qui peut porter la volonté. Il faut que la volonté l’ait éprouvée. Fécondité abstraite de la métaphysique. — Cette épreuve, enfermée dans le secret d’une conscience personnelle, resterait stérile, si le moi ne pouvait communiquer à d’autres le moyen de son succès intérieur. Quand un principe a permis au métaphysicien de résoudre des contradictions dont il a souffert, il a vérifié sa validité où il lui a servi, et il la promet ailleurs. La réalité de la métaphysique serait morte, si elle n’était que l’idée d’une forme, où le métaphysicien verserait l’idée d’une matière. Aucun objet n’a d'existence que par l'actualité qu’il reçoit des sujets. De même aucun principe métaphysique n’est qu'un substitut de la pensée réelle, si celle-ci n’en fait la direction de ses démarches Ce que le métaphysicien fabrique, ce sont des méthodes ; et de toute méthode, il faut admettre qu’elle est vraie tant qu’elle est efficace. Le déterminisme ordonne de supposer que tout événement est intelligible par des lois et de les chercher; le matérialisme commande de résoudre tout fait complexe dans ses conditions physiques; le pragmatisme, de vérifier toutes les idées par leur efficacité.

Autant de méthodes vraies, où la moralité du moi saura les appliquer ; et quand elles feront échouer, la faute ne leur en sera pas imputable, puisqu’iln’y a de faute que des personnes. La valeur abstraite et sociale de la métaphysique consiste entièrement dans cette loi, qu’ilfaut moins de peine pour extraire un principe méthodologique d’un système métaphysique, qu’il n’en a fallu au métaphysicien pour le dégager de l’être, comme il est plus facile de recevoir un théorème, de la géométrie que de la nature. La gloire de tous les grands métaphysiciens a été leur intrépidité. Ils ont pressenti la fécondité d’une méthode, au delà des rudiments d'application qui en avaient été faits. Ils ont vaincu la contradiction dans l’arrêt.

Cela ne dispense assurément, ni eux-mêmes, ni les autres, de discernement, dans l’usage qu’ils en feront. Les idées ne sont pas moins redoutables que les sentiments, quand elles deviennent des passions ; et la moralité intellectuelle n’est pas moins obligatoirement requise que toute autre. Mais de l'insuffisance de la métaphysique, on ne serait pas fondé à conclure à son inutilité, puisqu'il ne peut y avoir d’insuffisant que l'indispensable. Parce qu'aucun système intellectuel ne peut devenir adéquat au réel, d’autres fonctions de l'esprit devront collaborer avec la métaphysique. Elles n’auraient pas à s’insérer dans le hiatus qui résulte de cette inadéquation, si le métaphysicien ne l’avait d’abord défini, en opposant la fécondité inépuisable de l’idée à la limitation de ce que nous pouvons atteindre. L’idéalisme n’exige pas que le réel soit réduit à l’intelligible, il exige seulement qu’il lui soit réductible, pour que l'esprit en poursuive inlassablement la réduction. Ce n’est pas assez pour autoriser la dictature du métaphysicien, c’est assez pour fonder son devoir.

Systématicité métaphysique. — En admettant que la métaphysique est une méthodologie de la relativité, comme la mathématique, de la quantité, on en tirera peut-être la conclusion qu'il n’y a plus aucune raison de la présenter comme un système. Discernons des opérations mentales,

définissons les concepts qui leur servent de trajectoires, et rassemblons-en Fexpression dans un livre, comme des armes dans un magasin. — L’objection vaudrait contre les mathématiques ; et si les relations dégagées par l'invention mathématique se sont construites dans des traités systématiques, cela doit avoir quelque raison. Il s’en trouve une, d'aspect pragmatique d’abord : c’est qu’il est plus facile pour notre esprit de retenir des vérités systématisées qu’isolées. Si la multiplicité des faits nous déborde, c’est à cause de leur disjonction. Il n’en serait pas autrement des faits intellectuels, qui composent le savoir, et l’esprit humain ne pourra qu'être ébloui par leur pullulement, à mesure que leur nombre grandira.— Comme toute raison pragmatique, celle-ci enveloppe une raison objective. Nulle part le savoir ne peut être qu'extériorité absolue. Ni en tant qu'il s’oppose aux choses, ni en tant qu'il est fait de plusieurs vérités. C’est bien un événement parmi d’autres événements, mais ce ne peut pas être que cela. Où il y a savoir vrai, il y a participation à l’un ; par suite, où il y a multiplicité de vérités, elles doivent au moins relativement s’identifier. Que leur unification ne ‘puisse s’achever, ce relativisme de la conscience troublée, qui est ici défendu, doit l’accorder ; mais, en avouant qu’elle ne puisse être poussée à bout, on implique qu’elle commence avec le commencement de tout savoir. Jusque-là porte la légitimité d’une table des catégories.

Fécondité concrète de la métaphysique. — Si toute idée métaphysique est une perspective méthodologique, il suffit d’épanouir l’idée pour se laisser conduire aux fonctions plus concrètes de l'esprit. Autant, par l’attitude du moi qui se fait tout ce qu’il a, l’idée comportera d'emplois, aussi nombreuses seront ces fonctions. — D’abord, en tant qu’une idée comporte une infinité d'applications objectives, elle est une Loi. Mais, comme cet infini de fécondité débordera toujours les applications que la volonté en aura faites, il naît, de sa limitation actuelle, une nature, objet-de science, où la déduction métaphysique coïncide avec les résultats de

l'analyse empirique. Comme les postulats orientent la déduction mathématique vers l’espace subjectif et qualifié de la perception humaine, les théories scientifiques localisent les méthodes universelles de la pensée où leur utilité peut devenir prochaine, laissant chaque fois à décider, comme à chaque moment de la vie pratique, si le droit doit céder au fait ou le fait au droit. Que la multiplication des coïncidences entre la métaphysique et la science ne puisse aboutir à les confondre, cela résulte de l’indispensabilité de la contradiction à la vie. Le besoin d’unité ne doit pas être comblé pour rester un besoin. — Si l'analyse n’est moralement que le moyen de l'invention, lesprit ne pourra se contenter de la connaissance du réalisé. Par la conversion qui le tournera vers le réalisable, l’idée retrouvera sa puissance impérative en servant de direction à une tendance, qui recevra sa puissance, par l’intermédiaire des organismes résultant de l’histoire, de la source de toute énergie. Comme l’idée du devoir est l’idée des idées, la tendance impérissable à l’unité s’oppose à toutes les tendances qui émaneront d’elle. Cest le sentiment religieux, dont la destination, souvent contradictoire, est d’engendrer les sentiments particuliers et de les mettre en harmonie.

Les débats qui troublent la vie intellectuelle et la vie affective ne permettent pas de s’arrêtér là. La conscience devra inventer ses fins. Après avoir été principe, loi et tendance, l’idée se fait intention et idéal. De même que la métaphysique doit découvrir des principes et produire des systèmes, la science, découvrir des lois et construire des mécanismes, la religion, convertir les tendances profondes en sentiments concrets, la morale dégage des règles pour en déduire des fins. Que les principes métaphysiques y servent sans y suffire et que l'invention des intentions ne soit pas moins difficile qu’aücune autre, cela fait rentrer la recherche éthique dans l’extension de la moralité, en tant que celle-ci comporte des modes, dans sa compréhension, pour autant qu’elle résulte du concours de toutes les fonctions de l'esprit, — À mesure enfin que l'idéal reçoit

sa matière, l’idée reçoit ce caractère qui lui a valu son nom, elle devient une forme. Au plus bas de la conscience, identité ; au plus haut, finalité. Quand la finalité coneilie la diversité des qualités dans l’unité d’une harmonie, elle est la beauté. Le devoir trouverait en elle sa satisfaction, si, pour réserver l’avenir de la conscience, luniversalité abstraite du devoir ne s’y limitait dans une finalité partielle. Un principe est incomplet par son indétermination, toute beauté par sa localisation. Précisément parce que la beauté sensible et aimable est au sommet du réel, le principe, qui soutient son harmonie, y est comme noyé dans la matière, par exemple, l'intervalle de 1 à 3/2 dans l'accord de quinte. Il n’en résulte pas que l'intelligence métaphysique ne fournisse à l'œuvre d’art son idée, comme à la morale ses impératifs fondamentaux, à la religion ses dogmes les plus abstraits, à la science ses principes théoriques. Comment pourrions-nous penser aucune théorie ou aucun fait, si la pensée ne s’y retrouvait par ses lois fondamentales ? | Fécondité religieuse de la métaphysique. — De quelque utilité pour les tendances, qu’il satisfait ou sert, que puisse être un produit, elle est inférieure au service d’éveiller et de renforcer les tendances morales. Ce que la métaphysique offre de plus précieux, c’est de permettre la sympathie avec le métaphysicien. La connaissance objective ne fournit jamais que des moyens pour la connaissance de conscience à conscience. Mais cette identification relative de deux âmes, qui commence par leur discussion et doit préparer leur collaboration, n’est possible que par la volonté morale des deux. Il y faut d’une part une demande, par laquelle une conscience inférieure aspire à la puissance d’une conscience supérieure : le respect inaugure la création affective ; il y faut d'autre part un don, par lequel une conscience supérieure se penche vers une conscience moins avancée. Aucune éducation n’est possible que par l’art et la pénétration psychologique de l’éducateur, par l'inquiétude et l’impatience de celui qui la reçoit ; et si le métaphysicien

peut propager autour de lui l'amour de l’unité, c’est qu’il l’a développé en lui, l’acultivé jusqu’à son expression, c’est aussi que, dans le devoir, n’importe qui doit le reconnaître en soi. — Il ne suffit pas en effet que le devoir soit immanent à toute contradiction et s’y offre à toute conscience qui l’éprouve. D’un appel abstrait, qui démentirait sa nature d'obligation s’il s’élevait de lui seul à l’irrésistibilité d’une nécessité affective, il faut que la volonté fasse un mobile assez efficace pour conférer au moi la force indispensable à la recherche et à l’invention. La conscience n’a pas à faire seulement sa structure, elle a à faire d’abord son dynamisme. Puisque le moi, dans la vie métaphysique, surmonte l’antinomie par l’intellection, quiconque sympathisera avec le métaphysicien, par le moyen de la métaphysique qui a résulté de la spécification de ce rythme, en recevra dans sa pureté le mouvement par lequel toute conscience se crée ellemême.

Le métaphysicien est donc essentiellement un professeur d'unité. Sollicité en sens opposés par le besoin de réduire et par celui de construire, il présentera l’unité, tantôt comme - le principe analytique de l'intelligence, tantôt comme lidéal synthétique de l’action ; toujours comme un idéal, contradictoire à l’objet réalisé. C’est que tout idéal a un double aspect : en tant que connu, il est; en tant qu’inconnu, il n’est pas. L’action n’est possible que par des limites auxquelles elle ne peut accéder; mais tantôt la limite est connue par l'esprit avant et pendant le mouvement qui progresse vers elle, tantôt elle n’est que pressentie à partir de la loi de cette progression. Aïnsi l’analyse est un mouvement fermé, la synthèse un mouvement ouvert. L'idéal doit donc suivant les cas manifester plus nettement l’un ou l’autre des deux aspects. Comme le devoir qu’il projette dans l’avenir, il est, puisqu'il ne peut apparaître si timidement que ce soit dans la conscience sans être attaché au principe même de la pensée, mais iln’est pas, puisqu'il est à faire et sera toujours à faire. Le métaphysicien, comme l'unité qu’il vise, doit donc être partagé entre le désir de la

loi unique et le désir de l’ordre total. Le premier lattire dans les régions les plus profondes de la pensée, mais c’est la condition pour qu’il entraîne les autres à la science; le second lui en fait sentir l’indigence, mais c’est la condition pour qu'il entraîne les autres au bien.

Vérification e contrario. — Pour estimer la métaphysique à son prix, il suffit de constater ou de pressentir ce qu’il advient des autres fonctions de l’esprit, quand ceux qui devraient faire de la métaphysique s’en abstiennent. Où la conscience ne souffre plus des démentis, infligés par l’expérience à l'idéal d’unité, parce qu’il ne se trouve plus de métaphysique, savante ou populaire, pour le représenter à l'esprit, l'effort moral se débilite, comme un élastique tendu revient au repos quand on le lâche. Que la science, tournée comme la métaphysique vers l’analyse, renonce à appliquer Pimpératif métaphysique en systématisant, la nature est livrée au pluralisme; comme elle le serait au phénoménisme;, si la volonté de réduire le divers au même, n’avait déjà conduit l’esprit à des théories. Inversement, la science resterait un système d’abstractions, qui ne définirait que des possibilités, si le savant n’obéissait au devoir métaphysique de construire les lois pour reconstruire l’expérience. Dans tout domaine, il faut que quelqu'un ordonne le plus pour que les autres fassent au moins le moins. Le positivisme est une philosophie à vue courte, qui compromet l'avenir de la science, parce qu’oubliant les personnes qui sont derrière les œuvres, elle ignore quelle réflexion et quelles vertus inspirent l'invention.

Comme la science peut s’amortir dans le technicisme la religion peut se cristalliser dans le ritualisme. Le métaphysicien à pour mission de lui rappeler que lesprit ne pourrait se satisfaire que par l’intelligibilité parfaite et l’être complet. Sans doute ne s’agit-il en aucune manière de réduire la religion, qui ases finset ses procédés, à la métaphysique. Chaque fonction de la conscience a besoin d’une matière qu’elle doit recevoir des autres. Même elles ne se servent que par leurs combats, Contre idéal d’intelligi-

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bilité de la métaphysique, la religion doit ramener à l’expérience de l'inconnu et du mystère ; contre l'ambition d’instituer l’ordre qui mortifierait l'esprit, elle renforce le pessimisme. Mais quand on la définit par opposition à la métaphysique, on reconnaît de ce fait même lindispensabilité de la métaphysique à son progrès. La religion trahirait son devoir, si elle faisait du mystère une raison de désespérer de la raison, du désordre la condamnation de la moralité. L'homme ne se sent ignorant et misérable que par la représentation de l’idéal. Puisqu’un idéal ne peut être qu’une idée, la religion ne peut «coincer »la conscience humaine dans la contradiction entre Ce qu'elle est et ce qu’elle devrait être, qu’avec le concours de la métaphysique.

De toutes les manières dont la morale peut se dégrader, il n’y en a pas de plus déprimante que sa réduction à la technique. Une technique assure des résultats prévisibles dans des conditions constantes. Elle est conservatoire. Morale encore, mais médiocrement, par ce qu’il y persiste de volonté affaiblie. En tant qu’elle impose aux personnes une situation et un mécanisme, elle n’en fait plus guère que les lieux et les témoins de leurs actes. Si le vouloir y persiste, c’est sous la forme atténuée du consentement. Que l’infirmité de toute volonté finie fasse que l’automatisme occupe la plus grande place dans notre action, qu'il ait même pour nous ce prix d'intégrer les résultats de nos initiatives passées, il n’en suit pas que la moralité ne commence avec le sentiment de l’insuffisance de toute technique. On n’a certes pas le droit de se refuser à aucun taylorisme s’il est indispensable à l’entretien de la conscience : mais on a le droit et le devoir de chercher à le surmonter par l'invention. La moralité s’inaugure, devant l’échec d’une technique, par la conversion qui, de l’idée, donnée comme la loi d’un objet, fait la direction d’une recherche subjective ; qui, d’une condition du réalisé, fait un impératif de réalisation. Comment la morale pourrait-elle assigner à notre effort les fins progressives que l'invention doit effectuer, si elle ne recevait de la métaphysique, chargée de

les isoler, les principes dont l’indétermination fait à la fois la fécondité infinie et l'insuffisance pratique ? L'art a ce caractère commun avec la religion de répugner à l’abstraction des idées métaphysiques. Comme il faut que la religion touche le cœur, il faut que l’art ébranle les sens. Il se réduirait à cet ébranlement, si l’on ne devinait à l’intérieur de l’œuvre d’art les conditions générales, qui font le drame et la gloire de la vie consciente. Qu’elles ne doivent pas s’en isoler, se formuler à part de l’œuvre, c’est ce qu'implique l'opposition de la métaphysique et de Part. Il n’a pas pour objet de prolonger la métaphysique, mais de la vérifier. De même qu’un savant ne doit pas altérer mensongèrement une expérience pour confirmer une théorie, lartiste doit peindre la vie comme il l’éprouve ; mais comme il n’y aurait pas de vie, s’il n’y avait une personne individuelle pour se débattre dans les contradictions que lui fait la nécessité, l’image métaphysique de la vie transparaîtra dans le portrait artistique d’une destinée particulière. Dans la métaphysique, la généralité des idées appelle lindividualité des sujets, dans l’art, l’individualité des personnes masque l’universalité de leurs conditions d’existence. Mais où l’une irait sans l’autre, toutes deux perdraient leur sens et leur valeur. Si l’idéalisme ne m’exprime que ma vie, c’est un rêve ; mais s’il n’exprime pas ma vie, une fiction. De même l’hypocrite doit être Tartuffe, mais Tartuffe doit envelopper lhypocrite. L’art tient sa profondeur et sa popularité de la métaphysique immanente à ce qu’il peint. Il n’y aurait pas un seul drame et un seul artiste, si le devoir ne prêtait son élan à l'effort des héros et à l’ambition de leur peintre. Ÿ aurait-il aussi communion entre l’artiste et son public, sans l'identité des conditions qui s'imposent au développement de tous les esprits ? L’antinomie de l’universel et de la personne est à la source de l’art, comme de la métaphysique ; et, ici ou là, aucune œuvre n’est grande que par la solution limitée ou particulière qu’elle en donne. Laconstruction métaphysique est la forme la plus abstraite de la vie morale, — Si l'on peut présenter toutes les formes

plus concrètes de la moralité comme l'extension de linvention métaphysique, c’est que celle-ci enveloppe tous les facteurs de la moralité. Provoqué par les échecs de l’intelligence, le métaphysicien pourrait se livrer au scepticisme, mais le devoir, inhérent à la pensée, lui ordonne d’avoir foi dans la pensée, et il entreprend de remplacer le désordre par l’ordre. Ce ne doit pas être en sacrifiant la multiplicité et l’hétérogénéité empiriques à l’unité rationnelle, puisque la moralité ne doit se livrer à aucun des contradictoires au dam de l'autre. L'esprit révolutionnaire, qui consisterait à refaire tout ce qui est, comme si rien n’était déjà fait, ne serait que le plus destructeur des caprices, puisqu'il devrait indéfiniment méconnaître les œuvres de la moralité antérieure. Il s’identifierait au jeu, si le jeu est ce qui peut s’interrompre et recomméncer à tout instant. Aussi lesprit révolutionnaire, s’il veut réaliser, est-il toujours destiné à se monnayer en réformes, dont la méthode expérimentale devra vérifier l’opportunité et la valeur, puisque le réalisé lui résistera, à raison de ce que la volonté y a déjà mis d’ordre. De même le métaphysicien, comme partagé entre l'éternité et l'historique, doit subir l'influence des sentiments et des habitudes qui, s’ajoutant à la tendance essentielle de l’esprit vers l’unité, lui apporteront par leurs conflits, où l’on devinera des conditions sociales et biologiques, les occasions de s'appliquer; il n’y aurait pas d’ordinaire tant d’âpreté dans les débats métaphysiques, si les personnes ne s’y sentaient affectivement intéressées. En conférant à des tendances intellectuelles l'intensité du sentiment, ils leur confèrent la puissance religieuse.

. En même temps qu’elle deviendra individuelle par les intérêts propres du métaphysicien, la métaphysique trouvera l’opportunité dans les résultats de l'induction scientifique qu’elle essaera de relier. Des principes de toute métaphysique possible, du devoirde systématiser, le métaphysicien tirera un système, qui devra, à sa connexion avec les préoccupations et le savoir d’une époque, de se situer dans un progrès historique, dont chaque moment aura

adapté aux esprits de ce moment le portrait du monde. Par la philosophie, dont l’objet est de relier les diverses fonctions de la conscience, la contamination de la métaphysique et de la science permettra de présenter la métaphysique, comme le résultat d’une réflexion critique sur le savoir positif ou comme l’œuvre d’une construction a priori que la science n’a qu’à vérifier. La connexion entre la métaphysique et la science ne livre pas la métaphysique au temps, puisque la science elle-même ne serait jamais qu'un rêve, si les lois qu’elle formule, si incomplètes soientelles, n'avaient aussi un aspect d’éternité, car des lois qui évolueraient supposeraient la loi de leur évolution.

Recevant son principe de la métaphysique même, sa puissance, de tendances où le cœurest toujours mêlé, sa matière, de faits et de lois fournis par la perception et la science, tout effort métaphysique est moral, parce qu’il se propose pour but la vérité, et par la vérité, l’union des consciences. Tout métaphysicien doit penser que, si l’idée de vérité n’est pas une fiction, tous les systèmes devraient à la limite se construire dans un système total, comme les consciences qu’ils expriment. Si, au lieu de la paix, c’est la moralité qui nous est donnée, cela n’enlève rien à la valeur de l'effort, par lequel le métaphysicien cherche à tout situer par rapport à lui, en vue de se situer par rapport aux autres ; et quand il obtient du système qu’il à péniblement construit la jouissance de l’harmonie, par laquelle ce système symbolise le monde, celle-ci se confond avec la satisfaction morale.

Idéalisme et réalisme. — Puisque le métaphysicien implique, par sa tentative même pour comprendre, que la réalité est intelligible, toute métaphysique est idéaliste d'intention et de fait. Réalistes au contraire devront être les autres fonctions de la conscience, puisqu’arrêtant leur analyse sur des objets particuliers, choses, sentiments, traditions, qualités, elles se les donneront comme des faits purs. Comment elles-mêmes en tenteraient-elles la réduction, puisque cette réduction les anéantirait ? Quand on

réfléchit sur une harmonie, on remplace la jouissance artistique par la critique ; quand on s’interroge sur la validité d’uné règle, on en ajourne l’application et on en affaiblit l'exigence ; quand on décompose un corps, on le supprime ; quand on recherche dans un sentiment ses conditions sociales, biologiques et intellectuelles, on commence à le dissoudre. Il faut, pour que l’analyse entraîne quelqu’une des autres fonctions de la conscience vers la métaphysique, qu’un échec la convainque qu’une dé ces réalités est à refaire, mais quand le métaphysicien se mettra à penser l'atome, il ne pourra pas ne pas le remplacer par son concept, à penser la qualité, ne pas la concevoir comme un rapport. Ce sera abandonner le matérialisme absolu ou lintuitionnisme pur pour l’idéalisme.

Renversons cette observation. L’intelligibilité d’un objet n’est pas encore son intellection. Chaque fois que l'esprit a opposé des termes dans leur pureté, il doit les rapprocher et les faire s’entre-pénétrer l’un l’autre, pour revenir de leur antinomie au réel. À défaut de la métaphysique absolue, à supposer que cette métaphysique fut distincte de la confusion avec l’Un concret, par laquelle lidéalisme serait intégralement vérifié, les métaphysiques incomplètes et réalistes serviront de pont entre elle et le reste de l’esprit, vérifiant l’idéalisme jusqu'où elles expliqueront, le requérant où elles s’arrêteront. Que le matérialisme réduise tous les phénomènes biologiques aux lois physiques, il aura servi lintelligence. Il ne restera à celle-ci qu’à se retrouver au principe de la matière brute elle-même, en reconnaissant les opérations mentales par lesquelles elle se l’est construite. Mais elle peut ne pas les chercher. Dans la contradiction entre l'idéalisme et le réalisme, c’est la volonté qui opte : fait-on, de la vérité du réalisme, la réfutation de l’idéalisme, elle opte contre la moralité.

Conclusion. — De ces considérations il résulte que les objections opposées à la métaphysique n’ont d’apparente valeur qu'à raison de l'hypothèse implicite, que la conscience devrait refléter un monde achevé en dehors d’elle.

Pour qu'une métaphysique ontologique fût, il faudrait que : l'être et la connaissance fussent absolument un et absolument deux. C’est la contradiction posée en soi. Mais la vérité n’est pas extrinsèque à la connaissance ; elle lui est immanente ; la construction métaphysique consiste à en poursuivre l'épanouissement, et le métaphysicien est certain de la légitimité de sa construction, parce qu’il la fait et en tant qu'il la fait. Kant a ruiné la métaphysique ontologique, en destituant l'être en soi de tout contenu et en laissant à la moralité le soin de supprimer jusqu’à l’illusion d’un noutmène irrationnel par un acte de foi dans sa dignité.

’était fonder la métaphysique sur le devoir. Comte n’a eu à lui opposer que le mythe d’un âge positif, où la science serait achevée dans la société organisée, comme si le seul âge de l'humanité n’était pas ce deuxième âge, où l’esprit critique sert d'introduction définitivement provisoire à lesprit constructif. Mais, si la vie entière de la conscience s’enferme dans un âge métaphysique sans commencement ni fin, la métaphysique est une fonction éternelle de la conscience personnelle, indispensable à sa liberté à travers le temps. Elle ne s’achèvera jamais pour ne cesser jamais de se cons- : truire : tout au plus pourrait-elle changer de nom.

40. La SCIENCE. — A mesure que l’esprit s'élève de l’abstrait vers le concret, des principes de tout objet possible vers lindéfinie diversité des faits empiriques, l’importance des antinomies, qui inspirent tout mouvement intérieur, s’estompe derrière l'importance des contradictions occasionnelles, qui déterminent les mouvements profonds de pensée dans des recherches particulières. Comment sont possibles ces contradictions, qui ne sont scientifiques que par le rôle qu'y prend l’expérience perceptive, c’est ce qu’il faut d’abord préciser. — Que l’expérience soit indispensable à la science, cela ne s'explique pas seulement par la complexité des rapports qui se composent dans un fait. Certes si la science est possible, le réel doit toujours être en droit résoluble dans le rationnel. Mais dès qu'il a été

reconnu que cette résolution ne peut jamais être complète, le réalisme a raison de définir le fait par cet excédent, qui s’ajoutera toujours à ce que l’intelligence en comprendra. Ce n’est pas assez de montrer contre lui qu’il n’y à pas de donné pur, pour qu’il n’y ait pas de donné. La complexité du rationnel ne peut donc suffire à fonder l'expérience en tant qu'expérience ; il y faut l’inadéquation de notre conscience particulière à cette complexité, notre impuissance à la résoudre quand nous la prétendons résoluble, bref l'arrêt ; et dans l’arrêt, il y a plus que la contingence, entendue comme un néant d’être, il y a une résistance enveloppée par la contingence. Au principe de cette résistance, le réalisme met une chose extrinsèque à toute conscience possible et indépendante d’elle ; l’idéalisme postule une volonté. Cela n’importe pas ausavant, qui va chercher à résoudre la contradiction occasionnelle en ce qu’elle a de particulier, sans considération des antinomies qu’elle enveloppe.

Pour comprendre le fait, non seulement en ce qu’il a d’isolé, mais dans ce qu’il a d’inassimilable à la science faite, sans quoi il n’intéresserait pas le savant, il faut reconnaître que l'oubli est un des traits essentiels de toute conscience subordonnée. Car si le postulat même de la science est l’intelligibilité du réel, elle implique que tout est dans la conscience, par exemple comme des habitudes, mais ne peut y être sans qu’elle lait construit. Or, venons-nous de voir, il n’y a de fait, au plein sens du mot, que ce qui se présente à la conscience comme transcendant à ses opérations actuelles. L’empirique, c’est ce qui interrompt le rationnel. Mais puisque ce fait doit avoir été construit par la conscience, comment ne sait-elle pas le construire maintenant ? Alléguer qu’il en est de même de toutes mes habitudes, qu’un musicien qui a appris comment il faut placer ses doigts sur des notes, joue sans plus savoir comment, c’est vérifier l’idée, non en rendre raison, comme un moraliste le doit, par la finalité.

Que l'oubli puisse convenir à une finalité intentionnelle,

c'est ce que Freud a marqué, en le vérifiant parfois d’une manière arbitraire. Mais exclurait-on toute intention subconsciente de l'oubli, n’y verrait-on que l'effet d’un’ mécanisme, ‘d’ailleurs détérioré, l'oubli en général conserverait deux fonctions importantes. La première est l’intégration du multiple dans la qualité. Si je devais compter toutes les vibrations, qui se confondent dans un son ou une couleur, je ne sentirais plus, ni son, ni couleur. La moralité ne créerait pas le bien, si elle n’était capable de condenser le plusieurs dans l’un, de manière à en rendre les éléments indiscernables, et cela est vrai, non seulement pour les objets de la conscience, mais pour la conscience même. Qu'un professeur de piano, qui doit corriger des fautes, détache, de l’exécution actuelle d’un morceau de piano, une note, pour la confronter avec le souvenir d’une exécution passée, soit ; mais, pour le pianiste même, la « secondarité », retentissement des représentations passées, est plus précieuse que l’analyse de ses effets par la mémoire. On parle trop souvent comme si la mémoire indispensable à la continuité du moi était une mémoire claire, analytique, gardant en elle-même des souvenirs distincts et fixes comme des images de carton. Une mémoire cumulative, comme celle du pianiste, qui ne tient pas à se rappeler les 300 morceaux qu'il a joués, mais à en retenir une dextérité, qui lui permet de jouer n'importe quel 301*, est identique au dynamisme même de lesprit.

La deuxième fonction de l’oubli est l'élimination de l’irrationnel. Le passé doit vivre avec et dans le présent, croître et se construire avec la conscience, qui doit oublier peu à peu tout ce qui, dans le résultat de ses actes antérieurs, n’était que l'expression de son impuissance et de sa maladresse, comme on omet, en lisant un texte imprimé, les coquilles qui le défigurent. Cette élimination pourra ne pas se faire, puisque la moralité est partout requise; des souvenirs inopportuns ou nuisibles pourront nous assiéger; mais en définissant une fonction, en morale comme en biologie, on suppose que cette fonction ne vend pas son utilité au prix

d'effets nuisibles et qu'aucun accident ne la trouble. De ce point de vue, l’oubli donne sa signification à la dar) commele pardon à la bonté.

C’est assez pour qu’il y ait des A empiriques dans la conscience. [ls se présentent à nous comme ces notes, que nous avons écrites, puis perdues et oubliées, pour les avoir trop bien rangées. Quand nous ne comprenons plus les choses, ce n’est pas qu’elles soient inintelligibles. Éprouverions-nous devant elles une angoisse, comparable à celle qui peut accompagner l'illusion du déjà vu, il n’y a là, en droit, qu’un problème dont la solution dépend de nous:même, si la conscience enveloppe les conditions permanentes de la possibilité des phénomènes. Nous nous heurtons à de l’inattendu, ou plutôt à du contradictoire par rapport à nos attentes, à cause de notre limitation passée et présente.

Le savant ne peut s’en plaindre : c’est la condition même de la possibilité de la science. Pour que celle-ci soit possible, il faut que le sensible soit réductible à l’intelligible. Mais, pour que cette réduction soit à faire et FHRpEeE une recherche, il faut d’abord que le réalisé ne soit qu’un possible parmi d’autres, 1l faut même que les directions, suivant lesquelles il a été construit, soient entremélées de manière à égarer une conscience limitée. L’intelligibilité du réel, sans laquelle la recherche scientifique ne pourrait jamais aboutir, exclut la réalité d’un être en soi, qui démentirait la pensée ; la résistance du réel à la connaissance, sans laquelle la science se ferait sans recherche, exige que des sujets limités troublent par des actions inopportunes de leur liberté, le devenir rationnel de l’objet. En d’autres termes, la nature doit être épurée, mais ce qui doit être éliminé doit n'être rien. Ce ne peut donc être que la contradiction, immanente au choc empirique.

La succession historique des contradictions occasionnelles. — Opposée à l’histoire par l’analyse, qui l’attire vers les lois, sans lesquelles au reste rien ne pourrait être historique, la science exprimera l’historicité, qui est un des aspects de l'esprit, par la succession des échecs qui provoqueront ses

découvertes. Que cette succession puisse être souvent illogique, coupée par des régressions, c’est ce que l’immora- lité doit faire. Aucune fatalité ne porte l’homme au savoir : la science est une fonction morale de l'esprit, et si la science aboutissait à le nier, elle se suiciderait. Mais en même temps qu'en mettant le devoir au principe de toute activité consciente, nous impliquons la possibilité de ces chutes, nous admettons aussi qu'où elles sont évitées, la succession des contradictions occasionnelles est une progression. Toute contradiction scientifique suppose un développement antérieur du savoir, elle a sa date, aucune ne peut apparaître, ni avant tel procédé technique, ni après telle autre découverte. On peut donc pressentir qu’un ordre s’indique sous l’apparence du désordre. En découvrant l'exigence de l’unité au sein de toute contradiction, nous la supposons au sein de la contradiction entre l’éternel et le successif. Mais comme il faudrait que nous sortions de la contingence pour le connaître, que l’ordre fût achevé pour être constatable, ce qui ne se peut, nous ne sommes pas dispensé d’un acte de foi dans la science. La pensée n’en: gendrera le pensé que si le pensant croit à la pensée ; s’il y croit, il croira aussi que, d’une contradiction à l’autre, le moi aura gagné en harmonie, en puissance et en clarté. Le conflit entre le besoin d'expliquer et le besoin de réaliser. — En cherchant la raison du mouvement perpétuel et éventuellement progressif de l'esprit dans la contradiction entre le besoin d’analyse et celui de construction, nous nous vbligeons à retrouver cette antinomie aux divers étages de la pensée. Elle se reconnaît aisément dans le conflit, qui partage le savant entre le besoin d’expliquer et celui de réaliser, entre l'induction et l’expérimentation, entre la réflexion et la production, entre la recherche de la loi, plus profondément de la théorie, et la fabrication du fait. N'est savant que l'esprit qui ne veut être ni métaphysicien ni technicien. S’il cédait à la pente vers l’intelligible sans que la préoccupation du sensible vienne l’y retenir, il substituerait la métaphysique à la science. Celle-ci en recevait

l'avantage, quiest de comprendre plus profondément, mais l'inconvénient, qui est de poser des principes à la fois trop éloignés du concret et trop larges, puisqu'ils comprennent dans leur extension d’autres mondes que le monde déjà réalisé. I faut aussi que le savant soit plus qu’un ouvrier, puisqu’il a pour fonction de découvrir les lois qui devront fonder des techniques encore inconnues. Sans doute les savants se distingueront-ils par l’importance relative des satisfactions qu’ils donneront aux deux besoins opposés. Les uns, plus intellectuels, s’enfonceront vers les principes de la philosophie et finiront par y déserter la science ; les autres, entrainés par le souci d’efficacité, glisseront vers l’industrie, et même jusqu'à l’action politique. Les uns et les autres cesseront d’appartenir à la science, quand le souci de la réalité empirique ne se conciliera plus en eux avec celui de la nécessité intellectuelle. L’un de Pidentité et l’un de la finalité doivent se les disputer.

Considérons d’abord la science en tant qu’elle donne satisfaction au besoin d’expliquer. Son progrès se définit par la tendance vers la relativité : c’est une fonction d’abstraction vraie. Entre toutes les relations que l'esprit peut dégager, elle cherche celles qui soutiennent les phénomènes déjà construits et peuvent en soutenir éventuellement d’autres. La métaphysique suffirait, si la conscience ne se trouvait elle-même avec une structure, à un certain temps donnée, qui résulte de ses volitions antérieures. C’est l’empiriquement réel. Veut-elle tenir compte de ces constructions effectuées, n’en pas perdre le profit, elle prendra la suite ; maisellene le pourrait, si par analyse elle ne découvrait les traits de cette structure naturelle. Pour y discerner les relations, elle doit en dissiper tout ce qui exprime le pouvoir synthétique du sujet en dehors des relations mêmes, par suite tout ce qu’il y traîne d’absolu. — C’est d’abord le temps. Que l’on ne puisse réduire la conscience au temps, puisque ce serait supprimer la conscience du temps, cela ne fait pas que le temps ne soit une des plus profondes conditions internes de l'esprit. Il exprime, par son irréver-

sibilité, l'orientation de toute relation que le sujet appréhende. Quand je regarde deux objets, dufait de la position de mon corps, l’un est à droite, l’autre à gauche, et le rapport: être à droite de ne se confond pas avec le rapport être 4 gauche de. Chaque fois que je déborde des relations pour les construire, chacune et ses termes reçoivent, de leur place dans le système, la singularité ; et le mouvement, par lequel je les parcourrai, en recevra l’irréversibilité. Maintenant, que je fasse abstraction de la position de mon corps par rapport à deux objets, ils ne seront plus respectivement à droite ou à gauche l’un de l’autre ; mais identiquement à côté l’un de l’autre. C’est pourquoi le mouvement, par lequel la science abstrait, peut être indifféremment présenté comme une tendance vers l’identique ou une tendance vers la relativité. Mais, en dépouillant le réel senti de la singularité croissante, que lui confère la multiplicité croissante des relations qui s’y composent, l’analyse scientifique rend le contenu de la conscience pour ainsi dire de moins en moins temporel. — On peut le vérifier encore sur le mouvement. Descartes a exprimé la vocation même de la science quand il a écrit : « Le transport. est réciproque et nous ne saurions concevoir que le corps AB soit transporté du voisinage du corps CD que nous ne sachions aussi que le corps CD est transporté du voisinage du corps AB *. » Mais cette relativité du mouvement, qui identifie le rapport de AB à CD et celui de CD à AB, ne fait pas qu’un sujet particulier ne s’identifie à l’un des termes et ne le distingue par là, en même temps que le rapport qui unit ce terme à l’autre. Quand un ballon s’éloigne de la Terre, la Terre s’éloigne du ballon; mais un spectateur de l’ascension, que d’autres attachements contraignent au patriotisme terrestre, voit le ballon s’élever et ne dit pas que la Terre s’abaisse. Partout l’abstraction implique le postulat dont Russell fait la réfutation de l’idéalisme, à savoir que la nature de ce que nous apercevons est indépendante de

1. Descartes, Les Principes de la Philosophie, 2° partie, $ 29,

l'acte de s’en apercevoir‘; et faire de la science, c’est accepter quelque part ce postulat. Mais auraït-on à affirmer l'identité de nature entre l’aperçu dans l'aperception, et l’aperçu indépendamment de l’aperception, s’il n’y avait un acte qui lui confère une indépendance relative, comme il y a eu un acte d’aperception. Le sujet est toujours là, pour apercevoir, pour abstraire, pour affirmer l'identité relative de l’abstrait et du concret, pour affirmer leur destinction relative. En abstrayant, il élimine quelque subjectivité, mais il ne pourrait l’éliminer toute, sans que la science et son objet disparussent avec lui. Certes on peut, on doit parler comme Russell, quand le devoir est d’abstraire ; mais si l’on parle ainsi tout le temps, si, quand on parle ainsi, on ne mesure pas la partialité de ce discours, on sacrifiera les personnes aux choses et aux idées, et cela se fera sentir douloureusement quelque part.

C’est que la science est aussi condamnée par la tendance vers la relativité à éliminer le fait. Il est si inexact de penser, avec un empirisme absolu, que la science soit constituée de faits, que le premier acte du savant est d'éliminer tout ce qui constitue un fait, à savoir son historicité, sa qualité et sa personnalité. Les analyses de Duhem et de M. Le Roy ont vérifié sur ce point l’idée générale que, ce que la conscience considère avec le plus de dévotion est ce qu’elle altère le plus profondément. Rien de plus perfide que le dis: cours, par lequelun homme présente un jugement, comme spéculatif, désintéressé, objectif : il endort la méfiance de son interlocuteur et s'empare de son esprit. C’est ce que ferait le savant, qui présenterait le fait scientifique comme absolument identique au fait brut, comme s’il y avait plis qu’une communauté très vague entre l'impression d’étouffement, que donne une bouffée de chaleur, et le jugement, que la température est de tant de degrés thermométriques. Absolument artificielle sérait la science, s’il n’y avait de coïincidences entre des aperceptions empiriques et des con-

4. B. Russell. Les problèmes de la philosophie (trad, de Me Renauld), p. 40. Paris, Alcan, 1923,

clusions rationnelles; mais indiscernable de l'expérience, si elle n’était artificielle. Cet artificialisme est grave pour une théorie de la vérité qui demande à l’esprit d’y copier un objet hétérogène à lui. Mais pour unidéalisme, d’après lequel la vérité n’est dans son principe que la fidélité à soimême, la valeur de la setence consiste toute entière en ce que le savant peut, s’il le veut, construire des systèmes théoriques et des machines empiriques qui se correspondent, comme un graphique des trains dans une compagnie de chemins de fer et leur circulation, Qu'il s'y produise des accidents, l’idéalisme doit l'expliquer ; mais ce n’est pas ce qui vérifie la valeur de la science.

Dans la transformation du fait brut, tombe d’abord l’individualité du fait. Tout fait donné est historique, singulier; ou il y aurait deux mondes, puisqu’en se posant deux fois, 1l poserait deux fois tous les autres faits, qui conribuent à sa singularité. Mais par suite les deux mondes ne feraient plus qu'un. Du singulier, aucune pensée scientifique et même historique n’a que faire ; car le savant ne peut prévoir que par la médiation de l’universel ; et l’historien ne peut articuler plus que des mots sans signifier par eux des rapports qui, si concrets qu’ils soient, sont encore universels à leur manière, puisqu'il est universellement vrai que Louis XIV est mort en 1715. Un fait scientifiquement vrai ne peut donc être qu’une loi plus superficielle, que abstraction à dégagée de tout ce qui n’intéresse pas le spécialiste, dont une contradiction occasionnelle a lancé lesprit. Comment en douter ? Le fait scientifique est un discours, dont la valeur, comme celle d’une mélodie, est de servir la sympathieintellectuelle et imaginative de plusieurs savants. Il faut qu’il soit matériel plutôt que psychologique, il faut que l’abstraction ait révélé ce qu’il y a de spatial, c’est-à-dire d’extériorité et d’homogénéité, dans le fait individualisé de la conscience personnelle.

Ce qu’on peut appeler la qualité générale, celle du vert, suivra bientôt le sort de la qualité singulière, celle d’un pré vu tel jour. Que la quantité et la qualité doivent s’unir dans

une pensée complète, cela est vérifié par le double fait que 3 doit se distinguer de 4et s'identifier partiellement à 4 par 1. La qualité assure l’unité synthétique à ce qu’elle constitue, la quantité l’unité analytique aux qualités, auxquelles elle s’oppose par la commune mesure qu’elle leur suppose. Ces deux unités se confondraient dans l'objectif pur. Mais si, dans la conscience, il n’y a de réel que la circulation de lune à l’autre, et si nous appelons science la fonction de médiation par laquelle l’esprit passe d’une qualité à l’autre, la quantité devra intervenir pour fournir le moyen terme de ce passage. C’est la même chose de reconnaître que l'induction est une médiation par le simple, comme cela est vérifié par le devoir scientifique de préférer, entre les courbes qui relient n points donnés, celle dont l'équation est le moins complexe, et d’avouer la prédilection de la science pour la quantité. Le danger qu’il y a à étaler une table des catégories dans une déduction successive, c’est qu’on semble les livrer à l’extériorité : on diminue la valeur de la science en faisant de la quantité un moment de la pensée. Elle commence avec la relation même, pour s’élever jusqu’à cette précision mathématique et expérimentale à la fois, où M. Bergson a reconnu l’œuvre volontaire de l’esprit. C’est donc la relativité, qui triomphe avec elle.

Puisque la qualité est la propriété, réduire la qualité, c’est attaquer l’être même de ce qui la possède en propre. L’intrinsécité est à son tour condamnée par l’exigence de la relativité. La logique de l’attribution a d’abord pesé sur l'esprit humain, parce qu’il part de la perception des solides. On pourrait l’exprimer en disant qu’il pense d’abord chimiquement. Il y à eu un temps où les corps étaient pesants ou légers comme ils sont blancs ou durs. C’est l’ère de la classification, destinée à se prolonger et à se renouveler en tant que l'expérience offre sans cesse de nouveaux objets pour de nouvelles sciences. Maïs de même que Turner a vu les choses du dessinateur se perdre dans l’atmosphère du peintre, la considération de l’autre chose, avec laquelle toute chose doit être en relation pour avoir quelque

propriété (par exemple, le sel et le voyant, pour que l’eau puisse dissoudre et être transparente), aboutira à résoudre tout objet dans des actions du milieu. La chimie est destinée à être rongée par la physique, mais pour renaître ailleurs ; dans toute science la classification s’évanouit, quand le savoir a induit les lois par rapport auxquelles les êtres ne sont plus que des applications contingentes. La science observe pour induire, elle classe pour ne plus classer Quand une chose n’est plus que le point de collusion d’une multiplicité de lois connues, la conscience théorique est satisfaite. Elle laisse à l’histoire le soin de rechercher où et quand cette collusion s’est faite, avec le soupçon que cette recherche est superflue, dès que la volonté pratique est devenue capable de la reproduire quand il lui plait. Cette remarque nous amène au terme des exclusions entraînées par le mouvement vers la relativité. Ramener Pobjet à l’objectivité et l’objectivité à son principe, c’est l’épurer progressivement de ce que le sujet, qui fait la science, y mêle de lui-même. Toute analyse d’un sujet, de cela seulement qu’elle est un effort pour transcender les limites de la conscience claire, pour découvrir un moi moins subjectif à l’intérieur du moi privé, menace l'originalité de celui-ci, si du moins on cède à l’abstraction qui isole cette analyse de tout le reste de son activité. La science est l’acte, par lequel un observateur particulier, engagé dans l’être quand il cherche à le dominer, découvre en soi un observateur plus objectif, qui est capable d'expliquer au premierles particularités de son observation. Si nous pouvions atteindre au terme de ce procès d’objectivation, tout sujet particulier deviendrait, pour ce sujet absolu, un représenté situé en quelque point du système total des relations. La métaphysique consiste à chercher comment le monde aurait dû être, si l’on se suppose au terme final du temps, la morale comment il devrait être, en se mettant à son terme initial. La science, au contraire, à le voir s’étaler d’une position intérieure à lui, tandis que l’art l’y appréhenderait en raccourci dans l'intensité d’une intuition qualitative et locale.

LE SENNE. Le Devoir. 26

La tendance vers la relativité ne peut obtenir de satisfaction complète. — L'esprit scientifique pourrait, quitte à en mourir, espérer qué l'explication du réel en relations réussira à construire la toïle d’araignée, le système de « fils cosmiques », où l'univers entier se déploierait, si en même temps que l’analyse systématique manifeste le progrès de là connaissance, celui-ci ne devait être, on peut dire également compensé et complété par le progrès de Paction. Connaître, c’est ajouter la connaïssance, et par la connaissance quelque chose à l’objet, c’est l’enrichir. Le savant s’avance au-devant du réel pour le voir plus distinetement, mais le concours de sa volonté de connaissance avec toutes les autres volontés accroît la multiplicité de Fobjet ; et la complication dè Punivers eroit avec la complicatiow du savoir, comme le carré d’un nombre avec ce nombre. De même qu'un homme, qui marche à contre-sens sur un! trottoir roulant plus rapide que lui, avance en reculant, la simplfcation formelle de lunivers devient pour nous d’aütant plus pauvre que son enrichissement matériel y fournit davantage; et comme la science, dans son effort pour dominer le réel, ne peüt chercher des lois sans s'interroger sur leur vérité, le besoin d’expliquer doït s’y construire avec le: besoin de réaliser. La fécondité même de l'idée l'exige. L'acte analytique de l'esprit, qui isole une idée à son foyer, est fait pour en: orienter et en accroître la fécondité. L'un: n’a été dégagé du plusieurs que pour engendrer le plusieurs.

I en résulte qu’autant il ÿ a de façons pour le savoir d'atteindre à la relativité, autant il y à de limitations qui Ven empêcheront. C’est ce que constate l’épistémologie réaliste. Dès la science, que son ancienneté et. sa simplicité ont amenée la première à la rationalité, les. postulats interviennent pour cantonner l’analyse et orienter la déduction. En faire des conventions commodes, c’est escamoter la contradiction ou plutôt la nommer, car ils ne peuvent être conventionnels qu’en tant qu’ils ne sont pas commodes, et inversement, puisque toute commodité suppose une nécessité, sans laquelle l’effet ne serait pas unt à ce qui le

donne ou le produït. [Il faut donc que les postulats soient nécessaires, sans avoir l’objectivité profondé des axiomes. Cela ne peut être que si, en face des axiomes, qüi éxprimént lès conditions plus profondes de toute consciénce, îls exprimént les conditions plus spécialés d’une’ ou de plusieurs con sciences. Vis-à-vis dés mathématiques, le mathématicien. Plus difficiles à écarter, quand ils éxprimeront une subjectivité moins individuelle, par exemplé celle qui fait de tous nos mathématiciens des hommes: plus conventionnels, quand ils dépendrént moins de la nature, issue de volontés plus anciennes, que d’une volonté récente. Lés mathématiques, comme la conscience, séront foujours un compromis eñtre la logique, qui y expriméra rélativement l’objet, et intuition, plus où moïns pure où sensible, dans laquelle le sujet pourra reconnaître des limitations et son aétion, Spéculatives d'intention sans pouvoir l’être parfaitement, intéressées à leur corps défendant.

Sporadique dès les mathématiques, la science ne peut poursuivre son unité qu’à raison de la multiplicité des théoriés relativement iñdépeñdantés, qui dément son idéal. C'est ce que sentent les savants, qui prétenident que le comment seul les intéresse et non le powrquot. Hs possèdent en effet le pourquoi de leur science, qui n’est directement où indirectement que le devoir dé systématiser, à l’intérieur de leur effort Même. Que ce pourquoi-là doive étre prêché à d’autres, si leur positivisme le leur fait oublier, ils sont bien distraits. Mais à eux, il n’y & pas besoin de le leur rappeler, puisqu'ils y répondent en! cherchant l'unité. Ce’ qui est donc important pour eux, c’est de trouver où ils doivent réduire le divers à l’un, où au contraire ils doivent consentir à l’hétérogénéité du divers, par suité comment ils tiréront d’une loi sä vérification. Chaque hypothèse est une option, qui accentue Foriéntation des: postulats mathématiques et géométriques vers le sensible, puisque la vérité de lhypothèse se mésurera au nombre des’ vérifications qu’elle permettra; et le nombre des hypothèses ést illimité, puisque tout fait concret ne se distingue dés autres

que par une originalité synthétique, dont on peut faire un . principe nouveau.

Il en résulte que la contingence sera partout dans le savoir. Arbitraire de l’évolution, influence des conditions sociales propres à une époque, aberrations dues à la structure propre de l’observateur, art et parfois ruse du savant, choix souvent risqué se contaminent avec l’objectivité pour la déterminer et la varier, aussi souvent pour l’opposer à elle-même. On a dit de la science qu’elle est une langue bien faite ; mais toute langue est aussi mal faite ; et contre le scientisme, il n’y a qu’à constater le mépris avec lequel il traite une science à peine passée d’un siècle. Le scepticisme pourrait s’en réjouir s’il ne se condamnait en s’en réjouissant ; puisque, dans le domaine de lascience comme dans tout autre, la moralité se reconnaît, à son plus haut degré, dans l’acte d’un homme qui espère, quand tout le monde désespère autour de lui. Il fera partager son espoir quand l’idée qui le fonde aura été menée par lui jusqu’à la vérification sensible.

C’est que l’objectivité abstraite, à cause de son abstraction même, ne peut être confondue avec l’objectivité concrète. À séparer l’analyse de la construction, on compromettrait l'analyse, car n’importe quel rapport ne convient pas au savoir, c’est le rapport fécond, et les postulats d’une géométrie seraient identiques;aux règles d’un jeu, s’ils ne permettaient la construction, d’abord d'êtres, ensuite d’actions, où viennent confluer les tendances les plus profondes de l’esprit. Au delà du temps homogène et universel, au delà de l’espace euclidien, milieu fictif de solides indéformables, au delà de la masse invariable, la physique relativiste cherche un représentable, conditionné par des invariants concrets, dont nos représentations ne sont que des coupes, nos expressions n’expriment que des aspects. En lui, nos actions doivent se prolonger d’une manière qui déborde provisoirement la représentation que nous pouvons en avoir; mais, en s’y prolongeant, et avec elles notre physique même, elles contribuent à faire cette réalité que nous

demandons à la science théorique d'appréhender. Objectivisme et pragmatisme s'opposent d’abord. La moralité les réconcilie chaque fois qu’elle réussit un acte : rien ne peut être utile qui ne soit vrai, rien n’est vrai que pour être utile. La science ne fait pas que découvrir le réel, elle découvre, au sein du réalisé, les lois qui lui permettent de créer le réel. C'est précisément parce qu’elle le crée, en tant qu’elle le crée, Jusqu'où elle le crée, que sa vérité est certaine, que la convection du savant, qui éprouve la fécondité de son hypothèse, est une communion avec la puissance divine, tangente, sinon identique à elle. On cesse de douter de ce qu’on fait en le faisant ; et si le doute persiste à l’entour de l’acte comme un halo, c’est seulement pour que l’inventeur ne s’immobilise pas sur son œuvre, comme sur le non plus ultra de sa conscience. En reprenant, au-dessus de son œuvre, conscience de l’acte, par lequelil oppose l'être nécessaire et l'existence, il sera, comme Dieu d’après Lagneau, indépendant de l’une et de l’autre.

La production des structures. — Sï l'invention scientifique coïncide avec la conscience morale, la science ne peut se distinguer de la conscience que par la distinction entre ses produits et les autres produits de la conscience. L’analyse intellectuelle, qui la fait claire, quand elle devient sensible, la fait utilitaire. La spatialité est le caractère essentiel des œuvres scientifiques ; la métaphysique ne peut y accéder au même degré à cause de sa préoccupation d’intériorité intellectuelle, la religion, d’intériorité dynamique, l’art, d’intimité qualitative. La science s’intéresse aux théories, dans la complexité de leurs articulations, aux machines, dans le détail de leurs rouages. Tandis que le métaphysicien cherchera toujours à remonter en deçà de cette multiplicité déployée, où il ne voit qu’une unité affaiblie de juxtaposition, jusqu’à l’unité du principe qui doit associer les termes, l'artiste rêvera d’une convergence de ses parties dans l’unité d’une impression originale, où ces parties ne seraient plus discernables, comme sile plusieurs était une émanation préparant une conversion. Au contraire, la science étale des structures.

On peut en conclure à la médiocrité de la science. Profonde est la métaphysique par abstraction, qui découvre les assises de toute structure mentale, les principes de toute activité spirituelle; intime est l’art, par l’individualité de ses œuvres, dont l'artiste et lamateurfont, au plussecret et au plus personnel d'eux-mêmes, les conditions d'émotions qui ne sont plus communicables. La science reste à ce niveau, où les principes se font perceptions, où la qualité ne se fait pas encore originalité, au delà de la dialectique hamelinienne, en deçà de la durée bergsonienne. L'ascétisme du métaphysicien est celui de l’intellectualité ; il renonce à la beauté du sensible et à l'enthousiasme. Celui de l’artiste est lascétisme de la vanité : ilme jouit que de rêves et de décors. Celui du savant est l’ascétisme de l’utilité. Même quand l'inintelligence imatérialiste du sens eommun ne se prolonge pas en lui, pour lui inspirer le mépris des autres fonctions deFesprit, renonce à la sympathie avec ce qu’il y a en nous de plus profond et de plus intime, pour mettre à la disposition des personnes l’énergie, les lois et les choses, sans lesquelles aucune ne pourrait ni vivre ni créer. Ce sera réfuter le matérialisme même,en vérifiant qu'une structure quetoute conscience peut connaître est l’œuvre d’une opération mentale. !

La création du corps par la conscience. — Quand on étale le tableau des sciences dans l’espace fictif, où tout analyste situe et déploie les produits de son analyse, la biologie s’insère entre la physique et la sociologie, comme si la vie ne pouvait survenir qu'après la matière et deyait s’anéantir pour que la société pût apparaitre. Mais contre cette intercalation, l’idéalisme critique proteste. Ni le moi n’est un produit de lamatière, ni la société, qui ne serait pas sans lui, ne peut se substituer à lui. Ce n’est pas l’un des moindres mérites de Ravaisson que d’avoir rappelé à la pensée que l'esprit, essence de la vie, est plus profond que la matière la plus brute et cherché par une sympathie pénétrante et prévenante à pressenür, au-dessous et au delà de la nature, la vie claire ou obscure, qui doit en animer toutes les parties,

— HN est vrai que la théorie de la génération spontanée le dénie. Mais d’abord ce n’est pas assez qu’elle n’ait plus aucun fait à son actif pour qu’on la défende comme une vérité ; si l’on montre en outre beaucoup de ressemblances entre la matière inorganique et la matière organique, eela peut servir à vitaliser la matière aussi bien qu'à matérialiser la vie; enfin, le jour où quelque vivant sortirait d’une matière dans laquelle aucun germe connu n’aurait été introduit, 1l resterait à prouver que la matière, du fait même de sa nature, n’en contient pas sous une forme rudimentaire, inaccessible à nos sens et à nos instruments d'observation : accoucher n'est pas créer. Si en effet la réflexion critique empêche de réaliser des représentés indépendamment d’une représentation, 1l faut bien que la conscience se mette ellemême au principe de toute matière.

Dès que la matière et la science qui la connaît sont introduites, une fois pour toutes, dans l’esprit, on est amené à se demander pourquoi lesprit la constitue. La réponse résulte de l’analyse qui vient d’être faite. Si la science résulte de la solution progressive de l’antinomie entre le besoin de clarté analytique et le besoin de construction, la fonction de la science doit être de créer des structures qui, comme le prisme divise un rayon lumineux ou comme une lentille en concentre plusieurs, fassent sortir de la cœnesthésie où tout l’objet inconnu du sujet se rassemble pour lui, un espace perceptif, afin que l'esprit y trouve les éléments de ses synthèses. Une structure est une. unité d’articulation, grâce à laquelle des actions, qui se gaspillaient en se dissipant, se concentrent de manière à produire un effet original, ét le corps n’est rien de plus qu’un système de structures, avec tout ce qu'il faut pour l’entretenir. Il ne fait pas la conscience, 1l fait, avec la collaboration de l'imagination où s’exprime le pouvoir créateur du moi, la conscience claire.

Il n’y a donc pas à couper entre la conseience spontanée et la conscience scientifique. A lire certains contemporains, il semblerait que celle-ci est le déni de celle-là. Tout ce que produit la conscience spontanée, les élans de la sensibilité,

les croyances, bref la religion, la morale et l’art, seraient comme les survivances d’une enfance périmée de l'esprit. Il y aurait eu deux époques de l'humanité, humanité avant la science, l'humanité depuis la science. Mais, à opposer l'analyse à la vie, on oublie que l'analyse n’est que par et pour la vie. La philosophie dé l’entendement doit se subordonner à la philosophie de la raison. Comme toutes les fonctions de l’esprit, la science ne fait que spécialiser la conscience commune. De même que les consciences les plus obscures connaissent la contradiction intellectuelle dans la douleur, l'aspiration religieuse dans le besoin et surtout le besoin de secours, l’art dans l'intérêt pour le plaisir, elles pressentent dans la surprise, les tâtonnements de la recherche, dans le discernement d’une impression, l'analyse du savant, dans l'invention et la fixation d’une variation utile, la fabrication expérimentale et industrielle. En approfondissant le lamarckisme, Cope a défini un « archesthésisme », qui fait de la conscience l’aube de la vie, et de la vie la source des organismes. Il se prolonge dans un artificialisme scientifique, d’après lequel la conscience, manifestant la raison qui lui dicte son devoir, construit des systèmes théoriques, puis des systèmes structuraux, qui vérifient l'efficacité organique de l'esprit. Avec ses lois, il fait des choses ; avec les lois et les choses, des habitudes ; avec les habitudes, des organes et des organismes ; avec les organismes, des caractères ; avec des machines et des caractères, des institutions sociales.

Bref la science crée l’espace, système de rapports entre des objets sensibles. Née de la perception, elle reste attachée à la perception, transcendantale par ce qu’elle en explique, psychologique en ce qu’elle en dépend, condamnée à subir: les révolutions, qu’un changement dans nos sens et dans nos moyens d’aperception devra toujours y provoquer. À michemin de l’intériorité abstraite de la loi et de l’intériorité concrète de la sympathie, l’espace, où chaque conscience claire rassemble et distingue les structures, inégalement utilisables pour elles, lui mesure le champ de son activité,

non pour que l'esprit s’y enferme, mais pour qu’il le déborde. Le savant saisit des signaux, et il ignore les significations qu'ils transmettent. Mais il n’y a pas à lui reprocher ces limitations, s’il ne prétend pas faire, deslimites de la science, les limites de l'esprit ; car l’extériorité et l'intériorité ne ” sont pas faites pour se supprimer, mais pour se servir. En découvrant et en épanouissant la loi dans ses applications, la science fait apparaître le multiple ; maïs si chaque objet ne peut être que le médiateur de deux sujets, la dilatation de la perception permet la communication entre plus de consciences. Elles pourront, il est vrai, en profiter pour se battre.

Valeur comparative de la métaphysique et de la science. — En construisant des notions abstraites et générales, qui peuvent servir de trajectoires à des opérations mentales, la métaphysique ouvre des directions devant l'esprit. Le positivisme, qui l’exclut, suppose un monde rétréci, dont toutes les perspectives seraient connues, comme si toute connaissance n’était pas méprisable auprès de ce qu’il ya à connaître. Ce qui fait au contraire le prix de la métaphysique, c’est qu'elle fournit à l'imagination des possibilités, que la science n’a pas encore considérées. L’on ne défriche plus où l’on cultive, mais l’on ne cultive qu’où l’on a défriché. Il fallait par exemple que le principe universel du déterminisme ait été posé, pour que sa fécondité fût éprouvée et son insuffisance ressentie. — Comme la métaphysique ne définit pas des possibilités pour leur laisser leur indétermination, elle se porte au-devant d’une induction, moyen, comme toute analyse, d’une reconstruction, qui doit les déterminer dans des mécanismes. À tous les degrés de l’objet, il ne sert à rien de définir une habitude si elle ne dirige un exercice. De même que l’idée est faite pour suggérer, une structure est faite pour jouer; et l’invention domine l’une et l’autre, en les conciliant entre elles et avec autre chose. Que, dans ce passage du rationnel vers l’empirique, l'unité de là direction, qui sollicite l'esprit vers une activité plus morale,

puisse être provisoirement masquée, c’est ce qui donne,

à toutes les inventions, l'apparence d’une inflexion brusque qui romprait avec le passé. Mais quand l’analyse revient vers le produit de l'invention, en faisant abstraction du precès intime qui l’a mûri, elle retrouve le même dans l’autre, le devoir qui ordonne, non de faire différent de ce qui était, mais mieux.

Sans la métaphysique, l’activité morale manquerait de ses moyens principaux etde ces élans, qu’inspire à l’esprit le devoir abstrait de construire ; sans la science, de ses

instruments structuraux et de l'énergie, que la science puise

de plus en plus profondément dans la matière brute, où l'énergie objective la volonté pour faire une âme animale aux machines et aux organismes. Ravaisson a montré en nous une spontanéité profonde, en face de laquelle notre volonté présente paraît bien misérable. Par suite, al est aisé au matérialisme, transportant aux sentiments intimes l’objectivisme que l’abstraction physique lui a enseigné, étalant le moi dans l’espace au lieu de concentrer l’espace dans le moi, d’y noyer la volonté,en l’yconfondant avec la causalité. Mais c’est d’abord omettre grossièrement cet un peu plus que rien, qui y est ajouté par ma volonté actuelle : et par cette omission, qui supprime la volonté du présent, où elle est toujours et seulement, c’est ensuite nier la volonté passée, qui se prolonge dans la structure matérielle et la puissance énergétique, d’où part l'analyse scientifique.

Energétique et moralité. — Que la volonté réagisse sur Pexpérience pour éparpiller ce qui est construit ou construire ce qui est dispersé, puisqu'on ne peut éparpiller un tout ou rassembler ses éléments sans qu'il y ait égalité quantitative entre la somme des éléments et le tout, le premier principe de l’énergétique se vérifiera nécessairement. Il est vrai d’ un système fermé qu'il est fermé ; et si l'on veut, par confusion de la physique et de la métaphysique, traiter le monde comme un système achevé, on transformera illégitimement un principe local en principe total, Qu'on veuille au contraire le considérer comme l’épanouisse-

ment indéfini et contingent d’un devoir de systématisation, le principe conservatoire de Robert Mayer signifiera qu'il y &, au fond de la quantité conerète, un principe assurant à tout ce qui est et sera un aspect d'identité. Mais, dans une identité féconde, sollicitant les consciences comme un devoir commun, le pessimisme ne trouve aucune raison de plaindre ou de blâmer, puisqu'elle est la double condition de l'éternité du réel et de la solidarité des esprits. C'est une règle comptable : une bonne comptabilité est indispensable à une affaire bien gérée, mais elle est compatible avec une détestable gestion. Si le progrès des conseiences est de l’ordre de da moralité intime, même si cette moralité intime doit s'exprimer objectivement par une plus grande amplitude d’appréhension, comment la physique quantitative pourrait-elle l'exprimer ? Elle est aussi grossière qu'un camionneur, qui prétendrait apprécier des livres en estimant leur poids.

Quand l'équilibre d’un budget est établi, ce qui importe, ce n’est plus d'égalité des recettes et des dépenses, e’est leur emploi. On peut bien user ou mésuser des unes et des autres. On peut gaspiller aussi bien des recettes, comme lavare, que des dépenses, comme le prodigue : profiter où ” faire profiter de dépenses, comme celui qui s’achète la guérison ou prête de l’argent à une industrie utile, de même que de recettes, comme il arrive quand elles servent l’invention. I n’en est pas autrement d’un budget énergétique. Mais que des deux possibilités, il y en ait exclusivement une qui ait frappé le thermodynamiste, cela résulte des postulats mêmes qui définissent l'attitude du savant. En opposition avec l'industriel, qui fait de la loi le principe d’une construction empirique, le savant fait d’une destruction, empirique le principe d’une découverte intellectuelle. I paie des idées avec des choses, il gaspille du temps et des produits pour penser. C’est abdiquer devant l'expérience et son contenu. Quand un système s’use, s’il allait chercher au delà du système de quoi le réparer, le système ne serait plus fermé. Or l’objet, livré à lui-même, ne peut que se

dégrader si la volonté renonce ; et en le reconnaissant, le principe de Carnot vérifie l’idéalisme personnel. Tous les jours nous éprouvons l’usure des choses, et tous les jours, jusqu'où notre volonté réussit, nous la compensons ou davantage, en débordant les choses qui s’usent. L’acte supérieur du savant est la création de structures. Par cette concentration réelle, il continue l’œuvre morale de la vie spontanée. Le deuxième principe de la thermodynamique serait inquiétant, s’il y avaiteu, pour ainsi parler, au début d’un temps fini, une quantité finie d'énergie supérieure. Mais d’abord il n’y a pas de monde, si l’on veut réaliser le monde comme un tout fini ; ensuite il n’y a pas eu de commencement du temps; enfin nous vivons. Le deuxième principe de la thermodynamique ne désigne donc pas une chose qui s’épuise, mais une direction qui, pour une conscience, ne peut avoir de sens qu’en opposition avec un sens contraire. C’est celui que reconnaîtrait un troisième principe, suivant lequel l'énergie utilisée par la moralité croît ou doit croître ; mais ce troisième principe n’a rien de scientifique, puisqu'il ne peut que reconnaître un fait ou formuler un devoir. Le pessimisme énergétique est réfuté par acte d’un physicien inventant une structure, par laquelle de l’énergie qui se perdait converge avec des actions déjà canalisées, pour contribuer au progrès de la conscience. Dans cet acte se constate une œuvre intégrante, qui élève l'énergie d’une efficacité inférieure à une efficacité supérieure. Organisation en tant qu'aucune quantité nouvelle d'énergie n’est créée, création en tant qu’une énergie capable d'effets nouveaux apparaît. Comme il n’y a, entre l’organisation et la création, que des différences dans l'intimité «objective ou subjective des éléments, on est conduit à extrapoler ce fait et à chercher, au principe de toute énergie, comme l’a fait M. Bergson, la volonté même, que ce soit celle de Dieu, la nôtre ou l’action anonyme et accumulée de consciences intérieures à la matière. Que resterait-il donc du pessimisme énergétique, de la chute vers l’isothermie finale,

qui est le messianisme à rebours, de la pente fatale vers

l'assimilation et la mort, rien que la vérification nouvelle qu'aucune finalité ne peut être donnée à l'esprit que s’il se la donne, que la chose en soi en se dissipant révèle le devoir. Ici comme partout, la liberté est par l’acte de redressement, dans lequel lesprit se prouve libre en se faisant créateur.

. Insuffisance de la science. — Après avoir montré que la moralité de la recherche scientifique consiste dans la création des habitudes, des moyens et des structures, dont toute autre invention aura besoin, nous devons assigner leurs limites aux procédés qu’elle se donne, comme aux résultats qu'elle gbtient. Toutes les tares de la science, qui ne sont -au reste que les conditions de son utilité pour la conscience, peuvent se systématiser à partir de cette induction épistémologique, que la science r’échappe à la partialité de l'abstrait que pour s’enfermer dans la particularité du local. Elle cherche la nécessité réelle, la trouve dans la loi : mais ni la nécessité absolue d’une loi scientifique, ni sa réalité absolue, ne sont garanties. Car, de si bas d’abord qu’une déduction puisse démontrer lintelligibilité d’une loi, c’est encore trop haut. Il faudrait que nous puissions construire @ priori tout le réel, de l’idée même de nécessité jusqu’à cette loi, pour que lintelligibilité fût parfaite. Nous ne le pouvons. Quant à sa réalité, il faudrait que les faits qui la vérifient fussent tous les faits, pour exclure absolument le doute sur son objectivité. Cette double impossibilité réserve la possibilité du choix, mais elle condamne l'esprit à chercher, en deçà de la loi, plus de profondeur et de généralité dans la théorie, au delà de la loi, plus de réalité dans le fait. Il ne peut obtenir l’un avec l’autre. À mesure que la loi s’approche de l'idée de loi en général, elle s’approche de luniversalité sans conditions, de l’universalité en qui droit et fait se confondent : mais c’est au détriment de la richesse du réel. Qu’au contraire l’esprit ajoute les conditions aux conditions pour construire le conditionné, il faudra d’abord qu’il sorte de l’intellectualité abstraite, se contamine d’empirique, ensuite qu'il abandonne en extension ce qu'il

gagnera en densité conerète. Dans les deux sens, où la science cherche l'absolu, elle doit lé manquer. Elle circule, à l’intérieur de la relativité, d’üun terme à l’autré ; maïs la volonté, sans laquelle aucune’ relation #’aurait d’existénce;, lui échappe. A travers $es mesures et leurs rapports, ce qui n’est pas métrique doit filtrer, comme l’eau à travers un crible. Condamnée à se mouvoir dé objectivité dés rélations à l’objectivité du fait, elle est condamnée à rester inférieure et intérieure à l’esprit. Maïs, en échouant dans son effort pour appréhender le réel dans sa plénitude concrète, elle réussit à obtenir des coïncidences abstraïtes où empiriques avec lui. C'est assez pour que la science soit une fonétion légitime de là conscience ; c’est trop peu pour que le scientisme, philosophie de la science séparée: et objectivée, soit défendable, trop peu aussi pour que la philosophie se réduise à l’épistémologie. La vérité vivante, c’est la participation mutuelle des volontés par la sympathie.

La sociologie. — Pour vérifier cette idée, le mieux 6 est de se porter vers les sciences nouvelles. Dé même que la nature de l’activité perceptive se saisit où la perception n’est, mi si difficile qu’elle en devienne impossible, ni si facilé qu’elle en devienne automatique, mais dans l’éntredeux, par exemple dans Féquivoque d’un crépuscule, de même celle de: l’activité scientifique, qui né's’en distingue qu’en ce qu’elle prend! la construction: de plus bas pour la rendre plus originale, se découvre le mieux où ellé réussit moins vite et moins aisément. C’est encore un des effets dé la contradiction qu’elle donne son sens à tout ce qui ést. Lés conflits sociaux éxpliquent l'effort pour constituer uné sociologie scientifique. — En mettant l’objectivité au principe du fait social, Durkheim n’a pas fait autre chose que rappeler là condition métaphysique de toute science. fl est métaphysiquement vrai qu’un fait ne devient scientifique que par ce parti pris de réduire le sujet à n’en être que: Pobservateur. Le suicide doit être séparé de’ celui qui s’y sent poussé ; commé la position d’un astre, de la vision de l’astronome; ou lebattement du cœur, dé la volonté de

celui qu'il fait vivre. Mais la sociologie ne peut s’en! ténir à cette affirrnation; et l'insuffisance de la métaphysique requiert que la science, dont elle fonde la possibilité, se détermine quantitativement par induction. Cette matière de faits, sans laquelle: la sociologie serait comparable à une physique où Fon répéterait que la nature est ordonnée sans Spécifier comment, peut-elle lui être fournie par l’histoire ? I est vrai que le physicien, qui peut servir d’exemple au sociologue, utilise souvent le résultat de recherches qu'il ne connaît que par la tradition écrite. Mais c’est que ce résultat à été obtenu par la méthode physique avec une précision physique. La source d’une sociologie scientifique, quelque rôle qu'y joue comme partout la pensée a priori, ne peut donc être que l’observation directe ou, si aucune observation n’est qu’une expérimentation moïns laborieuse, que Fexpérimentation quantitative.

La reconnaissance de cette condition: suffit à résoudre la plus grave des objections, qui peuvent être opposées à la possibilité d’une sociologie scientifique. Si la confusion des phénomènes sociaux n’est qu’une apparence que la systématisation: doit résoudre, pourquoi n’a-t-elle pas été déjà dissipée par l'esprit humain, a moins jusqu’à un certain point, comme il devine dans le chaos de la matière un ordre profond ? Sr la sociologie était possible, elle devrait être. — À cette réduction, qui une fois de plus ratnène la possibilité à la nécessité, il faut opposer que rien ne se fait: sans le devoir, qui est à la fois là condition de toute possibilité objective et le principe de la liberté subjective. Pour qu’une sociologie quantitative fût conçue et commençât à se constituer, il fallait déjà, non seulement que lés phénomènes sociaux comportassent là quantité, mais que cette quantité fut mesurée, comme il arrive dans les sociétés où l’iristitution de l’état civil permet la démographie, et le développement de l’industrie, les statistiques économiques. La soc10logie ne peut porter que sur des masses sociales, définies par les: diverses espèces d’identités, que des hommes peuvent comporter. Comme il fallait que le laboratoire permit

linduction physique, il fallait que l’industrialisation sociale eût été poussée assez avant pour que l'induction sociologique eût une expérience à exploiter. Cela supposait que la physico-chimie eût trouvé les moyens de définir certains objets comme purs, dans des conditions données, et permît leur production en série. Le seul exemple d’expérimentation scientifique en sociologie, qui puisse servir l’établissement de rapports fonctionnels, aussi rigoureux que ceux de la physique, est l’expérimentation taylorienne, Elle présuppose une science de la matière avancée, qui fournisse lhomogénéité objective, indispensable à la mesure, et une industrialisation progressive des fonctions sociales.

On peut donc penser que la sociologie scientifique atteindra à la rigueur et à la précision numérique des sciences de la matière, à mesure que les individus tomberont sous sa prise en se matérialisant. Cela explique d’abord qu’elle n’ait pu débuter que de notre temps et doive attendre encore pour se développer. Mais de plus cela définit sa portée, puisque la quantité, qui la fonde, la limite. Il y a des sociologues qui semblent encore attendre de la sociologie, comme Comte, qu’elle fournisse de la société et, intérieurement àelle, de la nature, une systématisation totale. Par elle, le rêve de la philosophie, qui n’est pas de connaître seulement le principe de tout, mais de reconnaître dans le tout l’épanouissement de ce principe, serait scientifiquement atteint. De là à faire de l'individu le rouage de l'État parfait, conçu comme le moi social, comme si un moi réel pouvait être objectif, la transition est trop facile pour que la sociologie ne s’achève pas dans une morale autoritaire. Au même terme arrivent le communisme russe et le capitalisme américain, Le premier coupant les connexions, qui pourraient lier l'individu à d’autres groupes, famille, religion, il en suit que l'État lui refuse toute action que l’État ne lui dicterait pas. Le second fait de largent du salaire le médiateur, grâce auquel louvrier doit consommer pendant son loisir ce qu’il a produit pendant ses heures de travail. C’est livrer la conscience à la périodicité d’une structure faite.

Mais d’abord la quantité, fille de l’identité, n’exprime qu’un aspect de la réalité. Sa profondeur est équivalente à son abstraction. Elle est faite pour soutenir la qualité, et celle-ci pour être débordée par l'invention. La rend-on moins abstraite en la spécifiant par des nombres, ceux-ci apportent avec eux la distinction qui leur est essentielle. Il faut donc s'attendre, suivant cette hypothèse, qui est la plus favorable à la sociologie, puisqu’elle lui concède dès maintenant la rigueur et l'efficacité de la physique, à ce que les lois, qu’elle pourra dégager, et les faits, qu’elle pourra produire, soient noyés dans une vie sociale et des vies individuelles, qu’ils contribueront à conditionner sans suffire à les produire. Être universel, mais rester indéterminé, être précis, mais local, nous retrouvons l’alternative de la science. La nécessité est-elle générale, comme un principe ? Elle exclura certaines éventualités ; mais elle foisonnera en applications possibles, entre lesquelles le moi n’aura qu’à choisir. Est-elle précise ? Elle barre le chemin comme un réverbère sur un trottoir ; mais il n’y aura qu’à en faire le tour pour arriver encore où l’on veut. La nécessité n’est pas. fermée, mais ouverte; elle n’interdit pas, elle promet. Fautilencore que l’individu veuille inventer sa propre libération. Si l'État fait tout ce qu’il peut pour amortir et gêner son initiative, le temps, quisera perdu par la moralité pour lui résister et le déborder, sera autant de pris à l'invention qui élève le réel.

Il n’y a donc pas de problème théorique de la conciliation entre la possibilité d’une sociologie scientifique, et la liberté du moi. Quand le moï est moral, c’est la nécessité, qui confère à la liberté le pouvoir. Toute science, en multipliant les structures, soit les habitudes d’associer que nous appelons les lois, soit les systèmes d’actions qui constituent les choses, multiplie les possibles que leur synthèse permet, et par suite permet l’élargissement de la liberté. Qui attendrait au contraire de la sociologie qu’elle fondât une politique rationnelle, que la moralité n’aurait plus à inspirer, ne ferait qu’espérer un assoupissement des volontés, compa-

Lr senne, Le Devoir. 21

rable à celui qui livre l’anesthésié au chirurgién: Cela d’abord ne fait qu’accroître la responsabilité du chirurgien ; et si l’évanouissement restait définitif, on dirait que le patient a été tué par lui. Si la science n’est jamais qabstraite et limitée, c’est que le moi est ; avec lui, la liberté ; avec élle, la vérité de l’idéalisme. Comme toutes les lois et toutes les choses, la sociologie est également prête à servir la moralité et à la combattre.

La psychologie. = Ce même caractère de la science, qui lie le succès de la sociologie à Finsuecès du sociologisme, fait la perplexité de la psychologie. Chaque moi personnel, s’assimilant par Fhérédité les inventions antérieures de là conscience biologique, se fait un corps, qui localise son action en un point de l’espace, représenté corrélativement par tous. Il résulte de sa structure organñiqueé une spécification des fonctions générales de la conscience profonde, qui fournit un objet propre à la psychologie, À l’mverse de là métaphysique, qui porte sur les formations les plus abstraites et les plus générales de l'esprit, la psychologie cherche les rapports, par lesquels s’unissent les formations les plus synthétiques et les plus intimes, que l'analyse du moi puisse reconnaître en lui-même. Elle $e situe à ce point où uné intuition artistique se convértit en réflexion.

Pour se changer en science par la médiation de la quantité, cette réflexion se heurte à une difficulté, qui provient de la connexion entre les synthèses chimiques ou colloïdales, qui constituent les éléments les plus différenciés du système

nérveux, et les faits psychologiques. Les formations les plus complexes du tissu nerveux imposent à ceux-ci léur fragilité. La science ne peut les isoler sans les dissoudre. Lai facilité, avec laquelle Ia conscience glisse de la connaissance d’ellé-mêmie à celle des choses, quand le moï ne fait pas effort pour se maintenir devant le plus mtime: dé: lui-mêmé, en résulte, Quand donc le psychologue vèut trouver du fixe; du déterminé, du répété, 1l est entraîné à descendre vers dû plus profond et du plus simple, du social ou du biologique. HE se porte vers Vamimal, l'enfant, F automatique, le patha:

logique, le cérébral. La conscience psychologique, que lintrospection saisit, est pour un temps discréditée ; l’observation et la mesure scientifiques sont opposées à la description littéraire. Puis quelqu'un s'aperçoit que la réduction du psychologique à autre chose que lui-même équivaut à la suppression de la psychologie ; mais qu’à la décréter, on ne supprime pas aussi la réalité de son objet. Se résout-on à rentrer dans la psychologie, on renouvelle une fois de plus l’évolution suivie par Ribot des « Maladies de la mémoire » à l « Imagination créatrice »; mais, en retrouvant la réalité psychologique, on y retrouve sa complexité et son instabilité. La description littéraire d’expériences individuelles se substitue à la recherche de lois quantitatives.

D'un bout à l’autre de la science, l’opposition des mathématiques ét de la psychologie vérifie l'opposition de la relation et de la qualité individuelle. D’une part, les formes générales de la quantité, mais vides : éléments permettant une variété inépuisable de combinaisons ; de l’autre, des expériences bien près d’être singulières. De cette contradiction, la psychologie tirera des solutions partielles, en nombre indéfini ; et l’on peut attendre, qu’en étroit rapport avec la technique industrielle, elle dégage des connaissances aussi précises que, par exemple, les relations géographiques, mais d’une application restreinte comme elles. La médiation, sans laquelle aucune contradiction f’est soluble, lui sera fournié par l’éthologie. Quel embarras éprouverait la physique, si une chimie, qui à toujours plus ou moins rudimentairement existé, ne lui fournissait des corps relativement purs et par suite constants, pour les soumettre à l’action de conditions définies! De même Péthologie doit intervenir poursubstituer, au concept trop général de l’homme, les spécifications indispensables à la détermination des lois. Mais la caractérologie est encore bien abstraite par rapport à un caractère. À mesure qu’elle serrera son objet, elle devra multiplier les conditions éthologiques, qui lui serviront à prévoir des espèces d'actes, des

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conduites ; et, en s’approchant de la psychologie individuelle, elle rétrécira, dans ces régions à frontières indécises où la science se perd dans l’histoire, la zone d’application des lois découvertes par elle. Encore ne les vérifiera-t-elle qu’à la condition de supposer que la volonté n’en viendra pas troubler l’application, comme le physicien, qu’on n’a pas secrètement faussé son expérience. Ce qu’on appelle les méthodes de la psychologie, ce sont autant de moyens de rendre le moi docile, de le surprendre, de le distraire, bref de le supprimer. Elles seront bonnes aussi longtemps que le moi limité ne reprendra pas son initiative. Mais l’âme n’est que par la volonté; et si le terme de psychologie devait être pris dans son acception originelle, il n’y aurait pas d’autres connaissance psychologique que l’amour, qui peut se servir de la science, mais n’en est pas une, car il déborde toutes les lois de l’intelligence abstraite par les identifications concrètes qu’il suppose entre des consciences.

C’est ce qui rend si incertaine l’utilisation, en psychologie normale, des résultats fournis par la psychologie pathologique. Il y a une autre différence, entre la conscience malade et la conscience saine, que celle du simple au complexe : il y a l’opposition entre le désistement et la prépondérance de la volonté. Il n’est pas étonnant que les expériences de la pathologie mentale reflètent si souvent au psychiâtre les démarches de sa propre volonté. Le malade est quasi-absent de sa maladie : s’il voulait, ce ne pourrait être que pour mystifier le médecin. Cas privilégié pour la science, un homme qui n’est plus qu’objet. Mais quand on voudrait généraliser de ce que l'observation de cet objet permet d’induire, à ce que produira une conscience normale, on retomberait dans un embarras comparable à la difficulté de prévoir, à partir des règles de la multiplication, le résultat d’une vente non effectuée. L'invention doit dépasser la science puisqu'elle fait la science.

La science appelle les autres fonctions de la conscience. — De cette loi, qui condamne la science à n’éviter l’indétermination de l’abstrait qu'en tombant dans la particularité

du concret, et par conséquent à laisser toujours la totalité presque entière du réel en dehors d’elle, résultent autant d’insuffisances qu’il en faut pour lui imposer la collaboration des autres fonctions de la conscience.

19 À l'intelligence théorique d’abord la science refuse, non pas seulement la plénitude de lintelligibilité, mais même son principe. Quel profit pourrait tirer le scepticisme de ces analyses, si profondément et si minutieusement vraies, par lesquelles tant de savants et de philosophes de notre temps ont révélé, contre le scientisme, ce qu’il y a de convention, d'artifice et d’arbitraire dans notre science, si ces analyses, par la force d’une invincible opposition, ne renvoyaient à la foi des chercheurs, qui ont tourné les raisons de se décourager en raisons de persévérer dans la recherche ! - Plus on conteste l’objectivité propre des résultats obtenus par la science, plus on s’oblige à reconnaître, à la source de l'effort scientifique, la foi dans le principe d’intelligibilité universelle, qui n’est que la forme intellectuelle du devoir. Qui cherche à comprendre implique que les contradictions, qui empêchent d’y parvenir, ne peuvent avoir d’être que subjectif. Il suffira de dégager et de prolonger les traits, que cette implication enveloppe, pour poser les principes d’une métaphysique idéaliste.

Mais on sera sorti de la science. Ce n’est pas que celle-ci ne puisse nous fournir des points de vue systématiques sur le monde. Chaque fait, apportant un postulat nouveau, le lui permet. On pourrait par jeu faire une métaphysique de la vaporisation ou de la digestion. De toutes ces systématisations, il ne peut y en avoir pourtant qu’une d’objecvement profonde, c’est celle qui trouve, dans le principe de toute systématisation possible, le fondement de sa construction. Toutes les métaphysiques réalistes et scientifiques, qu’elles se construisent sur l’idée d’une réalité matérielle, comme l’atome ou l’ondulation, ou d’une réalité sociale, comme une prétendue loi de développement historique, ne peuvent aboutir qu’à sacrifier l'obligation pour la nécessité, appauvrir l’objet, en lui donnant un principe superficiel,

et supprimer la conscience. Valables en tant qu’elles définissent des méthodes, dont il restera à localiser et à limiter l'emploi, elles cesseraient de l’être, quand elles voudraient substituer ces méthodes objectivées au devoir. En renvoyant à la métaphysique, la science ne peut que lui rendre son autonomie.

Métaphysique et science sont donc contradictoires, avant d’être corrélatives. Toutes nos tendances doivent en effet avoir ce double caractère de recevoir une satisfaction, sans laquelle leur fin leur échapperait complètement, et de n’être pas comblées par elle, puisqu'elle ne pourrait les combler qu’en les anéantissant. Ce qui a légitimé pour nous la jouissance, c’est que le présent doit toujours posséder en réduction, serait-ce sous la forme la plus abstraite, tout ce que le développement de la moralité doit produire. En même temps que la science nous donne quelque unité, dans chacune des structures qu’elle édifie par convergence mentale ou pratique, elle nous fait désirer l'unité totale, parce qu’elle est toujours sporadique, incomplètement systématisée, ouverte. À ce désir, la métaphysique est faite pour répondre. Par rapport à la science, elle gagne en ampleur ce qu’elle perd en positivité. Ne pouvant nous donner le monde, ce qui épuiserait le connaissable et la connaissance, elle nous donne l’idée du monde. Relativement au monde, c’est une promesse ; mais dans toute promesse, il ÿ a déjà un être. De la contradiction entre cet être et l'être complet, sort à son tour le besoin de la science. La vie morale réconcilie des deux fonctions, ici ou là, en multipliant les coïncidences entre la métaphysique se faisant expérimentale et la science se faisant théorique. Si elles pouvaient l’une se dilater, l’autre se concentrer, au point de s'identifier, nous obtiendrions la connaissance de la réalité ; mais à cette connaissance, il manquerait encore l'intimité de la qualité, qui seule peut la rendre aimable, bonne et belle.

29 Aucune machine intellectuelle et sensible ne peut satisfaire le cœur. En assignant à la science de fournir des moyens à la vie morale, on implique corrélativement que les résul-

tats de la science ne peuvent être aimés que comme des moyens. Mais cet emploi fréquent du mot aimer, qui le rapporte à des choses, méconnaît la fin de l’amour, qui est d'identifier, autant que possible, une conscience avec une autre. La fabrication d’un ordre objectif, nature ou société, ne peut être qu'un auxiliaire pour l'union des personnes. Nous aimons le remède, qui soulage une personne chère, si nous partageons ses souffrances et sa délivrance. La science, contrainte, par son parti pris de ne jamais chercher dans la réalité que des objets, à n’y jamais trouver des personnes, peut provoquer ou servir nos besoins religieux, mais elle les ignore. Quand elle s’appliquera à un sentiment, elle le résoudra dans ses conditions organiques ou cérébrales. Mais, s’il y avait identité parfaite entre ces conditions et le sentiment, celui-ci serait-il conscient ? Il ne peut l'être qu’à raison de ce que le sujet y met de volonté ; et, puisque la volonté ne peut se distinguer de la nature qu’en ce qu’elle y ajoute, il y a déjà, dans le plus élémentaire désir, un élan vers le surnaturel. D’un besoin, la science saisit sa projection dans l’espace, où s’étale le réalisé, pour un observateur. qui sacrifie la sympathie à l’analyse. Il ne peut donc en connaître que ce qui le délimite, ce qui le finit. Le savant méprise ceux qu'il étudie ; et quand un psychiâtre soutient qu'il ne trouve pas autrechose, dans le sentiment religieux d’un pensionnaire d’asile, que des modifications organiques traduites dans un langage social, il autorise à dire qu’il n’y a pas autre chose dans la science que des réactions cérébrales et un discours vide. Méfait d’une analyse, qui méconnaît, au centre d’une pensée et d’un sentiment sincère, le moi qui prie, dans l’une comme dans l’autre. L’élan vers le surnaturel, qui doit nous rendre toute nature mauvaise, ne peut avoir de sens pour une connaissance rétrospective, qui ne cherche le réel que dans le réalisé. Il ÿ a, dans la recherche scientifique, la même exigence religieuse que dans la recherche affective ; mais le propre d’un savart, c’est qu’au moment où il analyse, il ne s’intéresse qu'aux faits. que la loi lui permettra de reconstruire, et s’oublie lui-même

devant l’objet intellectuel ou empirique. Comment retrouverait-il la vie de son esprit dans aucune des choses, qui servent de moyens à sa recherche ou en sortiront comme résultats ?

L’impuissance de la science à satisfaire la conscience religieuse correspond à son impuissance à satisfaire la conscience métaphysique. La métaphysique aspire à l’unité des idées, la religion, à l’union des personnes ; et de même qu’il faut à la vérité une intériorité plus profonde que toute extériorité, spatiale, temporelle ou qualitative, lamour entre deux personnes mortelles les laisserait étrangères l’une à l’autre, si elles ne pouvaient s'identifier relativement par la médiation d’une conscience, supérieure à toute limitation actuelle ou éventuelle. Deux masses distantes ne peuvent être unies par la causalité, deux personnes différentes ne peuvent se comprendre, si l’unité abstraite de la métaphysique, l'unité concrète de Dieu ne leur permettent de se souder sans se confondre. Or l’une et l’autre ne peuvent être que des termes idéaux pour la science, puisqu'elle ne pourra jamais épuiser l'univers des vérités, ni les réduire à la première vérité. La métaphysique et la religion doivent donc, chacune à sa manière, déborderla science, précisément pour qu’elle ne s’immobilise jamais sur les résultats, que l'esprit scientifique a déjà obtenus. Toutes les fonctions de la conscience sont faites pour se railler, elles n’y manquent pas. À mesure que la science se développera, elle paraîtra à la fois plus ample et plus mesquine. Un double infini de profondeur et de complexité s’ouvre devant elle. Comme l'exemple de largon le montre aussi nettement qu'aucun autre, l’intervalle, que laissent toujours entre eux un nombre théorique et une mesure pratique, réserve l’avenir d’une succession de problèmes et de découvertes. Vraie à son étage, comme une moyenne, chaque loi définit un ilot dans l’être. — Il n’en suit pas que la science doive rester débitrice envers ses entraîneurs. Nous n’aurions aucune vérification de la métaphysique, sichacune des découvertes scientifiques ne confirmait l’immanence de la raison à l’expérience ; nous

n’aurions aucune raison concrète de supposer, au centre des choses, une puissance de création et d'organisation, si l’invention scientifique ne nous révélait en nous-mêmes la supériorité de l’esprit sur la matière. La possibilité intellectuelle de la science vérifie la raison, identique au devoir ; les succès empiriques de la science, l'existence de Dieu.

39 Qu’en mettant à la disposition de la conscience intellectuelle et pratique les habitudes de pensée et d’action qu’elle a pour fin de construire, la science soit incapable d’assigner les événements, qu’elles détermineront comme conditions, et les actes, qui les envelopperont comme moyens, cela résulte encore de l’inaptitude de la science à sortir du partiel. De même que la prévision scientifique est hypothétique, l'application de la science est aléatoire, l’une et l’autre, fausse ou néfaste, quand elles se fondent sur une relation inopportune. Le concret, qui est la position d’un fait dans son originalité, est toujours l’œuvre de la volonté; et si nombreuses que soient les identités qui permettent une situation, les répétitions qu’une création utilise, ce qu'il doit y avoir d'invention, dans tout acte voulu, doit le rendre imprévisible. De l’avenir, qui certes n’est pas possible sans l’idée première et sans le passé, nous ne prévoyons jamais que ce qu'ils y mettent. —Que l'originalité de tout futur puisse échapper, c’est que nous substituons d'ordinaire, dans l’appréhension des événements comme dans la détermination de nos fins, quelque aspect ou quelque élément du réel au réel même. L’homme qui perçoit de l’eau en néglige, s’il n’est pas un artiste, occupé à son art, les jeux de lumière et toutes les variations qualitatives qui distinguent une eau d’une autre ; de même que l’homme qui a soif, ne réclame pas telle eau, mais de l’eau. Cette simplification fait qu'un événement peut être prévu à partir d’un événement constaté, par l'identité qui les assimile. Mais cette prévision suppose un décret de la volonté, se cantonnant, à la manière technique, dans un système défini pour satisfaire une tendance spéciale; et la solidarité de toutes choses, qui peut être distendue, mais

-non brisée, obligera bientôt la conscience, si elle ne veut pas déchoir, à sortir de la civilisation pour rentrer dans la nature et y affronter sa désorganisation relative.

En revenant à l’expérience de la contradiction, la conscience reviendra à l'exigence de la morale. Il n’est pas indispensable, pour defendre lirréductibilité de la morale à la science, d'examiner un à un les arguments du scientisme. Accordons-lui par provision que la loi morale ne fait que prolonger, dans la conscience psychologique, la loi scientifique entendue comme une nécessité ; mais attendons que le conflit de deux de ces impulsions divise le déterministe contre lui-même. À ce moment, à l’encontre de sa théorie, il retrouvera le doute, la réflexion morale, le ‘choix, lidéal; il devra se décider sur des raisons scientifiquement insuffisantes, puisque sa conscience n’aurait pas à intervenir, si, comme la chaleur fond le plomb, elles suffisaient à le déterminer. Pourquoi quelqu'un refuserait-il au positivisme de se laisser porter par les lois sociales, comme au régiment par les ordres du colonel ? Cela serait bien commode. Mais à l’armée même, qui n’est qu'un système partiel à fin spéciale, individu est rendu à lui-même, quelquefois par l'incompatibilité des ordres reçus, toujours par leur abstraction relative à l'expérience complète. A plus forte raison, dans le reste de la vie sociale, où la personne n’est pas le jouet d’une société, mais le carrefour de cinquante. Le jour où Peel s’est excusé, à la tribune de la Chambre des Communes, de voter contre son parti pour ce qui lui paraissait l'intérêt de sa nation, a-t-1l vérifié, a-t-1l trahi le conformisme sociologique ?

La dernière réponse, faite par M. Lévy: Brun! aux 0bjections des moralistes moralisants contre le sociologisme moral, a été le recours à l’instinct. De même que la guérison d’un malade résulterait nécessairement de la rencontre entre son instinct de conservation et le savoir du médecin, il suffirait que le sociologie des mœurs se constituât pour que

1. L. Lévy-Bruhl. La morale et la science des mœurs. Paris, Alcan. 3e édit., 1907, pp. XXI, XXIV, XXX.

les maux sociaux disparussent. Nouvelle application des vieux thèmes du rationalisme objectif : la nature porte nécessairement au bien la volonté, réduite à n’être que l’exercice d’une loi; les maux de la culture seront guéris par plus de,culture. — Mais d’abord si l'instinct, système de conditions biologiques, suffisait, ni la conscience n’eût apparu, ni les hommes n’eussent inauguré la réflexion morale. Deuxièmement, il est impossible de soutenir que l'instinct soit absolument bon, car aucun vivant, puisque la vie comporte la maladie et aboutit à la mort, n’est adapté à son environnement que provisoirement et incomplètement : et cette relative inadaptation ne doit pas cesser, puisque la conscience y trouve la source de son dynamisme. Même quand l'instinct est utile, cette utilité suppose des conditions, dont le changement, toujours, dans une réalité soumise au temps, plus ou moins prochain, rendra l'instinct dangereux. Écarterait-on toutes ces difficultés, il resterait que l’argumentation, par laquelle M. Lévy-Bruhl a montré que la prétention des morales à réaliser harmonie de la nature humaine est usurpée, ne vaut pas moins contre la science, puisque celle-ci n’est pas achevée et ne doit jamais l’être.

La science se substituerait à la morale, si toutes les conditions, indispensables à la réalisation d’un événement individuel, devaient jamais être connues. De proche en proche, leur connaissance envelopperait celle de l'univers et de son développement. L’abstraction des lois et la particularité des faits nous en interdisent l'espérance, au profit de l’espérance. Le laboratoire envahira la nature, mais elle restera pour le porter ; 11 y construira des flots, comme des usines, il jettera sur elle un réseau de relations, comme le système télégraphique, mais, ainsi qu’une foule, la police, elle le débordera par-dessous et du dehors, comme la moralité par-dessus.

Si un savant ou un admirateur de la science peut méconnaître la force de ces arguments, c’est qu’insensiblement il passe, en parlant de science, des résultats, institués par

la recherche, à la recherche même, où la moralité se retrouve sous une forme intellectuelle et pratique. Mais de ce que la moralité s’y reconnaît, il n’en suit pas qu’elle s’y résume. Il en est des théoriciens comme des révolutionnaires. Tant que leur situation d’opposants leur permet de s’enfermer dans l’abstraction théorique, leur partialité pour certaines fonctions sociales leur fait supprimer les autres. Dès au contraire que le pouvoir leur échoit, ils sont obligés d’intégrer dans l’État les autres fonctions qu’une solidarité indissoluble relie aux premières ; jusqu'au moment où l'homme d’État, reconnaissant son impuissance à absorber en lui l’originalité de toutes les autres consciences, rend leur place aux diverses acceptions de la liberté. Qu'il soit de même possible à des savants, surtout à ceux que leur moindre émotivité tourne vers la science expérimentale, de négliger ce que l’amour de la science comporte d’aspiration religieuse, et ce que la pratique de la recherche comporte de règles morales, c’est d'autant plus facile à admettre que le savant est par profession habitué à négliger ce que le réel, notamment l’individuel, et dans l’individuel, le subjectif, ajoute au théorique.

Contre lui, le moraliste ne peut admettre ce qui favoriserait l’abaissement de l'idéal. La science n’est pas un produit de la nature, c’est l’œuvre accumulée des volontés, comme la nature elle-même. De même que la civilisation, que l’on réduit trop souvent à elle, elle est plus fragile qu’on ne pense ; et si la religion n’intervenait plus pour renforcer les sentiments qui doivent nous faire éprouver linsuffisance du réalisé, n1 la morale, pour accroître la pression de l'idéal sur l’esprit, il serait à craindre que la moralité scientifique ne se réduisit avec toute autre. C’est la science même qui serait victime de son insuffisance morale. Par chutes successives, l'esprit glisserait de la recherche théorique à la découverte industrielle, puis à l’application routinière pour l'argent qu’elle fait gagner, avant de se dissiper dans la jouissance stérile et le rêve, qu’on peut obtenir avec le minimum de quête et d'effort. « Tu peux » se tient à mi-

chemin des deux « Tu dois » : celui qui reconnaît la nécessité, par laquelle le passé s’impose à une conscience qui ne veut pas être destructrice, et celui qui spécifie l'obligation, par laquelle le meilleur avenir sollicite notre invention ; il faut qu’ils soient deux et ne réussissent pas à s’unifier instantanément. Ni la science ne doit se substituer à la morale, ni la morale à la science ; elles doivent d’abord se contredire.

C’est ce que vérifie l'expérience la plus commune. Où l’esprit en appelle de la science à plus de science, c’est qu'une contradiction le provoque. Que l’événement, une guerre par exemple, dont il souffre, lui fasse désirer un progrès de la recherche scientifique, ce désir s’exprimera par un appel à la bonne volonté qu’il faudra pour la promouvoir et y persévérer. Mais, si la volonté avait été antérieurement bonne, l'événement, dont on attend maintenant que la bonne volonté du savant trouve le remède, ne se serait pas produit. Où la médecine intervient, c’est souvent que la morale à été trahie. — L'événement a eu lieu, dira-t-on ; et 1l ne sert plus à rien de se plaindre de ses conséquences. Qu'implique-t-on par là ? Seulement que le déterminisme est une attitude de l’esprit, qui consiste à considérer tout comme effectué. Pour que cette attitude ait quelque valeur, il faut que l’effectué n’ait pas été et ne soit pas tout le possible. Le scientisme moral n’est donc rien de plus que le conseil de développer lascience, et M. Lévy-Bruhl un moraliste comme les autres. — Mais on est encore fidèle à la science, quand on cherche, par une science plus profonde, à déterminer les facteurs de Peffort scientifique ; et s’il y faut, d’une part, un élan, où des énergies d’origine organique viennent se composer par le concours d’une sympathie informante, et d’autre part une fin, pour que cet élan pe soit pas une explosion passionnelle, la religion, technique du cœur, et la morale, propédeutique des fins, devront être associées à la science, dans la moralité scientifique aussi.

Cette association devra-t-elle cesser ? La limitation de la science permet notre liberté, elle ne fait pas notre moralité,

Chaque fois que l'analyse scientifique dégage une loi, que l’expérimentation construit une machine, elle nous donne un pouvoir de plus ; mais elle nous donne aussi le pouvoir d’en mésuser. La science est donc destinée à devenir d’autant plus redoutable, qu’elle pourra être plus bienfaisante. Les travaux de Mac-Clung et d’autres ont inauguré des recherches, qui en aboutissant permettront aux parents de déterminer le sexe de leurs enfants : on imagine aisément quels nouveaux problèmes en résulteront pour la société, et ils ne pourront être résolus que par la moralité. Il n’y a donc pas à attendre que le progrès du savoir puisse dispenser jamais la conscience d’être morale ; il ne pourra qu’en multiplier les occasions ; et il faut bien qu’il en soit ainsi si la liberté est. — La contradiction de la science et de la morale, qui n’est possible que par l'identité du rapport, que l’une formule à l'indicatif et l’autre à l'impératif, s’exprime dans l’objectivisme même. Elle en engendre lambiguité, puisqu'il consiste à poser la nature, tantôt comme un réel à copier, tantôt comme un plan à réaliser. Mais où elles se heurtent, leur conflit ne peut exister que par une conscience, que le devoir invite à les concilier. Celle-ci n’est ni asservie, comme l’exigerait une philosophie qui réduirait l'idéal à la nature, ni triomphante, comme si le règne des fins avait parfait et accompli la morale. A distance de la passivité absolue et de l’activité pure, elle lutte, cherche et crée, sans que jamais la lutte, la recherche ou la création puissent s’épuiser.

49 Que la science ne puisse suppléer l’art, c’est ce que la nature même de l’œuvre d’art interdit, puisque celle-ci comporte ce que la science écarte systématiquement, à savoir l'originalité individuelle et la subjectivité. Un fait ne peut être scientifique qu’en étant local, c’est-à-dire discernable dans un espace, extérieur aux autres comme tel, capable d’être distingué par une pluralité de consciences s’analysant, de façon à permettre une médiation entre elles aussi extensive que possible. Aussi le savant n’a-t-il qu’un souci, qui est de purger le fait de sa relativité personnelle, Mais

en le dépouillant de son historicité, il le sépare de lui: même, À ce qu'il appelle le concret, pour y chercher la vérifieation de l’abstrait, il a conféré limpersonnalité. C’est bien tourner le dos à l’art. La finalité d’une structure assure la synergie de forces physiques ; la finalité d’une œuvre artistique la convergence de tendances psychologiques. L’art à deux objets : la beauté et la grâce, la beauté doit y être toujours individuelle, la grâce toujours personnelle, La première nous charme par la nouveauté d’une harmonie, où se sent encore l'invention quiFa produite; la seconde nous ravit par la sympathie avec une conscience . toujours capable d’imventer, en se faisant aimer, dans toutes les situations où elle peut se rencontrer. La beauté,

c’est la contradiction exclue ; la grâce, Fexclusion de la contradiction. Les éléments de Fe finalité sont si intimement unis dans là beauté qu’elle y devient qualité, mais qualité nouvelle et non générale. Là grâce les rassemble si aisément qu’elle deviendrait la moralité même, si la pereete que l’art assure à ses œuvres, pouvait être plus qu’une perfection d'apparence.

La dégradation de Fart à la science est la farce, qui remplace lès débats psychologiques par une gesticulation matérielle, Caricaturales paraissent en effet les machines et les déductions de la science, auprès des œuvres et des mouve-: ments de là vie. Quand notre biologie, qui poursuit la synthèse des organismes, comme notre physique, la synthèse des corps, fera des machinés biologiques, celles-ci devront encore simplifier et mécaniser les fonctions vitales, sous peine de se confondre avec elles, et d’être inutiles. Toute la science est behaviourist, comment la psychologie ne le serait-elle pas! Mais ni la littérature, ni Part n’auront rien à en eéraindre, puisque la psychologie n’est behaviourist que pour exclüre l’individuälité et la volonté. Démarches encore d’une volonté, soucieuse de moyens plus objectifs, mais à laquelle ils ne peuvent suffire.

On peut vérifier sur lè rapport de la science et de Part ee qui est commun à toutes les fonctions de la conscience,

S'ils se distinguent, ce ne peut être que par l’abstraction : en tant qu'ils sont vrais, les modes d’unité que chacun obtient doivent mettre les consciences individuelles en relation avec le moi absolu. Chaque fonction de la conscience ne peut donc être qu’une manière, pour une conscience subordonnée, d’accéder à la conscience centrale. Elle met Dieu à la disposition de chacun, en le réduisant à sa mesure et en ladaptant à sa particularité. Le métaphysicien cherche l'unité dans sa totalité, et l’obtient dans la cohérence d’un système original; le savant et le croyant appréhendent Dieu dans sa fécondité objective et subjective; l’artiste l’obtient dans la qualité que sa nouveauté rattache à l’invention d’où elle procède. L’intuition absolue serait l'acte par lequel nous jouirions du réel dans une impression qualitative, où ses éléments se confondraient, où l’extériorité, temporelle et spatiale, se composerait dans une intériorité totale. Jusqu'où il peut, l’artiste s’en rapproche : il ramasse les parties les plus émouvantes du réel dans un raccourci harmonieux, pour ramener la réalité à la taille de notre esprit, il unifie ce qu’il oppose, il contracte ce qu’il rassemble. Chacun de nous est partie de l’objet et maïtre de la représentation. En tant que partie de l’objet, il nous «engloutit »; en tant que sujet, nous le dominons. L’art oriente l’objet, le dramatise, l’organise de manière à ce que la subjectivité du spectateur, qui est d’abord l'artiste, en reçoive une satisfaction qualitative, que l’objet sans Part ne lui donnerait pas, parce qu'il serait trop vaste ou distendu ou morcelé par l’analyse. Mais cette accommodation se fait en sens inverse de l’accommodation du savant, qui élargit l’univers en y multipliant les parties, l’étire en les résolvant en relations, le morcelle dans la généralité de la loi ou la localité du fait. Où la science cherche et fait de l’extériorité, l’art trouve et crée de l’intériorité, l’un et l’autre condamné, par sarelation avec l’autre, à ne pouvoir aller jusqu’au bout de son idéal.

5° C’est tout un de dénoncer lincapacité de la science à devenir totale et de reconnaître son inaptitude à saisir

le moi, puisqu'il n’y a de totalité que par l’unité synthétique, que le moi impose dans chaque acte d’attention, à son contenu. La science est objective et ne pcut faire de théorie de la volonté, sans la réduire à des conditions, par suite sans la supprimer. À la place de la volonté, qui n’est jamais dans l’objet que par ce qu’elle commence d’y ajouter, elle doit nettre l’une des fonctions, des habitudes ou des institutions, où s’est cristallisée l’une de ses volitions. Il faut l’ingénuité objectiviste d’un savant pour croire que la conscience puisse se trouver sous un scalpel. Tandis que la volonté morale porte en avant, la science ramène en arrière. Les reconstructions théoriques, par lesquelles elle explique, les reconstructions pratiques, par lesquelles elle refait ou refera jusqu'aux fonctions organiques, ne servent la moralité qu’à raison de la solidarité entre l’avenir et le passé. Puisque la moralité n’est pas un caprice, nous devons prendre pied dans ce quiest, par l’analyse, pour accéder, par l'invention, à ce qui sera. Reste scientifique toute création, où la profondeur de l'analyse l'emporte sur l’ampleur de la construction.

Mais il fallait que la moralité eût inauguré cette construction, afin que l’induction y cherche ce que le concours de tout le reste de l’objet y a mis d’imprévisible pour Pesprit qui l’a construite. Si la conscience biologique n’avait pas, par un tâtonnement moral, créé les formes organiques, la conscience, qu’elles spécifient et individualisent, ne pourrait se retourner sur elles pour les étudier; et les hommes ont dû se grouper en société, avant que la sociologieinduise les rapports qui résultent de leur groupement. L'action du moi déborde toujours les habitudes qu’il s’est faites ; la volonté, la connaissance claire qu’elle a d’elle-même ; la liberté, la science. C’est rendre justice au pragmatisme en tant qu'il affirme le primat de l’action et du moi; mais ce n’est pas adhérer à un primat de l’action irréfléchie. Personne ne pourra anticiper sur une invention, c’est entendu; mais il appartient à la philosophie, sinon de la conditionner, du moins de la préparer, de la müûrir, de la cultiver. A cette

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culture, qui est l'éducation même, la science donnera des moyens objectifs, maïs il faudra toujours aller plus loin dans lintimité du moi qu’elle n’y peut aller.

La double impuissance de la science à descendre jusqu'auxidées les plus abstraites, que leurextrême abstraction empêche de réaliser, et à monter jusqu'aux sentiments les plus intimes, que personne ne peut séparer de soï, attache la science au réalisme. Elle refusera toujours, à la suite de la métaphysique, d'accorder que les personnes se :construisent, parce qu’elle aspirera toujours à les construire. Qu'il puisse en sortir un grave danger de tyrannie, ce n’est qu’une application de l’idée plus générale que toute fonction de l'esprit, en se substituant à l'esprit, setransforme en passion. Mais avec les succès que la science a obtenus depuis trois siècles, 11 est naturel que cette menace soit plus actuelle qu'aucune autre. Des symptômes convergents et des essais de réalisation théorique et politique ont révélé, pendant tout le cours du xix® siècle, la disposition à achever la science par ‘une organisation sociale, où l’État serait un corps de savants. Sous les noms qu’il reçoit suivant les époques, le césarisme conserve une même nature : il consiste à attribuer la divinité au maître de l’État. Quand le césarisme se prétend scientifique, la divinité confère l’omniscience à ceux qui se partagent le pouvoir. Le positivisme de Comte, tant que: la déception de ne pas accéder au pouvoir n'eut pas rejété son autoritaire auteur vers l’individualisme, a fourni le plan d’une société, où la foi de tous dans la science conférerait l'autorité spirituelle aux savants. Le marxisme promet une organisation scientifique de la production, qui supprimerait le salariat en l’universalisant. La psychologie des tests, achevant letaylorisme, annonceune détermination objective des aptitudes, grâce à laquelle les individus seraient agglomérés aux machines dans ‘un. système, où ül n’y aurait même plus la liberté du rêve. Elle converge d’une part avec la concentration industrielle, de l’autre ‘avec l'ambition des partis politiques, qui ne peuvent ‘être qu’étatistes, puisqu'ils visent tous à ‘s’approprierle pouvoir de

l'État. — Sous une forme sociologique, ces doctrines impliquent que le temps, et avec lui la conscience individuelle, ne serait qu'un passage entre un état, d’où l’on ne comprend pas qu’ils aient pu sortir, et un autre état, où ils devraient s’anéantir.

La science fournirait done de graves raisons de craindre pour la liberté de l'individu, si celle-ci dépendait d'autre chose que de lui. Certes il est loisible à une mayorité sociale de préférer l'assimilation, qui réduit la diversité à l'identité, au développement, qui se sert de l'identité pour engendrer la diversité. Moins une société sera complexe, moins lindividu disposera de degrés de liberté et de moyens de développement. Mais cela ne peut faire, d’abord qu’à tous les niveaux sociaux l'individu ne soit libre d’opter entre la moralité et le laisser-aller; que partout la moralité ne serve sa croissance ; qu’il puisse trouver le bonheur ailleurs que dans l'effort heureux. Qu'il crée et réussisse à faire imiter son «exemple, l’ordre, indispensable à l’harmonie des efforts individuels, se conciliera avec la liberté, sans laquelle il n’y aurait pas de personnes. Quand le moi, au lieu de se livrer à l’idolâtrie de da science, l'aura remise à sa place, elle lui fournira les moyens, sans lesquelsla liberté serait inefficace. Elle seule peut le faire, c’est tout ce qu’elle peut faire.

41. La RELIGION. — Si chaque fonction de Ja conscience se prolonge danses autres, il est permis au savant, notamment au sociologue, de déterminer, par une analyse objective, les traits essentiels de lareligion. A lasuite de Durkheim, interprétant les documents sur les sociétés totémiques avec son ‘expérience des religions judaïque et chrétienne, tout le monde y trouvera, comme ingrédients, des croyances et des rites, et au cœur de da foi, l'effort du moi particulier pour .communier avec une source cosmique de puissance, qui doit posséder au moins les caractères dela conscience humaine, puisqu'elle doit être capable de sentiments et sensible à des prières.

Les dogmes. — Considérons d’abord les dogmes. Qu'une

religion, ayant des dogmes, doive envelopper une métaphysique, cela va de soi. À mesure que la conscience humaine, même populaire, s’élargit, elle s’élève à l’idée du monde et d’un principe universel de son existence. [l n’en résulte pas que la dogmatique d’une religion puisse se confondre avec les conditions de toute métaphysique possible, car l'extrême abstraction de la métaphysique ne peut convenir à la religion, qui touche d’autant mieux la conscience qu’elle est plus affective et populaire, que les conditions communes, qui résultent de l’organisme et de l’histoire, pénètrent plus intimement en elle. À sa manière, le dogme spécifie le devoir, puisqu'il se présente expressément comme un impératif ; c’est un ordre de penser, qui fonde des ordres d’action. Il est fait pour se vérifier dans la foi, puis dans la prospérité de la conscience, de même qu’un postulat ou une hypothèse scientifique dans une expérience, puis dans le développement de l'esprit. Ni dans un cas, ni dans l’autre, ce pragmatisme n’exclut la raison. Il y a des dogmes irrationnels, qui ne peuvent se faire accepter de la conscience, comme il y a des hypothèses stériles ; en définitive la métaphysique doit chercher à construire les dogmes, comme les théories scientifiques, parce que le devoir de comprendre l'exige. — Mais on réduirait, à la façon du rationalisme spinoziste, la religion et la science à la métaphysique, si cette construction pouvait être plus qu’une esquisse toujours insuffisante. À la métaphysique, la science oppose l'expérience sensible, la religion, l'expérience affective. Chaque activité spéciale reçoit son autonomie de la limitation des autres. En droit, les besoins moraux du cœur sont réductibles à la raison, en fait, on ne les réduirait qu’à une raison abstraite et leur identification avec elle les mutilerait. Il faut bien qu’une apologétique complète ne puisse être qu’idéale, car elle ne serait possible que par la nécessité de la foi, que cette nécessité supprimerait. A plus forte raison, une apologétique rationnelle dissoudrait l’amour dans l’intelligence pure. Pour n’être encore que de Pintelligence, l'amour l’élève à un degré de richesse et de puis-

sance, que l'intelligence métaphysique ne peut atteindre.

C'est à raison de ce caractère concret et affectif que le dogme se distingue de la catégorie. L’analyse abstraite, en objectivant le devoir, menace de substituer l’idée pensée du devoir, au mouvement de la conscience qui doit le faire s'épanouir en actions. Il faut, pour y résister, le redresser en le subjectivant. La fonction de la religion est d’inviter à ce redressement, qui est la liberté même. Dans l’idéalisme, la religion peut sacrifier l’intellectualisme ; la métaphysique et la science, l'intériorisme. La métaphysique cherche, dans le principe, l'identité, qui doit servir de moyen entre deux faits: la religion doit trouver dans les lois, qui unissent la matière à la conscience psychologique, l'intermédiaire, sans lequel une conscience ne pourrait agir sur une autre.. Les dogmes doivent donc être plus concrets que les catégories, pour servir de moyens entre les catégories et le sentiment. C’est en faisant passer quelqu'un de la vision à la sympathie, que la religion le ramène vers lui-même. Elle devra donc lui présenter, comme médiateurs entre la conscience divine et la conscience particulière, des modèles, qui doivent avoir été historiques pour avoir été réels. Quand les dogmes auront uni les catégories à l’histoire, il en résultera une dogmatique, qui devra être essentiellement composée de trois articles. Le premier sera que l'individu, quise sépare absolument de Dieu, se livre à la mort, et la religion montrera les maux qui résultent de cette séparation : c’est le dogme du péché originel. Le deuxième sera que la rédemption et la conversion ne peuvent résulter que de lunion entre la grâce et la foi : c’est le dogme de la rédemption. Le troisiènie, que la bonté divine doit, pour se faire affectivement accessible aux hommes, s’incarner plus intimement dans certains médiateurs, qui renouvelleront la foi parmi les hommes en renouvelant la religion. Le choix d’un médiateur initial achève la spécification de cette dogmatique générale en une dogmatique confessionnelle. Où chercher cet homme, en qui Dieu a mis son pouvoir de suggestion affective, sinon en celui qui a provoqué le réveil religieux,

dont les membres d’une confession utilisent encore l'efficacité ? |

Que cette efficacité s’amortisse avec le temps, que les crises de la religion réclament de nouveaux apôtres eomme les difficultés de la science, de nouveaux inventeurs, cette idée des théosophes a pour elle cette considération générale que toutes les œuvres objectives doivent être renouvelées par la mort. Toute institution est défaillante. Il faut que la moralité individuelle la remette debout à chaque instant. L'usage doit donc sans cesse amender la dogmatique religieuse, comme il améliore les théories scientifiques. Mais de même que la métaphysique doit maïntenir, à travers la succession des hypothèses scientifiques; l’idée d’une unité de direction, identique au devoir de systématisation intellectuelle, de même, elle doit entretenir, à travers les formes simultanées où historiques de la religion, la foi dans une unité d'inspiration, dont chaque confession n’est qu’une expression provisoire et partielle.

Les rites. — Les mêmes réflexions valent pour les rites. Chaque fois qu’une activité spéciale se distingue des autres dans lPactivité générale, elle ne peut réussir dans ce qw elle entreprend, sans des procédés, dont certains sont actuellement réductibles à des lois connues, dont les autres y ajoutent. L’expérimentation scientifique exige à la fois la connaissance des loïs et des tours de main, dont on ne peut transmettre la connaissance qu’en les faisant imiter. La première est la technique même, les seconds la dépassent déjà. — Ce qui est vrai de l’action expérimentale, Fest plus encore de Pactivité affective, dont les mouvements sont plus intimes et les fins plus psychologiques. Les rites sont des conditions d'efficacité intérieure, dont l’utilité à dû être éprouvée avant d’être prêchée. Quand la psychologie aftec- | tive peut les reconstruire, elle révèle leur rationalité : quand elle ne le peut, cela peut prouver que le rite est une superstition, cela peut prouver aussi que la psychologie est trop pauvre. Qui donc en jugera, sinon le croyant lui-même ? Si nous ne trouvons jamais la certitude qu’à Pintérieur de

l'acte, par lequel nous résolvons une contradiction en finalité, c’est du sein même des conflits affectifs que le rite doit sortir. Comme le bancal qui veut marcher invente la béquille, Fâme qui souffre d’une agitation trop vive invente le chapelet.

La relation des rites avec la science est la même que la relation des dogmes avec la métaphysique. Dans une certaine mesure, la religion doit être intelligible à partir de la science. Au rationaliste qui le nierait, il suffit de répondre que, d’après le postulat de la rationalité universelle, rien ne peut être réel que par la vertu du rationnel. Mais il en est à tous les étages de la conscience de même : quand l'esprit affirme l’intelligibilité de tout, il n’en comprend que peu ; et pour le reste, des contradictions répétées éclateront entre le fait et lidéal, entre la tradition et la recherche. Four à tour, on alléguera le rationnel contre Fempirique, on postulera dans l’empirique le rationnel; tour à tour, le fait paraîtra une illusion à dissiper, le droit une abstraction déplacée. Tantôt l’intelligence servira à nier et niera légitimement ; tantôt à croire et croira légitimement. Au cours de ces débats, la liberté fera la foi religieuse, comme elle fait la croyance scientifique. Pour celle-là, les dogmes et les rites sont à la fois des produits et des moyens, pour celle-ci les lois et les faits; dans les deux cas, la hberté est morale, la foi, vraie, quand, à travers les difficultés et les objections, elle conduit la conscience au succès, multiplie ses moyens objectifs et ses forces subjectives, digne d’être vraie, parce qu’elle s’est portée au-devant des contradictions pour les surmonter. Celui qui voudrait réduire un rite à une règle technique, où il chercheraït la nécessité d’une loi, commettrait la même faute que celui qui voudrait confondre une loi avec un théorème. Les lois ne font pas l’esprit scientifique, c’est l’esprit scientifique qui se fait au moyen des lois ; les rites ne font pas la foi, c’est la foi qui se fait au moyen des rites. Quelques jours de la fréquentation de Thomson ont plus fait pour éveiller le génie de Ramsay

ue ne lPaurait pu n'importe quel manuel de logique. Un

manuel opératoire ne dispensera jamais d’apôtres, au principe et dans la diffusion d’une religion. En tout domaine, il nous faut attendre le bon vouloir de la moralité, et elle y vérifie sa primauté; l’erreur intellectualiste, qui consisterait à attendre une religion nouvelle d’un système de philosophie ou d’un règlement d'administration publique, serait aussi grossière que l’erreur historique, qui oublierait Descartes au cœur du cartésianisme.

Que, dans ces débats, la liberté quiles anime soit capable d’errer, qu’elle s’enchaîne à des superstitions ou se livre à des utopies, qu’elle abaïsse la religion au lieu de l’élever, on ne voit pas pourquoi la religion en recevrait un discrédit, dont la science serait indemne. Combien de savants se sont attachés à des hypothèses périmées, combien d’autres se sont confiés à des thèses fragiles ! Cinquante années transformeront la science actuelle, comme elles l’ont faite. à partir de la science d’il y a cinquante ans. Mais la valeur de la science n’en est pas atteinte, car elle ne la tient pas de sa conformité avec un objet immobile et extérieur à l'esprit, mais de la direction, suivant laquelle l'esprit monte, s’il continue d’être moral, du moins au plus systématique. A mesure quele savoir abstrait se développe, notre esprit participe de plus en plus à la structure de l'esprit, en ce qu’il y découvre et en ce qu’il y crée. À mesure que la religion se développe, elle nous fait participer de plus en plus à sa puissance universelle. Leurs destinées sont liées ; et ce qu’on fera contre l’une, on le fera contre l’autre. Partout, serait-ce dans un asile d’aliénés, où se produit un mouvement sincère de foi, il est vrai; de même, comme l’observait Descartes, qu’une démonstration de géométrie est encore vraie dans un rêve. Car, si on voulait le disqualifier en le réduisant à un mouvement du corps et à un langage social, qui en serait un autre, on pourrait aussi bien y réduire l’énoncé de la loi de la gravitation par Newton. La métaphysique réalise-t-elle quelque part la convergence intellectuelle ? Jusque-là elle est vraie. La science obtient-elle quelque part la convergence de nos représentations sensibles avec nos représen-

tations abstraites ? C’est ce qu’on appelle sa vérité; et, comme aucune vérité ne peut se réaliser, où que ce soit, sans que la totalité du réel y conspire, le savant, qui pense une vérité, communie pour autant avec Dieu. Qu’on trouve un autre moyen de définir le vrai. Pourquoi ce qui vaut jusque-là, ne vaudrait-il plus au delà ? La religion assuret-elle quelque part la convergence de nos représentations affectives ? Le croyant y éprouve évidemment sa vérité, et, dans cette évidence même, la véracité divine. « La conscience morale, a écrit Fichte, ne se trompe pas et ne peut pas se tromper. » Ne verrait-on dans l’un et l’autre succès qu'une création exclusivement, individuelle où le moi particulier ne sortirait pas de lui-même ? Ce subjectivisme, dans les deux cas, démentirait le sentiment, commun et vrai, qu'aucune de nos représentations ne peut être seulement individuelle, et qu’il y a des sociétés de physique comme il y a des églises. L’œuvre d’art elle-même ne peut être subjective, au sens solipsiste du mot. Celui qui se réjouit exclusivement de harmonie apparente d’une erreur n’a de joie qu'artistique ; mais, s’il fallait la condamner, toute autre le serait avec elle, puisque les harmonies les plus pleines ou les plus riches, qu’une conscience subordonnée puisse embrasser, doivent encore être partielles, et, en tant que telles, illusoires. Cette constatation peut autoriser un désespoir empirique ; il rejette la conscience morale vers la confiance métaphysique.

Il faut donc professer l'identité foncière du sentiment de présence, qu’éprouve le savant quand il pense la vérité abstraite, n’importe qui, dans la perception vraie, le mystique, dans la grâce et l’extase. Nous ne touchons à la certitude que dans l’actualité d’une harmonie, qui a été désirée et qui est chargée d’espérance. Chacun communie avec la conscience universelle suivant sa nature. Il n’en résulte jamais que nous ne devions pas critiquer, avérer, éprouver ces communions. Il y a des théories fausses, 1l y a des erreurs de la perception, et tous les mystiques ont redouté l’extase illusoire et perfide. L'erreur de l’hédo-

nisme est de faire du bien senti une fin qui dispenserait de la réflexion. Si nous mettons la moralité au-dessus de tous les biens qu’elle obtient, c’est avec la double intention de n’en discréditer aucun, mais de les soumettre tous au devoir. Le moi peut se prêter, il ne doit pas s’aliéner, et le mystique fera lobjectivité de son bonheur, en en faisant redonder des actes de bonté, comme le savant, de son hypothèse, des applications vraies. Où cette fécondité manque, il y a superstition ou vanité, immoralité ancienne ou nouvelle. Il n’en peut sortir que la déception, qui est la punition même.

Des exemples de cette déception, le scepticisme pourra toujours faire des raisons contre la raïson. Il est aisé à la partialité du sceptique de mettre en évidence les insufiisances de tout savoir, possédé par des consciences limitées ; mais encore doit-il être impartialement partial, en ne plaidant pas la faillite de la science, en faveur de la religion, ou la faillite de la religion, en faveur de la science. En outre celui qui, à la suite de Kant, à reconnu que la limitation du savoir est aussi strictement liée à la moralité que la réalité du moi, ne trouvera qu’à se réjouir des imperfections de la science et de la religion. Leurs défauts sont les conditions de leur avenir, et ils permettent la responsabilité individuelle. Partout où l’objet est déficient, c’est à la gloire du sujet, qui ne se retrouve qu’où il souffre et invente. En suit-il que ces défauts autorisent la condamnation des fonctions objectives de l’esprit ? L’admettre, ce serait manquer au devoir, qui n’ordonne pas de supprimer le bien, mais d’en faire le moyen du mieux. S'il faut détruire tout ce qui n’est pas parfait, rien n’échappera à la destruction. Science et religion sont deux relations entre la conscience particulière et Dieu. Elles doivent participer à la fois de la réalité de lun et de la limitation de autre. |

Pénétrons donc, au delà des conditions abstraites et matérielles que lanalyse peut énumérer, jusqu’à l’indivisibilité de l’acte affectif, où la conscience religieuse cherche la communion avec Dieu aimant, comme la conscience

scientifique avee Dieu pensant. Après qu’elles ont été identifiées, elles doivent être opposées. Leur opposition se ramène à l'opposition de {4 sympathie descendante, par laquelle une conscience supérieure refait en elle-même les mouvements qui l’identifient avec une eonscience inférieure, et de la sympathie ascendante, par laquelle une conscience inférieure s’élève, avec le secours d’une conscience supérieure, aux mouvements par lesquels celle-ci la dépassait jusque-là. La science, qui porte toujours sur la matière, entraîne le savant à imaginer les mouvements plus simples, par lesquels des consciences rudimentaires l’engendrent en la pensant. Le croyant cherche à s'élever à des mouvements plus généreux, où l'énergie matérielle n’intervient que pour fournir sa puissance, en espérant qu’ils l’initient à une harmonie qu’il ne connaît pas encore. De quelle source proviennent-ils ? Quelle médiation y joue ? Quelle œuvre s’y fait ? C’est ce que nous avons à préciser maintenant, pour reconnaître en quel sens la vie religieuse est une fonction morale de l'esprit.

Le conflit des sentiments. — Au principe de la métaphysique est la contradiction théorique; au principe de la science, la contradiction empirique, la vie religieuse sort de la contradiction affective. Par rapport aux conflits les -plus violents que nous éprouvons en nous-même, les problèmes du savoir ow les drames de Part sont des atténuations; obtenues là par l’abstraction théorique, iei par la superficialité des apparences esthétiques. Cela ne va pas sans danger pour la conscience, destinée à se dégrader quand elle s’enferme dans un système abstrait ou une qualité onirique. Sans doute la contradiction l’en arrachera, mais sans doute aussi trop brutalement et trop tard pour qu’elle puisse la maîtriser. Contre cet aveuglement involontaire, la religion est faite pour éveiïller et avertir l’esprit. Née de l'inquiétude de Fhomme, elle est bien plutôt respon- sable de la propager. Elle envenime les malaises, dramatise les problèmes, systématise les contradictions particulières. A l'intérieur du je, elle mobilise lun contre l’autre le moi

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attaché au corps et le moi transcendantal. Dans l’homme, où le naturalisme ne voit qu’un animal, occupé à s’acquitter au jour le jour de ses fonctions organiques, elle met la tragédie d’une âme, jouant, dans chacun de ses actes, une destinée éternelle de délices ou de tortüres : jusqu’à ce que l’anéantissement des phénomènes, achevant la dissolution du moi «individué », termine le conflit d2 la conscience particulière et de la conscience divine par le triomphe de Dieu. Aussi la religion doit-elle avoir une prise très inégale sur les esprits. Le sentiment religieux manquera presque entièrement à celui qui ne ressent jamais la contradiction que comme une incompatibilité de concepts, ou qui transforme presque immédiatement toute souffrance en un problème. Dans ces consciences, au contraire, où les tendances recevront du corps le dynamisme d’une énergie puissante, les plus minimes débats créeront des divorces douloureux. De l'angoisse sortira la prière : le moi menacé aspirera à un secours, humain ou plus qu'humain, qui devra être transcendant et puissant, pour résoudre le tumulte intime où la volonté faiblit. Aux émotifs actifs à fonction secondaire, que les événements ébranlent profondément, qui sont aptes à la rumination mentale et à l’analyse de soi,mais à qui leur activité permet d’en sortir par la ferveur, il est plus facile de prier. Mais un caractère ne peut être que l’accentuation d’une commune nature ; et ne serait-ce que par éclairs et furtivement, la religion deviendra intelligible à chacun de nous, quand une contradiction plus violente nous tirera de notre étourderie naturelle. Nous avons toujours deux moyens de nous subordonner la matière. Le premier est de l’analyser pour la reconstruire : c’est cette méthode que préfère la physique. Mais, depuis plus longtemps, la vie spontanée la domine par l’action en l’entrainant dans son mouvement. Que l'esprit éprouve, au contact des obstacles qui l’émeuvent, le besoin d’intensifier ce mouvement, c’est ce qui le conduit à la religion. Faute de sympathiser avec lui, toute théorie de la religion nous mettra en dehors d'elle. La fonction de la religion. — Le moi, ébranlé par le choc

affectif, peut y réagir de manières différentes et opposées. La condition préalable, pour qu’il souffre plus ou moins fortement, c’est qu’il ait accordé son adhésion à plusieurs sentiments, et qu'au moment où le conflit le surprend, il ne puisse la leur ôter instantanément. Mais ce qu’il ne peut faire tout de suite, il arriverait à le faire par une analyse insistante, qui supprimerait certains de ces sentiments en les décomposant. Il pourrait particulièrement, en tournant contre ce besoin de cohérence, qui est l’essence de la moralité, toutes les forces de sa réflexion, s’ouvrir un champ libre pour le caprice. Que ces méthodes et d’autres puissent à l’occasion servir la moralité, cela résulte de l'impuissance où nous sommes d'atteindre à l'harmonie absolue.de la vie affective. Mais ce qu’on peut appeler l'intervention de Pesprit critique dans la vie affective n’est moral, comme dans la vie intellectuelle, qu’en tant que le discernement prépare les assises solides d’une construction. Il y a un devoir affectif, que la religion doit servir. Il ordonne de préférer. entre toutes les combinaisons de sentiments, celles qui soutiendront l’action la plus persévérante et la plus puissante du moi.

De même que le devoir exige objectivement, que nous appliquions les lois, pour construire des structures de plus en plus systématiques, il exige subjectivement qu’au lieu de laisser nos tendances se distendre en habitudes, nous fassions, de chacune d’elles, une tendance vers plus de tendance. Comme les choses, les désirs s’usent. La volonté doit sans cesse les refaire et les développer. Renforcer l'amour de la vie au point que tous ses objets finis soient progressivement débordés par elle, c’est ce que se propose la moralité religieuse de la volonté. L'organisation qui construit y réussit mieux que lanalyse qui éparpille. Comme on grossit une énergie physique en y faisant confluer des sources jusque-là divergentes d'énergie, on crée et on renforce un sentiment en y composant des tendances particulières ou abstraites. Que la volonté abdique, le potentiel affectif, qui s’accumule en nous du fait seul que nous vou-

lons vivre et vivons, se gaspillera «en actions faciles. La périodicité, qui définit la matière, se substituera à elle pour l’user. La religion a pour fonction d'empêcher cette dégradation objective.

Elle sert la même cause d’une autre façon. L’extériorité spatiale n’entraîne pas seulement la dispersion de nos objets d'activité, elle entraîne aussi la distinction des personnes. L’idéalisme consiste d’abord à se convaincre que, non seulement les idées abstraites, maïs les objets mêmes de la perception n’ont d’existence qu’intérieure aux esprits. Mais son action ne s’épuise pas là, car, d’être intérieurs à plusieurs esprits, ils deviennent les instruments de leur médiation. La réalité du monde sensible, c’est la communication des consciences ; l’objectivité, le moyen de leur amour mutuel. La religion devra élever cette «convietion d’union du plan de lintelligence abstraite au plan de la sensibilité. Au delà du bien objectif, il y a la communion subjective, et si un mouvement alternatif nous fait osciller des objets aux sujets et des sujets aux objets,ce n’est qu'à cause de notre limitation, qui nous «empêche de connaître tous les sujets; mais ce sont eux, pour qui sont les æbjets, et non l'inverse. [faudra donc que la religion, qui déjà nous empêche de nous sacrifier passionnellement aux choses, qui doit servir la domination de la volonté sur tous les sentiments pathologiques, oriente en outre les volontés particulières vers leur union.

C'est à quoi doit servir l’idée de Dieu. Dès la métaphysique, elle a pour première fonction de faire éprouver linsuffisance de tout intelhgible. Les idoles abstraites ne sont pas moins redoutables que les idoles matérielles. Chaque métaphysique, en définissant le réel, d’abord l’appauvrit, puis le destitue de sa fécondité créatrice. L'idée de Dieu, qui renvoie à un être, dont par définition aucune idée ne peut épuiser la nature, doit contribuer à changer tous es principes, d'objets en directions. C’est un antidote contre la scolastique, non qu’elle ne puisse elle-même en fonder une, car il n’y a que la moralité, quipuisse sauver certainement

de la passion; mais la religion, en soulignant que Dieu doit être sensible au cœur, fait tout le possible pour détourner de da confusion entre Dieu et son idée.

Elle a pour deuxième fonction d'empêcher la réalisation de la matière. Qui fait de la matière un monde en soi, où la conscience n’apparaîtrait que comme la lumière dans une lampe, sera entraîné au découragement à la mesure de la clarté, avec laquelle il sera matérialiste. Contre cette chute, lidéalisme critique, quienferme l’êtredans la représentation, suffit à protéger, tant que la force de l'imagination spatiale ne l'emporte pas sur celle de l'évidence intellectuelle. En élevant l'idéal de la sensibilité au-dessus de tout objet sensible, la religion concilie aux directions de la raison les forces du cœur. Elle met une âme au principe de linfinité des choses. Après que l’idéalisme a rendu le moi à la conscience abstraite de lui-même, la religion le tourne vers un avenir concret, auquel l’hypothèse théiste prête une richesse infinie.

La troisième fonction de l’idée de Dieu est enfin d’empêcher qu'aucune conscience, en ce qu’elle a de particulier, qu'aucun groupe de consciences particulières ne s’offrent à nous comme un objet suffisant d’amour. Un dieu tribal est une fiction qui favorise la guerre ; et agrandir ce Dieu tribal aux dimensions de l’humanité, comme l’a fait le positivisme, m'est pas supprimer sa limitation. Un homme ou tous les hommes ne sont que de médiocres soutiens pour la conscience inquiète, puisqu'ils ont besoin d’être soutenus comme elle. Quand un inventeur scientifique ou religieux entraîne des élèves et des fidèles, ce ne peut être qu’à raison de la vérité et de la puissance, par lesquelles il participe lui-même à l’infinité de la conscience centrale. Nous voulons sortir du rêve pour entrer dans la réalité. Le rêve d’un autre ou de milliers d’autres est encore un rêve, et il-y a dans la réalité quelque chose, qui manquera toujours à la plus collective des hallucinations, la suffisance absolue d’être, sans laquelle aucune connaissance n’est garantie contre un démenti.

A cette triple argumentation, qui allègue les raisons des effets, on objectera son pragmatisme. Serait-il établi que la croyance en Dieu peut servir la moralité, il n’en suit pas qu’elle est vraie. — Mais, contre cette objection, 1l faut d’abord répondre généralement qu’un pragmatisme, qui n’est pas réaliste et qui met la raison au principe de tout événement possible de conscience, est le rationalisme même, seulement idéalisé. L’objection, qui oppose la vérité à l’action, discrédite l’action en en séparant la vérité; mais elle anéantit la vérité, en la séparant de l’action. Ou il n’y a pas d’acte moral, ou, par cet acte, la conscience individuelle se dépasse, atteint à autre chose qu’elle, transcende sa subJectivité propre. Si tout n’est qu’extérieur à tout, pas de vérité, ni de moralité. Ce sont moins que des rêves. Aussi apportet-on l’intériorité de la raison, comme omniprésente à tout ce qu’elle fonde. Peut-on s'arrêter là ? Cette intériorité abstraite suffit-elle ? Non, car un objectivisme de lPidée abstraite, faite nécessité absolue, principe de « savoir automatique », est impuissant à rendre raison de la conscience et de la liberté, qui ne font qu’un. Absolument, l’idée n’est pas, car elle n’est que l'expression objective de l'esprit, qui saisit, dans son unité, le symbole de son existence, dans sa fécondité la garantie de son progrès. Comme il faut bien, si esprit doit êtreintérieur à la fois à l’idée et à toutes ses applications, qui, pour être, doivent se distinguer de leur principe dans une extériorité, qu’il soit un moi, l’intériorité abstraite n’est plus que l’image intellectuelle de l’intériorité concrète, lintelligible, de lintelligence. Si la moralité, impliquant la liberté, a un sens, l’esprit doit être une personne ; or si elle n’en avait pas, soit que le déterminisme, soit que la contingence fût absolu, ou nous ne serions pas en tant que consciences, ou nous ne saurions même pas nommer la vérité. Pour qu’il y ait de la possibilité, il doit y avoir du nécessaire, et le nécessaire ne doit pas suffire. Il faut donc au monde une autre intériorité que l’intériorité abstraite de la raison, il lui faut cette intériorité concrète, par laquelle un mot est omniprésent à tous les points de l’ex-

tension qu’il se représente et du présent qu’il embrasse, Comme un moi limité serait disproportionné au monde, Pacte moral implique la croyance à la réalité de Dieu, ou plutôt la pose. C’est en moi-même que je trouve l’existence de Dieu. Ou je ne suis pas, ou Dieu est. La moralité est le mouvement, par lequel le moi particulier se dépasse en profondeur ou en extension, descend plus bas que son corps ou bien s'étend au delà de son corps, conquiert Dieu, et corrélativement fait le monde avec lui.

Mais si toute démarche du moi particulier procède de la contradiction, Dieu devra intervenir en nous, d’abord pour opposer l’idée de lui-même à l’idée de n’importe quel objet fini, ensuite en nous faisant ressentir l’insuffisance de son idée même. Il nous proposera l’idéal, il nous lancera à sa recherche en nous détournant de la craindre illusoire. Il en résultera une dénivellation motrice. L’immoralité menace la richesse du monde, la moralité doit l’accroître sans trêve. L’inégalité et l’hétérogénéité des choses et des personnes doivent provoquer l'effort créateur de l'esprit. Le réel pour nous doit être contradictoire, et ce qui est doit toujours s’y opposer à ce qui doit être, l’un faisant douter de Fautre, l’un faisant la valeur de l’autre. C’est ce que vérifie notre expérience de Dieu. D’une part Dieu n’est pas, ou on peut le dire, car il est absent et secret. Serait-il absolument de manière à nous absorber en lui, sa puissance créatrice s’anmihilerait avec nous, puisqu'il ne peut rien créer qu’en s’offrant comme objet à des sujets, mais, comme tout non-être, ce non-être de Dieu ne peut se comprendre que par son être. Ou manque toute vérité intellectuelle, affective ou pratique, ou il faut que quelque intériorité empêche le réel de s’émietter pour s’anéantir à travers l’espace et le temps. Le concevra-t-on comme une idée, un abstrait ? Au moment où l’on en fera le soutien de tout lêtre, ce soutien révèlera son impuissance à le porter. Un idée, ce n’est jamais qu’un devoir. Une personne doit lui conférer à chaque instant, et l’être, et l'efficacité. Pour assurer au devoir une valeur infinie, pour lui permettre d’emplir pro-

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gressVement et sans s’épuiser l’immensité dé l’espace et du temps, il faut qu'une personne infinie le propose comme médiation aux autres, qui vérifieront à la fois la réalité du devoir et la bonté de Dieu, par la confiance qu’elles en recevront dans les crises les plus douloureuses de la sensibalité. — Cette situation s’éprouve dans la contradiction de la prière. Pour prier, il faut croire que Dieu est : on me prie pas un roi d’un film. Mais la plénitude actuelle de Fexistence de Dieu ferait la prière sans objet. Prier, c’est donc aspirer à passer de l’idée de Dieu à l’expérience de Dieu, comme toute moralité le tente. |

Il doit en résulter que l’idée de Dieu ne Doit suffire à prémunir contre l’immoralité. Elle n’est pas destinée à: nous dispenser d’être moral, mais à nous y aider. On peut répéter, après Kant, que Famour de Dieu n’est pas un penchant pathologique, cela ne fait pas que nous ne puissions appeler amour de Dieu un sentiment irrationnel. Dieu prête à nos sentiments ce qu’ils enveloppent de bon, mais si nous rabaissons le secours divin, de ce qu’il devrait produire, dans les conditions où nous agissons, à une moindre production, corrélative d’une plus grande destruction, comme le voleur qui tue pour un sac de clous, nous abusons du nom de Dieu. Toute confession religieuse a pour fonction d’adapter l’inspiration divine au système de dogmes et de rites, qui conviennent le mieux à une portion et à une époque de l’humanité, comme une science appréhende la vérité dans les formes, qu'un temps et une civilisation lui permettent. Il en résulte des conflits que limmoralité des prêtres ou des fidèles peut dégrader en une guerre de sectes. Mais qu’est-ce que cela prouve contre la valeur de l'idée de Dieu, puisque l’universalité divine a précisément pour objet de rappeler que la plus sûre manière de se séparer de lui est de prétendre en séparer les autres? La moralité du croyant est au-dessus de la religion, comme celle du savant au-dessus de la science. Nul ne peut légitimement aliéner, ni l’esprit critique, qui consiste à chercher le devoir, ni l'esprit constructif, qui doit l'appliquer.

La religion et la conscience générale. -— L'action individuelle n’est done conforme à l'intention divine qu’en tant que le devoir y est orienté vers l'union et le développement de toutes les personnes. La religion, qui se distingue dans la. conscience par une analyse, n’y est qu’un moyen. À se séparer du reste de l’esprit, elle se vide de la matière, qui lui fait sa réalité. Elle n’a pas pour but d’engendrer un égoisme spirituel, où la finalité affective se séparerait de tout ce qui la rend utile aux autres. C’est dire que le culte suprême de Dieu est la moralité. Plus grande sera la diversité et la richesse des personnes, plus harmonieuse leur union, plus aussi la vérification de la Bonté divine sera obtenue. Les succès de la science et les succès de l’art n’importent donc pas moins à l’intention divine que les succès de la religion. Chaque personne, suivant la place que son corps et son caractère lui font dans la république des consciences, a sa yocation propre, qui la distingue de toutes les autres ; et évêque, habile à concilier sa tendresse pour autrui et sa responsabilité épiscopale dans une charité rationnelle, ne saurait pas résoudre les problèmes d’un physicien. L’être est un ; notre monde est dans le monde. Les phénomènes, à travers lesquels les consciences s’associent, révèlent une systématicité, sans laquelle la science ne serait pas possible. À en faire une vaine apparence, que la mort dissiperait comme on tire un rideau, on ne servirait pas la foi, on lui enlèverait sa vérification la plus saisissante. La possibilité des systèmes métaphysiques, les succès empiriques de la science, la réalisation de n’importe quel idéal, la beauté et la jouissance qu’elle donne ne sont pas de moindres preuves que les joies mystiques, dont tous les hommes ne sont pas également capables. Dieu se donne à chacun suivant ce qu’il est. Il suffit à la religion qu’elle oriente chacune de ces révélations dans le sens de la moralité, qu’elle les convertisse, de raisons d’être satisfait, en raisons de ne pas l’être. Ce n’est pas en rendant la religion moins qu’humaine qu’on la fera plus qu'humaine.

Originalité de la religion. — Aïnsi mise à sa place dans le

développement général de la conscience, la religion se distingue par ce trait caractéristique qu’elle use de. la sympathie pour créer les sentiments moraux. Quand le moi éprouve les ressauts d’une crise affective, qu’il y reconnaît le devoir de rétablir en lui la convergence des tendances sans lesquelles il ne pourrait poursuivre son effort moral, que l’idée de Dieu lui promet un secours psychologique, la religion lui apporte la médiation d’un modèle humain. Il faut plus, pour inventer en science, que la connaissance des vérités établies, il faut la familiarité avec la manière d’inventer, telle qu’elle se devine chez les savants du passé; il faut plus, pour dominer ses sentiments et convertir les doutes en confiance, que des idées générales ou des biens particuliers, il faut demander Fexemple de la moralité à ceux qui ont autrefois renouvelé la confiance des hommes dans leur destinée. Le fondateur du christianisme n’a pas besoin d’autre preuve de sa participation à la divinité que le christianisme et son épanouissement, comme le génie militaire de Napoléon n’a pas besoin d’autres preuves qu'Austerlitz et Iéna- Comment ne pas chercher dans l'Évangile les expressions plus ou moins directes d’un secret psychologique, comme on cherche dans le monde les manifestations d’un secret métaphysique ?

A cette œuvre de contagion, la pensée abstraite ne peut suffire. Les morales philosophiques sont traditionnellement stoïciennes. Pour dissoudre les sentiments dangereux, elles comptent sur l’analyse, qui révèle la nécessité sous la contingence; pour former les sentiments bienfaisants, sur la déduction et la convergence intellectuelle. Jusqu'où ces méthodes sont efficaces, il n’y a qu’à les accepter ; et les moyens du stoïcisme se retrouvent dans le mahométisme et le christianisme, qui appellent l’idée, en un langage que l’idéalisme ne peut qu’approuver, la volonté de Dieu. — Mais l'emploi exclusif de cette méthode soulève des objections métaphysiques et psychologiques. Si d’abord l’on réalise quelque part la nécessité, de proche en proche, c’est le monde tout entier qui sera congelé, et la moralité en sera

exclue. La résignation devra être universelle. Mais une résignation universelle serait l’immoralité même ; la résignation ne peut être moralement qu’un déplacement ou une modification de l’espoir et de l'effort. Ce qui ne dépend pas de nous ne se comprend qu’en liaison avec ce qui dépend de nous ; et par suite ne peut atteindre à l’indépendance absolue. Dans l’être un, si quelque chose dépend de nous, tout, quoique inégalement, en dépend. Üne morale de la retraite, qui ferait de la moralité un luxe intérieur, l’épiphénoméniserait en même temps que la conscience.

Cette objection de principe soutient les objections de fait. Le succès de la méthode stoïcienne suppose que, si violents que soient les sentiments à détruire, nous pourrons en « décoller » le moi qui y adhère, nous les opposer comme des objets de réflexion, les disséquer à notre aise; et, pour les sentiments à nous donner, qu’il suffit d’en concevoir idée pour que la volonté les forme. C’est supposer résolue la difficulté qui nous arrête, L'indépendance relative du système sympathique fait que les sentiments ne sont pas directement, immédiatement, sous l’empire de la volonté. L'idée pourra suffire à certains hommes, mais ils seront rares, et il est à craindre que, chez tous, elle ne puisse servir qu'imparfaitement. Le stoïcien ne pourra manquer de paraître téméraire aux consciences, ou moins intellectuelles ou plus ardentes, qui ressentent le plus violemment les troubles affectifs. De même qu’en science, il faut bien que Pimagination et la perception ajoutent aux idées le contenu empirique, sans laquelle elles ne seraient que des hypothèses sans vérification, il faut bien, dans l’éducation affective, que des images viennent favoriser une sympathie, sans laquelle la création des sentiments moraux avorterait. Le stoïcisme même, et toutes les morales de la raison, sont religieuses, en ce que leurs principes et leurs règles ne sont que les conditions intellectuelles d’un effort de sympathie entre la conscience qui les a pratiqués et celle qui veut s’en inspirer. Mais il faut croire que l’amour du Christ convenait mieux à la foule des âmes que celui de Spinoza, puisque le

spinozisme est resté une religion aristocratique. En suit-il qu’il faille penser, à la manière pascalienne, que saint Vincent de Paul est supérieur à Spinoza, pour ne pas penser. à la manière leibnizienne, que la découverte d’une loi vaut mieux qu’une prière ? Pourquoi établirait-on une hiérarchie, qui ne peut pas ne pas être quantitative, entre des valeurs qui sont de qualité ? Chacun a son devoir et son bonheur. Celui du philosophe, de ne laisser mutiler l’âme humaine d'aucune de ses puissances.

La pire erreur serait de supposer que la création religieuse de la confiance, comme l’œuvre scientifique, ne présuppose ni la souffrance ni l’invention. L’agonie de Gethsémani n’ébranlerait pas le chrétien qui en lit le récit, s’il n’y retrouvait les souffrances qu’il a éprouvées, le découragement dont elles le menaçaient; et s’il éprouve, sous l’influence de PÉvangile, un renouveau d'espérance, c’est que le fondateur du christianisme a su, en face du pharisaïsme et de l’incrédulité, ressusciter pour des siècles l'espoir de millions d'hommes. Nous ne croyons à la science qu’à raison des décisions de prophètes, qui y ont cru avant qu’elle ne fût faite. Ceux qui renouvellent la foi religieuse de l’humanité en ont acheté le droit de leurs sacrifices et de leur génie ; et la sociologie ne songerait même pas à rendre objectivement raison de leur succès, s’ils n’avaient réussi, et par leur invention institué l’œuvre, où son analyse aura beau jeu à retrouver les conditions de sa validité. Quand un effort créateur a produit ses fruits, le savant cherche et découvre la nécessité, qui lui a permis de réussir ; cet effort aurait réussi autrement. 1l le comprendrait encore ; eût-1l échoué, il montrerait quelles lois Pont empêché de réussir. Mais s’il a réussi, c’est que quelqu'un l’a voulu; et, s’il est intéressant de chercher comment il l’a pu, ce n’est pas pour discréditer sa moralité ; mais pour lui conférer la fécondité d’un exemple. | -

À “une pédagogie scientifique manque cet exemple, Quand léduecation dépasse l'instruction, c’est qu’elle apprend à trouver la vérité et à faire le bien. Comment des

machines pourraient-elles dispenser de la sympathie avec le savant ou le héros ? Que des tests puissent fournir à l’individu, et aux autres, des indications utiles sur ses aptitudes, antérieurement à tout effort de sa volonté, qu'ils puissent donc servir le choix d’une profession, ils ne feront rien de plus que ce que font les rites dans toute pratique religieuse, qui est de permettre une action plus intime, Dès que la science s’approche du sentiment, elle s’approche de la religion. La psychanalyse annonce la direction de conscience ; la sublimation d’une tendance par l'aveu qu’on en fait, la contrition et la confession. Mais, faute d’y mettre la foi dans l'efficacité d’un exemple vivant, le respect et Pamour, elle ne donne de la religion qu’une caricature, où Fâme manque. De même un taylorisme est apte à faire la sélection d'ouvriers ; mais déjà il suppose que les ouvriers désirent être taylorisés, aient foi dans celui qui les dirige, ne craignent pas qu’il les subordonne à ses fins; en outre il sera imapte à servir la moralité et l'invention. La religion au contraire doit avoir le respect idéaliste des personnes, en ce sens qu'elle exige, de ceux qui l’enseignent comme de ceux qui la pratiquent, qu’ils ne s'engagent dans n'importe quelle action, qu'avec toute leur âme.

Tyranniques seraient donc également une industrialisation des hommes, par laquelle un psychologue se substituerait, serait-ce au nom de l’État, et un engourdissement des sensibilités, par laquelle un prêtre se substituerait, serait-ce au nom d’une Église, à la volonté de leur patient. Plus un acte est moral, plus il paraît, à celui qui le fait, sortir de lui-même comme l’épanouissement même de sa volonté. Le sujet moral veut à la fois les contradictions dont il entreprend la solution et lactivité par laquelle il y accédera. De tous les pouvoirs que nous acquerrons, il est vrai de dire qu’ils seront acquis d cause de ce que nous sommes et ne cesserons pas d’être, et malgré ce que nous sommes et avons été ; et nos manques s’ajoutent à nos puissances, pour nous permettre de nous construire, [l faudra done que le moi se maintienne au-dessus, et des aptitudes,

qu’il peut tenir de son corps ou de l’instruction, et des sentiments, que la religion peut lui avoir inspirés, pour décider de l’usage qu’il en fera. Toutes les médiations ne sont que des conditions, sans lesquelles l'intuition morale serait inférieure à ce qu’elle doit être ; mais qui ne dispensent pas l'individu du choix et de la synthèse, sans lesquels elle ne serait pas morale. Où un sujet n’est pas, rien n’est.

La religion et le dynamisme psychologique. — La religion possède donc une fonction indispensable et définie. Elle permet au sujet de se faire les sentiments, qui doivent fournir à ses actions leur dynamisme. Elle guérit de l’inertie et du gaspillage affectifs, de l'indifférence et du caprice. De même que l'ingénieur crée des structures, qui assurent la convergence d’énergies naturelles, le prêtre crée des habitudes intimes, qui permettent la convergence d’énergies psychologiques, auxquelles le corps fournit leur puissance physique. Comme on élève une masse d’eau, pour qu’elle retombe en chutes fertilisantes, on doit concentrer le dynamisme de la conscience, pour qu’il retombe en actions utiles. Nous avons, pour vivre moralement, besoin de méthodes intellectuelles : la métaphysique doit nous les donner ; nous n’avons pas moins besoin d’aliments plastiques et énergétiques, la science nous les concilie; mais si Péducation morale ne consiste pas seulement à entretenir le réalisé, mais à le dépasser, la religion devra détourner ceux de nos sentiments, qui se dépenseraient en actions plus faciles. pour les orienter vers des entreprises plus hardies. Une partie de l'énergie que la matière met à notre disposition s’emploie légitimement à entretenirnotre corps. Mais, en confondant, à la manière du xvirre siècle, la religion avec l'hygiène, on réduirait la vie morale à la santé organique. Il n’y a de moralité qu’où le corps est dépassé car, si le corps peut intégrer les résultats de la moralité, c’est qu’elle a commencé par viser au delà de ce qu’il était. La moralité est surnaturelle d’intention et d’acte ; elle ne peut l’être, sans que la volonté trouve dans un élan puissant la force de déborder ce que l'instinct et lhabitude lui

imposeraient. Le danger, c’est que cet élan ne l’emporte, qu'elle n’en perde le contrôle, que le fanatisme ne se substitue à la religion ; mais il n’y a pas que le sentiment qui puisse devenir passionnel, car l’abstraction des idées métaphysiques et des idées scientifiques ne corrompt pas moins les âmes qui s’y livrent ; et ce ne sont pas toujours les passions froides, les moins redoutables.

Il reste à se demander pourquoi, c’est-à-dire au sens du moraliste, en vue de quoi l'accroissement de tension et la convergence affective sont produits par la religion. On éclaircira la réponse en distinguant, provisoirement et abstraitement, entre le prêtre et le fidèle. Que l'élévation de tension affective soit, par elle seule, capable de rendre heureuses les âmes, qui passent du désordre des désirs dispersés à l’organisation intérieure, qu'ici comme partout il suffise à la jeunesse de posséder la jeunesse, cela ne suffit pas pour légitimer la religion. Aucune fin n’est morale que si la conscience y trouve le moyen, non de se satisfaire, mais de se surmonter. C’est le désintéressement, quand on n’appelle pas de ce nom un suicide. Il y aurait donc égoïsme spirituel, non à ce qu'une personne trouvât le bonheur dans la vie spirituelle, mais à ce qu’elle s’y arrêtât, comme si le bonheur pouvait exister sans tension. Arrivé au plus haut étiage qu’il peut atteindre, le sentiment doit se donner.

Chez les fidèles, ce don se fait par la mission propre de chacun. Sans la tension fournie aux autres fonctions de l’esprit et à l'esprit même, son activité manquerait de mobiles, l'invention se débiliterait. Pour que nous ne nous livrions pas à l’automatisme et au caprice, il faut qu’un élan, à la fois volontaire et puissant, nous élève vers la création et la construction. Le devoir du prêtre est d’y entrainer.‘Il fabrique du dynamisme. Quand la religion n’est pas en conflit avec le reste de la société, elle imprègne la métaphysique et la morale, la science et l’art, elle y infuse le sérieux, qui provient de la force de l’affectivité et de l’esprit de systématisation, elle renforce l’élan commun vers la production.

Ce n’est pas que le prêtre puisse être assimilé à un technicien. Le technicien se distingue des idées et des choses, dont il se sert pour produire. Son action se développe dans un espace. Son cœur ne participe pas au mouvement qu'il contrôle par une action pratique. Au contraire, si le prêtre diffuse la foi, c’est déjà qu’il Fa grossie en lui-même. Pour faire communier les autres avec la puissance infinie de création et d'organisation, il doit communier lui-même avec elle; et si afin d'accroître son influence sur autrui, il diminue Pefficacité pratique de sa foi pour en accroître l'efficacité psychologique, si son but est moins d’agir que de faire agir, s’il renverse sa tendance en émotion, pour accroître l’expression par laquelle les autres peuvent sympathiser avec lui, cela ne fait pas qu’un apôtre puisse faire partager une foi qu’il n’éprouverait pas. Toute sincérité se fonde sur la réalité de l’acte moral, puisqu'il n’y a rien de réel, qui ne résulte de la conversion, par laquelle une contradiction a été changée en finalité. Celui qui a[résolu un problème en pourra faire comprendre la solution aux autres. N'est apôtre que celui qui a douté et vaincu son doute par sa foi.

L’antinomie inspiratrice de Paction religieuse. — Non plus qu'aucun autre, l'effort religieux n’épuise l'esprit. Il ne supprime pas la contradiction, 1l ne peut se poursuivre sans elle. Dans toute connaissance, il est vrai que le sujet n’épuise pas l’objet, puisqu'il doit le distinguer de soi en Fappréhendant et que l’objet ne peut combler le sujet pour être dominé par lui. Dans la sympathie, qui est une connaissance, la conseience-objet et la conscience-sujet doivent s’unir sans se confondre. Il semble parfois, à la vigueur avec laquelle les défenseurs d’une |Église ‘ou d’un parti réclament l’adhésion d’un infidèle, qu’en lui arrachant un oui, tout problème sera supprimé. Aucun n’est que déplacé: la conversion fait passer ceux qui nient ou qui s’abstiennent parmi ceux qui affirment; mais, en renversant le signe de la contradiction, cela ne la résout pas. C’est ici que nous retrouvons l’antinomie d’où la recherche métaphysique et scientifique déjà nous a paru sortir. La contradiction qui, au

sein de lintelligence abstraite, oppose le mouvement vers labstrait et le mouvement vers le concret, oppose, dans la vie religieuse, l’amour et l'autorité.

De même qu’analyser, e’est s'identifier à un rapport, pouvoir, à un objet empirique, aimer, c’est se fairé semblable à un autre, rechercher, au principe de ses actions, ses souffrances, reconstruire en soi le mouvement indescriptible, par lequel il en a tiré ses succès. Entraîner, c’est au contraire assimiler un autre à soi, lui faire partager un élan qu'on peut produire sans son secours, irradier une contagion pour la lui imposer. Par l'amour, le moi se fait patient pour servir; par l’autorité, il se fait agent pour dominer. — L'action religieuse ne peut se passer, ni de l’un, ni de Fautre. Aucun homme n’agira sur un autre homme, sil n’éprouve rien de ce que l’autre éprouve, si les besoins de Pautre lui sont étrangers. Le croyant doit résoudre, à la place de l’incroyant, un problème affectif, que l’autre est incapable de conclure par la foi; il faut bien au moins, qu'il le connaisse et, puisqu'il s’agit maintenant d’une connaissance affective, qu’il la ressente. Le saint pèche avec les pécheurs. Mais cède-t-il à la tendresse, s’abaïsse-t-1l au niveau de celui qu’il devait entrainer, le voilà subissant la contagion d’un mal, qu’il devait surmonter par la contagion du bien. D'un effort suit une chute, où le maître se change en esclave, où le fort devient plus faible que le faible. Misérable amour que celui qui fait le malheur de amant et par suite de l’aimé! Il faut done qu’au moment où le prêtre s’attendrit, sa tendresse se renverse en autorité ; et qu’il invente le salut pour l’apporter aux autres. Art d’autant plus délicat qu’il ne peut se formuler, puisque ses inventions se situent au plus secret des consciences.

La contradiction entre l’amour et l’autorité ne fait que porter sur le plan des sentiments la contradiction entre l'esprit critique et l'esprit dogmatique, mais celle-ci y atteint à sa plus grande acuité. Si la religion se présente comme opposée à l'esprit critique, c’est qu’à cause de la puissance affective qui s’y déverse, l'affirmation y prend une intensité,

qui lui manque partout ailleurs. La méthode propre de la foi est de chercher à s’irradier par la force, avec laquelle elle s'affirme. Cela doit entraîner l’affaiblissement de l’esprit er1tique et, si l'affirmation, que cet affaiblissement consolide, est plus nuisible qu’utile, il faudra le regretter. Mais c’est justement pourquoi le conflit entre la religion et les autres fonctions de l'esprit, si la moralité le domine, est moralement fécond. Tout dogmatisme est insuffisant, la contradiction est faite pour en tirer ; cela ne veut pas dire qu’elle doive empêcher de naître l'affirmation qui la résoudra. Il y a une immoralité de l’esprit dogmatique, c’est le fanatisme ; il y a aussi une immoralité de l’esprit critique, c’est le scepticisme. Critiquer, c’est analyser. Tout objet peut être dissous en éléments, et les éléments jetés aux quatre vents. L’affirmation scientifique, sans laquelle la science ne serait jamais qu’une espérance vaine, n’est pas plus capable de résister à une dissolution persévérante, que l'affirmation religieuse; et la subjectivité relative de notre savoir n’est pas moins apparente que celle de toute autre foi. La liberté est partout, elle permet de se refuser à la vérité; et, par une corruption qui est l’esprit de négation même, de faire de l’idée de vérité absolue la raison de disqualifier toute vérité relative. Mais l’usage moral de l’esprit critique n’a pas pour objet de supprimer l'affirmation, il doit la transporter d’une idée superficielle à une idée profonde ou d’une idée utopique à une idée opportune. Sans des affirmations particulières, il n’y aurait pas de contradiction pour éveiller l'esprit critique ; sans l’affirmation d’un principe, la contradiction se dissiperait ; sans le besoin d’une affirmation nouvelle, elle manquerait de sa fin. C’est dans l’affirmation que la pensée, de relative et d’hypothétique, se fait absolue et réelle ; si elle restait en deçà de l'affirmation, elle resterait en deçà de la possibilité même, car un possible ne peut apparaître comme possible dans une conscience que par l'acte de cette conscience affirmant sa possibilité. Qu’elle se refuse à le croire possible, elle ne l’enrichira pas pour en faire un sensible, et il aura été un possible impossible. Par l’analyse

critique, l'esprit se retrouve au principe de tout ce qui est, mais c’est que, par l'affirmation, il a manifesté sa puissance en posant l'être; et, à séparer la réflexion de cet être, on la priverait d'objet, puisque la synthèse doit être & priori par rapport à l'analyse. La conscience commune ne s’y trompe pas; dans aueun domaine, elle ne confond celui qui critique avec celui qui crée. L’épistémologie est faite pour la science, la théologie pour la foi, l'esthétique pour l’art, Si la connaissance ne doit jamais devenir complète, le risque n’en sera jamais exclu ; et si l'esprit critique est indispensable pour éviter qu’on ne risque à la légère, il ne dispensera de risquer que les esprits timides, chez qui la crainte de mal agir tarirait toute action.

La moralité consistera donc, non à sacrifier l'esprit eritique au dogmatique ou inversement, mais à tirer de leur conflit le progrès de l’esprit. En religion, il ne peut résulter, ni d’une eritique hostile, qui S’emploierait à dissoudre la rehgion au lieu de la comprendre, ni d’un dogmatisme sclérosé, qui conserverait des formules sans efficace ou des affirmations incapables d’affronter la contradiction. La critique morale est un discernement, qui se garde à la fois de l’entraînement passionnel et de l'hostilité passionnelle. Il sépare ce qui s’amortit de ce qui vivifie, sans oublier que le mort tient au vif. Une religion vivante doit laisser progressivement tomber ce qui ne peut plus engendrer la foi, comme le prédicateur cesse d’employer les mots que les fidèles ne comprendraient plus. Car, si elle perdait prise sur la société, ceux qui, de leur plein gré, ont assumé la fonction religieuse, encourraient la responsabilité de priver la société d’un secours, qui lui est indispensable pour vivre et se développer. Encore ont-ils le droit qu’à leur tour, ceux qui ont assumé le devoir de comprendre, qui, du fait même de leur entreprise, impliquent que la réalité est intelligible, et par suite qu’il n’y a pas de préjugés absolus, favorisent le progrès religieux par une sympathie, qui, pour être née de la critique, collaborera à laffirmation. S'il faudra encore que l’actualité de ce progrès même attende la foi

d’un apôtre, c’est que le passage de la contradiction à l'invention ne peut s'effectuer que par la moralité de quel- ‘qu'un. A MA NE) L’extrême diversité des consciences accroît les difficultés de la moralité religieuse : elle explique la multiphcité des confessions et la distinction des fidèles et des incroyants. Ni Fune ni l’autre n’entraînent la disqualification de la religion, lune et l’autre vérifient sa fécondité. — Que certains incroyants se refusent à la foi, parce qu'ilsse refusent à la moralité, c’est la contre-partie de la liberté. Mais nul ne peut être absolument immoral. Ce sera au prêtre à aimer, comme il le doit, tout ce qu’il y a de moralité dans les actions des autres et à leur faire reconnaître que la moralité enveloppe des facteurs religieux et aspire à Dieu. En fait, il n’y a pas d'homme moral sans quelque religion, parce . qu’il n’y à pas de moralité, sans que la volonté intervienne pour discipliner et concentrer l'énergie affective. La distinction des fidèles et des incroyants, où elle est- légitime, se ramène donc à la multiplicité des confessions. — Celle-ci, comme la diversité des métaphysiques ou les variations de la science, décisive contre une philosophie de l'identité, vérifie une philosophie du devoir. Si toute idée est une invitation inépuisable à l’acte, sa fécondité doit s'exprimer, objectivement, par la diversité des phénomènes, subjectivement, par la diversité des méthodes intellectuelles et affectives. Il y a des physiciens disposés à l’atomisme, d’autres sont continuistes ; les confessions adaptent Pessence éternelle de la religion à des conditions éthologiques et sociales, qui doivent changer avec le temps. Certaines expriment la grossièreté des consciences qui les professent, d’autres leur délicatesse et leur générosité. Quand elles entreront en conflit, limmoralité des croyants pourra faire que la guerre en résulte ; cela vérifiera que la contradiction entre l'amour et l’autorité aura été remplacée par la partialité pour autorité. Comment les responsables de cette guerre s’autoriseraient-ils de l’idée du Dieu universel ?

Qui voudra rendre à lamour ce que la religion morale

prescrit, cherchera comment convaincre ceux qu’il ne voudra plus contraindre. |

Faut-1l se plaindre que la religion soit mêlée de scories ? On peut y voir une preuve de cette bienveillance mystérieuse, qui ne veut sacrifier, ni la vérité à notre hberté, ni la liberté à la vérité. La religion sans tache serait trop puissante sur les cœurs. Il faut que l’éclat du soleil soit atténué par l'éloignement ou lopacité de latmosphère. Est-ce anthropomorphiser Dieu? À ce reproche, qui ne vaut pas moins contre la science que contre la religion, il est aisé de répondre qu'il n’y a anthropomorphisme qu’où il y a erreur et immoralité. Qu'il s’agisse d’une partie de l’être ou de son principe vivant, des conseiences humaines ne peuvent s'identifier à eux que par des mouvements humains. II y a le même humanisme à croire Dieu sensible à nos prières et à enseigner que la nature produit la lumière comme un physicièn la comprend. Dans tous nos jugements, le verbe à la fois manifeste l’activité du sujet et comporte une allusion au réel. Que peut donc signifier anthropomorphisme ou généralement égomorphisme, sinon qu’une conscience particulière voudrait rétrécir la réalité à ce qu’elle en saisit actuellement, comme on a cru le soleil grand comme un fromage. Mais si la moralité scientifique et religieuse, toute moralité exige indéfiniment de l’homme qu'il se transcende, tout progrès moral nous fera passer de l'humain au surhumain, du subjectif au divin. Il ne serait pas possible, si quelque identité n'identifiait d’abord la conscience divine et la conscience humaine. On limplique au moins en optant contre l’agnosticisme. Rester soi en se faisant Dieu, c’est la contradiction que tout acte moral résout jusqu’à un certain point.

42. TRansiTION. — Chaque fois qu’il est éveillé à la conscience claire par une contradiction, le moi découvre en lui-même le devoir,comme l’idée exigeant l’être. De Pitération de l’idée, l'invention métaphysique compose des sys-

+tèmes intellectuels, où lanalyse ultérieure découvrira des

principes, dont la moralité plus concrète fera des méthodes. Comme le devoir, d’oùelles procèdent, ces méthodes demandent une matière. Elles vont au devant d’une connaissance qui les relie au réalisé, avant que l’action s’en serve pour accomplir le réalisable. L’induction scientifique découvre dans la nature, que la conscience a déjà appelée à lexistence, des lois qui, tantôt concordent avec les conclusions de la déduction métaphysique, tantôt s’y ajoutent et appellent une nouvelle analyse. Mais le même mouvement, qui élève la conscience vers un être de plus en plus riche et de plus en plus harmonieux, quand elle obéit à l'obligation, subordonne l’analyse à la synthèse : et de même qu’elle a renversé les principes en méthodes, elle renverse.les lois en règles techniques. Il serait nécessaire que l'application de ces règles s’amortit en instincts et en habitudes, si la contradiction entre la limitation de tout ce qui est actuel et Pinfinité, dont le principe doit résider dans le vouloir d’un Agent absolu, n’était à chaque moment renouvelée et approfondie en nous. En tant que l’idée ne peut être saturée par les lois et les phénomènes qu’elles composent, en tant que l’itéré ne peut suffire à l’invention, l’idée se fait tendance, et les tendances, sentiments. Par le sentiment, le devoir accède à l’intensité du désir, qui porte vers les choses, et de l’amour, qui porte vers les personnes ; mais il n’y prend pas une nécessité, qui exclue absolument la contingence, car il est toujours possible au moi de dériver le désir vers la destruction et de renverser l'amour en haine.

Ni les méthodes, que l'invention métaphysique formule, ni les règles et les structures, que l'invention scientifique offre, ni les sentiments, que l'invention affective élabore, n’ont d'autre unité que l’unité d'identité partielle, qui leur vient du devoir, leur principe commun. Les consciences ne peuvent être que par la liberté ; et leur liberté ne peut que se manifester par la contingence du monde, qui résulte de leur concours. Il doit envelopper la systématisation sans la parfaire. La contingence du résultat exprime l’arbitraire des volontés. Rationnelles toujours jusqu’à un certain point,

mais jusque-là seulement, les consciences limitées sont et seront toujours exposées aux accidents, qui proviennent de leur impuissance à prévoir tous les effets d’un acte, aux arrêts, qui manifestent leur débilité affective, aux conflits, qui résultent du désordre des volontés. C’est toujours le triple effet de la richesse d’exiger de l'individu plus de prévoyance, d’alourdir sa responsabilité, de lui faciliter le caprice. Que la morale soit pour tous, cela suit de ce que la moralité supporte tout; mais enfin la nécessité canalise le pauvre et diminue sa responsabilité. Plus la conscience s'élève, plus son progrès ultérieur dépend d’elle. Le développement de l'esprit en serait la trahison, si la liberté ne se développait avec lui. À mesure que la métaphysique mul-. tiplie les possibilités, la science, les pouvoirs, la culture affective, les puissances de la conscience, le nombre des possibles qui s’ouvrent devant elle croît, comme leur produit mathématique. Doit-elle sacrifier les uns aux autres ? Ce serait attendre du résultat mécanique d’une oscillation, qui vérifierait le déterminisme, une décision, que le moi, s’i est moral, doit construire. Au-dessus des idées, insuffisantes à cause de leur abstraction, au-dessus des choses, insuffisantes par leur localité, au-dessus des sentiments, insuffisants par leur indétermination, une nouvelle invention doit intervenir pour leur proposer une fin, dont les idées et les choses seront les moyens, vers laquelle le sentiment poussera, avant de lui fournir sa cohésion. Il faut à la conscience particulière des intentions concrètes. En tant qu’elles resteront intellectuelles, c’est à la morale à les inventer ; en tant qu’elles s’achèveront dans l’imagination de la finalité individualisée, c’est à l’art à les parfaire. Il nous reste donc à mettre à leur place dans l’esprit les deux fonctions téléologiques.

43. La MORALE. — On connaît la page de J. Lachelier, où il demande si la religion, qui nous oriente vers l’au-delà, est destinée à nous introduire dans une vie postérieure à la mort, ou seulement à promouvoir notre effort au cours de la

Le sexe. Le Devoir. 30

vie actuelle. Pour qui pense que n’iiporte quelle vie ne peut être que la participation à un même monde, les deux termes de cette alternative ne s’excluent pas absolument ; mais, comme toute alternative, celle-ci manifeste une inquiétude qui, si l’on ne veut la vider par un dilemme de ce qu’il y a de propulsif et de novateur en elle, est faite pour suggérer l’invention. L’alternative entre la vie, que conditionne notre organisme humain, et la vie d’après sa destruction totale ou partielle oppose, à propos de la religion, les deux termes d’une contradiction, quise retrouve dans tout effort et dont la moralité consiste à accumuler les solutions suecessives. Tout dynamisme exige, sous peine de se volatihiser, la réalisation, il a sa fin, il n’est créateur que par là; et, en même temps, toute réalisation est disproportionnée à son infinité d’élan, elle ne peut que lui paraître insuffisante, elle semble le trahir et le dégrader. Cette contradiction éclate le mieux à propos de celle des fonctions de Pesprit, qui a précisément pour fin d’alimenter le dynamisme moral, en lui conciliant l'énergie affective. La religion doit empêcher que le désir ne se satisfasse dans le présent, élever la confiance au delà de tout arrêt. Cependant elle se sublimeraiït dans un rêve, si des actes ne devaient redonder de l’ardeur religieuse, La tendance ne doit pas rester tendance, il faut qu’elle devienne action. La religion ne ferait-elle que grossir des dispositions, elle ferait moins que la métaphysique et la science. La religion séparée serait la religion supprimée, — Ce sera la morale qui fournira les fins, requises par la volonté de faire le bien.

À qui se contentera de saisir la conscience du dehors par une observation, dont le behaviourism n’a fait que dégager le postulat, il sera tentant de relier les conditions matérielles, qui, dès le début de l’acte, s'imposent à l'agent, et les effets matériels qui en résultent; puis, en ne retenant que ce qu’il y a d’identique dans cet avant et cet après, d’épiphénoméniser par abstraction l’acte moral, de lui dénier son efficacité créatrice. Contre une abstraction, il n’y a qu’à la déborder ; déborder toute abstraction, c’est revenir vers le

moi, et la volonté. La morale n’est pas une fonction de découverte, par laquelle l'esprit anticipe sur un événement prédétermimé; elle est une fonction de création, par laquelle elle en achève la détermination. Voir un objet, c’est le finir. Au cours de notre vie psychologique, nous distinguons exactement l’acte, par lequel nous cherchons à prévoir l'heure où arrivera le train qui nous emporte, et celui par lequel nous décidons ce que nous ferons au sortir de la gare ; mais la première prévision n’est que le début de la seconde décision.

Cela n’entraine pas la conséquence que cette détermination des fins se fasse par une déduction complète à partir de Pidée de devoir. En avouant Pinsuffisance de la métaphysique, puis celle de la science, nous avons reconnu les hiatus qui nous interdiront toujours la continuité parfaite d’un effort créateur, par lequel nous passerions de la raison universelle à la singularité de Facte moral. Cela ne veut pas dire assurément que la possession des résultats, obtenus par Panalyse métaphysique et scientifique, ne soit indispensable: à notre action. En nous donnant l’idée claire du devoir, ce qui renforce son imfluence sur nous, en formulant et maintenant devant lPesprit les devoirs généraux, la première permet à la vie morale de se changer, de spontanée, en réflexive. En mettant à la disposition du vouloir des moyens intellectuels et empiriques, la seconde assure à la moralité Paccessibilité à de nouvelles fins. Du fait de cette construction, où la volonté est partout, se prépare une action, qui nous devient d’autant plus désirable que la culture affective, dans laquelle le vouloir poursuit son œuvre, a renforcé et discipliné nos sentiments.

Sans les mobiles résultant des directions métaphysiques et des conditions physiques et organiques, quand la volonté religieuse les a reliées et orientées vers le bien, la morale ne pourrait même apparaître. Il faudra distinguer entre la conception de l'intention et sa réalisation : toute l’expérience morale nous fait éprouver leur distance. Mais, de même que le passage de la première à la seconde n’est que la déter-

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mination d’une conception plus abstraite dans une conception plus concrète, la première conception est déjà une réalisation, elle enveloppe de la moralité, elle serait incompréhensible sans un mobile général, mais assez puissant. C’est ce qui fait la vanité d’un enseignement moral, qui n’a pas été préparé par une culture métaphysique et religieuse, Comme il faut canaliser et régler les torrents, avant d’adapter à nos fins la puissance qu’ils recèlent, il faut nourrir et organiser les sentiments, avant de les lancer sur un projet. Des intentions débiles ne feront jamais que des actions velléitaires. Le sentiment moral s’y sublimera au lieu de créer ; et la morale ne sera que le moyen de mettre sa conscience en règle avec les principes, au moment où on les trahira. £

Non seulement la détermination de l’intention présuppose une analyse, qui lui prépare une direction, et une culture affective, qui lui confère une tension, mais elle suppose une situation de fait, concrètement définie par l’histoire qui l'a engendrée. Le passé, c’est le présent en tant qu’il résulte de volitions antérieures. Le vouloir actuel continue le vouloir ancien ; cette continuité est le moi lui-même. Comme Rauh l'a répété : « Il faut prendre la suite ». Formule équivoque certes, et qui doit l’être, si l’action morale suppose la liberté. Il ne suffit pas en effet qu'une action vienne après une autre pour être meilleure qu’elle. Érostrate a pris la suite des constructeurs du temple d’Éphèse. Le déterminisme historique se condamne à la triste nécessité de ratifier toutes les erreurs et tous les crimes. Idéaliser la raison, c’est faire, d’une nécessité d'évolution, une invitation toujours récusable d’action. L’extériorité temporelle et spatiale attend de la volonté, que celle-ci lui fasse un contenu au moyen de l’intériorité. Mais précisément parce que l’intériorité doit souder ce qu’elle unit, un acte ne sera moral qu’à la condition de conserver et d’intégrer tout ce que la volonté antérieure à produit de positif. C’est la raison qui fonde la tridition ; mais il n’y a rien de bon dans la tradition que pa: la raison. La conservation pure, c’est l’inertie,

bientôt la décadence ; la révolution pure, le caprice, d’autant plus destructif qu’il soulève plus de réalité dans ses retours. :

À quel point du présent la pensée morale va-t-elle situer sa recherche ? Puisque la contradiction est la source de toute invention, le conflit de devoirs doit être à l’origine de l'invention des fins. De même en effet que la morale n’est aimable qu’à ceux chez qui le sentiment de rationalité s’est condensé dans des besoins moraux, elle n’est intelligible qu’à ceux qui ont souffert de conflits de devoirs. Il faut que la réflexion ait reconnu, de deux sentiments, que Pacte, auquel chacun d’eux conduit, est bon, mais qu’il est contradictoire de l’autre, pour que le besoin d'inventer l'idée d’un acte synthétique, par la médiation d’une règle, naisse dans l’esprit. Tantôt cette règle nous sera donnée par une morale; tantôt au contraire, à l’imitation de ce qui a dû arriver au moraliste dans le cas précédent, il faut que nous induisions cette règle d'expériences antérieures ou que nous la construisions par déduction, à partir d’un principe ou d’une loi.

Pour ne pas fausser le conflit de devoirs, il convient de ne pas le confondre avec l'expression abstraite, que le moraliste pourra en donner, en l’isolant des circonstances, qui se contaminent avec les règles, pour leur conférer la réalité actuelle. De la contradiction en général, il nous a fallu souligner que la contradiction éprouvée se dégrade dans la contradiction absolue, de manière à exclure à la fois la réalité du problème et la possibilité de la solution. De même, quand le moraliste, cédant à l’abstraction, substitue à un conflit psychologique, un schéma de cette opposition où les deux termes sont tirés jusqu’à leur limite, . il fait leur incompatibilité absolue. Aucune solution n’en sera possible, puisqu'il n’y à pas d'identité des contradictoires. Il ne restera plus qu’à réaliser l’un des partis en présence, en sacrifiant toutes les tendances, si nobles soientelles, qui nous sollicitent vers l’autre.

Il n’y à pas d'exemple, qui le vérifie plus nettement que

le conflit entre le devoir de véracité et le devoir d'humanité, qui a opposé Kant et Benjamin Constant. On sait que, selon Kant, à supposer que nous ne puissions que répondre par . oui ou par non à l’ennemi d’un de nos amis, armé, le poursuivant pour le tuer, et nous demandant si celui-ci est dans une maison où il vient justement d’entrer, nous devrions répondre oui. Benjamin Constant objecta à cette solution de rendre impossible la société, parce qu’elle livre l’homme vérace au menteur et au criminel. Les raisons, qu’a exposées Kant en faveur de son opinion, postulent le formalisme et révèlent ses inconvénients. La principale est que, si notre ami avait trouvé le moyen de sortir de.la maison et que son agresseur, détourné d’y entrer par notre mensonge, l’eût rencontré et tué, nous nous serions en mentant fait le complice de ce meurtre. N'est-ce pas, par confusion du droit et de la morale, sacrifier la considération de la valeur réelle de Pacte à celle de sa conformité avec la règle, négliger la recherche du bien, conçu comme un caractère supplémentaire, que la sagesse mystérieuse, que nous postulons au fond des choses, y ajouterait suivant ses plans, pour poursuivre cette fin unique, de nous décharger de toute responsabilité, au cas où notre acte aurait une issue mauvaise ?

Que Kant aboutisse dans ce conflit à sacrifier le devoir d'humanité au devoir de véracité, cela provient de la partialité pour l’éthique, qui consiste à réduire la moralité à la morale. Le moralisme exclusif fait de lindividu Pesclave de la règle, comme le seientisme, celui de la nécessité. S'il est destitué de son initiative, comment pourrait-il inventer la solution d’une contradiction entre deux règles ? Elles se contredisent toujours quelque part ; et il n’y a de réflexion morale qu'où elles se contredisent. Quand il faudra agir, on trahira l’un des contradictoires pour l’autre, Kant se méfie des passions concrètes, qui peuvent fausser la ioralité et subordonner l'impératif catégorique à un impératif affectif. Ne faut-il pas se garder aussi des passions abstraites, qui font faire le mal par principe ? La moralité n’est pas une option donnée, une fois pour toutes, à un code;

c'est une préférence de tout instant, indéfiniment renouvelée, dans son contenu et dans sa position, partout efficiente. Elle manifeste une conscience toujours en éveil.

Cette critique implique-t-elle que nous devions sacrifier le devoir de véracité à celui d'humanité ? Ce ne serait que changer de partialité. La véracité, qui consiste à respecter la vérité établie, et plus profondément qu’elle, amour de la vérité, qui consiste à rechercher une participation croissante à la vérité, ne font qu’appliquer le premier des trois devoirs, qui ont été déduits de limpératif premier. Kant a raison de dire la règle sans exception. — En suit-il que cette règle soit en contradiction absolue avec n’importe quel autre devoir? Non, si l’on ne substitue pas, comme Kant, l'expression abstraïte d’une situation, à la situation concrète, avec tous ses détails. À une question, comme celle que pose Kant, 1l faut se refuser à répondre ; car la réponse ne peut être qu'immorale. En fait, il faudrait dans un embarras comparable à celui qui le préoccupe, chercher quelle réponse satisferait à l’obligation d’être exactement vraie, non seulement en empêchant la vérité d’être homicide, mais en la rendant bienfaisante par ses effets psychologiques. La vérité, dès son essence, est le principe de l'être; les vérités, qui déploient son essence, doivent lui être fidèles; c’est donc la vérité elle-même, qui requiert de nous que nous ne fassions pas d’elle une application destructrice. On la trahit également, quand, par un pragmatisme indifférent aux conditions qui font la valeur de l’action, on cède à la pression de l’opportunité aux dépens de l’objectivité, ou quand, par un objectivisme passionnel, on dessert la fécondité de l'esprit par l'idolâtrie d’un principe.

Le menteur est justement l’homme qui se refuse, dans une situation embarrassante, à chercher comment il doit être vérace. Il n’y a qu’une manière de l'être, si la raison l’ordonne ; et toutes les autres manières seront immorales en tant qu’elles se substitueront à celle-là. Mais, comme tout acte moral est singulier par l’ensemble des conditions qui le requièrent, cette manière unique d’être vraie est toujours

à trouver. Au cas où cette singularité serait absolue, il n’y aurait pas de morale ; mais la singularité absolue des événements nous livrerait à la stérilité de lun ou du plusieurs discontinu, selon qu’ils se contamineraient les uns aux autres dans un tout indivisible, ou qu’ils constitueraient autant de mondes incomparables. Intériorité absolue ou extériorité pure. Il doit y avoir entre eux de l'identité. En tant que celle-ci se présentera comme le moyen de l'action, la morale proposera des règles, qui faciliteront l’invention sans en. dispenser. Ce n’est pas une fois, c’est cent fois qu’un médecin devra répondre à un malade qui l’interrogera sur sa santé. Il aura fait œuvre de moraliste,en tant qu’il aura dégagé des règles qui, dans l'improvisation de l’action, lui inspireront la réponse qui devra être faite. C’est tout un de dire qu’elle sera vraie et qu’elle sera bonne.

Ce qui est déjà vrai des impératifs généraux, ne peut être faux des impératifs particuliers. Comme il appartient à la moralité de choisir l’usage des principes, elle a la responsabilité de l’usage des règles techniques ; et la morale doit la servir, enesquissant, loin de l’action, l'intention concrète, où elles se construiront entre elles et avec les principes. Les impératifs hypothétiques des techniques sont indispensables pour fournir à l’action sa matière ; mais à cette action manquerait son unité formelle, sans l'impératif catégorique que la morale spécifie. La morale a pour fonction de corriger la partialité du technicien, qui ne peut penser qu’à un effet de son action ; le moraliste au contraire doit se proposer la plus riche convergence de causes ou la plus ample fécondité d'effets. À cause de la morale, la moralité est deux fois catégorique. Elle l’est, au sens kantien, en ce que le principe, d’où elle procède, ordonne sans conditions; mais elle l’est aussi;en ce second sens, que l’être, que la moralité crée, est ce qui comprend toutes les conditions. Le formalisme était permis à Kant, puisqu’en se donnant le noumène, il supposait l’être indépendant de notre action. Mais quiconque tient la volonté pour naturante, ne peut croire bonne que la conscience, qui pousse l'inquiétude du

bien jusqu’à sa réalisation objective. Toute action inférieure à ce qu’elle aurait pu être permet les maux qu’elle n’a pas abolis ; elle prive du bien qu’elle n’a pas institué. L'histoire est réelle. Rien ne se compense, rien ne se remplace. Celui qui s’excuse en alléguant une loi ou une règle, pour expliquer sa maladresse, avoue qu’il a laissé la causalité, physique ou psychologique, se substituer à sa volonté.

Devoir et bien. — Il est aisé de reconnaître au principe des conflits, qui provoquent l’invention éthique, l’antinomie, qui meut la conscience en ses diverses fonctions. Elle est ici la contradiction entre le devoir et le bien, entre la règle et la fin, entre l'induction qui dégage, des succès antérieurs de la moralité, les impératifs qui les ont assurés et l’expérimentation morale, qui propose à l’action des fins nouvelles. On peut appliquer une règle et échouer, on peut faire du bien en trahissant le devoir. La moralité serait une maîtresse d’illusion, si l'acte moral n’était pas meilleur que tout autre; mais, comme il faut bien aussi que l’immoralité comporte quelque réalité, l’acte le moins moral doit atteindre quelque bien, serait-ce le plaisir le plus fugitif et le plus dangereux. Au début de toute initiative, même la moins présomptueuse, nous nous trouvons d’une part des obligations, que nous ignorons comment satisfaire, nous concevons de l’autre des biens, dont nous ne savons s’il convient que nous nous les donnions. Il y a des règles, auxquelles il serait criminel d’obéir dans telles circonstances; il y a des biens, dont la recherche et la possession seraient maintenant funestes. Les règles sont faites pour redresser l’action vers quelque lbien supérieur. Mais, comme ce bien doit être encore inconnu, pour que l’acte moräl soit plus qu’une habitude, une application de la règle, qui n’y ajouterait pas ou guère, la connaissance de la règle, qui y est toujours indispensable, n’y est jamais suffisante. Pour agir moralement, ce n’est donc jamais assez de se cantonner dans l’application d’une règle, sans étudier les effets de son application éventuelle et en pressentir la portée : ni non plus de se proposer une

fin, sans chercher quels effets y ajoutera l’action qui doit

la réaliser. Au premier impératif, manque l’action imspirée par le proverbe : « Fais ce que dois, advienne que pourra »; au second, celui qui édiete : « Qui veut la fin, veut les moyens. » Nous nous déplaçons dans l’être, que n’épuisent, ni ce que nous en pensons dans nos lois, ni ce que nous en saisissons dans nos expériences. Que nous n’ayons pas autre chose qu’elles pour nous guider, cela ne fait pas que l'intuition morale ne le soit par ce qu’elle y ajoute, comme on achève une ébauche d’après les indications qu’elle suggère. L’objectivisme réduit le devoir au bien, le moralisme, le bien au devoir. Ils se proposent d’abord à part l’un de l’autre et en contradiction l’un avec lautre. L'invention éthique consiste à les déterminer lun par l’autre, en cher- Chant quel bien le devoir doit engendrer, quel devoir peut conduire au bien. E

Les degrés de la fonction morale. — Les solutions, que l’action donne à cette antimomie, peuvent se classer. Les diverses espèces d’éthique, dans l'extension desquelles elles rentreront, remphront ce rôle de fournir autant de degrés à la recherche qui, en collaboration avec l'analyse et l’expérimentation scientifiques, avec l'examen de conscience et l'édification religieuse, élèvera le moi, du principe métaphysique de la moralité, à la moralité même. Non certes par une déduction continue, puisque ce serait réduire FPinvention à la démonstration, la vie de la conscience concrète à la métaphysique. L’acte, par lequel le métaphysicien éventuellement les reliera, sera postérieur à linduction morale, qui aura dégagé ces divers plans de règles, comme l'induction du savant découvre souvent les lois avant qu'il les systématise.

10 Au plus bas étage de la morale, se rangent les règles, que leur généralité permet d'appliquer dans les domaines les plus divers. Elles sont déjà au-dessus du devoir, et de ses aspects universels que la métaphysique détouvre ; mais elles ont avec eux ce caractère commun de ne pas être con- finées dans un domaine réservé. On peut appeler dogma-

tologie cette section de la morale qui les formule. La dog-

matologie est'assez proche de la métaphysique, pour que Pantinomie de règles opposées y provoque, comme en métaphysique, la réflexion morale. — A titre de vérification, on peut citer cette règle qu’il faut diviser les conditions de son bonheur. Ses applications sont indéfiniment variées. Il n’est pas prudent, pour des parents, de n’avoir qu’un enfant sur lequel concentrer leur affection, pour un industriel, de ne dépendre que d’un seul client, pour un rentier, d’attendre ses revenus d’un seul placement, et ainsi de suite. Ce principe, qui commande la division de nos moyens d’action, peut se déduire de ce caractère de abstraction, que tout ce qu’elle sépare, commence à s’anéantir par cette abstraction même. Mais il est le plus généralement dégagé par une induction morale qui, de certains échecs, fait sortir leur condition. Cest la même induction qui a poussé Carnegie à formuler familièrement la règle opposée : « Mettez tous les œufs dans le même panier, mais surveillez le panier. » L’action morale consistera à inventer les cent manières, dont ces deux règles pourront se composer dans une conduite souple et heureuse : cette construction lui fera retrouver certaines maximes éthiques moins générales.

Deuxième vérification. Voici la règle d’Occam : Entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem. Excellente règle, puisqu'elle empêche la dispersion empiriste de la pensée, qui consisterait à empêcher la systématisation des phénomènes en créant une idée spéciale pour chacun d’eux; détestable règle, puisqu'elle aboutit à éliminer la nouveauté, sans laquelle aucune invention n’est possible. Galilée a manqué la découverte de l'électricité, en réduisant les effets de l’ambre frotté à n’être que des effets thermiques; les premiers observateurs du mouvement brownien, tout ce qui, avec et depuis les travaux de Gouy, est sorti de son étude, en le réduisant à ces courants d'ensemble, qui agitent des poussières. Ici encore se vérifie la règle que la pensée créatrice construit des directions opposées : il faut chercher à respecter l'originalité de l’événement en cherchant à le réduire à la généralité d’une loi. Formuler cette règle, qui

n’énonce pas moins le devoir de l'artiste que celui du savant et du métaphysicien, puisqu'il n’y a rien de plus profond et par suite de plus général en nous que notre double besoin de simplicité et de richesse, c’est contribuer à la dogmatologie.

20 La dogmatologie morale diffuse la métaphysique de la conscience dans l'expérience de tous; la déontologie formule des règles plus spéciales, qui résument la morale d’une condition, par exemple d’une profession, d’une confession, d’un peuple. En cette acception de déontologie, les morales issues de l’histoire de la morale sont des déontologies. — L’utilitarisme quantitatif de Bentham est impossible à appliquer, si l’on veut y voir une théorie complète de l’action. L’hétérogénéité des impressions individuelles, qui en fait les objets de l’art, les enlève déjà à l’abstraction morale ; ce n’est pas pour permettre leur quantification scientifique. Mais il est justifié jusqu’à un certain point, soit dans les calculs d’un banquier décidant des arbitrages, soit dans la réflexion d’un pénaliste fixant le taux des amendes. En prenant après lui l'argent, le prix, comme un «thermomètre moral, » on permet l’évaluation, non certes de nos peines et de nos joies, mais de certaines de leurs conditions objectives. De même la déontologie de « l'Éthique » définit une hygiène intellectuelle, dont les enseignements seront toujours précieux à qui se proposera la découverte de la vérité ; et lon peut concevoir que des déontologies plus précises adaptent ces règles aux conditions plus spéciales de certaines activités intellectuelles. Il y a un Code de la route, il peut y avoir un manuel de la recherche scientifique, inspiré par la réflexion sur les recherches passées.

De ces déontologies, les plus utiles seraient des déontologies éthologiques. Comme il y a des manuels professionnels qui, à une époque donnée et jusqu’à correction, formulent les obligations définies de cette profession, on peut prévoir qu'avec les progrès de l’éthologie, d’autres bréviaires rassembleront les règles, qui conviendront plus exactement à un caractère donné. Il n’est certainement pas vain de

rappeler aux actifs non-émotifs à fonction primaire, qu'ils risquent de pécher par excès de sens pratique et qu’un * souci exclusif d'opportunité est aussi dangereux pour la moralité que la méconnaissance du concret ; aux émotifs inactifs à fonction secondaire, que l’exagération du scrupule tourne à la rumination mentale. La maladie commence où la volonté faiblit. En corrigeant un mal dès ses débuts, ce qui est une règle dogmatologique, on empêche un travers de dégénérer en maladie. Au lieu de s’en remettre à la science de remédier aux effets d’un mal, mieux vaut que la morale en prévienne l’épanouissement. On a écrit « le régime du vieillard » ou « de l’arthritique ». On peut écrire celui du « nerveux » ou du « sentimental ».

3° La déontologie se contente de règles encore insuffsamment déterminées. On peut trouver, dans la littérature morale de toute société, les rudiments d’une critériologie qui, pour ne quantifier que les aspects de la santé, indique comment pourraient être précisées les fins de la moralité. De même que le code de la force du commandant Hébert . indique quel poids un homme moyen doit être capable de jeter ou en combien de temps il doit parcourir cent mètres à la nage, un code de la santé publique devrait définir entre quelles limites doit s’enfermer, dans certaines conditions données, permanentes ou variables, la natalité d’une nation bien portante ou le taux annuel des brevets industriels. — Il n’en résulte pas que cette détermination puisse suffire. La santé est à la moralité ce que l'application est à l’invention. Comme toute invention est, parrapport aux moyens qu’elle emploie, une application, la moralité présuppose la santé, quiest la réfection quotidienne du corps par le repos, l'alimentation et l'exercice. Mais l’invention, comme la volonté dont elle procède, n’est, dans toute application, que par ce qu’elle y ajoute. Il n’est donc pas légitime d’accepter cette réduction de la moralité, qui consisterait à n’estimer les hommes que s’ils ressemblent à des veaux bien nourris. A lire certains hygiénistes ou certains psychiatres, obéissant consciemment ou non à des postulats matérialistes, toute

pensée ou toute action, dépassant ce que les besoins organiques requièrent, confinerait à la maladie. L'héroïsme ou la pensée théorique deviendraient des perversions. Cet objectivisme oublie que le fonctionnement périodique des organismes ne doit pas suffire, puisqu'ils aboutissent tous à la mort, et que le seulespoir de la conscience peut être dans l’effort d'invention, par lequel elle doit, non seulement refaire, mais dépasser le corps et tout ce qu’elle a réalisé. A cet effort, la critériologie pourraservir, non plus en précisant lesmodes du normal, mais en assignant les fins de l’activité morale, en tant que ces fins ont des conditions quantitatives. Ce n’est pas assez, mais c’est déjà quelque chose de marquer que la mortalité infantile devrait être réduite à tel taux.

40 Que la morale ne puisse aller jusqu’à préordonner complètement la fin d’une recherche, cela résulte immédiatement de ce qu’une invention ne peut être jamais exhaustivement prévisible, puisque la prévision complète équivaudrait à l'invention même ; maïs cela n'empêche pas A morale, sans se perdre des la moralité, ni seulement se confondre avec l’art, ne puisse avancer vers eux, d’un pas encore, au delà de la critériologie. On peut appeler téléologie, cette indication, où la morale s’achève, et qui consiste à nommer un acte concret à exécuter. Au delà du principe, de la règle, du critère, le mot. Certes il doit toujours y avoir quelque pensée dans le nom, puisqu'il ne peut apparaître dans un esprit qu’en connexion avec certaines démarches de cet esprit. La vérité même du nominalisme ne peut être nominaliste. Mais la pensée du nom est une pensée extrémement réduite, inchoative, qui indique le vide d’une pensée plus précise, le lieu où elle doit se situer, le point où la pensée précise qu’elle ne peut plus penser. Notamment dans le nom propre, qui indique le mieux cette vacuité de la pensée, nous substituons un mot à ce que nous savons exister d’inexprimable dans toute personnalité. Nommer Napoléon Ier, c’est avouer que nous laissons échapper sa nature, quand nous le jugeons Corse, empereur, conquérant,

administrateur, parce que ces caractères ont appartenu à d'autres qu'à lui, que leur synthèse même, tant qu’elle n’est pas achevée, pourrait conyenir à un deuxième individu de son espèce. L'identité formelle n’épuise jamais l'identité matérielle.

C’est pourquoi le mot permet à la morale d’aller, comme le devoir l’ordonne, au delà des biens déjà connus, ou quantitativement homogènes aux biens connus, vers un bien encore inconnu, que la moralité doit instituer. Il indique, non un inconnaissable, mais ce qui est à connaître, ce qu’il dépend de nous de connaître mieux, ce dont nous pourrons toujours espérer une connaissance plus poussée. Le sculpteur devra attendre d’avoir achevé l’œuvre qu’il commence pour savoir quelle œuvre il commence ; mais il la commence en la nommant. Rien de plus important psychologiquement. Il est quotidien que des œuvres extrêmement importantes n’aient pas été faites par un homme, qui aurait pu les faire, pour cette unique raison qu'il ne s’est pas un jour nommé la fin à atteindre. Il suffit de dire à un enfant : « Prends ce livre », et il le prend ; il eût pu vivre des années à côté de ce livre sans le prendre, si le mot n’était intervenu. La plupart des hommes sont extraordinairement timides envers la vie ; pourtant s’il n’y apas d’obstacle qui du dehors pèse sur la conscience, il n’y a rien, de tout ce qui est rationnellement possible, science, richesse, beauté, qui ne soit accessible à chacun, il faudra seulement que ç’ait été d’abord nommé. Vouloir, c’est d’abord pour nous nommer une fin, puis avec ce nom, créer la fascination de l’esprit qui l’oriente, comme la cible, le tireur. Celui quise dira, à propos et assez tôt, « Je supprimerai le cancer », supprimera le cancer.

C’est dans la téléologie que se concentre cette finalité suprême de la morale. Le delenda Carthago a détruit Carthage. Bien loin que l'instinct y suffise, ces fins sont d’abord au delà de ce que nous osons concevoir. Elles finiront par orienter vers elles toute la personnalité, mais il à fallu qu’elles aient été conçues. Dans cette conception se concentre la plus grande responsabilité du moraliste, car, sui-

vant que la fin, qu’il se sera assignée ou aura assignée à d’autres, lui coûtera plus ou moins, ou produira, dans le milieu où elle s’instituera, ces effets ou d’autres, il aura été sage ou fou. Le moraliste ne doit conseiller, ni ce qui se réalisera tout seul par le jeu objectif des forces physiques ou sociales à partir d’une situation donnée, ni ce qu'aucun effort ou aucune ingéniosité ne pourra réaliser. L’inventeur vise ce qui, son zèle aidant, sera bientôt müûr et mûr pour lui. Faut-il encore qu’il l'ait visé. Nommer, ic’est viser.

Le jugement d'existence. — Ce caractère téléologique du nom se vérifie de tout jugement d’existence. Il n’y a pas de

jugement de liaison, qui n’en enveloppe un, puisqu'il n’y a de jugement qu’où le sujet croit à l’objectivité de ce qu’il affirme. Mais, par ce jugement d’existence, sous-entendu ou juxtaposé au jugement de liaison, l'esprit n’enrichit pas la relation à laquelle il attribue l'existence, puisque, s’il lenrichissait, elle deviendrait ipso facto une autre relation. Aussi, quand je juge que Paris est, cette existence, qui n’ajoute rien au système de rapports qui constitue Paris, ne peut être qu'un mot. Ce mot serait inutile, si ce que j'appréhende de Paris, ici mon concept de Paris, épuisait Paris. De tout ce que la pensée concrète possède actuellement, il suffit qu’elle le possède ; et aucune intuition n’a, en tant que telle, besoin d’être complétée par un jugement d'existence. Un homme heureux ne demande pas s’il est heureux. Quand donc nous affirmons de quoi que ce soit que cela est, nous voulons, par cette existence que nous lui attribuons en le soulignant, marquer qu'à l’expérience, dont nous sommes en train de jouir, autre chose peut être ajouté. Par exemple, quand Hamelin écrit de la relation qu’elle est le fait fondamental, il dit trois fois qu’elle est inséparable de l’être complet, qui doit venir remplir son abstraction. De même, tant que le présent m’absorbe dans la jouissance de lui-même, je ne puis m’interroger sur sa fugacité ; mais, au moment où quelque contradiction m’en réveille, le jugement que l'être existe me sauvegarde du désespoir, que la fragilité de toute expérience pourrait

m'inspirer et me tourne vers l’œuvre de Favenir comme vers un idéal. Affirmer que Notre-Dame de Paris est, c’est affirmer qu'après toutes les vues que j’en ai prises, d’autres pourront m'en être données. C’est pourquoi nous tenons plus à l’idée d’existence qu’à l'existence, car celle-là a pour elle linfinité de l’idée, qui manque à toutes nos expériences. Un riche, c’est un ascète, qui a un gros compte en banque.

De là résulte lattachement invincible de la religion et de la morale pour les jugements d’existence, qui ont pour sujets des noms de biens. On a torturé des gens, non pour qu'ils changent leur manière de vivre, mais pour qu’ils affirment que Dieu est. C'était évidemment confondre la moralité et la morale, et mieux vaut admettre que l’athée qui est moral implique l’affirmation de l’existence de Dieu. Mais cela ne fait pas que celui qui conçoit une relation, une idée, et refuse de lui attribuer l’existence, ne supprime ce qu’il vient de poser, car la position d’une relation par l'esprit n’a de valeur qu’à raison du mouvement qu’elle inaugure vers autre chose. Toute idée, pour le moraliste, est un idéal ; et celui qui affirme un idéal, sans croire à sa réalisation, le nie en même temps. Assurément la foi estelle encore un doute, puisqu'elle ne se confond pas avec la certitude. Mais la morale ne peut rien faire d’autre, et n’a pas à rien faire d’autre que de convertir le doute méfiant en doute confiant. Si donc nous ne voulons pas discréditer l'idéal au moment où nous le formons, où nous le nommons, nous devons, en lui attribuant l’existence, lui conférer une réalité, qui dépasse celle d’être actuellement proposé. Pour un objet fini, l'existence ainsi attribuée sera partielle : pour Dieu, totale. Jene déciderai personne à chercher un objet, si je ne veux pas affirmer que cet objet est : Je ne convaincrai personne d’être moral, si je ne veux pas affirmer que Dieu est.

L'intention. — Aux quatre degrés de la morale, correspondent les diverses.acceptions de l’idée d'intention. Le dynamisme intentionnel monte de l’intention universelle

LE SENNE. Le Devoir. 31

d’obéir au devoir à l'intention la plus concrète, qui puisse encore se distinguer de lacte même, par une invention, qui s’oppose à la déduction par la collaboration du reste de la conscience et l'originalité de chacune de ses démarches.

L’universalité de l'intention profonde, dans laquelle Kant

voit l’issue de l’acte moral, n’en est que le premier degré. Si les règles générales sont indispensables à la moralité, elles ne peuvent y être suffisantes. La moralité doit être leffort pour déborder toute formule ; et surtout les formules les plus pauvres qu’on en peut donner. Elle ne peut jamais se posséder par une possession invariable, car les vertus, qu’elle crée, cessent d’en être, si elle s’y arrête. De même Pintention de faire le bien n’est morale, qu’à la condition qu’elle inaugure un mouvement, par lequel elle se spécifiera dans une intention nouvelle, opportune et bienfaisante. |

La déontologie y sert. De l’intention morale, elle fait une intention pratique. Mais ce ne doit pas être par une spécification mécanique, dans laquelle une association

instinctive ou acquise remplacerait le travail de l'esprit,

pour choisir et discerner la règle à appliquer. Pour être fidèle à la convection morale, il faut trouver comment les règles peuvent se coordonner entre elles et s’accorder avec les conditions empiriques de l’action. Des règles mêmes qui doivent spécifier le devoir, toutes n’ont pas encore été formulées, et linvention éthique, qui dégage des règles, se méêlera à l’invention scientifique, qui fournit des moyens, afin de composer l’intention morale, qui pourra recevoir de la critériologie la précision quantitative.

Elle deviendra proprement téléologique, quand elle réussira à nommer la fin à inventer. Mais, dès ce moment, lintelligence le cédera à l'imagination ; car toute intention resterait verbale, un vœu, une velléité, si elle ne se portait jusqu’à une image, où la fin abstraitement pensée doit être contenue, mais masquée, comme les lois de la mécanique dans l’art d’une danseuse. Il fauten effet, sous peine de dégrader la moralité au moment où elle prétend s’élever, que

l'intention ne substitue pas une fin d'habitude à la fin encore inconnue, qu’elle doit susciter. Le danger de linten-

tionnalisme, c’est qu’il risque de ne viser que la conformité

d’une action avec une règle, comme si une variété d’actes très inégaux en valeur ne pouvaient coïncider entre eux par ce trait de vérifier telle règle. Un héros est plus qu’un bon fonctionnaire, Pamour, plus que l’application d’un règlement ; et si l’équité du juge ne doit jamais violer le droit, il y faut un art d'appliquer la loi, qui ne soit pas n'importe quelle application. Une fin morale sera toujours au-dessus de toute finalité abstraitement concevable : c’est pourquoi lintention doit s'achever dans l’imagination plastique et affective de l'artiste.

Insuffisance morale de la morale. — Il suffit d’épanouir ce qui vient d’être indiqué, pour que Firréductibilité de la moralité à la morale soït évidente. Que la morale puisse

être une raison de n’être pas moral, cela provient immédia-

tement de ce que la conscience, qui s’absorberait dans la recherche des moyens d’être bienfaisante, s’abstiendrait de l'être. Il n’y a pas de moyen plus sûr de manquer la moralité que de la mettre au conditionnel. Toutes les fois que l'État ou un groupe social crée une administration pour réglementer des hommes, qui produiraient plus ou seulement autant sans elle, il y a, sous l’apparence de l’organisation, gaspillage et immoralité. L'économie est la première forme de la fécondité. De même que la morale remplace la moralité dans l'hypocrisie, elle la caricature dans le cant, la restreint et la durcit dans le puritanisme. Cela ne veut pas dire qu’on ait le droit de se refuser à la discipline des règles, au nom d’un romantisme de l'invention, qui trahirait Vindividualisme, au moment où il prétendrait s’en autoriser. La moralité doit faire mieux que l’application morale, non moins. Elle y réussira, si d’abord la familiarité avec la réflexion morale crée une intuition du bien, comparable au diagnostic du bon médecin, si encore le concours des autres fonctions de l'esprit y infuse un amour inlassable de la vie.

44. L'aRT. — Nous venons de voir que l’abstraction des fins, proposées par la morale, appelait une fonction plus haute. S'il n’y a de finalité concrète que sensible et aimable, elle doit être l’œuvre de l'imagination créatrice, et cette œuvre doit servir, à celui qui la contemple, comme de moyen, pour sympathiser avec le mouvement intérieur qui a rendu désirable et engendré la beauté. Dans Part, l’idée se fait forme empirique ; la tendance, âme quasi-personnelle, originalité vivante. — En présence du monde de la perception, nous pouvons le résoudre en objets, ces objets en éléments. C’est ainsi que le sens commun tourne à la science. Les mouvements quantitatifs, que l’imagination abstraite du savant supposera aux principes des objets de la perception, annoncent déjà l’art, puisqu'ils consistent àcommunier avec l'esprit sous la matière. Mais, de même que c’est une chose d’entendre un instrument d’un orchestre et d’en reconnaître les lois, une autre chose d’entendre une symphonie et de s’en servir pour sympathiser avec l'âme de son auteur, l'esprit peut chercher, derrière une perception considérée dans son ensemble, l’action synthétique qui l’a produite. A ce point, où les perceptions se composent dans une expérience totale et individuelle, elles deviennent l’objet de la connaissance artistique. Auprès de ses œuvres, toute idée abstraite est comme un modèle anatomique auprès d’une sculpture ; par rapport à l’action personnelle qu’elles expriment, les schémas de la psychologie sont comiques de raideur.

Toutes les autres fonctions de l’esprit conspirent dans la création artistique, comme l’art lui-même conspire avec elles dans toutes les autres formes de la moralité. De la métaphysique, il recoit les directions profondes, qui font l’universalité des œuvres les plus classiques ; de la science, à la fois la technique de la création et les moyens de son efficacité psychologique. La religion fournit les sentiments, dont l’artiste éprouve et peint les conflits ou l’harmonie; dionysiaque, quand il sympathise avec les forces qu’éveillent en nous les drames de notre vie, apollinien, quand les

combats, qui s’achèvent dans le corps ou l’âme, ne jettent plus qu’un souvenir sur une beauté, qui commence à s’épanouir. En exclura-t-on la morale ? Mais le devoir ne s’y retrouve-t-il pas sous sa forme la plus pathétique, puisqu'il n’y à pas d'art extérieur, où la laideur n’est convertie en beauté, d’art intérieur, où la lutte de la volonté aux prises avec le désordre n’anime la conscience.

C’est en effet la conscience morale elle-même, que l'art exprime. L’antinomie métaphysique, source du mouvement de toute pensée, se présente aux âmes les moins analytiques dans les conflits concrets, où la conscience se divise contre elle-même par les devoirs auxquels elle adhère. Supprimer ce conflit, plus de finalité à naître. La finalité, qui n’a pas été désirée et que nous ne devons pas achever, ne peut être reconnue par nous ; et, si rien n’est que par l’aveu que nous lui eonsentons, elle n’est pas. L’art n’a pas à refaire la nature ; il doit la compléter, en résoudre les imperfections, y ajouter. C’est ce que l’académisme méconnaît ; et si la nouveauté, avec la surprise qu’elle provoque en nous, ne suffit pas à défimir l’art, elle y est au moins indispensable. Les plus grands artistes sont ceux qui, par le renouvellement de leur technique comme par l’originalité des sentiments et des œuvres, ont su exprimer ce qu’il y a d’inimitable en eux, cette structure unique et secrète, qui ne nous est pas moins inaccessible en nous-même que la nature personnelle de Dieu.

C’est ce qui fait la profondeur du réalisme. Le laid doit provoquer l'artiste, comme le faux, le savant. La souffrance perceptive, qui est éveillée en nous par une désharmonie empirique, doit être affrontée par lui, comme la contradiction intellectuelle, par lethéoricien, le désarroi affectif, par l'âme religieuse. L’accomplissement de la beauté serait le règne des fins. Nous n’y pourrions respirer. Rien ne sera serein tout à l’heure que par le tumulte d’à présent, et si quelques remous ne s’y prolongeaient, la sérénité serait le vide. Il faut que la beauté soit toujours tremblante, comme entre deux menaces, celle du péril qui l’a engendrée, celle de la désaffection qui va la suivre. Mais il n’y a pas à

craindre que l’art la déserte à jamais. Quand l’académisme a lassé les artistes de l’idéalisme, c’est le réalisme qui les y renverra. Toute action de grâces est interrompue par la souffrance ; mais la prière en sort. Où la souffrance est sans le courage, elle déshonore ; où la laideur ne se complète pas par la beauté, elle repousse. Si Phèdre n’était que lâche, si les nains de Velasquez n'étaient que difformes, ni le dramaturge, ni le peintre n’eussent été des maîtres ; maïs, dans le double drame de l’amour qui avilit et de la noblesse d’âme ridiculisée par le corps, Racine et Velasquez ont senti et montré la beauté de la conscience, supérieure à ce qui la déchire parce qu’elle veut son tourment. Ici comme partout, l’immoralité est de couper entre les deux termes d’un rapport pour en faire des contradictoires, la moralité d'inventer, par un vouloir original de l'esprit, une harmonie, dont l'artiste sait faire que nous sentions la création dans l’œuvre. Toute œuvre d’art est une contradiction résolue, mais où la solution révèle la contradiction, une victoire qui fait encore frémir les cœurs.

Veut-on le vérifier sur l’une des œuvres les plus puissantes de Rodin ? Qu'on considère les « Trois Ombres» qu’il voulait dresser au-dessus de sa « porte de l’enfer ». Tumulte de problèmes. Il est aisé de représenter un cadavre ou un vivant. Mais le mourir, cet instant indiscernable où se fait le passage, doit être exprimé, sans être fixé, dans le bronze ou le marbre, qui sont les matières les plus inertes qu'un artiste puisse se proposer. Ne voudrait-il qu’y représenter des ombres, il serait paradoxal à l’extrême de demander au plus matériel de devenir le moins matériel ; mais ce qu’il veut exprimer, c’est l’anéantissement. Il faut que, sans cesser d’être des hommes, nous mourions avec ceux-61. — Comment a-t-il résolu le problème ? Suivant la formule qu'il a lui même donnée de l’art, dans ses entretiens avec M. Gsell. Une œuvre de peinture ou de sculpture ne vit qu’à la condition d’être cinématographique. Mais, faut-il ajouter, à l'inverse du cinéma qui fond des images successives, Fartiste doit d’abord surprendre par une multiplicité d’expres-

sions incohérentes, et c’est le spectateur qui devra et pourra les concilier. La sculpture, par de légers ou de violents forcements, disloquera l’œuvre, en des attitudes incompatibles, pour que l'esprit, qu’elles surprendront, les compose à son tour dans un mouvement.

Revenons pour le constater vers les « Trois Mourants. » Par un heureux usage du principe de relation, la massivité des trois corps s’anéantira, si le sculpteur peut suggérer Paction d’une puissance infinie, qui les rejette dans le néant par son opposition seule. Trois bras tendus montrent un vide, d’où doit monter une attraction, à laquelle rien ne peut résister. Les têtes mortes sont désarticulées par cette toute-puissance, qui n’est rien au moment où elle est plus forte que tout. Témoignage de leur inertie nouvelle : elles s’entrechoquent, comme feraient des billes de bois. Leur matière n’est plus que matière ; et le sculpteur utilise eette identité de la matière avec le néant, qu’il n’y a plus rien où Pesprit manque. Mais pouvons-nous être émus par ce qui n’est que matière ? [Il n’y a de mort que par la conscience d’un vivant. Au moment où le sculpteur rend son œuvre à la matière dont elle est faite, elle risque de n'être plus une œuvre d'art. Si le matérialisme était vrai, nous ne pourrions même pas mourir. Îl faut que l’art soit idéaliste, pour que nous imaginions, sous les sensations qu’il donne, une cons- cience qui les éprouve ; et le plus sensuel des arts n’échappe : pas à cette obligation. Rodin ne s’en abstrait pas. Ces têtes désarticulées doivent permettre sencore un oupçon de conscience. Les trois hommes pensent encore avec leurs jambes, un frisson musculaire y persiste, ils veulent se tenir debout, et une dernière résistance retarde leurchute d’une seconde. Comme dans leschefs-d’œuvre du réalisme, la conscience morale, qui ordonne à lesprit de s’asservir la matière, est saisie et montrée dans son ultime victoire. Toujours religieux est l’art, soit qu’il montre l’infirmité du moi particuher - quandilse sépare, soit qu’iltriomphe avec lui, quand celui-ci parvient à coïncider avec la volonté de la conscience universelle. j

C’est donc en ce qu’il enveloppe que l’art est moral. Pas de conflit, pas de beauté, pas de triomphe de l’harmonie sur le désordre, s’il n’y a pas le devoir. En résulte-t-il qu'il doit se réduire à la morale ? Tout au contraire. C’est la vie morale, qui a toujours raison contre la raison abstraite. Mettre l’idée à la place de la vie, c’est empêcher l’idée de s'achever dans la vie. L'art serait la morale, s’il n’y ajoutait, comme la religion se confondrait avec les fonctions abstraites de l'esprit, si le dynamisme intellectuel ne s’y achevait dans le dynamisme affectif. L’art est moral, parce qu’il n’est pas éthique ; et s’il y a des œuvres d’art qu'il faut condamner, comme il y a des actes que nous jugeons criminels, ce n’est pas à cause de ce qu’ils sont, mais à cause de ce qu’ils ne sont pas. L’assassin a tort de n’être qu’un tigre, l'artiste médiocre de n’être qu’un ouvrier. Quand on accuse une œuvre d’art d’être immorale, c’est, ou bien qu’elle usurpe ce nom, et l’art n’en est pas déshonoré, mais calomnié, ou bien que celui qui en dénonce l’immoralité reproche à l'artiste l’usage, que lui ou d’autres ont fait de son œuvre ; mais la valeur de l’art n’en est pas plus atteinte que celle de la science, si un savant vole. It n’y a d’immoralité que des personnes ; l’art sera dangereux, comme la science ou la religion, quand les personnes seront immorales.

Elles le seraient, si elles le réduisaient à la morale, car si celle-ci est insuffisante, il faut que vienne d’ailleurs ce qui Jui manque. Orla morale, où s'achève la pensée abstraite, ne peut, à cause de son abstraction, donner deux connaïssances, sans lesquelles toutes les autres fonctions de l’esprit perdent leur valeur et se tournent en passions, le sentiment de l’individuel et l'amour de la vie ardente. — Si particulières en effet que puissent être des règles morales, ce sont encore des règles ; et la morale ne touche au concret que par le mot, qui révèle en mème temps son impuissance à s’exprimer. Au contraire, ou l’art échoue, ou il fait des individus. La qualité même n’y est artistique que si elle perd la généralité d’un échantillon ou d’un signal, pour se composer avec elle-même dans une intuition à nulle autre

pareille, dont le charme n’appartient pas aux éléments, mais à la synthèse de leurs dissonances et de leurs accords. Quelque souci que le classicisme ait eu de conserver à ses tableaux et à ses héros des caractères, qui les fassent généralement humains, quel qu’ait été son souci de dégager la nécessité psychologique de ce qu'y mêle la contingence historique, le profond et l’universel n’y sont jamais seuls. Hermione n’est pas la jalouse, elle est Hermione jalouse. Comment Oreste pourrait-il aimer un type ? Tartuffe n’est pas l’hypocrite, il est Tarfuffe, et il a « tartuffié » presque tout le monde. Excellent, parce qu’il impose aux sensibilités les plus puissantes, servies par une observation pénétrante, cet idéal de profondeur et d'unité, sans lequel l’individuel resterait aussi superficiel, le classicisme serait détestable, s’il devait détourner l'artiste de voir l'original et d’aimer les personnes. Car, si le classicisme est impérissable, si l’artiste peut renouveler indéfiniment la peinture des sentiments et de leurs conflits, à limitation de la création divine, c’est qu'il y a autant de manières, dont les passions peuvent déchirer les âmes qu’il y a de personnes pour les éprouver.

Non seulement l’art a pour fonction de remédier à Pabstraction des règles morales, en montrant que toutes les situations concrètes sont singulières ; mais il garde d’un conformisme passif, en nous faisant sympathiser avec l’élan intérieur, sans lequel l'application de n’importe quelle règle serait un esclavage. En face de toutes les autres fonctions de l’esprit, l’art est une leçon d’anarchie ;'et c’est dans la mesure où il ramène de lindividualité de la qualité à l'originalité personnelle de tout sujet, que l’art s’oppose violemment à la socialité de toutes les abstractions qui Font précédé. Contre l’impersonnalité de la catégorie et l’objectivité de la loi ou de la chose, contre la contagion confessionnelle, que la force des sentiments rend si puissante, et contre la discipline des règles, l’art exprime les souffrances et les victoires de la conscience personnelle. Il prend la vie où la société cesse, pour faire aimer l’élan qui la dépasse ou le tente ; et qu’il peigne l’agonie d’une conscience, que la

société s’asservit ou écrase, ou le serein triomphe d’un vainqueur, qui a su tourner les obstacles sociaux au profit de son expansion, il rend les sensibilités meurtries et les courages défaillants à la gloire d'eux-mêmes.

C’est ce qu’à profondément vu Schopenhauer, et son pessimisme n’est qu'un optimisme exclusif de l’art. Dans la conscience artistique, la représentation se subjective, le solipsisme triomphe. La restriction de la contemplation dans l’objet qu’elle s’est choisie aveugle le moi particuher. Il oublie son corps, et ce fait qu’il est, dans une certaine mesure, une partie de l’objet, et commetel, toujours menacé. Il n’y a plus de danger, les contradictions ne sont plus qu’une occasion de victoire. [Il en règle la gravité à son gré, suivant les exigences de son besoin d'émotion ; etses héros, qui n’ont pas de volonté indépendante de la sienne, sont entièrement perméables à sa sympathie puisqu'il leur prête ses sentiments. Il fallait bien qu’un nirvana engloutit la nature. La représentation ne peut être l’œuvre entière du moi particulier qu'à la condition qu’il n’y ait plus rien en dehors de lui; mais, tant qu’il l’oublie, son décret vérifie son décret. Moments assez rares sans doute, où l'artiste communie avec Dieu, en se donnant sur des fantômes la toute-puissance de Dieu $ur l'être. Mais ceux qu’un long et minutieux travail, par ce qu’il a grossi et par ce qu'il construit, devait préparer.

Au cours de ce travail, analyse et construction se retrouvent, suivant le rythme de leur alternance. L'analyse n’isole plus des rapports abstraits et des sentiments généraux : l’artiste ignore les lois de l'optique ou de l’espérance. Il surprend des faits significatifs ou des traitscaractéristiques, un mot ou un geste. Sa méthode est une wesenschau, à la piste d’intuitions concrètes, où le réel se sent dans une finalité riche et confuse. La nécessité, que l'analyse lui révèle, n’est pas celle de l’universalité, qui en garantit l’usage ; mais cette nécessité concrète, indémontrable et sentie, qui nous convainc, sans déduction, maisinvinciblement, que tel homme devait prononcer ce mot ou faire ce geste,

comique, quand celte nécessité est à la surface de la personne, tragique, quand elle nous paraît révéler sa personnahté essentielle. — Puis il brasse cette matière, que l’observation des autres et lintrospection de soi renouvellent indéfiniment. Une systématisation, qui est comparable à celle du métaphysicien, mais s’oppose à elle, en ce que le simple y est cherché dans le total, et le total dans le concret,

rapproche un rythme, où lindividualité de l’artiste se sent

satisfaite et les souvenirs, qu’il entraînera dans son mouvement. Un trait attire l’autre ou repousse l’autre, suivant les décisions d’une finesse, qui exclut aussi sévèrement le

caprice qu'une démonstration de géométrie ; et, dans le.

plaisir que lartiste en ressent, il peut reconnaître à la fois

la loi de la moralité, suivant laquelle la contradiction doit engendrer l'harmonie, et son initiative toute-puissante, par laquelle il lui confère l'être en y obéissant. Obsceur et clair pour lui-même, comme nous le sommes tous dans l’action, éprouvant toujours que tout ce qu’il fait a sa raison dans une action toute-puissante et qui le lui fait faire, et que tout ce qu’il doit faire resterait anéanti, s’il ne le voulait. En se composant dans son œuvre, la nécessité concrète et la vo-

lonté personnelle lui font oublier de quels tourments et .

quelles recherches il a payé la jouissance de l’œuvre accomplie.

C’est légitimement qu'ilen jouit ; car, si artiste examine la connaissance et l’action que lart lui concilient, il ne peut manquer de juger que les fonctions inférieures de l'esprit sont condamnées à mortifier esprit, tant que le sentiment de l’individuel et la sympathie avec l'effort intime des personnes ne les aura pas imprégnées. Qu'on enlève au métaphysicien, ce sentiment que lindividualité du réel le rend en fait irréductible à tous les principes, qu’il perde celui de son originalité au centre de son système, celui-ci devient une scolastique. Il serait aussi grave de ne faire d’une philosophie qu’un rêve individuel. Elle est vraie abstraitement par les principes de toute systématisation possible, concrètement vraie par lPexpression qu’une conscience y trouve de son

rapport singulier avec la conscience universelle. Mais toute autre, quoique inégalement, a sa valeur; et la philosophie, que chacun ne peut qu'amorcer et ébaucher, les comprendrait et les déborderait toutes. Qu'est-ce qui nous blesse de même dans l’image des sociétés engendrées par la dégradation sociale de la science, sinon une mécanisation de l’homme où les individus ne se distinguent plus qu’arithmétiquement et où s’atrophie leur originalité éventuelle d’inventeurs ? L'art même religieux est encore trop sensuel pour ne pas inquiéter la religion ; et il n’y a pas de croyant qui ne soit musulman par la méfiance de lidolâtrie sensible. Mais où l’art n’introduit pas le culte de l’individuel manquent toujours la délicatesse et la tendresse. Il n’y a pas de charité sans lui. Où il ne tempère pas la préoccupation du divin par le souci de humain, où 1l n'intervient pas pour inspirer l’amour de la vie personnelle, la religion, qui doit être un secours pour les âmes, en devient le bourreau. Enfin la morale, plus proche de la vie personnelle que les fonctions plus profondes, n’en est que plus redoutable, car si l’art n’introduit sa médiation entre elle et l’expérience ou les personnes, elle sera d’autant plus meurtrière qu’elle pourrait être plus bienfaisante.

Qu’au contraire les spécialistes s’inspirent de l’exemple de l’artiste, sa moralité propre se vérifiera à la bienfaisance de l’action qu’il exercera sur eux. Au travers de son œuvre, comme nous faisons les uns et les autres au travers des modifications matérielles par lesquelles nous nous exprimons, ils apprendront de lui comment la finalité concrète sort de l'effort créateur. Le corps qui sépare l’artiste des autres est pouf ainsi dire aménuisé, aminci par lui ; si puissant que soit le sentiment d’un prêtre, il ne le communiquera que par les .moyens de l’art. Non certes qu’une technique maladroite y puisse réussir; mais une technique ne devient de l’art qu’à la condition de ne pas être maladroite. Où l’art se refusera à un inventeur, non pour répéter son invention, mais pour diffuser le génie intérieur par lequel il l’a engendrée, ce génie restera muré dans un corps de glace. C’est

que rien ne se fait sans la moralité. L’art est une condition d’eflicacité parce que l'artiste est moral. Quelques sentiments qu'il ait ressentis, il a dû souffrir de leur conflit pour éprouver le besoin de les exprimer; et cette expression même prouve que sa volonté a su le surmonter par l’invention.

C'est par là que l’art atteint à sa plus haute bienfaisance. Il établit, comme par un grossissement, que rien de précieux ne peut se faire dans le monde que par la moralité de quelqu'un. Tout retombe de la fécondité d’une âme généreuse, et rien ne devient objectif que par l'initiative des personnes. Où la moralité n'intervient pas, tout commence à défaillir. Degénération en génération, il faut que les métaphysiciens refassent la métaphysique, contre les positivistes et les sceptiques. La science automatiserait la société et l'esprit si l'invention ne venait la bouleverser et l’étendre. Les . Églises laisseraient se dégrader l'esprit religieux et la foi perdre son prestige sur les âmes sans les génies spirituels, qui méritent par leur vie intérieure d’éprouver affectivement la présence de Dieu pourla rendre sensible aux autres. La morale deviendrait une annexe de la police d’État, si quelques solitaires ne cherchaient à dégager, du désarroi des conduites, les règles nouvelles dont la contradiction nous fait tous ressentirle besoin. L’art même périt par les Écoles, si les artistes n’en subordonnent pas délibérément l’enseignement à leur originalité ; mais quand ils y auront réussi, leur nom restera attaché à leur œuvre, comme cela n’est vrai au même degré d’aucune autre création, parce qu'il n’y en a aucune dont il soit aussi vrai de dire qu’elle est l’homme même. C’est pourquoi l’art ne tolère pas dans l'artiste qu'il ne possède que ce talent que l’enseignement donne, il suppose l’originalité personnelle et inimitable.

Le danger de l’art. — Aussi l'artiste condenserait-il en lui et son action toute la moralité, si la création par laquelle s’exprime la sienne propre n’avait cette imperfection radicale de n’être qu'une apparence à laquelle manquent à la fois la gravité religieuse et la solidité de l'être. Pour être une

abstraction contre l’abstraction, l’art en est encore une, c’est l’abstraction de la qualité. De même que l’idée, dans la métaphysique séparée, la chose, dans la science séparée, Fémotion, dans la conscience religieuse quine convertit pas sa foi en efficacité, de même que l’idéal, quand, chez le moraliste, l’idéal se substitue à la moralité, l’œuvre d’art est un rêve, au plus un décor où l’image de l’être est mise à la place de lêtre. Elle est faite d'illusions qui se simulent un dessous, mais il n’y est pas: c’est une pellicule de quahtés sans soutien, une forme où la matière est vide. Les hommes que le seulpteur anime n’ont mi chairni sang, et la sève ne monte pas dans les arbres du paysagiste. Des acteurs pourront incarner les personnages du dramaturge, parce que ce ne sont que des acteurs qui n’inventent pas ce qu’ils pensent et ce qu’ils font. Certes dans les combats dont l’artiste nous émeut, dans la beauté qu’il fait admirer, la moralité est entière, mais elle n’y est qu’en peinture. [artiste exploite le sacrifice des autres.

On le vérifierait en détail par une étude analytique, comparable à celle de l’épistémologie, qui démonterait les actions spontanées, par lesquelles l’artiste aménage les drames de la vie réelle, pour en faire la matière de sa représentation. Si, en excluant toute action, on vide la vie de son intérêt artistique, on s'élève, pour ainsi dire, au-dessus de Part, en représentant des actions qui nous intéressent trop puissamnment. Le cri d’un homme qui souffre ne peut être mis sur la scène ; et une représentation dramatique doit s’interrompré, quand un acteur éprouve une douleur trop cuisante. C’est ce que confirme cette règle si ancienne que les sujets traités par l'artiste doivent être éloignés dans le temps ou l’espace. On n’eût pas projeté des films de la guerre, pendant la guerre; et quand l’art se mêle aux événements, c’est poury prendre un caractère religieux, où l’art n’est plus pour l’art. Aussi l’œuvre d’art résultet-elle de démarches opposées par lesquelles une contradiction réelle est altérée de manière à ce qu’elle émeuve sans menacer. Il faut que le spectateur soit distrait de la vie dange-

reuse ; et comme l’art pourtant n'existe qu’en référence avec elle, que rien, dans’ l’ordre artistique comme dans l'ordre scientifique, n’est vrai que par allusions, il faudra que l'artiste compense l’irréalité existentielle par la réalité essentielle. Il concentrera les événements pour en éliminer les longueurs fades, il accentuera les oppositions jusqu’à créer le heurt, il modernisera l’ancien, il remplacera la déduction des actes par la suggestion pour nous faire passer de la perception à l'imagination et, par cent moyens toujours à renouveler, il nous fera osciller de la conviction que cela est, à la conviction que cela n’est pas, comme nous suspendant à mi-chemin du réel et de l'idéal.

Toute fonction séparée mutile la conscience et corrélativement, si elle s'impose exclusivement à elle, la déforme. L'industrialisation et la militarisation des esprits, qui résulterait de la science, si le positivisme arrivait à se substituer à la philosophie, ont pour contre-partie la dissolution dans l’unique et lindividuel, qui suivrait du primat de Fart et d’un esthétisme de la sensation neuve et de l’originalité individuelle. C’est pourquoi nous attendons d’ordinaire de l’artiste qu’il compense la vanité de ses créations par la peine qu’il y a prise, par la grandeur des œuvres, par la valeur de l'âme qui s’y exprime. Une âme religieuse méprise les acteurs, comme nous méprisons ceux qui feignent des sentiments qu'ils n’éprouvent pas; mais ce mépris tombe devant un Michel-Ange et un Beethoven, chez qui l’âme même s’est faite artistique.

Aussi les philosophies qui, à la manière de Schopenhauer, réserveraient à l’art le privilège dé conduire au salut, seraient encore des philosophies qui feraient la vanité de Part, en faisant la vanité de la représentation entière. C’est ce qu'a vérifié la sensibilité de Baudelaire. Mais, en entraînant l’art dans le néant du réel, on sacrifierait, à Foptimisme de l’art, la moralité de l'artiste. Le monde n’est pas qu’un phénomène individuel; et l’on ne peut dissoudre la contradiction entre moi en tant que sujet particulier et moi en tant que sujet universel, au profit du sujet parti-

culier, sans du coup anéantir tout sujet. Il y a toujours un moment où la contradiction dangereuse réveille de la contradiction de jeu ; et à ce moment l’art ne peut plus paraître qu'un divertissement, plus redoutable que lautomatisme en ce qu’il abuse en séduisant. L'esprit est rejeté à la médiation par l’idée ou par la sympathie, qui nous fait communier avec des traits et des élans plus profonds, et par suite avec plus d’esprits. L'artiste doit devenir ésotérique à tout autre, mais au terme de cet ésotérisme est la fragilité d’un rêve en train de s’évanouir. Il faut se méfier des conversions religieuses d’artistes ; il doit arriver plus d’une fois qu’ils convertissent la religion à eux et à l’art. Les hommes qui ne veulent pas sacrifier la moralité de la vie à son spectacle reviendront vers les fonctions profondes de la conscience. La science donne à ses machines une consistance raide et sans grâce, mais l’on s’y heurte comme à du solide, de même‘qu'on se heurte à la nécessité logique ; la religion développe en nous des aspirations, auxquelles la grâce ne répond que par instants ; mais l’âme y reconnait la gravité de son destin. La beauté, où la conscience cherche son « unité téléologique », ne peut être le tout de la conscience, si celle-ci ne doit jamais être satisfaite.

L'art comme vérification empirique de la moralité. — Écartons donc maintenant l'hypothèse d’un art séparé, comme nous l’avons fait des autres fonctions de l’esprit, où n'importe quoi s’anéantit en se séparant. En se composant avec tout le reste de l’esprit, l’art achèvera la vie morale. Sans lui, celle-ci manquerait de la finalité et du bonheur qui vérifient sa réalité. Quelle raison en effet aurions-nous de croire à la possibilité du bien, quelle vérification sensible et affective, si l’art ne savait représenter la beauté, pour que nous en jouissions, le courage, pour que nous y reconnaissions le bonheur de vivre ? Ils ne se trouvent ailleurs dans la nature que par exception, parfois morcelés, toujours masqués, comme les lois dans les phénomènes ou la foi dans le secret des âmes. Mais, ainsi que la morale souligne l'idéal pour accroître son efficacité suggestive, l’art isole

et concentre la finalité pour lui concilier le charme de la qualité. Que le monde tout entier devienne, comme dans un ohjectivisme de la nécessité, l’objet d’une contemplation esthétique de Dieu, l’art, en gagnant tout, perdrait tout, car une apothéose finale serait aussi vaine qu’un jugement dernier ; et si elle contenait tout, tout deviendrait vain avec elle. Mais la beauté et la moralité ne sont pas seules dans le monde ; et l’art, en s’offrant comme médiateur entre elles et nous pour nous les faire admirer et aimer, nous donne la jouissance du réel dans sa finalité et dans sa puissance créatrice. Il faut que le bien nous soit donné autrement qu'en théorie ou en idéal ; ce n’est pas assez que la religion en approfondisse en nous le désir; et si la finalité et le bonheur ne devaient exister pour nous qu’à titre d’intention, cette existence équivaudrait à l’inexistence. Le présent doit témoigner pour l’avenir. La jouissance ne doit être, ni rien, ni tout; elle sert la vie morale quand, dans l’émotion - artistique, il arrive à la fois que nous jouissons de la beauté eb que nous sympathisons avec l’effort par lequel l'artiste l’a créée. En elle la finalité empirique manifeste sa sufisance puisque la jouissance n’a pas d’autre fin qu’ellemême.

L'art et Dieu. — Si toutes ies fonctions de la conscience expriment l’unité créatrice de Dieu à leur manière, l’art a ‘sur les autres de nous en faire goûter, comme dans un échantillon, la perfection. Bradley, peut-être plus fortement que quiconque, a montré que l’Absolu doit échapper à des consciences enfermées dans la relativité. Mais enfin, à moins de tout discréditer en retombant à l’agnosticisme, 1l ne faut pas traiter l'Être comme s’il était le non-être, l’inépuisable comme s’il était l’inabordable. Quelque ressemblance doit nous le rendre assimilable; et puisqu'il n’y a rien de commun à l’universalité des consciences, que d’être des consciences, il doit, pour ne pas leur être étranger, être une conscience : c’est ce que nous impliquons en lui donnant le nom propre de Dieu. Puisqu'en même temps notre hmitation nous empêche de le comprendre et le dominer,

LE SENNE. Le Dex. ra

il doit rester pour nous le point de convergence, où toutes les antinomies viennent se résoudre. [l est l’idée complète que la métaphysique requiert, l'unité du monde que la science suppose, l’intériorité absolument continue avec laquelle la religion aspire à communier, le bien achevé auquel la morale aspire, enfin la beauté vivante, dont l’art ne peut surprendre que des reflets. Mais de tous ces aspects dans lesquels Dieu se donne à chacun de la manière qui lui convient et suivant son effort, celui que lart retient lui confère l'actualité qui manque aux autres. Dieu n’est présent à un esprit qu’à la condition qu’il ait appris de l'art que le suprêmement réel, c’est l’individuel.

L’idéalisme métaphysique, en tant qu’il est un intériorisme, la science de l'homme, que la science de la matière prépare, la communion personnelle, que la religion introduit, la morale, si ellene veut pas sacrifier les personnes aux règles, l’art même, qui ne peut, sans se trahir, subordonner Fexpression des âmes à la décoration des choses, se dégradent toutes les fois que l’exemple des plus grands artistes, qui donnent lapparence de la personnalité à leurs héros, comme Dieu nous en donne la réalité, ne leur apprend pas la sympathie. Il ne s’agit pas de refaire ici la Politique tirée de l'Écriture Sainte : le monde doit manifester la liberté de Dieu et la nôtre par sacontingence. Maïs s’il n’y a que des personnes, la moralité suppose une Personne universelle qui la provoque par la contradiction, la soutienne par la vérité et se donne à elle dans une intuition toujours singulière. L'art le plus haut, en nous entraînant à pressentir ce qu'il y a d'originalité inimitable et irréductible dans chaque personne, est la vérification de l’idéalisme intellectuel. Il nous détourne de réaliser l'Être suffisant autrement

que comme une Intériorité psychologique, de le faire éternel

ailleurs que dans une source infinie de création, dont le devoir n’est que le reflet abstrait. Il nous enseigne, si l’on peut dire, un spinozisme de la liberté; il nous invite à

chercher un Summus Artifex, qui certesne fait rien qu’en -

conformité avec la raison, mais, dès l’invention métaphy-

sique et mathématique, où l’art est déjà, jusqu'aux créations les plus qualifiées de Fart concret, ne respecte ce qu'il y a de positif dans leconstruit que pour construire encore; et il nous force, en nous invitant à sympathiser avec la Création, à y retrouver le Créateur. Parce qu'il nous fait admirer la beauté, aimer la jeunesse, l’art nous fait espérer en l’harmonie du monde, 1! nous fait croire en la fécondité toujours renaissante de l’Acte pur. La sensualité de l’art y trouve son âme.

L'histoire. — En chacune de ses fonctions, l'esprit peut céder à la pression du passé ou à la préoccupation de Pavenir; dans le premuer cas, ce qu’il faut de synthèse dans tout acte moral se présentera comme une reconstruction ; dans le second, l'analyse introduira rapidement la création. Ainsi la science donnera inégalement satisfaction au besoin de comprendre ce qui est, et au besoin de réaliser ce qui n’est pas encore, mais doit être; la religion satisfera davantage tantôt le besoin d'aimer, tantôt le besoin d’entrainer. Quand, dans l’art, la préoccupation d’éveiller certains mouvements dans les consciences présentes est subordonnée au souci préalable de reconstruire, par une première sympathie, les mouvements d’un inventeur d'autrefois, l’art se fait histoire.

Quel autre objet proposerait-on à l’histoire ? Y chercherat-on une philosophie déterministe, à la façon de Bossuet ou de Marx ? Ce serait destituer les lois de leur relativité phénoménale et anéantir les personnes. On les anéantirait de même si on attendait de l’histoire la découverte des lois immamentes aux actions humaines. Mais l’histoire n’est pas une science. Qu'une sociologie se constitue, elle ne supprimera pas l’histoire, parce qu’une loi ou un fait scientifiques ne seront jamais dans le réel que deséléments, et l'esprit, obéissant inconsciemment au mouvement de l'argument ontologique, éprouvera toujours le besoin de monter de l’'abstraït ou du partiel vers le concret et le total.

L'histoire donnera une première satisfaction à ce besoin,

en ajoutant aux lois générales d’une sociologie, valables pour tout esprit humain, comme cette loi que la mauvaise monnaie chasse la bonne, des vérités, abstraites encore, mais plus particulières, et, comme telles, particulièrement précieuses aux membres d’un groupe social donné. Chacun de nous a une situation propre dans la république des consciences, avec un corps, une famille, une patrie. Il est aisé de l’oublier par l’abstraction, moins aisé de se maintenir dans cet oubli. Il en résulte que personne ne peut vivre sans des connaissances, générales encore, mais moins que les. lois scientifiques .Il est important pour moi de connaître. la loi de la gravitation, il l’est moins que de connaître les. rues voisines de la mienne. Cela fonde lindispensabilité de l’histoire. Elle est la géographie du temps. Elle rappelle aux. Anglais que la suprématie maritime est la condition de leur sécurité, aux Français que la vallée de l'Oise est une porte ouverte aux invasions. Mais, à mesure que la pensée remonte de l’universel au casuel, elle s'approche, autant que faire se peut, de la personnalité. Insensiblement l’objectivité s’y fait l’utilité. Assigner à l’histoire une utilité comparable à celle du plan de Paris pour les Parisiens, c’est déjà reconnaître qu’il n’y a rien que pour des consciences animées de certaines tendances. Il ne peut importer à des Français que la vallée de l'Oise soit dangereuse pour la France, s'ils ne ressentent aucun patriotisme. L'histoire exclut tous les systèmes que personne n’habite. Vis Aussi doit-elle entrer beaucoup plus avant dans la conscience qu’elle ne ferait si elle se réduisait [à une connaissance idéologique. Une fois encore, l’aspiration du savoir au concret l’amène à la religion. Comme jon ne peut connaître sans enseigner, au besoin à soi-même, sympathiser sans diffuser ce que la sympathie fait éprouver, l'historien, qu’il le veuille ou non, crée des tendances, comme le prêtre. Mais on n’échappe pas au dynamisme de la tendance, il est insatiable. Qui à entrepris de chercher le concret voudra toujours le trouver au delà de ce qu’il en possède. Aussi quand lhistorien voudra connaître les tendances qui ont

inspiré les âmes du passé, c’est, au delà de tout raccourci intellectuel, à la sympathie, qu’il demandera de l’introduire jusqu’en leur intimité ; et il se présentera comme le médiateur entre les inventeurs d’autrefois et ceux de demain. L'histoire qui ne veut être qu’'histoire est enfermée entre la description des conflits empiriques et humains, qui ont requis l’héroïisme ou le génie, et la sympathie avec les volontés les plus inventives, qui leuront apporté des solutions provisoires et partielles.

Cette conception de l’histoire historisante ne suppose en aucune manière que l'historien doive manquer d’objectivité. Le devoir n’est exclu d’aucun acte, la vérité doit soutenir toute pensée. Autant vaudrait prétendre que le savant doit déformer l’énoncé des lois qui gênent son hypothèse, que le prêtre doit refaire la sensibilité de l’apôtre et du saint à sa convenance, que l'artiste doit altérer, pour servir une morale ou un caprice, ce qu'il a évidemment observé et éprouvé. Au cœur même du dynamisme qui nous constitue, ce qui est comme;la connaissance le montre contredit toujours ce qui doit être comme l’action l'exige. Mais si cela doit soutenir ceci, ceci prolonger cela, l'acte moral ne sacrifie ni la vérité à la justice, ni la justice à la vérité. L’historien qui veut surprendre le secret de Finfluence de Jeanne d’Arc, de l’art militaire de Napoléon, du génie scientifique de Fresnel, n’y réussira que dans la mesure où son imagination intellectuelle et affective l’identifiera avec ce qu’il y avait de plus intime en eux.

Il est vrai seulement qu'ici comme partout l'identité ne peut être complète, exclusive de la distinétion, qu’au lieu de l’interdire, elle la permet. Ni le passé n’est rien comme la prétendu Gœthe, ni il ne se confond avec le présent dans l’éternel. Comme le souvenir qui doit ne pas être un souvenir pour en être un, l’histoire se confondrait avec lautrefois, si elle ne le reconstruisait en fonction de préoccupations présentes, comme un traducteur son texte. Aucune histoire n’appartient à l’époque qui y est décrite, mais à celle pour laquelle elle est écrite ; et il faut refaire l’his-

toire d'Athènes tous les cinquante ans, comme on refait tous les cinquante ans la traduction française de Shakespeare. En outre cette histoire n’est pas donnée à l’historien, elle exige de lui une reconstruction tout à fait comparable à la prévision scientifique et ne se distingue du souvenir que par l’utilisation de conditions documentaires | extérieures au corps du sujet. Si soignée qu’elle puisse être,

elle triera ; et,'soit par l’eftet de ses omissions inévitables ow

non, soit par la manière dont il groupera ce qu'il retrendra,

Fhistorien grossira, spécifiera, orientera certaines tendances

imtellectuelles ou concrètes du passé, accroîtra, servira,

trahira certaines tendances du présent. Toute connaissance

est une action, toute expression de cette connaissance, un

acte d’autorité ; elle engage la responsabilité de l’auteur. - L’'historien ne ferait-il que renforcer la tendance à s’ins-

À pirer du passé, la décision est grave et enveloppe un débat

moral. Comme la conception, la sympathie sélige. Pour se

faire identique à Aristote, ce n’est pas assez que l’historien

d’Aristote refasse toutes ses notions sur le modèle des con-

cepts d’Aristote, il lui faudrait, à quoi l’index de Bonitz

ne peut suflire, le corps et le passé d’Aristote.

I n’y à pas lieu de s’en plaindre. D'abord le passé ne doit pas peser sur la conscience comme un poids mort. La mémore n’est pas un catalogue rétrospectif ; et l’histoire qui ne serait éprise ‘que d’érudition ne serait plus qu’une paléontologie, au plus capable de reconstruire des squelettes. Dans le développement de l'esprit, litération du même au même doit les contaminer pour faire du mieux. L'après ne doit pas reproduire la configuration géométrique de l'avant, comme le voudrait une embryologie de lemboitement des germes. L’'oubli a sa fonction; et quand il n’est pas l’abolition immorale d’une œuvre qui devra être réédifiée, il équivaut au pardon de Dieu. L’épuration de tout ce que la contingence permet en nous de désordre est indispensable à la création de nous-même par nous-même. E’Bistorien y collabore suivant sa moralité. -— L'histoire doit done gagner en efficacité subjective ce qu’elle perd

en objectivité rétrospective. C’est ce que vérifie l’histoire renouvelée par les philologues germaniques, au xrxe siècle. De ses deux caractères, les historiens français, à cause du penchant national pour Fabstraction, n’ont souvent retenu que le premier, la méthode critique indispensable à l’objectivité ; mais l’histoire allemande n’a pas été moins pro- . fondément marquée du second, qui est la destination affective et éducative. Elle a été la technique d’une religion nationale, comme elle est chez le prêtre, qui cherche à faire aimer Jésus à travers l'Évangile, l'instrument d’une religion universelle. Qu'on puisse blâmer l'usage, fait par un historien, de l’histoire, que cette sympathie comme toute autre puisse déterminer une contagion de passion, d’où l'échec fera sortir la contradiction indispensable à une conversion, cela ne fait (que vérifier la responsabilité de l'historien. Il est maître des vérités qu’il induit des événements, comme des modèles qu'il propose. Mais, pour attribuer aux historiens de l'Allemagne, une grande part dans la responsabilité des facteurs affectifs, qui ont été les mobiles de la guerre de 1914, on ne supprime rien des raisons qui leur permettaient d’en avoir une ; et reconnaître à Fhistoire la gravité de la religion, ce n’est pas diminuer lhistoire, c’est lui assigner une mission d’autant plus importante qu’elle est plus redoutable ; l’historien, qui refuserait de lavouer, ne lécarterait pas. Tout historien a deux devoirs : à l’égard du passé, être vérace; à légard de Pavenir, être bienfaisant. Qu'ils se contredisent d’abord en lui, ce n’est qu’une nouvelle vérification de ce qu’apprend l'examen de la morañté. Il éprouve la difficulté de la sincérité morale. Il faut que nous nous expliquions nos fautes pour en être pardonnés afin de ne plus les commettre. C’est le sens, qu’on peut donner au mot de Lachekier quand il écrit qu’expliquer seraït absoudfe et que la métaphysique n’a pas le droit d’expliquer ce que la morale condamne. En effet une explication complète serait une ratification, mais la contingence faïrt qu'aucune de nos explicationsn’est complète, de sorte que l'acte par lequel nous nous

expliquons un événement réalisé est le même qui nous permet d'empêcher sa répétition. La même analyse, qui nous permet de reconstruire partiellement le passé, nous sert à construire un autre avenir.

Il vaut donc mieux que l'historien s’avoue sa fin, qu'il consenté à être vrai expressément pour intéresser, que la reconstruction critique des événements, à partir des lois et des documents, ne soit pour lui que le moyen, par lequel il reconstruira les mouvements les plus mtimes d’une conscience personnelle. Quand il y réussira, il conciliera à Part sa plus haute efficacité psychologique. Ilfaut bien que même un roman soit une histoire ; l’histoire ne peut donc être qu'un roman d'autant plus vrai que lhistorien ne veut pas être romanesque. Comme un roman fait ses lecteurs, l'historien, à la mesure de son art, fera ceux qui, à sa suite, sympathiseront avec les élus de sa recherche. En rendant plus facile la sympathie avec un créateur, il propagera son exemple. L’orateur excite, l’historien modèle.

C’est donc à l’histoire que l'éducation de soi et d’autrui, qui est la moralité même, doit aboutir. Ce n’est pas assez de savoir répéter, même appliquer, le devoir est d'inventer ; Papplication ne peut que rebondir de linvention et elle l'enveloppe dans la mesure où elle se distingue de l’automatisme. Il y a donc un moment où toute méthode, toute technique, tout entraînement, et même l'indication de l'idéal. deviennent insuffisants. Au delà de l'intention téléologique, il ne reste que la familiarité indiscrète et quotidienne avec les inventeurs du passé. Comme il estjbiologiquement vrai qu’omne vivum ex vivo, il est psychologiquement vrai que la personnalité ne peut naître que de la personnalité, dans une crise où l'enfant continue et repousse le père : la génération spontanée en laboratoire ne serait pas davantage. Il n’y a donc que l’art historique pour nous faire éprouver les contradictions, où se sont débattus les héros du passé, les tâtonnements, qui leur ont permis de les surmonter, lamaturation intime de leurs succès. Au delà des intermittences qui doivent déchirer toute conscience, l'historien rétablit

la continuité psychologique de l'esprit, il réunit des âmes séparées dans l’unité d’une même création. C’est nous ramener à la découverte de l’argon d’où nous sommes parti.

45. LA CONSCIENCE ÉCARTELÉE. — Avec l'institution de la beauté concrète, où du moins elle peut être, étroitement et provisoirement, installée par la volonté, la moralité atteint au bien au delà duquel il ne peut y en avoir d’autre. Issue de la contradiction, elle visait la construction : dans Vart, elle nous donne à la fois et la jouissance du construit, et la sympathie avec les angoisses et le succès de la vie morale. Aux méthodes engendrées par la métaphysique, aux techniques et aux machines fabriquées par la science, aux sentiments que la volonté s’est construits par la religion, la morale vient d’ajouter des règles et des intentions, enfin l’art des modèles. Tous ces objets définis, que s’est donnés la conscience opérante, ont résulté d’une analyse, en tant qu’ils ont été découpés dans la conscience totale, mais l’analyse y a convergé avec'une construction, en tant que le moi y a localisé son aptitude à lier. Car, en dehors de Pesprit, il n’y a rien qu’on puisse concevoir comme un continu à fragmenter ou comme une poussière à agglomérer. Le réel, c’est la conscience impatiente.

Son impatience lui vient Justement de ce qu’étant par nature une exigence d'union, dont le devoir exprime lessence, cette exigence est contredite par la dislocation et lPinadaptation mutuelle des objets, statiques ou dynamiques, que ses diverses fonctions viennent d’élaborer pour elle. Sans doute l’objectivité doit faire que la conscience soit à chaque instant systématique dans son principe. Comment en effet pourrait-on reconnaître une dispersion et une désintégration, s’il n’y avait déjà, plus profondément qu’elles, une unité conditionnant la pluralité et l’incohérence relative de ses termes ? On ne peut constater des étendues que dans un espace, et des lacunes de la finalité la supposent en linterrompant. L'ordre, si l’on veut,

éternellement inchoatif, est celui d’un chantier de construction, qui promet la réalisation d’un ordre, et plus intégré, et plus sohide, quoique encore incomplet.

Il en résulte le plus concret de tous les conflits, entre des fonctions, chacune, à part des autres, déjà consolidée par ce qu’elle comporte de moralité, qui vont, par cette force vive dans laquelle Ia volonté passée se donne à la volonté présente, se disputer la souveraineté. Dix conflits généraux se réfracteront. dans des milliers de débats ; et ils amimeront la vie morale, à mesure de ce que l'analyse y mettra d’abstraction et le sentiment de passion. Sans doute cette fièvre permettra des moments de sérénité ; car l’art, en localisant la finalité dans la beauté et en prêtant à notre admiration le charme de l’amour, assure par instants le triomphe du moi. Par sa médiation, les contradictions n’y sont plus que des satisfactions imnocentes du besoin d'émotion, la jowssance s’y approche de la béatitude. Maïs l’émotron artistique n’est jamais que restreinte, fragile, exceptionnelle. La vie est l’art vaineu ; elle ramène au désordre et à la brutalité.

La société exprime notre incohérence intime, En empruntant à l’objectivisme le postulat d’après lequel la systématisation sociale serait parfaite, la sociologie n’oublie que la guerre ; et à son principe, « l’état de menace de guerre », qui est la condition sociale, comme « Fétat de menace de maladie » est la condition organique. La métaphysique, qui a pour devoir de construire le plan de l'être, devrait l’imposer à la société; et les métaphysiciens ont toujours espéré de la vérité qu’elle unirait les hommes. Mais, comme elle doit rester incomplète à cause de son abstraction essentielle, elle ne cesse pas d’être difficile, peu intéressante pour les sentiments, si complètement à lécart de la vie sociale dans laquelle elle ne s’introduit que par une imprégnation diffuse, qu'il faut à chaque génération que le besoin de comprendre suscite un métaphysicien pour Finventer à nouveau. Comment le métaphysicien s’en indignerait-il ? Qu'il parte du principe où de Dieu ou du moi, ow d’ailleurs,

puisque n'importe quel concept peut servir de point de départ historique à la construction d’un ordre entre les notions, il est condamné à commencer sans accomplir. Il ordonne ce qu’il ne fait pas et qu’un autre ne peut faire à sa place.

Aussi la science a-t-elle défendu avec succès contre la métaphysique, non seulement l'utilité de l'expérience, mais son imdispensabilhité pour le savoir. Le positivisme a prétendu en fare sortir la systématisation totale. Mais il est contradictoire de nier la possibilité de la métaphysique au moment où l’on prétend faire ce qu’elle ne peut. La néces-

sité physique confère aux produits de la science une soli- -dité, leur maniabilité un usage, qui assurent de notre temps la popularité du savoir positif. Mais, comme ses œuvres sont isolées et partielles, elle se prête aisément à un usage passionnel, de sorte que sa popularité ne peut que la rendre plus redoutable. En mettant à la disposition de toutes les passions des moyens puissants, c’est la matière même, qu’elle engage dans les conflits entre les passions humaines. La défaillance des fonctions abstraites de l'esprit ne peut que provoquer la réaction des autres. Précisément parce que la métaphysique et'la science prétendent à la synthèse totale, elles font sentir l’inadéquation entre ce qu’elles promettent et ce qu’elles donnent. C’est la connaissance des causes nous déterminant qui entretient notre sentiment de la liberté, car nous mesurons ce que notre volonté ajoute à chacune et à toutes en les faisant converger. En alléguant l'expérience pour discréditer la métaphysique, la scrence a préparé l'argument qui joue contre elle. Croyants, moralistes, artistes le vérifieront chacun dans ses expériences préférées. Que lendocrmologie réduise l'amour à des hormones, l'amant n’y consentira pas, car il éprouve, däns les - caractèresindividuels de son amour, ce que sa personnalité ajoute à une détermination générale, dans l’action qu'il exerce sur son amour, serait-ce par l'intermédiaire de son corps, ce que sa volonté y met d’elle-même. A retrouver la sexualité dans l'amour psychologique, voire dans l'amour

divin, on n’est pas plus fondé à l'y résumer qu'à résumer le génie mathématique de Poincaré dans la circulation de son cerveau. Le déterminisme scientifique fait du bien une résultante mécanique ; mais comment le héros qui résiste au désir, qui craint d’y céder, qui finit par le dissoudre, pourrait-il se croire nécessité à l’héroïsme ? comment l’inventeur, qui cherche le bien, pourrait-il le croire réalisé ? A son tour, l’artiste, qui éprouve douloureusement combien la finalité des produits de la science est grossière auprès de ceux qu'il rêve, et même de ceux que la vie spontanée a déjà engendrés, ne peut pas ne pas souffrir de la laideur' industrielle. Quand des machines biologiques s’ajouteront à des machines mécaniques, elles ne cesseront pas d’être la caricature de ce qu’elles doivent représenter.

Aussi pourrait-on résumer la contradiction la plus émouvante dont souffre notre société, comme la contradiction entre la science et l’art. D’une part, la puissance ; mais une puissance brutale et aveugle, qui d’abord fait acheter son utilité par l'effort pénible du travail industriel, où la vie abdique sa liberté en s’asservissant à la périodicité matérielle ; la fait ensuite expier par les désastres qu’elle cause dès que la moralité ne la domine plus. Comme il faudrait que la métaphysique atteignit à l’individuel, il faudrait que la science atteignit à la vie personnelle. Maïs, quand elle prétend accéder à la vie, elle substitue un schéma spécifique, un cycle commun à tous les individus d’une espèce qui ne progresse plus, à cette succession historique d’inventions cumulatives qui constitue la vie morale. Le matérialisme, qui exprime le domaine et la vocation de la science, est une philosophie, suivant laquelle on ne meurt pas parce qu’on n’est pas né. Car, si le déterminisme physicochimique épuise l'individu, la vie ne se distingue pas autrement de la matière qu’une lumière composée d’une lumière simple. Mais, abaisser la vie au niveau de la matière, c’est précisément la supprimer. Dans un monde périodique la matière de organisme lui suffirait. L’irréversibilité du temps, essentielle à l'esprit, ne le permet pas. Pour se maintenir seule-

ment dans le monde, il faut inventer à chaque moment. Définitivement abstraite, la science sera toujours surprise par l’histoire ; définitivement objective, elle sera toujours débordée par la conscience ; définitiventent réductrice, elle tiendra toujours la moralité pour incompréhensible. — En face d’elle, Part prête à la finalité la qualité, l’individualité et la vie. Mais, commeiln’anticipe par l'imagination sur la nature qu’à la condition d’exclure la solidité de ses œuvres, il doit n’édifier que des décors sans matière. Pirandello, en révélant à la fois que l'artiste ne peut atteindre qu’à sa vérité et qu’il n’y a pas pour lui de distinction entre une folie systématisée et la réalité individualisée, n’a fait qu'exprimer « l’égoïisme métaphysique », l’idéalisme subjectif de l’art séparé. Tout y est « ordre et volupté » ; mais de ce tout, rien n’est. — Une réalité sans finalité, une finalité sans réalité, voilà les deux termes d’une alternative entre lesquels la conscience ne peut pas ne pas apercevoir un abîme. Partout l’abstraction nous menace du « vertige mental » ; mais, quand nous voulons sortir de sa partialité, la contradiction se dessine. Faut-il espérer que le hiatus entre la science et l’art, comme un déterminisme fermé le donnerait à croire, puisse se combler ? Le développement de la science lui fait découvrir une matière de plus en plus vaste et diverse, et, en s’élargissant, son immensité doit nous faire paraître plus délicates et plus fragiles les œuvres aristocratiques de l'art. 1

Le sentiment moral, auquel la métaphysique fournit son . principe, la religion son intensité, la morale ses fins, est le seul recours de la conscience pour médiatiser. la science et l’art. La science séparée nous livre à l’automatisme, l’art séparé au rêve ; tous deux, quandils dégénèrent, à la tyrannie du sensible. Où la moralité manque, l'humanité est comme un fou, partagé entre l’absurdité destructrice de ses actes et ses illusions. Mais le devoir, qui nous ordonne de créer en nous le sentiment moral, est à son tour démenti par la contradiction entre la science, qui doit en fournir les moyens objectifs, et la religion, qui doit lui conférer l’énergie sub-

jective. — D'abord il est toujours facile que le savant, tourné vers l’objet, apte à l'analyse, soit séparé, par la mésintelligence mutuelle, du croyant, que la force de ses sentiments prédispose à l'intérêt pour les personnes et à l'affirmation. Cette opposition de nature est aggravée par une difficulté propre à la religion. De la métaphysique, qui s'achève dans la dogmatique, elle tient son attachement à l’éternel : mais son affectivité, que n’intéresse que le concret, la rapproche de l’art. Ilen résulte qu’elle est toujours partagée entre le respect d’une tradition, qui doit être invariable, et l'obligation d’assimiler les nouveautés intellectuelles et pratiques, qui découlent du progrès du savoir, afin de garder sa prise sur les esprits. L’autonomie des activités spéciales, liée à l’originalité des inventions, empêche que la solution ne puisse lui être dictée du dehors, c’est-àdire abstraitement. Cela entraîne un tâtonnement empirique, qui doit prolonger les crises religieuses.

Le dynamisme rationnel. — De ces conflits, supérieurs par la densité concrète aux débats qui les expriment dans la philosophie, il suit que l'impression la plus constante de toute conscience sera une inquiétude, qui s’approfondira et s’agrandira, à mesure que le développement de la conscience la dilatera elle-même. De ce vide expulsif, où chaque contra- diction, intellectuelle ou sensible, profonde ou émouvante,

les traumatismes passés comme les chocs présents, viennent verser leur force motrice, sort l'élan, que la métaphysique nomme l'amour intellectuel, la religion, moins abstraite, Pamour de Dieu. C’est ce dynamisme, toujours plus intensif, qui s’élève, au plus intime de l'être, comme une colonne de feu, impatiente de devenir plus vaste et plus ardente ; mais il ne le peut que par un art, toujours sujet à faillir, la moralité. S'il faut des images pour le symboliser, ce n’est pas qu’il soit privé de déterminations intellectuelles ; et la philosophie, dont l'idéal est d’en atteindre l'essence, l’enferme exactement, sinon adéquatement, dans mme enveloppe de tangentes, dont chacune est le principe d’une métaphysique ;: mais il déborde indéfiniment toutes celles

qu'il peut recevoir. Aussi, en permettant la métaphysique, la science et la morale, qui le diffractent en concepts, il vérifie l’intuitionnisme sans que les intuitions, affectives ou sensibles, profondes ou individuelles, qu’en permettent la religion ou l’art, en soient plus que des vues partielles ou intermittentes. En lui communient la moralité divine et celle des consciences subordonnées, puisque l’unité qui les fait coincider ne peut pas être exclusivement l’unité d’une identité formelle, mais doit être l’union d’un consentement commun, |

L'idée de progrès. — Faut-il appliquer à cet épanouissement, qui dure tant que la moralité veut le soutenir, le nom de progrès ? On le peut, pour ñe pas en faire moins qu’un progrès, mais il est davantage. Il en est un d’abord par l'identité qu’il enveloppe : la moralité qui tient du devoir Puniversalité, est partout la même, puisqu'elle obéit partout au même rythme. À travers la variété indéfinie des métaphysiques, des religions et des morales, il doit faire leur unité. Mais, s’iln’y a pas d'identité morte, cette même essence doit se condenser dans des intensités inégalement complexes et puissantes. En toutes les parties de la réalité, Pun, en s’itérant, engendre la quantité, la quantité, en se construisant, la finalité, la finalité, en contaminant ses parties, la qualité. À cause de cette altération continue, il y aura toujours un moment, où le quantitatif, tout en persistant à l’intérieur du qualitatif, y deviendra indiscernable à la conscience, plus artistique que scientifique, qui ne voudra pas descendre plus bas dans l’analyse que la jouissance. C’est pourquoi leconcept quantitatif de progrès convient, mais convient mal, pour exprimer le mouvement qui, sous réserve des régressions dues à l’immoralitéet de la diversité, qu’y introduit l’individualité et à son principe la liberté, a élevé la conscience des formes les plus rudimentaires de la conscience biologique jusqu’à celle des hommes: supérieurs et devra poursuivre leur élévation.

Trois idées s’attachent à celle de progrès : le progrès est temporel ; il est mesurable, puisqu'il n’y a qu’altération

dans le simple passage de l’autre à l’autre et qu’évolution dans la succession de structures dont on n’apprécie pas la complication ; enfin il doit être réel, c’est-à-dire vérifiable dans l’expérience par une énumération, car le progrès qui ne serait qu'idée équivaudrait à une décadence ou à une stagnation, en tant que l’esprit n’en penserait que l’absence. Quand nous pensons, de deux systèmes, que l’un est en progrès sur l’autre, c’est, ou bien que nous mesurons et comparons le nombre de leurs parties respectives, ou bien que nous mesurons et comparons la grandeur des effets produits par leur puissance relative. Il en résulte que l’idée de progrès ne comporte d’application que dans le domaine de la science et jusqu'où la science pénètre à l’intérieur de toute opération consciente. Le missionnaire, qui dénombre les progrès de sa foi au total des communions reçues, fait penser au collectionneur, qui jugerait de ses tableaux à leur prix.

La science ne peut pas ne pas être une fonction légitime de la conscience, si la matière, même n’ayant qu’une existence représentative, n’est pas un rêve mensonger. Elle doit doncexprimer, à sa manière, le succès de la moralité. Celle-ci en reçoit son progrès, et l’accroissement de la population, de la richesse matérielle, des effets industriels du savoir le vérifient, en mettant à la disposition de ceux qui les possédent, pour les avoir reçus de leur mérite ou du mérite d’un autre, les moyens qui rendront leur moralité ultérieure plus efficace. Mais il y a toujours immoralité à réduire la conscience à l’une de ses fonctions : à faire du progrès objectif, quantitatif et matériel le signe exclusif de la moralité, on la fausserait, et on risquerait d’y faire voir un produit nécessaire de la nature. Or, quand la conscience renonce à sa responsabilité, elle en est cruellement punie par la brutalité aveugle du déterminisme, comme les révolutionnaires, qui suscitent les passions des masses, en sont les victimes. Le progrès quantitatif ne peut donc être que la projection dans l’extériorité temporelle et spatiale d’une activité profonde, éternelle à elle-même, se continuant

dans tout présent, qui, en deçà du bien-être, éprouve le bonheur de sa propre croissance. Comme le bonheur, elle se suffit. Elle est, mais, pour elle, être, c’est continuer à se faire. Non seulement ce bonheur comporte une qualité, où se confondent sans hasard, sinon sans heurt, les facteurs qui composent son dynamisme ; mais il exprime l’individualité du moi qui s’y saisit. Car celui qui veut être heureux comme un autre, ne sera pas heureux ; la situation unique où chacun naît oblige à inventer son bonheur.

Triple croissance du moi. — Au cours de cette croissance indéfiniment inventée, qui serait l’égoisme passionnel, si celui-ci ne consistait précisément à sacrifier l’épanouissement du moi entier à la poursuite exclusive d’une fin objective et particulière, la conscience se développe suivant trois directions. La première conduit à plus de clarté. Les sens mathématiques de lorientation, le tact géométrique et mécanique, les sens physiques de la vue et de l’ouie, les sens chimiques de l’odorat et du goût, la sensibilité douloureuse aux modifications biologiques, enfin le sens sociologique de la sympathie, multiplient, à raison de Papprofondissement de notre analyse, les données, qui expriment les modifications de la matière à notre usage. En y adjoignant des récepteurs industriels, comme le microscope, la radiographie ou un récepteur radiophonique, la science ne fait que poursuivre le tâtonnement de la vie spontanée qui a spécialisé certaines cellules dans leur office sensoriel. A mesure qu’en raison de nos attentes ces sensations se heurteront, les variations brusques de la sensibilité éveilleront l'émotion et l’attention. Une réflexion rapide, médiatisant les contradictoires par le principe qui fondait l’attente, engendrera une habitude ou une association.

Par suite, en corrélation avec l’enrichissement de la connaissance, se poursuivra la multiplication des aptitudes, puis, après des conflits et, par une synthèse comparable à celles qui les ont produites, leur organisation, L'homme paraît le moins instinctif des animaux parce qu’il possède une plus grande variété d’instincts ; il parait se libérer de sa

LE SENNE. Le Devoir. 33

mémoire associative parce qu’elle met à sa disposition plus d’habitudes. On n’échappe pas à la routine en fuyant l’automatisme. Que serait l’activité d’une conscience qui ne créerait rien ? Mais en en faisant l’objet d’analyses et de reconstructions répétées. Comme on peut suivre, des formes rudimentaires de la vie aux formes supérieures, la complication, soit des mécanismes musculaires, soit des connexions nerveuses qui permettent à la conscience de varier leurs liaisons avec les excitations sensorielles, on peut suivre, au cours du développement intellectuel de l’mdividu, la complication des réactions mentales, par lesquelles il étend sa domination sur ses représentations.

Mais, si le progrès du moi dans la connaissance et dans l’action ne fait que déployer dans l’espace l’épanouissement intime du moi, une troisième direction doit dominer lPaffinement de la sensibilité et la multiplication des mécanismes pratiques. Les conflits entre les spécifications du besoin de connaître et de celui d’agir imposent à la conscience, d’une manière indéfiniment renouvelée, le devoir de rétablir son unité. Le moi y manifeste sa nature. Qu'il y manque, des crises plus ou moins profondes de la personnalité menaceront son intégrité. Il pourra en résulter une chute du moi, dont la mort n’est sans doute qu’un cas ; mais, si aucune crise ne peut se comprendre qu’en relation avec une identité essentielle, ces chutes du moi devront devenir de plus en plus difficiles à mesure qu’elles deviendront plus graves ; et toujours, quand il se convertira du laisser-aller à un effort de réintégration, il pourra reprendre sa croissance interrompue. À mesure qu'il y réussira, les principes synthétiques, issus de son action, serviront à diriger le dynamisme psychophysiologique et sa puissance en même temps crottra et s’assurera. C’est elle qui est notre fin suprême. La clarté et la distinction analytique, la possession des habitudes et des choses n’ont de prix pour nous que si elles servent le développement de notre pouvoir. Ce n’est pas assez dire que nous sommes une volonté de puissance, nous voulons la croissance de notre puissance. Le

PÉ

riche ne veut pas des biens, mais des sources de revenus, et il pourra lui suffire de se les connaître et de se sentir l’art de les grossir ; le savant ne tient pas au détail des vérités, mais il cherche des méthodes d’où elles redondent, comme la jeunesse encore est heureuse, même quand elle ne ifait rien, de se sentir le pouvoir de faire tout ce qu’elle ne fait pas. | La mort. — Cette croissance devrait se poursuivre sans arrêt, sous la seule condition que l’invention y pourvoie. La vieillesse déjà, et elle commence très tôt, affaiblit certaines des puissances de la conscience. Le conflit entre le sentiment de l’affaiblissement organique, qui vérifie limpuissance de la matière à se maintenir dans l’être à mesure qu’elle se détache de la volonté, qui élève au niveau de la biologie l’amortissement de toute périodicité, et le sentiment de notre croissance morale, dramatise notre vie’ humaine, dès que nous avons surmonté l’éblouissement, de l'enfance surprise de naître. La mort semble le résoudre en supprimant la contradiction. Cette interruption peut-elle être pour la conscience morale un arrêt sans appel ? A priori nous devons le nier. Le devoir, qui est inconditionné et universel, ne peut être subordonné à aucune des conditions, qui, ne pouvant pas provenir d’une chose «en soi, doivent être issues de l’obéissance au devoir. Il serait contradictoire si, ordonnant de dépasser toute finité,ilne possédait pas l’infinité en puissance. Il promet donc à ceux qui, agissant moralement, se fient à lui, la possession indéfinie de la vie morale. Quelque contradiction qu’on lui objecte, on ne lui objecte rien, si la contradiction, qui ne peut être traitée comme un être, n’intervient que par la vertu du devoir et pour lui garder son caractère d’obligation ; et l'accident biologique, quoiqu'il soit plus grave que l’accident physique pour une conscience qu'il intéresse de plus près, ne peut l'être assez pour la supprimer, car il n’est possible et ne peut développer ses conséquences que par elle.

La mort des autres nous paraît entraîner leur anéantis-

sement parce que la conscience nous paraît y perdre toutes ses aptitudes ; mais il faut observer tout de suite que nous ne jugeons de ces aptitudes que d’après leurs effets, non seulement matériels, mais accessibles aux moyens d’observation physiques et biologiques de notre conscience actuelle, dont précisément la mort vérifie la limitation. Mais si, comme la critique idéaliste de la connaissance l'indique, la conscience personnelle déborde l’organisme en saisissant les relations de cet organisme avec le reste du monde, les altérations, qu’elle doit subir dans la mort, modifient son individualité, mais elles impliquent. Quand un automobiliste descend de son automobile, il meurt en tant qu’automobiliste, ilne meurt pas comme homme; et même quand l’automobile est brisée,, comme homme susceptible de refaire son automobile. Il a perdu seulement quelques aptitudes, dont le pouvoir de déplacer son corps à la vitesse de sa voiture. Si la dissolution du cerveau humain et de son corps ne fait que déshumaniser une conscience, son individualité ne doit pas y périr, puisqu'elle doit rester distincte des autres et garder trace de son passé personnel. Nous ne voulons pas arrêter notre individualité à son point actuel de perfection et d’imperfection. Si le progrès simultané des consciences est plus rapide par la mort, qui permet le renouvellement fréquent des organismes, la mort organique ne dément pas la moralité, elle la sert. Qu'il en suive que les consciences craignent la mort, elles y trouvent un stimulant nécessaire, et il suffit que le devoir les fasse espérer en la survie pour qu’elles ne soient pas découragées. De cette conception, il résulte que la mort doit inspirer l’hésitation à la nier en devant être niée. C’est ce que vérifie l'expérience morale. Personne qui ne soit affecté par l’expérience de la mort d’autrui ou l’appréhension de la sienne, personne qui n’agisse moralement comme si l’avenir, d’où la mort l’excluerait, n’était en même temps pour lui la seule chose qui importe. La moralité d’un père, c’est d’élever ses enfants de telle sorte qu'ils puissent vivre moralement après lui ; d’un industriel, d'organiser une industrie de telle

sorte qu’elle ne cesse pas avec lui ; et ainsi de suite. Quelle déception sile devoir, que les générations se passent, n’introduit que leur anéantissement ! Mais quand nous le traiterions comme une fiction, nous démentirions chacune de nos actions, puisqu'il n’y en a pas une seule, serait-ce un jeu d’enfant, qui ne procède d’une contradiction, et par conséquent ne soit faite pour obéir à quelque devoir impliqué par elle.

Spécialisation et organisation. — Que tout moi pensant se fie donc à la pensée, il aura confiance dans son avenir, sans que cet avenir puisse lui être plus que garanti, puisque la double contingence du choix et de l’invention laissera indéterminée sanature et incertaine son existenceempirique. Sa croissance se fera par un mouvement alterné de spécification de soi et d'intégration. — Il est vrai d’abord qu’aucune conscience ne peut se réaliser qu’en se distinguant. Une part de son invention consiste à chercher son individualité dans des voies qui lui sont propres. À cause de son originalité, elle contribuera à enrichir le concert des consciences ; et si elles sont morales, cette originalité la rendra complémentaire de toutes les autres en permettant leur solidarité. « À mesure qu’on a plus d’esprit, a écrit Pascal, on trouve qu’il y à plus d'hommes originaux. » Si l’idéalisme a raison, c’est tout un d’ajouter qu’on le devient soi-

. mêmedavantage. L’idéalde laconscience n’est pas une réduction des personnes à lidentique, à l’égal, au même; et l'assimilation de deux consciences, où elle ne manifeste pas une tyrannie, ne peut être qu’une médiation partielle par laquelle elles s’aident à diverger. Le principe des indiscernables est une règle morale : la pluralité est faite pour soutenir la diversité. Ce serait le nihilisme même que de mettre, dans une chute nécessaire vers l'assimilation, la destinée de l’esprit. Se faire soi, c’est se faire autre. Les lois, qui expriment l'identité de l’objet, ne sont que les moyens par lesquels l’activité constructive des sujets le crée. Comme l’itération s’élève à l'invention, l'invention s'achève dans la création continue de soi-même.

Qu'il serait facile en revanche de multiplier les objections contre ce devoir d’être original, de montrer le danger de cet impératif de spécialisation! Se spécraliser, c’est méconnaître l'unité sous les deux formes opposées par lesquelles elle nous sollicite. D'une part, à séparer deux termes, on manquera d'induire la loi, dont la découverte est provoquée par la contradiction entre eux; d’autre part, on se rend incapable de les construire dans un ensemble, où l’un compléterait l’autre. Ni la médiation: indispensable à l'intuition morale, ni cette mtuition même, d’où la finalité doit sortir, ne seront possibles. À la métaphysique, de rappeler le devoir de viser lunité profonde des phénomènes ; à la philosophie, identique à la raison concrète, de les faire mettre à leur place dans un ensemble systématique.

La loi et la personne. — Ce qui est vrai des idées abstraites, est vrai des doctrines concrètes. On ne sait ce qu’il faudrait préférer l’un à l’autre ou détester l’un plus que l’autre, d’une anarchie, où chacun se définirait contre autrui, en oubliant que l'individu ne peut se développer qu’au moyen de lois objectives où converge l’action des autres consciences, ou d’une tyrannie militaire, à laquelle aboutit nécessairement, qu'on lappelle monarchie, communisme ou césarisme, une doctrine, qui sacrifierait la liberté des personnes à la toute-puissance du législateur. Où l’individu se refuse aux/lois, parce qu’elles lécrasent, toute production s’affaissera, avec l'initiative elle-même. Si l'on veut changer les hommes en automates, ils ne donneront que ce que peuvent: donner les automates. Faudra-t-il donc exaspérer Findividualisme ? Ce serait au détriment de l'individu. Il est bon que la contradiction éveille, il ne faut pas qu’elle déchire : et limmoralité oscille de la passivité au caprice, par impuissance de construire. L’individu ne peut rien que par la vérité et la nature, rien que par l’Être, rien que par le devoir d’y participer de plus en plus ; et s’il doit douter, c’est pour connaître et créer. En exaspérant en lui le désir de distinction et d'opposition, non seulement on jetterait à tous les vents: des semences de discorde, mais par la confusion de Part

et de la moralité, on préparerait lindividu aux déceptions de lidéalisme subjectif. Entre le moi et l'Être, lidentifi: cation doit se faire progressivement, mais toute identification a deux sens, et la moralité n’est pas de rétrécir l'Être à la misère du moi séparé, mais de dilater le moi aux dimensions et à la richesse de Être. L'État, système des lois, ne doit être qu'un médiateur entre les individus ; l’invention individuelle ne peut se passer de Faction conciliatrice qui remplace la guerre par la collaboration des intérêts. Ce qui importe, ce n’est pas d’être individualiste ou étatiste c’est d’être Fun et l’autre ; et comment on l’est.

Il y a donc peu de chances que l'individu réussisse à inventer moralement sa conduite sociale, s’il ne résiste pas au penchant, qui lentraine, tantôt vers le despotisme, tantôt vers l'anarchie. L’attrait de notre esprit vers l’ordre est si puissant que le socialisme ou le communisme, qui ne sont que d’autres noms de l’idée d’ordre, ne cessera jamais de solliciter la volonté morale. Mais rien de plus formel et vide que l'ordre; si la moralité ne s’ingénie à le faire accepter et aimer des volontés concrètes, en le déterminant d’une manière qui ne les déprime pas, mais exalte leur puissance de création. [l serait trop facile d’être homme d’État, s'il suffisait de vouloir ordonner et régler. La volonté morale n’est pas un décret qui dispense de la recherche, c’est une recherche qui müûrit un décret. Contre la substitution de l'ordre qui anémie et dégrade, à l’ordre qui vivifie et enri- chit, l'amour de la Hberté qui contredit l'amour de l’ordre, comme le sujet l'objet, dissociera de plus en plus, si les moralistes le cultivent moralement, les masses en personnes. Mais cela ne peut se faire sans beaucoup de conflits. Se libérer d’une contrainte n’est pour la plupart du temps qu’en adopter une autre ; et Fon appelle libération le changement d’esclavage. Veut-on échapper à toutes, si ce n’est pas inventer, c’est se dissiper dans le rêve. C’est le même homme qui, d’une minute à l’autre, oscille d’un étatisme à Pautre ou de l’étatisme à l’anarchisme. Cela ne peut changer quand il exerce une action publique. Tout parti politique

ou social est étatiste, puisqu'il cherche à s'emparer de la force de État pour l’utiliser; il est individualiste, puisqu'il ne peut se concilier des partisans qu’en leur promettant de servir leurs intérêts distincts. La moralité de tous, c’est d'inventer comment, dans chacune des situations singulières qui se présenteront, ces intérêts peuvent se concilier pour le grand profit de tous. Art laborieux et délicat ; la guerre civile est plus facile.

Comment la morale peut-elle associer le respect de l’autonomie et de l’originalitéindividuelles, sans lesquelles elle se substituerait indûment à la moralité, avec la reconnaisance des conditions objectives, que l'individu doit recevoir de toutes les fonctions de l'esprit et sans lesquelles lindividualisme le livrerait à la fois à l’automatisme et à l’illusion ? Elle n’a qu’une ressource, qui est de privilégier la contradiction entre l’objectivité du devoir et la personnalité du moi. De sa personnalité, l’individu tient la liberté, qui est le choix ; mais s’il faut que le choix lui confère le pouvoir, s’il n’est pas une déception, par laquelle il renonce au moment même où il revendique, il faut que le devoir, principe de toute possibilité et de toute réalité, lui prête son objectivité. Ordonne-t-on le devoir sans respecter l’initiative de individu, on le trahit; prêche-t-on l’individualisme en l'entendant comme le droit de se séparer de l’être, on anéantit l'individu qu’on prétend servir ; et il n’y a rien de plus pitoyable que ces âmes exsangues, qui appellent liberté

leur paresse, leur impuissance, et leur vanité. En mainte-

nant la connexion de l’objet et du sujet, l’idéalisme personnel garantit, autant qu’il le peut, l’avenir de la conscience.

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