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Le "Devoir": ses origines, sa naissance, son esprit

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LE DEVOIR 430, rue Notre-Dame est, Montréal

Discours prononcé par

M. Henri Bourassa,

directeur du "Devoir", le 3 février

Vingtième anniversaire du "DEVOIR"

Banquet à l'hôtel Windsor 3 février 1930

Avant (le ré|Jondre à la santé du Devoir, M. Bourassa remercie M. le Dr Prince, ce vieil et fidèle ami de l'oeuvre, le i)rési(lent "(luasi-chronique de toutes nos nianil'estalions". Il félicite chaleureusement le comité d'or.yanisation du banquet du beau succès de la soirée. Il remercie tout particulièrement les Voya.^eurs de commerce catholiques de la très hu\qe part qu'ils ont prise à celte ori,'anisation et du bon travail ciu'ils ont fait, cette année, en faveur de la bonne presse. Ce n'est ni la i)remière ni la dernière preuve d'amitié que les Voyageurs catholiques donnent au Dciwir et, {généralement, aux oeuvres de prouagande catholiciue et nationale.

Plus peut-être (jue toute autre société, les Voyageurs de commerce ont compris rim|)ortance de la presse catholicpie, le bien accompli par les bons journaux, le mal fait par les mauvais journaux et, plus encore i)eut-étre au Canada, par les journaux jaunes, les journaux à tout dii'e et à tout faire, (iràce à leur esi)rit (Porganisation, à leur entraînement j)rofessi()nnel, à leurs relations étendues, à leurs frécpientes randonnées pai- tous le i)ays, les Voyageurs ont rendu au Devoir des services pratiques et duraljles. dont, seuls, les administrateurs du journal connaissent la valeur.

Au dixième anniversaire du Devoir, j'exprimais très sincèrement le regret de prendre trop de place et de tant parler, sans dire beaucoup de nouveau. J'aurais préféré qu'un plus grand nombre d'amis de l'extérieur et d'observateurs désintéressés eussent fait part au public des impressions, favorables ou fâcheuses, que leur avait données la lecture du journal, depuis sa fondation. Aujourd'hui, j'avoue sans vergogne qu'il me parait convenable et opportun de faire le "discours de circonstance" et de ressasser un certain nombre de vieilles choses.

Les années passent, les hommes aussi; les souvenirs s'effacent ou se brouillent, les opinions changent, les situations se modifient. Seuls les principes restent inunuables; et encore, leur api)lication ou leur expression varient suivant les circonstances.

Des fondateurs du Devoir, des ouvriers de la ijremière heure — actionnaires, rédacteurs, employés — combien restent? VA de ceux-ci, combien se souviennent de tout :

origine de l'oeuvre, ohjectif initial, conditions d'étahlissement, difficultés vaincues, contradictions, encouragements, enfin tout ce qui accomi)agne la très laborieuse jjarturition d'un organe de défense religieuse et sociale? Combien se rappellent les campagnes i)oursuivies i)ar le Devoir au cours des dix premières années de son existence, celles d'avant-guerre surtout?

De nos vétérans (|u'on me permette de iiomnuM" un, un seul, parce (ju'il incarne au plus haut degré l'intelligence, le dévouement, rabnégation de tous: Omer lléroux.

Pour les jeunes ou quasi-jeunes, nond)reux ici. moutards ou écoliers de 1!)0(» à li)l(l. c'est de l'histoire inédile que je vais relater, ce soir. Nulle crainte donc, en ravivant les souvenirs d'i-nfance du Devoir, de i)résentcf <\u réchauffé

à la plupart d'entre vous. Si, en refaisant cette monographie, il m'arrive (le niellre souvent en cause ma très discutable personne, voire de ciler mes vieux discours, croyez ([ue je ne cède nullement à une manie de vieillard ou à une sotte préoccupation d'égoïsme. C'est tout simi)lement qu'en fait si le Devoir existe, s'il est ce qu'il est, s'il a fait ce que vous savez ou ce que vous avez oublié, c'est ])arce que je l'ai voulu, et voulu tel qu'il est... à peu près. Qu'on me iiermelte de répéter ce cpie j'écrivais le 18 janvier: le Devoir tient de moi pres- (pie tous ses défauts, et des autres, — amis, collaborateurs, conseillers — la plupart de ses qualités.

Affaire Rieî — Ecoles du Manitoba — "Castor rouge"

Le Devoir est né d'une préoccupation à la fois religieuse, nationale et politique. Dans ma prime , jeunesse, — que c'est loin! — j'étais, i tout ensemble, catholique ultramontain, sans compromission, et ronge forcené — ce (pii faisait dire à M.

Laurier: "Bourassa est un castor ronge, un monstre!. ." A vingt ans, j'avilis lu et relu tout Veuillot — je m'en délecte encore; — j'étais abonné à Wnivers. Dans hi presse canadienne, mes journaux de prédilection étaient la Vérité, de Tardivel, et VFAendard, du "grand vicaire" Trudel.

L'affaire Hiel éveilla mes passions i)oliti(iues. .le fis ma première cami)agne électorale, en 1887, dans ce (|ui est aujourd'hui la circonscrii)tion de Labelle, en faveur d'un candidat du i)arti "national" de Mercier. Dès lors j'entrevis cpie rai)))ui donné à ce mouvement par un journal du ty])e de VEtendard était beaucoup plus efficace que celui des organes gagés du parti libéral, plus jiropre surtout à former une ()i)inion intelligente et saine.

Lors(|ue survint îa crise .scolaire du Manitoba, en 18!)1, VEtendard était à l'agonie. Seule la V('-

rite resta sur la brèche; niais elle n'atteignait qu'un public restreint, acquis d'avance à ses idées.

Mieux que jamais, je compris la nécessité d'une presse forte, libre, vouée d'abord aux causes de l'Eglise et de la patrie, et subordonnant tous les autres intérêts à ces deux causes, l'une sacrée, l'autre éminemment respectable. Si l'affaire du Manitoba a si lamentablement tourné, cela tient avant tout à l'absence d'une presse de principes, dont la fonction eût été de remettre constamment la question sous son vrai jour et d'empêcher les politiciens et les journaux de parti d'en faire, comme il arriva, un tremplin électoral, un facteur d'agitation démagogique, un objet d'exploitation au profit de leurs partis respectifs, bref, un vrai jeu de balle au camp.

Lorsque j'entrai au parlement, en juin 189(5, l'affaire était virtuellement gâchée et bâclée. De mon mieux, et pour ma très modeste part, je m'efforçai d'en faire améliorer la solution, selon les lumineuses directions du Souverain Pontife, Léon XIII, dans son encyclique Affari vos. Et surtout, j'appuyai avec ardeur les démarches faites pour obtenir la délégation extraordinaire confiée à Mgr Merry del Val, j)uis l'établissement d'une délégation apostolique permanente. Dès lors j'étais persuadé •''que la lumière vient de Home, — non seulement dans l'ordre des vérités de foi et de morale, où le Vicaire du Christ détient et prononce les paroles de vie. mais même pour la solution des prciljièmes i)o- Jitiques et sociaux. Dès lors, il me paraissait évident ([ue le Pape voit mieux, voit de i)lus haut, avec i)his <rani|)leur et de sérvnilé. avec un sens i)his juste du lelalif et de l'absohi. que les hommes d'I-itat les plus émincnis. voire (|ue les cliefs (h's ICgIises i)arlicidières. l^t, conséquence logicjue, je pris dès ce momciil la lésolulioii d'obéir au Pape cl d«' suiviT ses conseils, inè-

nie quand ses ordres ou ses avis pourraient contrarier mes idées ou celles (le mes amis, de mes associés i)olili(|ues ou de mes compatriotes. Dans ma vie publicpie ou comme simi)le chrétien, il me semble n'avoir jamais failli à cette résolution. Pour reprendre la jnttoresque expression de M. Laurier, rouçie, il y a beau temps que je ne le suis plus; mais castor ou, si vous préférez, catholique romain et ultranwntain, je le suis plus que jamais et sans restriction.

Guerre du Transvaal

A quelque temps ùe ià éclatait la guerre du Transvaal. Pour la première fois, le Canada participait, comme nation, à une guerre impériale de l'Angleterre, à la plus odieuse, la plus lâche, la plus ignoble des agressions contre un petit peuple pauvre et fier. J'en ressentis une douleur et une colère dont les tisons, je l'avoue, couvent encore sous la cendre de mes cheveux blancs, de mes illusions mortes et de mes enthousiasmes éteints. Contre toutes les règles de l'art et du bon sens, j'enlrei;i-is, aidé parfois de M. Monet, déjnité de Xapierville, et de M. Angers, député de Charlevoix, une camii)agne liont. seul peut-être parmi tous ceux qui m'écoutent ce soir, Omer Héroux pourrait faire revivre les péripéties. Je n'en veux rajjpeler (lu'une qui se rattache à l'origine du Devoir.

De tous les journaux (piotidiens du Canada, un seul - je ne dirai pas, me soutenait, ce serait inexact— un seul publiait des comiitcs rendus à i)cu inès fidèles de mes asseniblccs. In joiu". le directeur de celle feuille, |)ers(innige jxililique imporlani, recul de son giiant d'afh.ires une lettre ou une dépèciie Padjuranl de modifier l'altilude ilu iour!iaî : le ])rési(lenl d'un* grosse nuiison d'affaires menaçait de mellre fin à son contrat d'annonces. Le directeur tint bon... (pielques semaines. Mais un beau jour il me fit i)art de son dessein de cesser

le feu et mo conseilla d'en faire autant. "Au reste", ajouta-t-il, avec une l)onhonue narquoise, "si vous persistez, vous i)arlerez dans le désert: ordre est donné à tous les journaux des deux partis de faire silence sur votre campagne."

Crise scolaire de 1905

Quelques années plus tard, le parlement votait la constitution des nouvelles provinces de l'Ouest, Saskatchewan et Alberta. Nouvelle crise scolaire, démission de ^I. Sifton, menaces de M. Fielding, panique ministérielle, savantes manoeuvres' du parti iory pour exi)loiler le sentiment catholique du Québec et les fureurs orangistes de l'Ontario, — tout comme le parti libéral avait fait en 189(). J.a résistance fut un peu plus nun-(iuée qu'au moment de l'exjjédilion d'Afrique; nuiis elle échoua presque aussi complètement, et pour la même cause: absence d'une presse libre, d'une i)resse de principe. Ce qui se prépare aujourd'hui en SaskatcheNvan va i)eut-èlre, hélas! justifier troj) cruellement la clairvoyance de ceux qui, une ff de ])lus, avaient parlé dans le désert. Souhaitons au nu)ins que cette nouvolle question scolaire ne tond)e pas dans le champ-clos des batailles électorales et ne serve pas de bouée de sauvetage aux naufragés de la politique.

.h' sortis de ces deux hittes. et du parlement fédéral, convaincu (lu'en un i)ays de gouvernement rejji'ésenlalif el parlementaire, il est à peu près imiliie de soutenir, soit au i)arlemenl. soit auprès des foules, une lulti' de i)rincipes, à moins d'avoir i'a|)i)ui. à tout le moins la publicité loyale d'une presse libre de toute attache de i)arli, de tout joug, (le toute eutrave, de tout bâillon.

Déjà, eu vue de la fondation d'un journal (luolidiiii. j'avais entamé de discicls pourp.ulers avec (lui'hiiies Itcrsonnes piéoccupées avant tout, (lisaient-elles, des besoins de la défense religieuse et nationale. Il n'en iésult:i rien. s;iuf (|uel(|Mes

l)it'iises exliorlalions à conlimuT. . . (l'èlre le nèMi'c. C-'cst là quo je constatai, pour la i)remièie mais non la dernière l'ois, à (|nel point, dans cette province réputée si catholic|iie, une foule de hraves jiens, (l'ecclésiasli(pies même, fort généreux iorscju'il s'ai^it de soulager des nùsères i)hysiciues, très empressés à souscrire à toutes sortes d'oeuvres secondaires, voire à riscpier leurs économies dans de louches opérations d'agiotage, répugnent à dépenser (juclques piastres pour aider à mettre au service de l'Eglise, de la patrie et de la société, l'arme la plus formidable des temps modernes, pour organiser, soutenir et diffuser la presse catholique, recommandée par les cin([ derniers papes, et notamment par le saint et illustre Pie X, comme l'oeuvre la plus urgente, plus imi)ortanle même que la construction des églises et la fondation des écoles.

Mais passons!

Bellechasse — Saint-Jacques

Sur l'entreraiie, Je m'étais laissé entraîner à poursuivre une cuiipagne de réformes jjrovinciaies, qui aboutit à ma démission comme député fédéral et à ma candidature dans la circonscription électorae de Bellechasse. Ce fut, en soi, une fausse manoeuvre et, qui i)his est, v.no injustice, puisqu'elle faisait porter sur un seul politicien, moins coui)able que bien d'autres, et sur un seul acte administratif, d'importance secondaire, le poids d'une censure qui s'apijlicjuait à tout un régime. Notre excuse, c'est (|ue dans l'ardeur du combat nous avions un peu |)erdu !a tète. Ma défiiite fut 'a douche salutaire.

Dans cette lutte, j'avais reçu ra|)])ui de toute la i)rcssc conservatrice de la province, — les malins et les grincheux diraient que c'est i)our cela (lu'elle avait si mal tourné — et, ce. qui vaut mieux, j'avais contracté des liens d'amitié avec ce (pie le parti con- •servateur com|)tait d'hommes les plus res|)ectables, les plus désin-

téressés, — je m'en honorais et je m'en honore encore, — mais aucune attache de parti; et j'étais bien résolu à conserver toute ma liberté.

Au printemps de 1908, la législature fut dissoute. Mes amis personnels et nos alliés conservateurs voulurent à tout prix prendre leur revanche de Be'lechasse. Personnellement, j'y répugnais fort; mais l'occasion me parut propice pour faire éclore mon i^rojet de journal.

Convaincu de l'impossibilité de fonder un organe de défense religieuse et nationale avec le seul concours... platonique des hommes de principes... théoriques, j'entrevis la possibilité d'intéresser à cette fondation des hommes immédiatement préoccupés d'intérêts politiques mais assez religieux et assez natriotes i)our subordonner, en quelques circonstances gr.ives, ces intérêts à ceux de l'Eglise et de la patrie, assez loyaux en tout cas pour respecter les engagements qu'ils jirendraicnt. A leurs instances pressantes de rentrer dans 'a jîo'ilique active et de me laisser porter candidat contre le premier ministre dans la circonscriiition de Saint-Jacques, à Montréal, je posai comme condition préalable que l'on s'engageât à faire souscrire ;nci.ssammcnî ccnl mille piasîres afin d'assurer la fondation d'un journal dont je prendriiis la direction et dont la moitié des actions, jîlus une. me seraient abandonnées en i)leine propriété. De mon côté, je renonçais d'avance à tout bi'nél^ice possible sur ces actions et je m'interdisais la faculté d'en disposer sans le consentement du Conseil d'administration. Ce double engagement fut souscrit de i)art et d'autre et scrupu'eusemenf respecté ~ sauf celui (le rccuei'lir les souscriptions qui. en fait, resta à ma charge.

Fondation du "Devoir"

La besogne fut longue et dure. .l'y gagnai deux atta(iues de calculs biliaires et une connaissance assez nette des boni-

mes et des motifs qui les font ngir.

Et pourtant, à vingt années de distance,— je le dis hautement pour le réconfort de ceux (jui seraient j)arfois tentés de ne pJus croire à la vertu de désintéressement — je me remémore avec plaisir cette période de ma vie publique: dans cette tâche ardue, dans ce métier de quémandeur auquel j'étais si mal préparé et qui répugnait à tous mes instincts, j'ai rencontré assez d'inte'ligence, de dévouement et d'abnégation pour compenser dix fois les avanies que j'ai subies. A tous ceux qui ont répondu à ce premier api)el, merci!... au delà de la tombe, hélas! pour le plus grand nombre.

(Ici l'orateur rappelle le souvenir de M. .I.-A. Vaillancourt, président de la Piiblicifé, première société éditrice du Devoir, et celui de M.

Siméon Beaudin, son aviseur légal).

Tous tant que nous étions — administrateurs, actionnaires, directeur, employés, rédacteuirs même, — nous avions lancé cette entreprise sans aucune notion iiratique des exigences d'un journal quotidien, comptant i)our vivre sur ses seules ressources, résolu d'avance à refuser les subventions ouvertes ou occultes des partis et des grosses maisons d'affaires, ^-oire à rejeter toute une catégorie d'annonces ou de réclames fort lucratives mais incompatibles avec le caractère du journal. Le capital de fondation fut vite épuisé. La plupart des actionnaires. considérant qu'ils avaient fait leur i)art. — et, pour un grand nombre, c'était vrai — refusèrent de doubler leur mise.

"L'Imprimerie Populaire" —

M. Ducharme — Crises de

croissance

Une nouvelle société, l'Imprimerie Populaire, s'organisa, avec un capital souscrit de cent mille piastres, sous la présidence de notre très cher et très fidèle ami de la première heure, de toutes les heures, M. G.-X. Ducharme.

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