‹ Le "Devoir": ses origines, sa naissance, son espritChapitre 2 sur 2 · JO · texte numérisé non relu

JO

(En quelques paroles émues, M.

Bourassa rend hommat;e à la mémoire du plus ancien, du plus généreux, du plus constant des bienfaiteurs du Devoir).

Comme la première fois, et aux mêmes conditions, je devenais détenteur de la majorité des actions émises et à émettre; et je restais le maître incontesté de la direction du journal. Plus tard, la partie libérée du capital-actions fut couverte par une émission d'obligations à terme.

En dépit de ce regain de force matérielle, le journal, après deux ou trois ans de prospérité relative, connut des jours sombres: la guerre, les fréquentes menaces de la censure, l'hostilité des deux "grands" partis et des grosses influences d'argent, tout affamées de gloire militaire... et de profits de guerre, la hausse du papier et de la main-d'oeuvre. Bref, après dix ans d'existence, l'oeuvre paraissait frappée à mort. S'il se fût agi d'une simple entreprise d'affaires, une solution était tout indiquée: liquider la compagnie, poursuivre la publication du journal au nom des obligataires, — c'était nous-mêmes, • — ])uis rej^rendrc l'entreprise à pied d'oeuvre, ai)rès avoir payé nos créanciers au marc la livre; et je vous assure (jue la livre eût été légère. A l'unanimité, nous décidâmes (|u'une enlrei)rise comme le Devoir n'a i)as le droit de se mettre en faillite, même avec la i)]us scrupuleuse honnêteté. Bonne renommée vaut mieux cpie ceinture dorée.

Avec l'aide de quelques amis dévoués, j'entrepris u:ie troisième campagne de souscription, ('omme en 1U()8 et en l\)\',i, je m'étais engagé à trouver cent mille piastres, mais cette fois sans obérer le i)U(ltiet actuel on futur di- la coni|):igiue. Va\ dix-huit nu)is, je recueillis plus de cent dix mille i)iaslres, par souscriptions volontaires, variant (le une piastre à cin(i niilU' pias-

très. (Là-(lc'ssiis, il est resté $247 en souffrance.)

Natiirelleiiieiit, celte troisième moisson fut plus lente à mûrir et plus dure à récolter cpie les deux l)remières. D'autre i)art, elle me fournil l'occasion de faire une besogne qui nu- va mieux que celle de quêteur. Au cours de ces dix-huit mois, je donnai quatre-vinj^ts conférences |)ubli(|ues, i)ar toute la province et au delà, depuis C.handier juscju'à Sudbury. A tous les genres d'auditoire de ville et de cam])ai,'ne, j'exi)osai sous tous ses aspects la thèse de la i)resse catholique, nationale et libre. Les journaux du même lype (|ue le Devoir en profitèrent autant (|ue lui, peutêtre davantage. Mais tlu moins nous étions sortis de la misère, sinon de la gêne, — et l'idée faisait son chemin

L'argeni et l'idée

Ce résumé de la vie matérielle du Devoir, aliment nécessaire de son action morale et intellectuelle, serait incomi)let si je ne vous faisais part de la manière définitive dont nous avons réglé le sort et le rôle du capital, actions et obligations.

Toutes les délies de la Publicité étant soldées en plein, nous avons demandé et obtenu la révocation de ses lettres patentes. Son capital-actions, annulé, reste jilacé. . . à fonds i)erdu. Quant au capital de Vlntprinierie Populaire, la lolalité des actions et des obligations des fondateurs — soit, plus des neuf dixièmes de l'émission totale — a été répartie entre trois syndicats (|ui se renouveMent à ])erpéluilé. autant qu'une organisation de ce genre peut être i)erpéluelle. ('es syndicats re|)résentent, l'un. Il' i)ouv()ir prépondérant du dii'ecteur, l'autie. les actionnaires syndi(piés, le troisième, -es obligataires également syndi(|ués. ('es trois groupes, et chacun de leurs membres, ont renoncé, pour euxmêmes et pour leurs héritiers, à

tout bénéfice personnel et se sont engagés par acte notarié à employer les dividendes qu'ils pourraient réclamer, soit à améliorer le sort des employés, soit à accroître la puissance d'action du journal.

Enfin, en cas de liquidation de la société et d'impossibilité de reprendre la publication du journal, ils se sont obligés à verser tout ce qui Dourrait leur revenir sur leur mise de fonds à des oeuvres de presse catholique.

Je doute qu'il existe ailleurs une entreprise de propagande et de publicité, à base légale et financière, où l'idée maîtresse de l'oeuvre soit aussi complètement à l'abri de toute influence étrangère à son objet, de toute velléité interne d'ambition ou d'intérêt j)ersonnel. Et cela, sans éteindre, loin de là, le zèle et la sollicitude de ses administrateurs.

Morts et vivants

Dans cette revue d'un passé déjà long d'un quart de siècle tout près, j'avais résolu de me borner à rappeler, parmi les nombreux amis qui ont aidé le Devoir à naître, à vivre. . . et à survivre, la mémoire de ceux dont j'ai déjà fait mention, que nos lecteurs connaissent de vieille date et (jue Dieu, nous en avons le ferme espoir, a déjà récompensés de leurs vertus sociales et de leur dévouement à lant de bonnes oeuvies. Mais je manquerais à toutes les lois de ré(|uilé et de la reconnaissance si, parmi les vivants, je ne nommais pas les trois hommes (pii, depuis hi dernière renaissance (lu Devoir, m'ont le plus puissamment aidé à fortifier son armatuic financière et légale: M. Oscar Diifresne. digne successeur de M. Ducliarnie à la i)résidence du (lonseil d'adrninisiration, comme lui loyal, discret. secoiM'abie à fe'iîi's.

toujours, et jamais à t'ontretenips, aussi res|)eclueux que son prédécessenr de la parfaite iiidépendanc' morale du journal; M. deorges Pel-

leticr, qui a bien voulu sacrifier largement ses ijoùts de journali.^te et (l'écrivain afin de donner au journal le uenre d'adiniiiislralion qu'il lui fallait; M. Paul Saint-Germain, aussi fidèle chez nous qu'ailleurs à la bienfaisante mémoire de M. Vaillaiicourt, son beau-père, et de M. Heaudin, son associé professionnel et son ami de coeur. Si le Devoir i)ossède aujourd'hui une constitution qui peut servir de modèle à toute entreprise du même genre, il le doit, dans une large mesure, aux conseils éclairés et judicieux de ses aviseurs légaux... et bénévoles.

Valeur d'exemple

L'on trouvera peut-être que j'ai parlé trop longuement de l'organisation matérielle du journal. Je l'ai fait à dessein. On nous a souvent accusés, au Devoir, de n'être pas pratiques: j'ai voulu démontrer que nous le sommes, selon l'esprit qui a inspiré sa fondation, qui le soutient et lui permet d'atteindre son objectif moral. Et puis, cet aspect de notre entreprise n'était pas suffisamment connu: il n'est que juste de rendre hommage à la générosité, au désintéressement, à l'intelligente coopération des amis dévoués qui ont assuré l'existence matérielle du journal, en dépit de tant et de si formidables obstacles. Enfin, et surtout, il me paraît opportun de faire ressortir le désintéresement et l'efficacité du concours apporté à l'entreprise par nos actionnaires et nos atlministrateurs. A tous, je pourrais réi)éter, avec de légères variantes, les paroles que j'adressais, en 1!)21, "au plus an.cien et toujours fidèle soutien de notre oeuvre":

Voilà ce que j'appelle la valeur d'exenii)le du concours que M.

Duchanne a donné au Devoir. Si j'ai voui'u le dire, une fois, avant que l'un ou l'autre de nous aille rendre ses eom|)les à (lelui qui l)èse dans l'inexorable balance de sa justice les mérites et les

démérites de chacun, les bonnes oeuvres et les fautes de tous les pauvres ètreis de péché que nous sommes, ce n'est pas pour vous glorifier. Monsieur Ducharme, ce n'est pais même pour vous dire ma gratitude personnelle (vous la connaissez, et je sais que vous n'aimez pas la réclame). C'est un peu pour laisser à vos fils un motif additionnel d'amour et de respect pouir leur père. C'est surtout pour inculquer à d'autres Canadiens français, favorisés comme vous des avantages de la fortune, le sens de la charité inteUectuelle; c'est afin de les amener à comprendre que, pour aider eifficac^ement aux oeuvres de propagande morale, 11 ne suffit pas de donner de l'airgent — encore moins faut-il penser à les dominer par l'argent: — il faut mettre l'argent, comme la parole écrite ou parlée, au service de l'idée, de l'idée qui crée et justifie l'oeuvre; et aussi veiller à ce que cet argent soit employé avec inteiMiigence et probité pouir atteindre le but moral de l'entreprise. (1)

Premières campagnes — Travail accompli

Des campagnes du Devoir, au cours de ces vingt années, des enquêtes poursuivies, de l'appui donné à tant d'oeuvres diverses, je ne dirai rien ce soir. A ceux d'entre vous qui auraient le désir et la patience d'en rechercher la traicc, au moins pour la première période, je me i)ermels de conseiller la lecture des comptes renchis du cinciuième et du dixième anniversaires, ainsi que la brocluire résumant la campagne de jjrixpaigandie poursiuivie de 1920 à 1921 (2). Pour mémoire, et de mémoire. Je me borne à signa-

(1) Pour r exemple Hommage (\ M. Dneluirme (27 avril 1921).

(2) l.d presse ealholiquc et natioiutlr (1!»21).

ler qiu'](iiii's lôtes de chapitre: campagiU' coiilrt- rimi)t'rialisiiu'. la Loi navale et la eontribiilioii à la l'iolte britaiiiii(|iie; résislaïu-e aux folies (le la giieiTi.', à la c()ii.serii)lioii, aux abus (le i)ouvoir du gouvernement et (lu ])arlenient; appui constant — et isolé - - lionne à la parole paicificatrice du Pa,pe, lou,t au long de la guerre, parfois au risque de voir supprimer le journal; résistance au chauvinisnie. au nationalisme outrancier, après la guerre surtout, en confoi-mité des directions ipontificales; revendication des droits de l'Eglise et de la famille, en matière d'éducation principa'ement ; action persistante pour faire alléger le fardeau des familles nondireuses à l'égard du fisc fédéral et provincial; dénonciations de l'élatisnie. du féminisme, du divorce, de la prohibition, et, généralement, de tous les sophismes à la mode; ai)pui constant donné à toutes les oeuvres sociales: syndicats catholiques et nationaux, banques ])opu'aircs, gouttes de lait, oeuvres ij'assislance et de préservation de toutes sortes; campagnes pour le bien-être moral et i)hysique de l'enfance, colonies de vacances, terrains de jeu, etc.; eniquètes ap])rofondies sur l'immigration, la colonisation, la vie chère, le logement, l'industrie nationale, etc., etc. Pour mention seu'lemcnt, contributions du journal et de ses col'ab orateur s aux oeuvres littéraires ou scientifiques, aux travaux d'histoire et d'art, bref, à toute la vie intellectuelle du pays; coHicours incessant aux associations dont l'objet se rapproche du nôtre et qui poursuivent le iM'ogrès moral, inteli'ectuel et i)hysi(iue de la race ou de la nation: je me borne à nommer VAsHociatioii des Voyauriirs cnth()li<iiics ^(Ic doinmcrcc, VAssaciation (le lu Jeunesse euthoUque eunadienne-f l'une (lise, VU ni on euthoUque fies Cullivuleurs.

Force m'est de vous renvoyer à la collection des vingt années du journa.l. Vn simple coui) d'oeil sur les têtes de coilonnes étonnerait le plus assidu de nos lecteurs. Il n'en

reviendrait pas, comme on dit, du terrain parcouru, couvert et cultivé à fond, de la variété et de l'ampleur des travaux, et surtout des résultats obtenus. Le principal mérite de ce labeur vraiment remarquable revenant à mes collaborateurs internes et externes, j'en parle à mon aise.

Le seul mérite et l'unique responsabilité que je réclame, c'est, depuis cinq ans surtout, d'avoir de temps à autre donné le coup de barre, pointé du doigt l'étoile polaire, rappelé à mes collaborateurs, fidèles et dévoués, la hiérarchie des valeurs et la subordination de l'accessoire au principal, du re'atif à l'absolu.

A cet égard, je dois à tous — collaborateurs et amis — autant qu'à moi-diième, de dissiper une équivoque et de prévenir un double malentendu. C'est par là que je terminerai.

Reproches et malentendus

Depuis quelques années, de vieux amis du Devoir, que je croyais éprouvés, lui reprochent, ou plutôt renrochent à son directeur d'avoir évolué, capitulé même, sur le terrain des revendications nationales.

Ces accusations portent sur deux points principaux: devoir des Canadiens français à l'égard de l'Angleterre et de la ConTédéralion canadienne; droits des Canadiens français (ou des Franco-Américains) dans l'Eglise, tant à l'égard des autorités religieuses que des catholiques d'autre ra.ce. Sur ce dernier point, j'ai servi de tète de turc à des colères et à des rancunes qui n'osaient remonter ouvertenient I [lu'aux chefs ecclésiasti(iues contre qui elles étai» nt er. réalité dirigées

A ces aocusations. je n"ai i)as répondu; j'ai résisté, sans offort (hi reste, à la tentation de publier certaines |)ièces dont la révélation eût été le i)ire châtiment de ces adversaires inattendus. Simple laï(|ue. ji' me crois tenu, nu^-nie envers ceux (jui me calomnient, à certaines règles de justice et de charité, .le nie suis borné à faire mon examen de

conscience, à rechercher dans mes aftiliules et mes déclarations échelonnées sur un espace de trentecinq années hi trace des volte-face et des "traliisons" qu'on me roprochf . . . dévotement, mais sans aucun souci d'exactitude et de probité. Franchement, j'ai été étonné de la constance des idées directives qui ont suidé ma conduite et l'expression de ma pensée, au parlement, dans le journal, partout, sur les problèmes fondamentaux de la race et de la nation. Kn quckpies heures, j'ai recueilli sans ])eine une trentaine de citations toi)iques. .le vous fais grâce du plus grand nombre, me bornant à vous infliger ce qu'il en faut — non pour me justifier: à quoi bon? plus j'avance dans la vie, plus je me persuade de la profonde vérité, même au seul point de vue humain, de cette parole de l'auteur de Vlmitation: "Vous n'êtes pas meil'eur parce qu'on vous loue, ni pire parce qu'on vous blâme.

Vous êtes ce que vous êtes. . ." Mais en toute justice pour le Devoir, ses rédacteurs, ses collaborateurs à tous les titres, je crois devoir démontrer que son directeur est resté fiidèle aux principes qu'il a posés dès longtemps avant la fondation du journal et qu'il n'a cessé de soutenir depuis. Ces principes, cela va sans dire, je ne préfends les imposer à personne, comme vérité absolue ou même reilative. A l'encontre de plusieurs de mes nouveaux adversaires, je n'ai aucune velléité de m'ériger en sous-pape, en sur-pape ou en contre-pape. .Te me borne à dire que, sur le fond du problème nationa'l et religieux, je loge à la même enseigne qu'il y a dix, vingt ou trente ans; je défends les principes mêmes au soutien desquels j'ai voué le Devoir dès sa naissance.

Le problème national

Prenons d'abord k- problème national. Dès !e début de la campagne contre la participation du Canada à la guerre d'Afriiiue. j'ai posé en l)rincipe que, pour comljallre efficacement l'impérialis-me anglais,

nous devons nous placer sur le solide terrain des traditions britanniques et de l'accord de 1805, base de la Confédération canadienne.

Dans le premier ouvrage que j'ai fait Imprinicir, reproduisant le premier discours que j'ai prononcé à Montréal, j'aboutissais à ces conclusions:—

Le seuil terrain sur lequel il soit possible de placer la solution de nos problèmes nationaux, c'est celui du respect mutuel de nos sympathies de races et du devoir exclusif à la patrie commune. Il n'y a ici ni maîtres, ni valets, ni vainqueurs, ni vaincus:

il y a deux alliés dont l'association s'est conc'ue sur des bases équitables et bien définies.

Nous ne demandons pas à nos voisins d'origine anglaise de nous aider à opérer un rapprochement politique vers la France; ils n'ont pas le droit de se servir de la force brutale du nombre pour enfreindre les terme;S de l'alliance et nous faire assumer vis-à-vis de l'Angleterre des obligations nouvelles, fussenl-cilles toutes volontaires et spontanées. . .

Ceci me conduirait tout naturelleiment à parler d'indépendance. IMaiis je le dis sans détours, le sujet n'est pas d'actualité.

La preiniiêre condition nécessaire à l'in'dépendanice d'un peuple, c'est d'être assuré de la paix intérieure et extérieure. Tant qu'une entente plus franche et plus nette n'existera pas entre les deux races — et ce but désirable ne sera atteint <iue le jour où le peuple cana.dien aura forcé ses hommes d'Ktat à adojjter une politique vraiment canadienne — je dis que nous ne sommes pas niùrs pour l'indéipendance.

T.e fussions-nous à l'intérieur que le voisinage immédiat et exclusif de la républicpie américaine devrait suffire à nous faire ajourner le moment de notre ômancil)ation . . .

Les dangers de l'annexion fus-

scnl-ils nioiiidrcs que je ne les redoute, il serait toujours teuips pour nous de tomber entre les bras de la grande Héi)ubli(iue. l'n peuiple jeune n'a rien à perdre et tout à gagner à avoir une alternative à sa (lisj)osition. Sous le régime brilanniciue, nous pouvons toujours changer d'allégeance et arborer le drapeau étoile. Devenus Américains, c'est l'attachement absolu, pour longtemi)s au moins. . .

Ce que je voudrais, c'est qu'entre la vieille frégate angllaise qui menace de sombrer et le corsaire américain qui se prépare à recueillir ses épaves, nous manoeuvrions notre barque avec pruden.ce et fermeté afin qu'elle ne se laisse pas engiloutir dans le gouffre (le l'une ni entraîner (ians le sillage de l'autre. Ne rompons pas la chaîne trop tôt.

mais n'en rivons pas follement les anneaux.

Je ne parle pas de la siuation que nous imposerait le triomphe des idées impérialistes. Si les partisans de cette thèse prenaient le dessus, oh ailors, je dirais: En avant! Soyons indépendants, sans hésiter. Vn peuple ne doit i)as courir de risques inutiles; mais il ne doit pas craindre d'affronter les dangers de l'inconnu plutôt que de revenir sur ses pas et s'asservir de nouveau.

Queils que soient les desseins de la Providence sur nous et le cours prochain des événements, il n'est qu'un moyen d'y faire face, c'est d'éviter à la fois les enthousiasmes échevclés et ra,p!alissement moral; c'est de fortifier et d'élargir notre patriotisme en le dirigeant moins vers les hommes, et plus vers les I)rincipes et les idées. Préparons-nous aux luttes de demain en faisant le devoir de chaque jour sans faiblesse et sans forfanterie, le front haut et le coeur à la bonne place. (3)

(3) Crundc-Brctaijnc et Canada - (conférence au Théâtre National français, 27 octobre 1901.

Canadiens ou Français ?

L'année suivanle, je définissais les exigences du devoir national et les éléments du patriotisme canadien-ifrançais: —

Notre ligne de conduite me seinible toute traicée par le régime que l'Acte de la Confédération nous a fait. Les bienfaits et les inconvénients de notre constitution sont nombreux. Il n'entre pas dans le cadre de cette étude de les examiner en détail, ni de décider s'il eût été préférable pour nous de repousser l'idée fédérative.

Prenant notre situation telle que je la trouve, je dis que nous devons en tirer le meilleur parti possible. Evitons de demeurer ou de tomber dans un provincialisme trop étroit; résistons aux empiétements d'un fédéralisme trop absorbant. . .

C'est en conservant à notre constitution son cara'Ctère fédératif que nous pouvons résister le plus victorieusement à ceux qui veulent nous imposer u^n raipprochement vers l'Angleterre et nous faire assumer des obligations nouvelles envers l'Empire. . .

Les deux dangers que nous devons éviter sont la fusion et l'isolement. Nous devons chercher tous les terrains communs où il nous est possible de donner la main à nos concitoyens anglais sans faillir à notre dignité et sans altérer notre individualité nationale. . .

Le premier i)robIème qui se pose à notre esprit, c'est celui-ci:

devons-nous être plus Français <|ue Canadiens ou ))lus Canadiens que Fran{;ais? En d'autres termes, devons-nous être des Français au Canada ou des Canadiens d'origine française?

.Fe ne conçois pas qu'on puisse hésiter un instant à répondre que nous devons rester essentieillement (Canadiens.

Loin do moi la pensée de vouloir étouffer chez mes compatriotes la voix du sang. Notre amour pour la France est légitime et naturc^l: il peut et doit être réel, profond et durable; mais il doit rester platonique; et surtout il ne doit jamais nous faire oublier nos devoirs envers nous-mêmes et ceux que les circonsitances de notre histoire et de notre situation actuelle nous imposent. - .

Soyons Français comme les AjiTéricains sont Anglais. Conservons et développons chez nous les instincts, les traditions et l'intellectualité que notre origine . nous a légués; et, à ce point de \ vue, nous ne saurions trop faire pour maintenir et fortifier les I liens de parenté qui nous unis- ; sent à la France. Mais nous dc- I vous concentrer notre allégeance politique et nos aspirations nationales sur le sol du Canada. . .

Il importe à notre sécurité de convaincre les Anglo-Canadiens d'un fait d'ailleurs indéniable :

c'est que ce n'est pas à titre de Français mais à titre de Canadiens que nous ne voulons pas nous rapprocher de r.\ngleterre et assumer des obligations nouvelles dans son Empire. (4)

Dans le programme de fondation du Devoir, ces prinicipes se résument en une formule laconique mais péremptoire: —

Autonomie la plus complète pour te Canada, compatible avec la fidélité à la Couronne britannique.

Aulonoimie <les provinces canadiennes dans l'esprit des auteurs de la Constitution. (5)

(4), Le patriotisme canadienfrançais, ce qu'il est, ce qu'il doit être — Discours au Monument National. 27 avril 1902 (put)Iié dans hi lievue canadienne).

(5) La Publicité (prospectus) — Montréal 1909.

Accord des races

Au cinquième anniversaire du Devoir, je préconisais "l'accord avec les Anglo-Canadiens":

^ Tout en poursuivant sans relâche, chez nos compatriotes, le relèvement et la nationalisation de l'idéal français, nous n'avons pas perdu de vue, un seul instant, ce fait primordial de notre situation nationale passée, pré- . seule et future: nous n'avons pas plus le droit de vouloir faire du 1 Canada un pays exclusivement ! français que les Anglo-Canadiens ' n'ont le droit d'en faire un pays anglais.

Le Canada est et doit res.ter,

dans sa composition ethnique

comme dans les manifestations

diverses de son génie national,

: un pays anglo-français. Il doit

transmettre aux générations à

1 venir de son peuple les avantages

H inappréciables de sa double ori-

f ginc

l^ien n'esit plus stérile, rien n'est plus faible et grotesque à mes ye'ux que d'attiser les haines de races et de baser sur les errements des individus, quelque nombreux et puissants qu'ils paraissent pour l'instant, le jugement qu'on doit porter sur toute une race.

Le nationalisme canadien, tel ([ue P'^'is l'entendons, tel que nous le prêchons, tel que nous le l)ratii(iu()ns, est aussi opposé à l'exclusion d'une raice au profil de l'autre qu'à la subordination

Ides intérêts de la nation canadienne à ceux de la (ïrande-Hretagne, de la b'rance ou de tout autre i)avs i)ritaiini(iue ou étranger, ((i) ■

La patrie canadienne

L'année suivaiiîe. au moment le i)lus criliiiiu- de la guerre, jdors (lu'on nous nuMiaçail de toutes les

(()) Le l)(voir. son oritiiiic. son

passe, sdii (inciiir. Discours au

MoniiMU'Mt National. 11 janvier 1!)].").

foudres ccclcsiasliques et civiles ])arce que nous restions fidèles aux directives pontificales autant qu'aux traditions nationales, je réi)étais:

Pour nous, Messieurs, vous savez à (|uelle enseigne nous logeons. Canadiens, avant d'être . Français ou Hritannitiues, nous i voulons la iKiix, la liberté, la j grandeur du Canada, avant celles de toute autre nation. Nous aimons la France, nous admirons l'Angleterre; mais nous croyons que notre premier devoir appartient à la patrie où Dieu nous a fait naître, où six générations nous attachent au sol.

C'est sur ce terrain solide que nous avons livré nos premiers combats contre l'impérialisme britannique, (^est sur le même terrain que nous résistons à l'affolenienî du jour. C'est là que vous nous retrouverez demain et toujours. (7)

En conclusion des articles dans lesquels je rendais comjite de ma campagne de propagande en faveur de la ])resse callioliiiue et nationale, j'écrivais:

La tàcîie qui s'impose consiste donc à rétablir dans l'esprit des Canadiens français les notions fondamentales de patrie et de patriotisme; i)uis à stimuler en toute occasion nécessaire l'accomplissement (lu devoir social.

En dépit des désenchantements du passé et des somijres perspectives d'avenir, il faut penser et agir comme s'il était encore i)ossible de faire une patrie canadienne, de créer un patriotisme national. (^)uelle iiue soit la destinée prochaine ou lointaine du Canatla et de la province de Québec, tout effort i)ersévéranl ])our maintenir ou faire revivre les conditions de l'accord de 1805 aura sa pleine valeur ....

Nous ne i)ouvons espérer ni en-

(7) Le Devoir «7 la unerrc — Ca)iiflit (les races. — Discours au ban- (juel des "Amis du Devoir", 12 janvier l«)l(i.

treprendre de faire de l'Amérique du Nord, ou même de la Confédération canadienne, une entité catholique et française. Mais plus nous accentuerons notre caractère de peuple catholique, français par son origine et sa mentalité, nettement américain par sa situation, plus nous résisterons d'un côté à l'ambiance matérialisante de l'Amérique anglo-saxonne et de l'autre à l'artificielle attraction des intérêts européens, anglais ou français, mieux vaudra l'apport que nous fournirons à la communauté sociale dont nous ferons définitivement partie... (8)

En voilà assez, je pense, pour démontrer que si quelqu'un a changé d'avis sur le fond du problème national, ce n'est pas le directeur du Devoir. Certes, je reconnais à tous le droit d'entretenir à cet égard des opinions diamétralement opposées aux miennes et d'en changer aussi souve.nt qu'on voudra. Mais je dois avoir le même droit de n'en changer pas, sans que m'accusent de volte-face et de palinodie ceux qui voient tout à l'envers parce qu'ils ont tourné bout pour bout.

L'Eglise et les races

Sur le problème plus délicat, plus cipineux et plus grave du rôle des races dans l'Eglise, la justification serait aussi fa'cile et les preuves non moins abondantes. Vous trouverez les plus fopicjues dans un discours qui a eu (luelque relent issenieiiil. et dans les écrits qui ont accompagné la reproduiclion de ce discours. (9)

Le 20 juillet 1910. je posais dans le Devoir celte question: "Le catho-

(8) f.d Presse catholique et nationale, 1921

(9) Toutes les citations qui suivent .sont tirées de l'opuscule lieli- (fion. Lanjitie. Xationalitë, dans lecpiel se trouvent le texte du discours (le S .(i. Mgr Hourne au Congi-ès eiicbaristiiiue de Montréal H le mien.

licisme an Canada doit-il être français on ajiglais?" et je répondais iiussilôl : —

L'Eglise catholique, préciscnienl parce qu'elle est catholique, n'est et ne sera jamais l'Eglise d'une époque, d'un pays, d'une nation.

A travers les âges. l'Eglise a lutté sans relâche afin de défendre son indépendance contre la tyrannie des rois et sa catholicité c'ontre les préjugés des peup'es.

De nos jours, elle a résisté au gallicanisme comme à l'anglicanisme.

Mais si l'Eglise ne peut être la chose d'une race ou d'une nation, elle les reconnaît toutes, les respecte el les protège égaileiuent — les viictorieuses et les vaincues, les fortes et les faibles, les riches et les pauvres.

De tout temps et dans tous les pays. l'Eglise tient compte des traditions, de la langue, des aspirations nationales des peuples qui obéissent à ses lois. Elle adapte à leurs besoins sa hiérarchie, son organisation paroissiale, ses rites et sa discipline.

En Amérique comme en Asie et en Europe, sous Pie X comme sous saint Pierre, au temps de Mgr Sbaretti comme aux jours de saint Paul. l'Eglise catholique, apostolique et romaine ne peut être ni française ni anglaise.

P^lle ne peut non plus asservir une rrce à l'autre.

Lier la cause de l'Eglise à celle de la race el de la langue françaises au (^ana>da serait une erreur.

Faire de l'Eglise un inslrumenl d'assimilation anglo-saxonne serait également absurde et odieux.

Discours de Notre-Dame

Dans le discours même de Notre- Dame, je m'écriais sous le feu d'une périlleuse improvisation : — ■

.\ ceux d'entre vous, mes frères par la langue, qui parlez par-

fois durement de vos coni'patriotes irlandais, permetlez-iiiioi de dire que, quels que puissent être les confits locaux, l'Eglise catholique tout entière doit à l'Irlande et à la race irlandaise une dette que tout catholique a le devoir d'acquitter. L'Irlande a donné pendant trois siècles, sous la persécution violente et devant les tentatives plus insidieuses des époques de paix, un exemple de ' persévérance dans la foi et d'esprit de corps dans la reivendication de ses droits que tout peuple catholique doit lui envier au lieu de lui en faire reiproche.

A ceux d'entre vous qui disent: "L'Irlandais a abando.nnB sa langue, c'est un renégat national et il veut s'en venger en n«us enlevant la nôtre", je réponds:

Non. Si nous avions passé par les épreuves que l'Irlandais a subies, il y a longtemps peut-èlre que nous aurions perdu noire langue.

Quoi qu'il en soit, la langue anglaise est devenue l'idiome de l'Irlandais comme celui de l'Ecossais. Laissons à l'un et à l'autre, comme à l'Allemand et au lUithène, comme aux catholiques de touiles les nations qui abordent sur cette terre hosipifalière du C.anada. le droit de prier Dieu dans la langue qui es't en même temps celle de leur race, de leur pays, la langue bénie du père et de la mère. N'arrachez à personne, ô ])rètres du ('hrist! ce qui est le plus cher à l'honime après le Dieu qu'il adore.

Soyez sans crainte, vénérable archevè(|ue de Westminster: sur celte terre canadienne, et particulièrement sur celte terre française de Québec, nos i)asleurs, comme ils l'ont toujours fait, prodigueront aux fils exilés dt votre noble |)alrie comme à ceux de ]"héroï(|ue Irlande, tous les secours de la religion dans la langue de leurs pères, sovez-en certain.

Mais en même t('m|)s. pcrniettez-moi pcinu'llez-moi. Eininen-

ce (10) — (le reveiidkiuer le iiiêiiie droit pour mes coinpntriofes, pour ceux qui i)arlenl ma lani,'ue, non seulement dans celte i)rovince, mais partout où il y a des groupes français qui vivent à romi)re du drapeau biitannique, du i;lorieux étendard étoile, et surtout sous l'aile maternelle de TH^lise catholique, — de ri^glise du (Uirist. (pii est mort pour tous les hommes et qui n'a inii^osé à personne l'obligation de renier sa race ])our Lui rester fidèle.

Enfin, dans l'avertissement (|ui précètle la reproduction de ce discours, après une protestation contre les commentaires excessifs de certains auditeurs cpii parlaient de "contradiction" entre Mgr Bourne et moi, j'ajoutais:

A la thèse que l'avenir du catholicisme au Canada dépend principalement de la diffusion de la langue anglaise, j'oppose la thèse que dans l'avenir comme dans le passsé, le catholicisme ne peut et ne doit être ni anglais ni français, mais essentiellement catholique.

A l'opinion que l'Eglise doit s'appuyer tantôt sur une race et tantôt sur une autre, iiropager aujourd'hui une langue et demain une autre, je réi)li(iue humblement (|u'elle doit s'appuyer sur toutes les races et les évangéliser toutes dans leur langue res- I)ective.

Hiérarchie des devoirs

Dix ans ])lus tard, dans le travail déjà cité sur le rôle de la |)resse caih()li(iue et nationale, j'écrivais à la date du 9 novembre 102(1:

Même aux nommes d'es|)rit, chrétiens et patriotes, il faut parfois rai)peler tant est bouleversée, de nos jours, la hiérarchie des devoirs (|ue la religion précède le patriotisme, (jue la i)ré- .servalion de la foi et des moeurs importe i)lus <|ue la conservation

(10) S. 1-:. le cardinal Vannulelli, président du Congrès.

de la langue, que le maintien des traditions nationales, des vertus familiales surtout, prime les exigences du haut enseignement ou la production des oeuvres littéraires.

M. Laurier me disait, un jour, que les Canadiens français se battraient plus volontiers pour leur langue aue pour leur foi. Si c'était vrai, ce serait une déchéance intelllectuelle et un très grand malheur national: notre peuple ne tarderait pas à perdre et sa langue et sa foi. On ne saurait trop répéter que la lutte pour la langue et la cu'iture françaises, légitime en soi, n'est qu'accessoire et subordonnée à la lufle pour la foi et le droit paternel. On ne saurait trop redire {[ue la langue française et les traditions canadiennes-françaises doivent être conservées surtout parce qu'elles constituent de précieux éléments de l'ordre social catholique. Certains défenseurs très ardents de la langue scmbilemt l'oublier; ou, du moins, leurs activités un peu étroites tendent à obscurcir ces notions dans l'esprit du peuiple. C'est le rôle de la presse catholique cft nationale de rétablir sans cesse ce nécessaire équilibre des obligations sociales et de ramener à leur juste i)la,ce les oeuvres de l'esprit. (11)

Le directeur du Devoir, on le voit, n'a pas attendu l'avènement de Pie XI, la condamnation de VAction Française, et le lamentable épisode de Providence i>()ur i)réconiser T'amour du i)r()chain, même illandais, l'accord des races dans ri",glise, el l'entière subordination des inlérèls nationaux, même les plus 'égilinu's, aux droits de Dieu, à l'Mulorité de l'ICglise. :uix exigences (le l'unité cath(i!i(|nt'.

(11) L(i ])ressr (uilhalit/iic et iitilionitlr (|). 'J'.n.

Eglise, patrie, nation, race

Ce long et fastiâieux cîiapilre de notre histoire pourrait se résiuner en quelques niots: le Devoir a été fondé pour défenilre et soutenir les droits de l'I^glise, de la famille, de la société, de la patrie canadienne, du peuple caïuulien-francais. Tel est, à nos yeux, l'ordre des devoirs sociaux. Jamais au Devoir, tant que je vivrai, cet ordre ne sera renversé, jamais l'intérêt supérieur ne sera sacrifié ou subordonné à l'intérêt secondaire, l'Eglise à la patrie, la patrie à la race, la foi à la langue, l'unité catholi(pie aux revendications particulières des Canadiens français, des Irlandais ou de tout autre groupe ethnique. Précisons: l'Eglise n'est iKis, à nos yeux, l'Eglise de Montréal ou de Québec, mais l'Eglise catholique, apostolique et romaine; les chefs de l'Eglise, ce n'est pas le (>ardinal Ixe ou Monseigneur Zed, c'est d'abord le Pape — pas Simon Barjona, Joachim Pecci, Joseph Sarto ou Achille Hatti, mais Pierre et son perpétuel successeur, le Vicaire du Cnrist, divinement éclairé et constamment assisté pour nous conduire à la Vie éternelle, dans l'ininuiable Vérité, par l'unique Voie du salut; — ce sont aussi les évêques, tous les évêques, en communion avec le Saint-Siège.

La ijatrie, pour nous, ce n'est pas rEmi)ire britannitiue, ni l'Angleterre, l'Ecosse ou l'Irlande, ni la France; ce n'est i)as non plus la seule province de Québec: c'est le Canada, le ('anada tout entier, la Confédération canadienne avec ses neuf provinces, avec ses avantages et ses (jualilés (|ue nous voulons aider à développer, avec ses lacunes et ses défauts (pie nous voulons contribuer à corriger

La nation canadienne, ce n'est pas "nous autres" fout seuls, c'est i'ensendjje de tous les groupes ethniqui's (|ui la composent. Les Canadiens français ont le droit et le devoir (le conserver leur langue, leui's traditions, leur cullure i)arlicnlière, non par une uicsciniiic salisfac-

tion d'amour-propre et de vanité, ou pour satisfaire un étroit chauvinisme, mais parce que ce particularisme bien compris constitue leur plus précieux apport à la nationalité canadienne en lui imprimant un cachet d'originalité, le seul qui la différencie de la grande nation américaine, le seul obstacle à la conquête morale du Canada par le yankeeisme.

Tout le reste — politique, philosophie, littérature, industrie, agriculture, oeuvres et activités de toutes sortes — mérite sans doute attention, puisque ce sont autant de facteurs directs du progrès et de l'ordre temporel — et le Devoir ne fait pas faute de s'y intéresser; — mais tout cela reste subordonné aux intérêts supérieurs de l'humanité.

Telle est, telle a toujours été ma préoccupation dominante et, depuis vingt ans, l'étoile polaire vers laquelle — je le rappelais il y a un instant — • je me suis toujours efforcé de diriger ou de ramener le Devoir. Oh! sans doute, les fautes et les erreurs n'ont pas manqué, ni les fausses manoeuvres, ni les mauvais coups de barre. Mais, tout compte fait do l'humaine faiblesse, nous pouvons affirmer que nos principes restent fermes, nos desseins sincères et nos intentions droites.

La guerre et ses suites

Mais alors, si le Devoir continue d'être, à l'égard des grands problèmes religieux et nalionaux. ce qu'il a toujours été, comment expli(|ner l'éloignemeiit d'un certain nombre (le ses amis, dont (|nel(|ues-uiis i)armi li's plus anciens et les ])his ardents? Disons tout de suite cpie la divergence porte plutôt sur la suriixcv (pie sur le fond des choses, sur les faits i)lus (pie sur les prin- (•i|)es. l*'lle est i)lus vive (pie profonde, lin tout cas, voici, à mon sens, où il faut en chercher la prin- (•i|)ale. sinon l'nni(|ue cause.

La guerre, la pr(>i)aga nde de guerl'e, les niensonges de la guerre, ont, tout à la fois, abaissé le niveau des iiilclligencrs, rmliiici les coi'iirs.

ravalé les caractères, énervé les tempéraments, faussé les consciences et, par suite, exacerbé les haines de races et de nations. Cela n'a pas cessé avec le massacre. Tout au contraire. Dans chaque pays, du côté des vain(iueurs surtout, les chefs d'ILtat. ]){)i\v justifier les horribles sacrifices imposés à leurs nationaux, et les représailles aussi folles {|u"injustes exercées contre les vaincus, -^si la victoire avait chani^é de bord, c'eût été la même situation renversée, — les chefs d'Etat, et leurs écpiipes de presse ou de tribune, se sont évertués à mettre tous les torts, tous les crimes, toutes les iniquités, au compte de l'ennemi, de rennemi possible de demain, aussi bien cpie de l'ennemi réel d'hier ou d'aujourd'hui, dette propai^ande et surtout l'état d'es])r!t (pi'elle a créé et qu'elle entretient, ne sont pas restreints aux jjays d'Huroi)e: grâce à la facilité des communications et à la diffusion des journaux, cette épidémie de haine, de rancune, de dénigrement ])harisaï(iue. a envahi toutes les terres du globe. La recrudescence d'antipathie entre Canadiens français et Irlandais est. chez nous, la manifestation de la même maladie (jui entretient l'inimitié entre Allemands et Français, la croissante mésentente entre Italiens et Français, les multiples foyers de haine qui menacent de ré(iuire l'Europe à l'état de sauvagerie où nos ancêtres trouvèrent les tribus d'Amérique.

La pensée du Pape

Tout au long de la guerre, nous nous sommes ai)pli(iués, au Devoir.

à nous conformer aux directions du Saint-Siège et à l'admirable exemi)Ie (pie donnait le Pape Benoit XV, à réagir contre les doctrines de haine i)rêchées et i)ropagées dans le monde entier, et notamment en b'rance, avec la triste connivence d'un trop gr;.nd nondjre de ca- Iholitpies. voire de iprêtres et de religieux. A tous ris.ques — et le risque était réel, — nous

n'avons négligé aucune occasion de démontrer que les Allemands n'étaient pas les seuls coupables, les seuls responsables de la guerre et des horreurs qu'elle engendrait. Et surtout, nous n'avons cessé de travailler à la bonne entente, — la vraie, la sincère, basée sur la justice et le respect mutuel — soit entre Irlandais et Canadiens français, ou plus généralement entre Canadiens de langue anglaise et Canadiens de langue française, soit enfin entre la nation canadienne et les peuples étrangers.

Un séjour prolongé, à Rome, en 1922, un autre plus court mais décisif, en 1920, m'ont persuadé qu'en agissant ainsi nous répondons aux voeux du Pape, nous suivons la ligne tracée par le Pape, nous obéissons au Pape, en esprit et en vérité.

Cela me suffit; mais ce n'est pas tout. Cette attitude, que commandent la conscience, la foi et la raison, s'inspire également du souci des véritables intérêts de la race et de la patrie. Du moins, pour ma part, j'en suis profondément convaincu, d'une conviction fortifiée par quarante années d'études, de réflexion et d'expériences aussi variées que nudfiples. S'il en est ainsi, vous élonnerez-vous que j'aie pris et maintenu cette attitude en dépit de tout, même des déchirements les ])lus douloureux?

L'homme qui reçoit ou ([ui s'arroge, à tort ou à raison, la tâche de diriger l'opinion, ou tout au moins de l'éclairer, quelque infimes que soient sa personne, ses talents ou son influence, n'a i)as le droit de mentir à sa conscience, de trahir ses convictions, tle négliger son devoir, afin de ménager sa ])oi)ularité.

voire de douces et précieuses sympiilhies. Onitnd la conscience cominiinde. diil-il marcher sur son coeur, il doit agir, il doit i);irl('r: Non possunuis non htqui.

Le devoir avanl tout

I-e Dcnoir est notre nom. Fais ce que dois, notre devise. Pas seulenicrd le devoir facile, le devoir

itgréabk'. le devoir dont l'accoraj)lissemeiit trouve sa récompense ininiédiale dans les louanges et les api)laudissenients, mais encore et surtout le devoir austère, le devoir pénible, le devoir ingrat, celui qui suscite non seulement l'insulte cîes ennemis, la mo(|uerie des jouisseurs ou le dédain des indifférents, mais, amertume suijréme, l'incompréhension, voire la haine et la calomnie de ceux qui furent et qui, parfois, grâces à Dieu, redeviennent des amis.

A mesure que la vie se (prolonge, (jue point l'heure où chacun doit rendre ses comptes à Dieu et recevoii- la récompense ou le châtiment de tous ses actes, de toutes ses paroles, de ses silences aussi, ceux (le la vie publique et ceux de la vie privée, apparaît plus clairement la néicessité — et la suprême douceur — de faire en tout, partout et toujours, son devoir, de rechercher avant tout le royaume de Dieu et sa justice.

Souhaitez, Messieurs, que cette pensée domine toujours la direction et la rédaction du Devoir, dût-il à l'occasion heurter telde ou telle de vos opimions particulières. Car c'est à cette condition, celle de toujours être le Devoir, l'expression du devoir, l'inspirateur et le soutien de tous les devoirs, qu'il jusitifiera les sacrifices qu'il a coûtés, les dévouements qu'il a suscités, la confiance que ses a.mis, ses vrais amis, ont bien vouilu lui garder, en dépit de ses lacunes, de ses erreurs et de ses défaillances.

Le Devoir est le journal des gens qui pensent.

Le Devoir est le donneur de mots d'ordre, l'excitateur d'énergie.

Répandre le Devoir c'est aider au développement de toutes nos ressources nationales.

Lire le Devoir c'est apprendre à être patriote, mais un patriote qui comprend le sens véritable du patriotisme et qui pratique ce qu'il comprend.

Il est facile d'aider le Devoir, En le lisant En le faisant lire En versant des abonnements de propagande

Et aussi en le favorisant et en le faisant favoriser par ceux sur qui on exerce une influence, un ascendant ou une autorité quelconque.

Henri Bourassa Georges Pelletieb

Directeur Administrateur

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