‹ Le Devoir, son action intellectuelle et moraleChapitre 6 sur 11 · EP · texte numérisé non relu

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Du point de vue intellectuel, il a rendu un signalé service en se plaçant au premier rang de nos journaux d'idées. Ce n'était pas sans besoin.

Tout au fond de ma mémoire, je revois les journaux qui retinrent mes yeux d'adolescent. C'étaient des feuilles dont le premier-Montréal ou le premier-Québec n'avait pour objet que l'énoncé d'idées politiques étroites, mesquines, exprimées sous une forme blessante. Préoccupé de tout ramener à l'avantage de quelques hommes, le journal rétrécissait sans cesse son horizon. Sa lecture laissait après elle la haine ou la joie féroce, selon que l'article éreintait un adversaire ou couvrait de fleurs un ami. Il vint un temps où quelques journaux sortirent de cette emprise, mais pour enfouir sous une masse de faits-divers et d'annonces quelques articulets incolores, disons, pour être poli, à l'eau de rose. Où était dans tout cela la pensée directrice? A quels principes pouvait-on la reconnaître, vers quel pôle était-elle orientée? Heureux quand, imitateurs serviles des journalistes américains, ces publicistes ne tendaient pas à désorienter et abaisser l'âme du peuple. Quelques journaux d'influence restreinte faisaient sur ce fonds attristant une petite tache lumineuse, l'un surtout, la Vérité de Québec dont le fondateur, Jules-Paul Tardivel, demeure le précurseur chez nous des publicistes soucieux avant tout de pensées hautes et droites. C'est à cette tradition que se rattache le Devoir en des décors agrandis, sous une forme plus souple, avec un esprit mieux adapté aux nécessités de l'heure.

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Le Devoir et 1a langue française

En tête des journaux à idées, il appuie ceux qui cherchent à remettre l'idée en honneur. Sur ce sol canadien, envahi par l'utilitarisme américain, il plaide la cause de l'idéalisme. Il rappelle qu'un esprit doit flotter sur ce qui se compte, se pèse et se mesure; que les faits, événements ou phénomènes, ne valent que s'ils s'éclairent d'une lumière supérieure. Cette lumière le Devoir la fait descendre de deux foyers incomparables, l'esprit catholique et l'esprit français qui soufflant, il y a trois siècles, sur ces rives désertes, y firent naître la race dont nous sommes. Sur le terrain intellectuel, il s'occupa tout d'abord de la première condition de la survivance de la pensée française, le verbe français. Quelles luttes n'a-t-il pas soutenues pour revendiquer les droits attachés à notre parler, apprendre aux Anglo-Canadiens les devoirs qu'à ce sujet la lettre et l'esprit de la loi organique de 1867 leur imposent, énumérer nos moyens à nous, Canadiens français, de faire respecter ce parler, de le conserver pur de tout alliage. Le Devoir donne l'exemple. Il s'efforce d'épurer la langue en ne jetant dans la circulation que des vocables authentiques et des phrases françaises. Des puristes, à l'aide du dictionnaire dont ils reprochent amèrement l'usage aux autres, y trouvent encore des impropriétés et des incorrections. Du moins doivent-ils reconnaître que le Devoir n'est pas, à l'égard de la langue française, un crime continuel de lèse-majesté.

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Obligeant chacun de ses rédacteurs à signer son article de fond, il affermit chez lui le sens de la responsabilité; il l’astreint à plus de précision. Le lecteur sait constamment à qui il a affaire. D'heureux résultats suivirent. Les rédacteurs ont tout les premiers profité de ce régime. Vous connaissez le mot de Jules Lemaïtre : «Le journalisme développe et achève de former ceux qu'il n'abrutit pas. » Les rédacteurs du Devoir ont supporté avec succès l'épreuve. Nés avec le don d'écrire, ils se sont placés au rang de ceux dont l'exercice quotidien de la plume fortifie le style et l’assouplit. En particulier, nul ne contestera que M. Bourassa, par son érudition, par sa maîtrise de l'histoire dont il éclaire les faits par la philosophie, par sa phrase si claire et si forte, fait honneur à la pensée française.

Salutaire infiuence du Devoir

Les effets bienfaisants n'ont pas été que pour eux. Remettant les idées en honneur, ils ont montré la façon dont il les faut traiter, la consistance qu'elles requièrent, la fermeté qu'elles exigent. On se plaint souvent de notre impropriété des termes. Elle tient à l'imprécision, à l'incertitude des idées. On ne sait pas ce que l'on veut dire ou écrire. Le connaissant, on n'a qu'un souci, atténuer sa pensée. On l'affaiblit; on la vide de sens; la phrase ne se tient plus. Les rédacteurs du Devoir, sachant ce qu'ils veulent, renseignés sur les sujets qu'ils traitent, ne craignent pas d'aller au bout de leurs idées et au terme de leurs phra-

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ses. Ils sont des témoins chez nous de l'influence des idées. Combien, il y a dix ans, croyaient à la vanité de chercher à former une opinion. La masse est amorphe, prononçaientils, et l'on ne peut efficacement agir sur les âmes qu'au moyen de l'apostolat individuel, de la propagande faite d'unité à unité. Si pour former les élites morales, cette façon de peser sur la destinée d'autrui leur paraît encore la meilleure, ils ont du moins, devant l'exemple du Devoir, élargi leur conception. Ils reconnaissent maintenant l'action profonde qu'exerce une feuille distribuée à des milliers d'exemplaires. Dirigée de façon haute et désintéressée, elle finit par influencer certaines catégories de la société et, en définitive, contribue à l'orientation de l'esprit public. En dépit de leur indifférence ou de leurs besognes absorbantes, maintes gens abandonnent finalement leur intelligence à l'emprise de quelques idées essentielles qu'un journaliste, appuyé sur la noblesse de sa vie, fortifié par la culture et la méditation, leur présente chaque jour, sous une forme variée. Il change de la sorte des façons de penser et de sentir.

N'était-il pas temps d'apporter chez nous cette preuve ? Ne devons-nous pas savoir gré au Devoir d'avoir réhabilité les idées, rappelé que chez notre race les intérêts et les faits ne sont pas les seuls maîtres, démontré, par son exemple, que quelques pensées gagnent à la longue, sinon l'adhésion générale, du moins celle de maints esprits libres, soucieux seulement d'appuyer les causes permanentes de la durée d'un peuple ?

Je ne me fais pas illusion. Le nombre de ceux qui s'inclinent devant la puissance de l'idée n'est pas encore chez nous légion. Le sera-t-il jamais? La beauté attirante de l'idée n'est-elle pas réservée à une minorité? Ce nombre toutefois doit s'accroître. Trop de gens chez nous sont habitués à ne considérer que le fait, la position sociale d'un homme. Ils n'ont de considération que pour les gens en place. Bien plus. Quiconque n'a pas un titre, une situation arrondie, leur paraît avoir manqué sa vie. Rien ne compte à leurs yeux, ni les études poursuivies dans la retraite, ni les méditations, ni la droiture de vie, ni l'attachement passionné et durable à quelques idées. Et quand leurs yeux se promènent au dehors, rien ne les frappe, ni les esprits remués, ni les mentalités transformées, ni l'ascension des âmes provoquée par quelques autres âmes éprises de dévouement. Reconnaissons que l'esprit existe, qu il souffle et qu'il est bon que des hommes cherchent à le guider. La valeur d'une nation tient à sa puissance morale et à sa force mentale; celle-ci dépend surtout d'une habitude générale de penser qu'il faut rendre précise et ferme comme la réalité éclairée par l'intelligence. Les rédacteurs du Devoir se sont donné cette tâche, et je leur sais gré d'avoir ainsi favorisé chez nous l'idéalisme, accéléré le mouvement intellectuel.

L'action éducatrice du Devoir

Ils ont encore contribué à ce mouvement par les notions multiples qu'ils ont prodiguées à leurs lecteurs, par les ren-

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seignements précieux dont ils ont fait bénéficier ceux qui, dans les domaines divers de notre organisation publique, travaillent à l'instruction, au relèvement moral et physique des classes populaires, à l'introduction dans toutes les parties de notre société d'un ferment de vie morale, de vie saine et féconde. ' Ce verbe français dont les rédacteurs du Devoir revendiquent les droits sur terre canadienne, cette plume qu'ils manient d'une main ferme et experte, ce n'est pas aux seuls aspects de la vie intellectuelle qu'ils les appliquent; c'est aussi à ceux de notre vie morale, sociale, économique. Ils conservent à la langue française le caractère essentiel que lui assignait Étienne Lamy : le grec a été la langue de l'art; le latin, la langue du gouvernement; le français est la langue de la conscience. Aucune cause touchant le catholicisme et l'Église, les Canadiens français et la Confédération canadienne, ne leur est étrangère. Ils se sont même appliqués à promener notre esprit hors des frontières de notre pays et vous avez pu lire dans les colonnes de ce journal des études qui éclairaient des questions de la république américaine, de la vie économique de certains pays d'Europe et d'Asie. Catholiques, ils voulurent tout d'abord accroître l'influence du catholicisme chez nous et augmenter la force morale de son Église. Ils la défendirent à l'heure où ses accusateurs se faisaient plus nombreux. Au cours de la guerre, au moment où tant de douleurs enlevaient à l'intelligence le calme qu'il faut pour juger sainement des choses, M. Bourassa écrivait une série d'articles remarquables où il rappe-

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lait le rôle historique de la papauté et prouvait que Benoît XV n'y avait pas été inférieur.

Ces écrivains ne se contentent pas d'écrire des articles directement inspirés par le dessein de manifester le dogme du catholicisme ou les actes de son Église. C'est là pour ainsi dire leur appui; c'est de ce point solide qu'ils partent pour faire pénétrer un meilleur esprit dans tout notre organisme, discuter, éclairer toutes les questions d'intérêt général, celles relatives à la famille et à la société, à l'État et aux individus, aux patrons et aux ouvriers, aux classes aisées qui ignorent trop leurs devoirs et au prolétariat dont l'existence est parfois si pénible. C'est l’un des mérites du Devoir d'émettre des idées claires et désintéressées, entre autres sujets, sur l'assistance sociale et l'effort économique par les articles de M. Dubpire -et de M. Pelletier, l'instruction publique et le syndicalisme par ceux de M. Héroux et de

M. Bourassa.

Le Devo r et ia question sociale

Dans son message du premier de l'an, le lieutenantgouverneur de notre province, sir Charles Fitzpatrick, rappelait les malaises que font naître l'industrie et le commerce entre patrons et ouvriers du Canada comme entre ceux des autres pays. Il recommandait la patience, la disparition de ces maux étant nécessairement lente à venir. Et il reprochait aux journaux que lisent les ouvriers d'activer au lieu de calmer l'ardeur des réclamants; il les accusait

de négliger l'inculcation des vertus essentielles du désintéressement et du dévouement à autrui avec lesquelles ces journaux, disait-il, auraient peur de rebuter leurs lecteurs. Si cette accusation contre la presse est fondée, le Devoir du moins fait exception. Il a compris la difficulté de la question sociale, la complexité des différents problèmes qu'elle pose; il s'est souvenu que ce n'est ni en un jour, ni par des expédients improvisés qu'on les pouvait résoudre. Ce sont des situations établies qu'il s'agit de modifier, de perfectionner, des conditions d'existence qu'il faut déterminer, des inégalités naturelles dont il faut amoindrir les conséquences. Ce grand labeur ne s'accomplira sans heurt et avec harmonie que si l'on éclaire les esprits, moralise les âmes, les fortifie par la justice et la charité. Il est urgent de créer des organismes, des associations, des œuvres de prévoyance et d'assistance qui, enveloppant toute la société, régularisent les moyens usités pour la production de ses. richesses aussi bien que leur distribution et leur épargne. A ces résultats il faut les facteurs essentiels à tout progrès, le temps et la science, la patience et la générosité qu'inspire le christianisme. Ce n'est pas au Devoir que l'on peut reprocher d'avoir ignoré ces vérités. Sans imiter ceux qui donnent à leur indifférence le nom de patience et voudraient que la résignation fût l'unique remède aux maux dont souffrent tant de familles, tout en pressant les forts et les riches de s'intéresser davantage à la disparition des misères qui pèsent sur tant d'épaules humaines et qui sont, au dire de Léon XIII, imméritées, le Devoir s'est gardé de suggérer des

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changements hâtifs, des modifications de surface. C'est au fond même des questions qu'il pénètre. Pour indiquer les remèdes que lui suggère un examen consciencieux, il se place à un point de vue plus général et plus désintéressé que l'unique souci de plaire au lecteur, de flatter ses faiblesses. Aucune initiative sérieusement orientée vers le règlement des conflits sociaux ne l'a trouvé indifférent; à ce sujet il a facilité la diffusion de saines idées; il a secondé les centres d'activité dont la doctrine et les moyens d'action paraissaient favoriser ici le règne de la paix sociale.

Il faut aider le Devoir

Cette façon d'agir du Devoir me fit voir en lui un outil dont profite notre société canadienne pour son maintien et son réel progrès. Et le jugeant ainsi, vous ne trouverez pas étrange que je l'aie dit. Ceux qui comme moi regrettent de prendre si faible part au mouvement intellectuel et social, se consolent par leurs paroles d'encouragement aux hommes mieux doués et plus généreux que Dieu a placés à la tête même de ce mouvement. Si vaines que soient ces paroles je voudrais du moins qu'elles servissent à rappeler au public son intérêt, son devoir de reconnaître les œuvres qui lui sont utiles et de les soutenir. Le public oublie le profit qu il en tire et les sacrifices dont il bénéficie. Il les admire, sans le plus souvent leur apporter les ressources que requiert leur durée. Comment survivra l'institution qui n'a pour elle les intérêts d'aucun clan, d'aucune coterie, si tous les

hommes de bien ne la prennent à leur charge, ne se donnent la peine d'en étendre les moyens d'action, d'en multiplier ainsi les heureux effets ? Je souhaite que l'œuvre que poursuit le Devoir soit davantage comprise et qu'il lui en résulte un accroissement d'influence.

Dans l'article où il annonçait cette réunion, M. Omer Héroux notait avec justesse, je crois, que durant les dix dernières années, l'action du Devoir s'était constamment élevée. Il désirait que cette ascension se continuât, que cette fête fut le point de départ d'une bienfaisance supérieure. Vous aimerez sans doute que je vous laisse avec cette pensée d'Omer Héroux. Il convient de mettre en pleine lumière ce journaliste, modeste à l'excès et dont les qualités de cœur et d'esprit recherchent trop l'ombre. L'historien de notre génération rappellera les intelligences nombreuses que son âme aura éclairées, les initiatives guidées, les courages soutenus par sa solide amitié. Dans ce mot d'ordre qu'il vient de lancer, je vois la marque de son caractère. C'est vers la supériorité qu'il tend et qu'il entraîne les hommes auxquels il s'associe, les œuvres qu'il aide.

Je crois réelle cette volonté de perfectionnement chez M. Héroux, chez le directeur du Devoir et chez ses collaborateurs. Par son orientation sinon nouvelle du moins plus prononcée vers l'étude hautement poursuivie des questions d'ordre national, par son esprit mieux affirmé en ces dernières années de lutter principalement sur le terrain des idées et des œuvres liées à la vie morale et intellectuelle, sociale et économique de notre peuple, le Devoir est devenu

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l'un de nos plus précieux instruments de combat. On ne peut que souhaiter que le rayonnement de son influence se prolonge et dure. Ce progrès sera hâté par l'efficacité de la sympathie du public. Comment la lui refuserait-il s'il comprend la nécessité où nous sommes de soutenir toutes les œuvres qui, assurant chez notre race la survivance du catholicisme et de la pensée française, maintiennent au profit de la Confédération canadienne un élément de force et de grandeur ?

Moyens d'aider le Devoir

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