Le "Devoir"; son origine, son passé, son avenir
Le texte de ce discours a été revu et complété par l'auteur. Cependant, la partie relative aux principes de la Constitution britannique a été maintenue dans son texte primitif, strictement conforme éi ta sténographie.
Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,
L'histoire du Devoir n'est pas longue encore. Elle n'en est qu'à son premier chapitre; mais c'est un chapitre bien rempli. Je n'entreprendrai pas, ce soir, d'en faire la préface. Ce serait cependant une page intéressante à écrire et à faire connaître: elle révèle des dévouements, des volontés, des élévations de pensée, des forces de sursaut que ne laissaient pas prévoir les vingtcinq ou trente années qui ont précédé la fondation du Devoir. El le démontrerait aussi qu'un sens très pratique des réalités peut s'allier à un haut idéal. Cette page, elle sera écrite un jour.
Pour l'instant, je veux me borner à rappeler la pensée maîtresse d'où est né le Devoir et souligner les principaux épisodes de sa carrière courte mais mouvementée. Il me sera ensuite facile de vous indiquer la route qu'il suivra à l'avenir: cette route ne sera (pie le prolongement de celle qu'il a parcourue jusqu'ici.
On a peut-être trop associé cette oeuvre à ma personne, à mes luttes, à mes aspirations. Vous tous. Messieurs, qui m'avez précédé à cette tribune, ne m'avez pas ménagé les éloges trop bienveillants. Ce qui est indéniable, c'est que le Devoir est bien mon enfant et qu'il porte dans son âme et sur sa physionomie plusieurs des traits paternels. Je n'en rougis pas: grâce à ceux qui m'aident à faire son éducation, il a acquis de précieuses qualités (pie je n'aurais su lui donner; il s'est affranchi de maints défauts dont le père a dû renoncer à se corriger.
Le Devoir est né d'une pensée qui me hantait depuis longtemps. Quinze ans d'une vie publique remplie d'expériences nombreuses et diverses avaient dissipé maintes illusions sur les hommes et sur les choses de la politique. .l'avais acquis la conviction qu'il est inutile de poursuivre dans la vie publique un idéal national et d'espérer le relèvement des moeurs politiques avant d'avoir tenté la réfection de l'opinion publique qui entoure, inspire et dirige les hommes et les partis.
C'est cette pensée (maîtresse qui associa dans un effort commun les amis intelligents et dévoués dont le concours m'a permis de fonder et de soutenir le Devoir. Nous avons reproduit, aujourd'hui, le programme d'action et d'organisation de la société qui fonda le journal. Ce programme, publié en 1909, parut dans le premier numéro du Devoir (1). J'ose prier chacun d'entre vous, Mesdames et Messieurs, de le relire avec attention.
Le programme du "Devoir"
Au cours des cinq années qui viennent de s'écouler, avonsnous été fidèles à nos principes et aux résolutions que nous avions prises?
Avons-nous cherché à répandre les idées que nous avions préconisées?
Avons-nous soutenu de notre mieux les hommes qui ont accepté ces idées, qui ont semblé vouloir les appliquer, ou qui les ont réellement mises à exécution?
Avons-nous combattu fermement et sans peur comme sans déloyauté les hommes qui ont violé ces principes après les avoir affichés, et ceux qui ont abandonné ces idées après les avoir soutenues?
Avons-nous été droits et loyaux envers amis et ennemis?
Avons-nous su sacrifier les liens de l'amitié, les intérêts de parti, et tout sentiment personnel comme toute préoccupation individuelle, pour être toujours à l'avant-garde, pour défendre toujours les mêmes principes, les mêmes idées, quelles qu'en soient les conséquences pour les autres et pour nous?
Ces questions, je ne les pose pas seulement à ceux qui ont foi en nous, à ceux qui ont combattu avec nous; je les soumets en toute confiance à la conscience droite, à l'esprit éclairé, au bon sens non égaré de tout homme honnête, à quelque parti. qu'il appartienne, de ceux mêmes qui ont subi nos coups les plus durs, qui peuvent ne pas nous aimer mais qui sont forcés, permettez-moi de le dire avec un légitime orgueil, de nous respecter.
Les luttes politiques ont occupé dans le journal une place considérable — moins exclusive qu'on ne le croit généralement, mais plus large qu'elles n'y tiendront, je l'espère, à l'avenir.
Deux circonstances principales nous y ont entraînés.
Depuis longtemps, — depuis l'introduction du régime britannique au Canada, — les luttes politiques avaient envahi peu à peu tout le domaine de la vie nationale. Il était devenu presque impossible d'éveiller l'attention, de créer une opinion forte et agissante, en dehors de la politique et des luttes de partis. C'était un malheur. Nous y reviendrons, au chapitre de l'avenir du Devoir et de ses relations futures avec les partis.
D'autre part, le journal héritait de mon passé, des luttes que j'avais faites d'abord avec mon parti, puis en marge des partis.
(1) Ce programme est reproduit à la suite de ce discours.
Il ne pouvait guère éviter d'en subir les conséquences et d'en être, dans une certaine mesure, le prolongement.
De plus, le journal naquit sous l'influence de la planète de Mars. A Montréal, l'opinion était agitée par la lutte aiguë qui entraîna le renversement du régime municipal. Dans une sphère plus vaste, la bataille commençait à s'engager sur le projet de loi navale.
Le Devoir fut donc pris dès le début dans l'engrenage d'une double lutte. D'une lutte à l'autre, il en fit plusieurs. Au cours de ces combats, on l'a souvent accusé d'être violent et injuste. Peut-être; mais du moins il n'a jamais attaqué aucun adversaire, quelque méprisable qu'il fût, dans le domaine de sa vie privée. Il n'a jamais porté une accusation sciemment calomnieuse contre aucun de ceux qu'il combattait. Que celui, parmi ses ennemis ou ses rivaux, qui peut se rendre le même témoignage lève la main !
L'indépendance du "Devoir"
Mais si l'on veut bien oublier un instant les défaillances inhérentes à toute oeuvre humaine et les erreurs où entraînent les luttes ardentes, on rendra au Devoir le témoignage qu'il n'a jamais sacrifié son indépendance et ses principes.
Dans notre programme initial, nous déclarions:
"Ce journal sera à la fois un vulgarisateur d'idées et un organe de combat. Inutile d'ajouter qu'il sera absolument indépendant des partis politiques et de toute influence financière, et qu'en matière religieuse il sera soumis de coeur et d'esprit à l'autorité de l'Eglise".
Un an plus tard, le 28 janvier 1911, nous célébrions par un banquet Je premier anniversaire du Devoir. Il y avait là plusieurs personnages qui ne sont pas ici ce soir. De ceux-là, je l'avoue, j'en regrette peu. Ils nous ont quittés parce que nous ne voulions pas les suivre dans la voie des reniements et des honneurs. Ils sont avantageusement remplacés par la foule des adhérents dévoués, sincères et désintéressés qui célèbrent avec nous, ce soir, le cinquième anniversaire du Devoir et qui n'attendent de lui que la fidélité à ses principes et à son programme.
En présence de ces personnages, aujourd'hui disparus de nos rangs, dont la plupart n'avaient arboré les couleurs nationalistes que pour mieux servir les intérêts du parti conservateur, je faisais cette déclaration catégorique:
"Nous n'attendons rien du parti conservateur... et nous serons prêts demain à tirer à bout portant sur ce parti, si, arrivant au pouvoir soit à Ottawa, soit à Québec, il n'accomplit pas ses promesses et fait les mêmes oeuvres de reniement que le parti libéral d'aujourd'hui, ce parti qui n'a plus de libéral que le nom".
Cette année 1911 marqua le début de la campagne électorale qui aboutit à la chute du ministère libéral. Au cours de la lutte, les candidats et les organes du ministère nous accusèrent sou-
vent d'avoir accepte le prix de la "trahison". On affirmait que le Devoir s'était "vendu" pour $200,000 à la Ligue anti-réciprociste. Cette accusation, on la portait la semaine même où le gérant du Devoir mettait poliment à la porte le secrétaire de la Ligue, sa littérature et ses deniers. Et cependant, la Ligue antiréciprociste faisait, comme nous mais pour d'autres motifs, la lutte au ministère Laurier. Et tandis que nous refusions cette grasse prébende, alors qu'il nous fallait soutenir le journal au prix d'efforts et de sacrifices considérables, le principal organe du parti libéral, le Globe, de Toronto, riche à millions, publiait moyennant finances la littérature anti-réciprociste des ennemis les plus acharnés du ministère et du parti libéral.
Le soir des élections, le 21 septembre 1911, appelé par la foule à parler du haut de la fenêtre de mon bureau de rédaction, rue Saint-Jacques, ma première pensée fut d'affirmer la complète indépendance du journal:
"Je le dis dès ce soir : le Devoir sera indépendant du gouvernement conservateur de demain, comme il l'était du gouvernement libéral.
"C'est au nom des principes qu'il a toujours soutenus que notre journal combattra, sans accepter ni aumône, ni prix de trahison.
"Toujours nous revendiquerons les droits des minorités, qu'il s'agisse des Canadiens-français ou des Canadiens-anglais, des protestants ou des catholiques.
"Toujours loyaux à Sa Majesté, à la Couronne d'Angleterre, nous ne cesserons néanmoins de revendiquer l'autonomie canadienne, et nous veillerons à ce qu'elle soit respectée par tous.
"Nous promettons de donner au gouvernement conservateur qui entrera en fonctions demain un loyal appui, comme nous l'avons toujours donné à Laurier lorsqu'il suivit le droit chemin, lorsque ses agissements furent justes et profitables au pays. Mais nous nous engageons à combattre le nouveau ministère s'il faillit à ses engagements.
"Indépendants nous fûmes, indépendants nous sommes, indépendants nous resterons".
Le 15 janvier 1912, rappelant dans le journal le deuxième anniversaire de sa fondation, je reproduisais ma déclaration du 28 janvier 1911, et j'ajoutais:
"Cette déclaration, je n'hésite pas plus à l'écrire aujourd'hui que je n'ai hésité à la prononcer il y a un an".
Ainsi, deux ans après sa fondation, le Devoir, libre de toute attache, n'ayant reçu ni les subsides secrets ni les faveurs publiques de l'un ou l'autre des partis, restait ce qu'il était, chez lui, avec ses principes et ses idées, prêt à soutenir ou à combattre tout ministère, tout parti, dans la mesure où ses principes seraient respectés ou méconnus, où ses idées seraient acceptées ou rejetées; car il était entré dans la vie avec la conviction profonde que le maintien de ces principes et le triomphe de ces idées sont nécessaires au bien du pays.
Cette situation n'a pas varié.
Nous allons maintenant, si vous le voulez bien, passer ( n revue les campagnes principales faites ou soutenues par le Devoir dans les diverses sphères de l'action politique, et aussi dans les domaines d'ordre social, économique, littéraire, etc.