POLITIQUE FÉDÉRALE
L'impérialisme — La guerre sud-africaine
Dans la politique fédérale, la plus constante et la plus vive de nos luttes fut celle de l'opposition à l'impérialisme. Cette lutte n'était que le prolongement des premiers combats que j'avais livrés, dès 1899, contre la participation du Canada à la guerre sud-africaine.
C'est de cette lutte initiale que naquit le mouvement nationaliste, trois ans avant la fondation de la Ligue dont Armand Lavergne a rappelé les débuts.
Le 13 mars 1900, je formulais à la Chambre des Communes une déclaration de principes qui contenait en germe notre opposition future à la loi navale proposée par le ministère Laurier et à la contribution à la marine impériale décrétée par le ministère Borden. Cette déclaration, je la formulais ainsi:
"Cette Chambre insiste sur le principe de la souveraineté et de l'indépendance du parlement comme étant la base des institutions britanniques et la sauvegarde des libertés civiles et politiques des citoyens britanniques et refuse, en conséquence, de considérer l'action du gouvernement au sujet de la guerre de l'Afrique du Sud comme un précédent qui doive engager ce pays dans toute action à venir.
"Cette Chambre déclare, de plus, qu'elle s'oppose à tout changement dans les relations politiques et militaires qui existent actuellement entre le Canada et la Grande-Bretagne, à moins que tel changement ne soit décrété par la volonté souveraine du parlement et sanctionné par le peuple du Canada".
En ordonnant l'envoi de troupes canadiennes en Afrique, le 13 octobre 1899, — contrairement à la détermination prise dix jours auparavant par le PremiernAlinistre — le ministère avait déclaré que cet envoi de troupes "ne peut être considéré comme un abandon des principes bien connus du gouvernement constitutionnel et des coutumes coloniales, et ne peut être invoqué à l'avenir comme un précédent." Mais la décision prise, lord Minto, gouvcrneur-généial, le général Hutton, commandant de la Milice canadienne, et plusieurs des ministres avaient fait des déclarations publiques qui contredisaient carrément la réserve exprimée dans le décret du 13 octobre. Il me semblait donc urgent que le parlement réaffirmât cette réserve. En s'y refusant,
le ministère, appuyé par la quasi unanimité des voix des deux partis à la Chambre, déchira le scrap of paper qui garantissait le respect de la constitution et des traditions canadiennes. Il ratifiait ainsi les déclarations impérialistes 'du gouverneur et de ceux des ministres qui avaient révélé la véritable pensée des instigateurs de l'intervention. Le seul précédent qui restait, ainsi que je l'avais écrit à sir Wilfrid Laurier en motivant ma démission pour protester contre cette intervention, c'était "le fait accompli", c'est-à-dire la participation officielle du Canada à une guerre étrangère à ses intérêts.
Cette participation, la première dans l'histoire de la colonie, on cherchait à la justifier en représentant qu'elle se réduisait à quelques milliers d'hommes et à une dépense relativement peu considérable, et qu'elle ne constituait pas un précédent qui engageât l'avenir. D'autre part, on en soulignait l'importance. Elle constitue, disait-on, une preuve palpable de l'unité morale et matérielle de l'Empire britannique. C'est une leçon et un avertissement aux ennemis éventuels de l'Angleterre.
Je m'efforçai de démontrer l'incompatibilité de ce double argument et de faire entrevoir les conséquences ultimes de l'acte posé:
"Si nous envoyons deux mille hommes et si nous dépensons deux millions pour combattre deux peuples dont la population totale s'élève à deux cent cinquante mille âmes, combien d'hommes armerons-nous et combien de millions dépenserons-nous pour combattre une puissance de premier ordre ou une coalition internationale? Et c'est, n'en doutons pas, aux grandes puissances et aux coalitions éventuelles qu'on adresse cette leçon et cet avertissement. Si nous avons jugé à propos de prendre part à l'enseignement, il doit s'ensuivre que nous sommes prêts à participer à l'action lorsque le temps sera venu d'appliquer la leçon. Alors, c'est le point de départ d'une politique nouvelle qui nous donne de sérieux aperçus sur l'avenir de notre pays. Ces aperçus peuvent être glorieux pour ceux qui ont soif des honneurs militaires. Ils peuvent inspirer aux rhéteurs de belles périodes sonores et des stances lyriques aux rimailleurs. Mais on prépare par là une sombre destinée aux classes agricoles et travaillantes de notre pays. On les menace du fardeau insupportable qui écrase les paysans et les ouvriers d'Europe. C'est ce fardeau que les "Little Englanders" et les "Petits Canadiens" avaient épargné jusqu'ici à l'Angleterre et au Canada.
"On ne saurait s'étonner que le gouvernement ait hésité à nous ouvrir les portes de ce noir inconnu. Mais n'aurait-il pas été à propos d'hésiter davantage et de faire connaître au peuple le résultat possible de cet avenir incertain avant de nous y pousser par un simple décret de cabinet?
"On m'opposera, sans doute, la clause du décret déclarant que cette action n'est pas un précédent. J'avoue volontiers que cette clause est tout ce que je puis approuver dans la conduite du gouvernement. Mais je crains que ce soit un obstacle bien fragile à mettre en travers du courant de militarisme tapageur qui entraîne en ce moment toutes les possessions britanniques. C'est cette crainte que j'exprimais dans ma lettre au premier ministre, lorsque je disais : "Le précédent, monsieur, c'est le fait accompli". (1)
(1) Débats de la Chambre des Communes, 13 mars 1900, col. 1791-2.
Premier voyage en Angleterre
Dans la province de Québec, les partisans du ministère se cramponnaient à la réserve exprimée dans le décret. Ils affirmaient que l'impérialisme britannique n'était qu'un mythe et que la fièvre de la guerre une fois calmée, il ne serait plus question de contribution du Canada aux armements de l'Empire. Sans cesse on me posait la question : "Qu'est-ce que c'est que cela, l'Impérialisme?" Avant de répondre, j'allai à la source. Je fis, en 1901, un premier voyage en Angleterre. J'en rapportai des impressions et $es renseignements précis. Je les communiquai au public dans une conférence donnée à Montréal, au Théâtre National, le 20 octobre 1901, et dans une masse de textes et de citations publiés à l'appui de cette démonstration.
Dans la préface de la brochure qui contenait le compte rendu de cette conférence et la transcription de ces pièces, je résumais ainsi ma réponse à la question qu'on m'avait posée:
"L'impérialisme anglais est un régime d'accaparement et de domination militaire, né de l'expansion exagérée de la puissance anglaise et nourri de cet orgueil stupide, brutal et vantard qu'on nomme jingoisme. Il s'exprime volontiers par des formules ronflantes : "Britannia rules the waves",... "Britons shall never be slaves",... "Trade follows the flag",... "What we hâve we hold",... etc.; à ce dernier axiome, le Premier-Ministre d'Ontario a ajouté : "and what we don't hâve, we take", et le bon sens public commence à surajouter : "... when we can".
"Ayant embrassé plus qu'elle ne peut étreindre, entourée d'ennemis ou d'indifférents, l'Angleterre de M. Chamberlain a besoin de soldats et de marins pour maintenir les oeuvres de son délire. N'en trouvant plus chez elle, elle s'adresse à ses colonies. Sachant qu'elle ne peut atteindre son but sans détours, elle trompe, endort ou corrompt les gouvernants des colonies et grise de chauvinisme leurs populations naïves. Elle nous arrache, sous des noms et des uniformes variés — Carabiniers Royaux, Infanterie à cheval, Strathcona Horse, Ycomanry — tout ce qu'elle peut de chair à canon; quitte à nous laisser entrevoir quelques bribes de faveurs pour le moment où nous serons fatigués de jouer ce rôle de dupes.
"En un mot, le véritable impérialisme anglais, c'est LA CON- TRIBUTION DES COLONIES AUX GUERRES DE V ANGLETER- RE— en hommes et en deniers, en hommes surtout.
"Les gens qui trouvent plus commode d'engraisser que de se préoccuper de l'avenir de leur pays, affirment que personne ne songe à l'impérialisme.
"Que les repus ferment les yeux et les oreilles et refusent de croire à tout ce qui peut déranger leur digestion, je le conçois. Mais que tant de braves gens qui n'ont pas d'affaires politiques soigner se bercent des mêmes illusions, c'est ce que je comprends moins.
"Deux causes peuvent expliquer cet étrange aveuglement: la paresse intellectuelle qui nous envahit et nous paralyse; puis 1» force de l'atavisme latin qui nous domine encore, nous, aux trois quarts Normands! Tandis que l'Anglo-Saxon fait, transforme et défait, sans un bout de parchemin, lois, constitutions, royaumes empires,— le Latin, logique et légiste, attend des programmes, des proniwciamentos, des articles, des décrets, des textes numérotés.
classés et étiquetés, avant de croire que son état social subit une évolution." (1)
Les Conférences Impériales
Dans le même travail, je faisais entrevoir le rôle envahissant des conférences impériales dans le gouvernement de l'Empire, prélude d'un organisme central remplissant les fonctions de Conseil Exécutif de l'Empire : 9
"Ne croyez pas d'ailleurs que ce conseil surgisse tout à coup, constitué par un acte du parlement impérial. Ce n'est pas la méthode anglaise. On connaît mieux là-bas l'art de préparer les évolutions constitutionnelles.
"On va commencer par consulter les premiers ministres coloniaux qui iront à Londres, l'an prochain, assister au Couronnement du Roi et assurer Sa Majesté de la fidélité inviolable et de la naïveté robuste de ses sujets des colonies. Ce ne sera du reste qu'une répétition du Jubilé.
"Puis, une nouvelle occasion, qu'on fera surgir au besoin, appellera de nouveau nos représentants au pied du trône. Ces visites ad limina finiront par devenir régulières — et dans les intervalles, les agents coloniaux sont toujours là, trop heureux de jouer le rôle des duègues de comédie qui portent les billets doux des amoureux illicites. Enfin on donnera la sanction constitutionnelle aux faits accomplis.
"C'est de cette manière que toutes les institutions britanniques se sont établies." (2)
Je rappelle ces faits et je donne ces citations parce qu'ils démontrent, me semble-t-il, que nous n'avons manqué ni de clairvoyance ni de constance.
Nos premières luttes et les réactions inévitables de la guerre sud-africaine produisirent un ralentissement dans la marche de l'impérialisme. A la Conférence impériale de 1902, le premier ministre du Canada tint un langage et une attitude presque identiques à nos paroles et à nos actes de 1899 et 1900.
Nous appuyâmes sir Wilfrid Laurier dans sa résistance à l'impérialisme, comme nous l'avions combattu quand il lui donnait des arrhes, comme nous devions le combattre plus tard, quand il retomberait dans ses errements.
La loi navale — La campagne de 1910
En 1909, surgit la "panique allemande", suscitée par les impérialistes et les constructeurs de navires. La troupe bruyante des jingos et l'immense armée des badauds s'ébranlèrent de nouveau. Le ministère Laurier, lié par ses actes de 1899 plus encore que par ses paroles contradictoires de 1902, se laissa entraîner à formuler le voeu impérialiste du 31 mars 1909, bientôt suivi du projet de loi navale.
Le Devoir n'existait pas encore. J'étais pris dans l'engrenage de la politique provinciale. L'un des anciens chefs mili-
(1) Grande-Bretagne et Canada (1901) — Avertissement — pages 3 et 4.
(2) Grande-Bretagne et Canada, pages 35-30.
lants <lu parti conservateur, sorti du parlement depuis quelques années mais destiné à y rentrer pour y occuper un poste important, vint à Québec me supplier de prendre la direction d'un mouvement d'opposition nettement anti-impérialiste. Déjà chargé de responsabilités et de travail, je différai ma décision.
Dans l'intervalle, M. Monk prononça à Lachine le discours retentissant qui marqua le début de la campagne contre la marine. Ce discours s'inspirait des mêmes principes et s'appuyait sur les mêmes faits (pie j'avais invoqués en IN!)!) pour combattre l'envoi des troupes en Afrique.
A quelques semaines de là, le Devoir paraissait. Dès son premier numéro, i! approuva nettement l'attitude prise par le député de Jacques-Cartier.
En juillet 11)10, sur les installées répétées de M. Monk et des conservateurs qui s'appelaient alors "autonomistes", je pris la direction d'une campagne populaire, qui fut inaugurée a Saint- Eusitache. A cette première réunion, comme dans la plupart de celles qui suivirent, nous soumîmes aux électeurs une déclaration de principes et une définition des motifs qui inspiraient notre opposition au projet de loi navale et la "politique non moins néfaste" de M. Borden. Ce manifeste, qui prit le nom de "Résolutions de Saint-Eustache", je l'avais rédigé et soumis d'avance à M. Monk, qui l'approuva dans son entier, en présence de M. Ducharme et de M. Emile Léonard, ancien député de Laval.
Je me borne à en citer les deux premiers paragraphes qui en révèlent toute l'inspiration:
"Nous, citoyens du Canada, fidèles sujets de Sa Majesté le Roi Georges Y, nous déclarons prêts à défendre, au prix de notre sang, le sol de notre patrie et les droits de la Couronne britannique au Canada, ainsi que nos pères l'ont fait en 177(5, contre les sujets Anglais de Sa Majesté, en 1812, contre les armées de la République américaine, et comme nous l'avons fait en 1885, contre nos propres concitoyens en révolte.
"Mais, confiants dans la grandeur et l'efficacité des principes de décentralisation et d'autonomie, solennellement proclamés et reconnus, depuis plus d'un demi-siècle, par les autorités de la Grande-Bretagne et celles du Canada, nous sommes opposés .i toute politique nouvelle qui nous entraînerait dans des guerres lointaines, étrangères au Canada, aussi longtemps surtout (pif les colonies autonomes de l'Empire ne partageront pas avec la mèrepatrie, et sur un pied d'égalité, l'autorité souveraine dont relèvent l'armée et la flotte impériales, les traités de paix et d'alliance, les relations étrangères, le gouvernement des Indes et des possessions de la Couronne".
Cette campagne de tribune, vigoureusement soutenue par le journal, aboutit à la victoire de Drummond-Artbabaska. qui fut remportée au nom de, principes et des idées nationalistes contre la politique du ministère et celle de l'opposition également. Tout ce qui figurait de conservateurs dans cette lutte se couvrit des couleurs "autonomistes".
Cette élection ouvrit les yeux de M. Borden. A la session suivante, il se rallia à la proposition de M. Monk et blâma le mi-
nistère de n'avoir pas encore soumis au verdict populaire "la question générale de la contribution du Canada aux armements impériaux". Le ministère, voulant créer une diversion, se lança dans le guêpier de la réciprocité. Nous fîmes à cette politique nouvelle un accueil ni bon ni mauvais. C'était à nos yeux une simple question d'affaires dont l'importance, en bien ou en mal, ne pouvait avoir celle de l'impérialisme. Elle sera définitivement réglée aux prochaines élections, disions-nous; tandis que le problème de l'impérialisme restera d'ici longtemps au premier plan. En dépit des efforts des conservateurs, nous persistâmes à tenir l'opinion éveillée sur la question de la marine. La plupart des candidats conservateurs, dans la province de Québec, s'engagèrent à exiger l'abrogation de la loi navale et à combattre toute mesure de contribution aux armements impériaux qui ne serait pas préalablement soumise à l'approbation des électeurs.
Les élections de 1911 — La contribution de $35,000,000
Au témoignage même du premier ministre actuel et de plusieurs de ses collègues, le verdict du 21 septembre 1911 condamnait la politique navale du ministère Laurier autant que la convention douanière.
Nous avions donc raison de réclamer, dès la première session, l'abrogation de la loi navale. C'est ce que je fis dans une série d'articles parus dans le Devoir, puis traduits en anglais et publiés en brochure.
A la session suivante, le ministère Borden, au lieu de faire abroger la loi navale, proposa sa contribution de $35,000,000, en reconnaissance du devoir du Canada de contribuer aux armements de la Grande-Bretagne.
Notre ligne de conduite était toute tracée. Nous reprîmes la lutte contre le ministère conservateur, au nom des principes que j'avais définis dès 1899. Nous opposâmes à cette mesure les mêmes motifs et les mêmes faits que nous avions invoqués pour condamner la participation du Canada à la guerre d'Afrique et pour combattre la politique navale du ministère Laurier.
La démission de M. Monk et la suite des événements nous donnèrent raison.
Si M. Borden et ses collègues, cédant aux justes exigences du député de Jacques-Cartier, avaient obéi à leurs engagements et soumis leur politique navale à un plébiscite, qui oserait nier que l'accord national serait infiniment plus facile aujourd'hui?
Je rappelle pour mémoire que nous combattîmes également la surenchère du parti libéral, qui proposait de nous imposer la construction de deux escadres au coût initial d'au moins $100,000,000.
Que notre lutte ait été ferme et constante, qu'elle se soit toujours inspirée des mêmes principes et des mêmes motifs, que nous l'ayons soutenue contre bleus et rouges avec une entière indépendance, c'est ce qu'aucun être intelligent, de bonne foi, ne conteste aujourd'hui. Mais, s'écrie t-on, vous n'avez pas vu
clair, vous vous êtes moqués du "péril allemand" qui était pourtant bien réel; vous avez combattu les mesures de secours et de protection que voulaient prendre ceux qui voyaient de plus loin que vous. Voilà ce que répètent à l'envi, depuis cinq mois, les hommes sages des deux partis et la multitude des étourneaux qui empruntent à leurs chefs de file ou à leurs gazettes leurs inspirations et leur mot d'ordre.
Depuis cinq mois, j'ai laissé dire; mais dans cet examen général, il est temps de faire fuser cette dernière bonne blague. Pardon du mot.
Le "Péril Allemand"
En août 1912, le leader de l'opposition, sir Wiifrid Laurier, s'était, lui, vraiment moqué du péril allemand dans un discours au Canadian Club d'Ottawa. Son optimisme excessif me dicta les observations qui suivent:
"Sir Wiifrid Laurier a cru devoir prendre la contrepartie absolue [de ceux qui prédisaient la guerre] et affirmer qu'il n'existe aucune menace de guerre. Il a eu tort, croyons-nous, de s'avancer si loin.
"Le danger d'une guerre anglo-allemande nous semble indéniable. Sa principale source n'est pas, comme on le prétend, la rivalité économique de l'Allemagne et de la Grande-Bretagne. C'est la campagne systématique entreprise par les journaux jaunes, comme le Mail, de Londres, et le Star, de Montréal, complices volontaires ou inconscients des capitalistes anglais et allemands, dont la cupidité demande à grands cris de l'or et du sang.
"C'est de cette manière, — je le rappelais l'autre jour — qu'une bande de cormorans américains provoqua la guerre contre l'Espagne, en dépit des résistances du président MacKinley.
"Si une vaste organisation financière, dont les tentacules s'étendent sur tous les territoires de l'Empire, peut provoquer une guerre, Anglais et Allemands seront aux prises avant longtemps. Des milliers d'êtres humains périront pour le profit et la gloire des êtres hideux dont le Star, la Patrie, le News et tous les journaux jingos du Canada font si bien l'affaire en ce moment.
"Et tous les badauds, titrés ou non, qui reviennent chaque semaine tomber dans les filets que leur tendent les interviewistes du Star et des autres feuilles jaunes, jouent dans les mains des sinistres agioteurs qui poussent à la guerre". (1)
Deux mois plus tard, le Star, de Montréal, alors dirigé avec la mauvaise foi qui trouve aujourd'hui son plein épanouissement dans les colonnes du Mail et du News, entreprit de faire croire à ses lecteurs que je contestais toute possibilité ou, du moins, toute probabilité d'une guerre européenne. Je reproduisis le passage que je viens de citer; et j'ajoutai en toutes lettres:
"Je n'ai pas changé d'avis." (2)
Je pourrais multiplier les citations et prouver que nous avions dès longtemps prévu le danger d'un conflit général en Europe. La différence entre les journaux jingos et nous, c'est qu'eux poussaient à la panique, a la haine entre les nations, -t
(1) Devoir du 31 août 1912.
(2) Devoir du 31 octobre 1912.
cherchaient à y entraîner le Canada afin d'activer la construction des navires de guerre et des armements, source de profits énormes pour leurs affidés et leurs bailleurs de fonds. Nous disions, nous: C'est cette fièvre des armements et cette propagande des haines internationales qui font et accroissent chaque jour le danger de la guerre. Ajouter à ces rivalités et à ces haines l'aliment de nouvelles contributions, entraîner le Canada "dans le gouffre du militarisme européen", — le mot était de sir Wilfrid Laurier, lorsqu'il était nationaliste, en 1902 — ce n'est pas éloigner le péril, mais le précipiter et l'accroître.
Du reste, ajoutions-nous, entre l'Angleterre et l'Allemagne, il ne peut y avoir de contact réel que sur mer. Nous appuyant sur le témoignage des autorités les plus compétentes du Royaume- Uni, — hommes d'Etat, hommes de guerre et techniciens — nous affirmions que la supériorité de la flotte anglaise sur la flotte allemande était écrasante. L'addition de quelques unités canadiennes, qui ne pouvaient être mises en commission avant 1915, nous paraissait d'une médiocre utilité pour parer à une catastrophe qu'on annonçait comme certaine pour 1913 et qui a éclaté en 1914.
En tout ceci, avions-nous tort? Les événements nous donnent-ils le démenti?
Puissance maritime de l'Angleterre
Le conflit européen a été déchaîné par la presse jingo et les affamés de chair humaine de toutes les nations. Entre l'Angleterre et l'Allemagne, quelle que soit la faiblesse de l'armée britannique, rendue plus patente par les vantardises et les mensonges grotesques ide la presse coloniale, la suprématie de la flotte anglaise reste incontestée. La flotte allemande emprisonnée dans la mer du Nord, le commerce allemand disparu des mers, les échanges entre les alliés et les pays neutres s'opérant sans aucune entrave, tous ces faits éclatants constituent un témoignage irrécusable de la justesse de nos prévisions.
Un seul danger menace la puissance maritime de la Grande- Bretagne: c'est celui de l'addition d'un trop grand nombre de dreadnoughts et de superdreadnoughts à la flotte britannique. Ce danger, nous l'avons signalé dès le mois de février 1912, en nous appuyant sur le témoignage de sir William White, ancien directeur des constructions navales du gouvernement britannique, et sur celui de lord Charles Beresford, ancien amiral de la Home Fleet. Ce vétéran de la flotte anglaise, l'un des hommes de mer les plus compétents du monde, n'a pas craint d'écrire que la politique des dreadnoughts constitue une trahison de la sécurité et des intérêts de l'Empire britannique. Une autre autorité de la plus haute compétence, sir Percy Scott, est venu. l'été dernier, ajouter le poids de son témoignage à celui de sir William White et de lord Charles Beresford. Les faits sont en train de leur donner raison.
Quelques aventures comme celles de V Invincible et du Formidable doivent suffire à éclairer le peuple du Royaume-Uni et celui du Canada sur les hommes qui méritent sa confiance. Quant à nous, nous n'avons nul sujet de nous repentir d'avoir combattu la politique favorisée par les cormorans du trust angloallemand et dénoncée par sir William White, lord Charles Beresford et sir Percy Scott.
En tout ce qui concerne le Canada, rien n'est venu affaiblir en quoi que ce soit la thèse que nous avons soutenue et les faits dont nous l'avons appuyée. J'irai plus loin: l'un des meilleurs services que nous ayons rendus à la Métropole, c'est d'avoir contribué à faire échouer la politique folle et imprévoyante de chacun des deux partis. L'une et l'autre de ces politiques n'auraient eu d'autre résultat que de rendre plus lourde la dette nationale qui va s'accroître énormément à cause de notre participation à la guerre. Le Canada serait-il plus avancé, la petite armée du général French, si péniblement recrutée, serait-elle plus puissante, si le parlement avait ajouté $35,000,000 à notre dette pour mettre sur chantier trois navires inutiles, prêts à combattre ou à se faire torpiller en 1915, ou si, acceptant le contre-projet de M. Laurier, il s'était lancé dans la construction de deux escadres qui n'auraient été complétées qu'en 1916 ou 1917 et dont le coût total aurait presque doublé le montant de notre contribution à la guerre? Serions-nous plus en état de soutenir, à la fois, l'effort militaire et la crise économique qui s'avance dévastatrice et sans issue prochaine?
Négligence criminelle des "Sauveurs d'Empire*'
Il y a plus. Si les gens qui se moquent de notre "imprévoyance" ont vu si clair, si les ministres fédéraux avaient prévu le péril allemand sous la forme qu'il a prise, s'ils étaient certains -qu'une guerre dût éclater entre l'Angleterre et l'Allemagne et qu'il était du devoir du Canada d'apporter à l'Angleterre un secours actif, comment se if ait-il qu'ils n'aient pris aucune mesure pour rendre ce secours prompt et efficace au moment du danger?
Si M. Borden et ses collègues croyaient à l'efficacité de la contribution de $35,000,000 pour parer au péril allemand, que n'ont-ils répondu à l'invite du Sénat, dissoiit les Chambres dès le mois de mai 1913 et demandé au peuple la sanction de leur politique?
Ont-ils été "traîtres à l'Empire?" Ont-ils tout simplement joué une partie de bluff ï Ni l'une ni l'autre de ces postures — et les ministres ne peuvent en prendre une autre — ne donne à leurs domestiques le droit d'injurier les gens qui ont vu clair dans leur jeu et refusé de lier parti avec eux.
En dehors de la contribution "d'urgence", absolument inutile. — l'inaction du ministère prouve que les ministres eux-mêmes n'y croyaient pas — il y avait maintes autres mesure; efficaces et pratiques à prendre pour parer au péril allemand. Pourquoi nos sau-
veurs d'Empire, si vigilants, n'ont-ils adopté aucune de ces mesures?
Pourquoi le gouvernement fédéral n'a-t-il pas rempli, dès l'an dernier, les cadres de la milice, préparé nos soldats au maniement des armes et aux fatigues de la guerre? Pourquoi n'at-on pas ravitaillé les arsenaux et les magasins militaires, au lieu d'attendre à la dernière minute et d'acheter à des prix exorbitants des uniformes trop courts et des chaussures impropres à la marche?
Pourquoi n'a-t-on rien fait pour armer les ports canadiens et les mettre en état de résister à une attaque extérieure?
Voici plus de dix ans que nous, nationalistes, — "fauteurs de discorde nationale", "traîtres" et "rebelles" — pressons le gouvernement d'organiser la défense nationale. Les ultra-patriotes et les sauveurs d'Empire n'ont songé qu'à une chose: garder ou conquérir le pouvoir afin de mettre du foin dans leurs bottes. Si M. Borden et ses collègues étaient convaincus que la guerre éclaterait à brève échéance entre l'Angleterre et l'Allemagne, pourquoi ont-ils permis, favorisé même, l'exportation du blé canadien en Allemagne? Même à l'heure actuelle, le blé canadien, produit du sol et du labeur canadiens, s'exporte encore en pays ennemi par la voie des ports neutres de la Hollande et du Danemark, et sert à alimenter les ennemis de cet Empire que nos ultra loyalistes affectent de tant aimer et de servir même aux dépens du Canada.
Le nickel canadien — Le trust anglo-allemand
Si nos ministres étaient persuadés que le Kaiser aurait bientôt tourné ses armes contre l'Angleterre, pourquoi lui ont-ils laissé tout loisir de multiplier et de fortifier ses armes en faisant libre usage du nickel canadien?
Les mines de Sudbury fournissent à l'industrie la majeure partie du nickel extrait des cinq parties du inonde. Ces mines sont la propriété d'une puissante compagnie américaine qui en fait l'extraction et l'exporte en lingots aux Etats-Unis, d'où le métal pur est fourni aux grandes fabriques d'armes comme aux chantiers de construction maritime d'Angleterre et d'Allemagne. Si, dès 1909, le parlement canadien, au lieu de laisser consigner dans ses archives tant de phrases creuses et ronflantes sur le péril allemand et l'unité de l'Empire britannique, avait accaparé la production du nickel canadien et mis fin à la construction des dreadnoughts et à la fabrication des canons de l'Allemagne, je ne prétends pas que la guerre actuelle eût été évitée; mais les préparatifs de l'Allemagne eussent été entravés et le "péril allemand" singulièrement diminué.
Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, les "rêveurs" nationalistes avaient vu clair et averti les hommes d'Etat.
Pourquoi le gouvernement et le parlement canadiens n'ont-ils rien fait? Parce que les autorités britanniques, a-t-on dit et prétendra-t-on encore, ne leur ont donné aucune direction à cet
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égard. Celte raison ne vaut rien. Ce n'est ni la première ni la dernière des bêtises que le servilisme colonial nous fait commettre. Le gouvernement canadien avait le devoir d'étudier la question et de prendre une décision inspirée par le seul souci de •son devoir et des intérêts nationaux.
Quant aux motifs du silence et de l'inaction de l'Amirauté ang'aise, ils ne sont pas difficiles à pénétrer: ce sont les mêmes qui l'ont fait s'obstiner dans la folle "politique des dreadnoughts" si vigoureusement dénoncée par lord Charles Beresford et sir Percy Scott. Un nombre considérable d'homme* publics, de capitalistes, de publicistes et même d'hommes d'église du Royaume-Uni sont intéressés pour des centaines de millions valant dans la fabrication des dreadnoughts, des canons et des armes de toute nature. Ces puissantes associations financières partagent avec les constructeurs allemands les bénéfices énormes qui résultent de l'utilisation des brevets détenus par la compagnie Krupp pour la préparation de l'acier chromé et nickelé. Ce métal est à peu près exclusivement employé pour la fabrication de la cuirasse des vaisseaux de guerre, des grands canons modernes et des balles durcies. En interdire l'exportation pour cet usage, c'était mettre fin aux profits des actionnaires anglais de Vickers-^Maxim, de Cammell-Laird, d'Armstrong-Whitworth, • autant qu'à ceux de la compagnie Krupp dans laquelle, prétendon, plusieurs membres de la famille du Kaiser sont intéressés financièrement. En restreindre l'emploi aux seules fabriques anglaises, c'était les exposer à la rupture de l'entente avec le trnst allemand.
Le gouvernement et l'Amirauté britanniques, qui n'échappent pas au joug de la haute finance, se sont bien gardés d'exposer les capitalistes anglais à ce double danger.
On entretenait, au contraire, les menaces de guerre en poussant à la construction de nouveaux vaisseaux et de multiples engins de destruction, en cherchant surtout à entraîner le Canada et les autres colonies britanniques dans cette course folle qui ne pouvait aboutir qu'au massacre des peuples. Les profits des actionnaires montaient sans cesse.
"Jeunes Canadiens qui vous enrôlez à la voix des rhéteurs qui ne se battent pas, vous périrez peut-être, demain, le front troué d'une balle allemande durcie par le nickel canadien, les jambes rompues par un shrapnell lancé à coup sur par un canon blindé de nickel canadien; vous aurez en mourant la consolation de vous dire : "Je meurs pour l'Empire, et pour le profit des gens qui ont permis aux 'barbares allemands' de fabriquer les armes qui me tuent!"
"Encore une fois, si les sinistres farceurs qui ont tant parlé du "péril allemand" en étaient si certains, pourquoi ont-ils permis aux Allemands d'accroître leur puissance destructive en utilisant un produit tiré du sol canadien, et dont les lois canadiennes pouvaient réglementer l'extraction, la fabrication et l'exportation?
"S'ils n'y ont pas pensé, étant avertis, ils sont des imbéciles. S'il y ont pensé, et n'ont rien fait, ils sont des traîtres. De toute façon, ils n'auraient qu'une manière de réparer leur bêtise ou leur
trahison, ce serait, avant d'inciter les autres à aller subir le choc des armes qu'ils ont mises aux mains de l'ennemi, d'aller eux-mêmes au feu afin de racheter par une mort glorieuse le prix de leur imprévoyance criminelle ou de leur trahison!"
Ces paroles, je les ai écrites dans le Devoir, le 22 octobre 1914, je les répète ce soir : qu'on me pende demain, si l'on veut, pour les avoir dites!
— Une voix dans la foule: "Et on veut être pendu avec vous!"
"Obligations" du Canada envers V Angleterre
Non, ce n'est pas sur les conjectures de guerre que 3e débat s'est engagé et soutenu. Le double argument qu'ont invoqué tour à tour les protagonistes de la loi navale et ceux de la contribution dite "d'urgence", c'est l'impuissance de la flotte anglaise à maintenir sa suprématie et le devoir du Canada de venir au secours de l'Angleterre en contribuant sous une forme quelconque à la défense générale de l'Empire. C'est ce double argument, — l'un de fait, l'autre de principe, — que nous avons combattu sans relâche. iLoin d'affaiblir notre thèse et de fortifier celle des partisans de la loi navale ou de la contribution "d'urgence", la guerre est venue confirmer victorieusement chacun de nos avancés et justifier en tous points la doctrine constitutionnelle •que nous n'avons cessé de soutenir depuis quinze ans. Sur ce terrain non plus, nous n'avons à regretter aucune action, à retrancher aucune parole.
Les tenants de l'impérialisme et leurs instruments aveugles ou conscients soutiennent que le Canada, comme possession britannique, a la stricte obligation, en loi et en équité, de participer à cette guerre et de venir au secours de la métropole chaque fois qu'elle est en conflit. On a été jusqu'au point d'émettre la prétention monstrueuse que les ministres britanniques ont seuls la compétence et l'autorité nécessaires pour décider de l'opportunité ou du mode d'intervention du Canada dans les conflits de l'Angleterre. A ces propositions, fausses au regard de l'histoire, de la constitution britannique et du droit des nations, nous avons opposé en termes presque identiques les mêmes principes que nous avions invoqués contre l'envoi des contingents en Afrique, contre la loi navale et la contribution "d'urgence". Ces principes peuvent se ramener à deux propositions fort simples:
La Grande-Bretagne, seule responsable de sa politique étrangère, est seule tenue d'en porter le fardeau.
Le Canada, dépourvu de toute autorité et même de toute existence nationale en dehors de son territoire, n'est obligé de participer à la défense de l'Empire que pour assurer la sécurité de son territoire.
Ces deux principes, que l'on taxe aujourd'hui de "déloyauté" envers la Couronne et le peuple britannique, sont ceux-là même sur lesquels les Pères de la Confédération ont basé la constitution
qui nous régit el l'entente conclue, après des années de discussion ti (l'éludes, entre le gouvernement impérial et le gouvernement canadien.
Principes de la Constitution britannique
Certains publicistes sont allés fouiller jusque dans les profondeurs de la théologie et du ''droit naturel" pour mieux torturer l'histoire et la constitution. Ils ont fait cette découverte merveilleuse... de n'avoir rien lu, dans la constitution canadienne, qui définisse les principes que je viens de définir. A ceux-là, je n'ai qu'à dire: Etudiez l'histoire d'Angleterre, et vous constaterez que les principes de la constitution britannique, dont ia constitution canadienne n'est qu'un prolongement, s'appliquent au Canada comme à tous les pays qui reconnaissent l'autorité du Roi d'Angleterre. Or cette constitution n'est pas écrite. S'il n'existait, pour les sujets anglais ou coloniaux de Sa Majesté britannique, d'autre droit public que celui que Ton trouve en blanc et en noir sur les pages des livres de loi, alors il n'y aurait pas de libertés britanniques, il n'y aurait pas d'histoire britannique. La constitution britannique écrite, c'est quelques bribes de textes de loi, que le législateur a pris parfois la peine d'écrire et d'imprimer dans un statut afin d'enlever tout doute sur l'interprétation d'un usage. La véritable constitution britannique} c'est toute l'histoire d'un peuple, qui. à travers tant de vicissitudes, telles que tous les peuples en ont connues, a su tracer sa voie avec une constance et une intelligence admirables, a su allier constamment les principes d'autorité el les principes de liberté; et c'est pour cela que je l'aime, que je l'admire et que je la défends contre les faux loyalistes qui la violent, qui l'outragent et qui la faussent.
Pour le sujet britannique aux colonies comme pour celui qui habite le Royaume-Uni, le régime de liberté sous lequel nous vivons, — et dont nous avons le droit de nous enorgueillir, à la condition d'avoir le courage de le conserver, — ce régime de liberté .1 été tantôt écrit dans le sang des peuples qui ont lutté pour sa conquête, tantôt dicté par des hommes d'Etat et des magistrats intègres à la pensée claire et profonde; mais quels qu'en soient les sources et les développements, c'est un ensemble d'usages et de coutumes duquel se détachent certains principes nettement définis.
Le Canada n'est pas tenu de contribuer à la défense de l'Empire en dehors de son territoire, parce que le peuple canadien n'exerce d'autorité que sur son propre territoire; parce que. en toutes matières de politique étrangère, d'où découlent les obligations de guerre, les huit millions d'habitants du Canada ont moins de pouvoir dans l'Empire britannique que le premier balayeur des rues de Londres ou de Liverpool. N'importe quel citoyen de Londres, de Liverpool, de Dublin ou d'Edimbourg, pourvu du cens électoral, a le droit d'approuver ou de condamner la politique étrangère de sir Edward Crey; il a le droit d'aller au poil el de dé-
poser son bulletin pour ou contre la politique navale de Winston Churchill; il a le droit d'aller approuver ou condamner par son vote la conduite de la guerre par Lord Kitchener. Quand la guerre sera finie, quand la paix sera faite, pour ou contre nos intérêts; quand nos enfants auront été fauchés avec des balles allemandes fabriquées avec du nickel canadien; quand notre argent aura été dépensé; quand notre fromage et notre farine auront été mangés, non pas par les pauvres de Londres, qui n'en ont pas besoin, mais par les soldats de Sa Majesté britannique, dont le gouvernement, assez riche pour prêter sans intérêts cinquante millions à la Belgique et dix millions à la Serbie, trouve tout de même bon d'accepter notre farine en pur dpn; quand les pères seront morts et enterrés, quand les orphelins seront laissés sans protection, — le peuple anglais aura le droit, dans la pleine possession de ses pouvoirs de peuple souverain, d'approuver ou de désapprouver la conduite de ses hommes politiques et celle de ses homme de guerre. Mais nous, comme les quality niggers de la Virginie, nous n'aurons pas d'autre droit que celui de retourner à la glèbe coloniale et de bénir cette paix, ou de la maudire, mais sans aucun pouvoir de sanction pour faire subir à ceux qui auront déclaré la guerre ou conclu la paix les conséquences de notre approbation ou de notre désapprobation.
Tant que cet état de choses existera, tant que le Canada restera, dans le domaine de la politique étrangère, à l'état de colonie subordonnée, prétendre qu'il a une obligation quelconque en dehors de la défense de son territoire, c'est nier cinq siècles d'histoire anglaise, c'est renier les principes élémentaires de la constitution britannique, c'est faire fi d'un privilège que nous avons acquis, nous, Canadiens-français, comme les Canadiens-anglais, par cent cinquante ans de citoyenneté britannique.
Ceux qui, au nom du jingoïsme, de l'impérialisme, du militarisme anglais, aussi aveugle, aussi dominateur, aussi étroit que le militarisme allemand — tous ceux qui, au nom de tout ce qui est contraire à la liberté britannique, à la constitution britannique, veulent nous faire fermer la bouche pour nous empêcher de proclamer ces principes, ceux-là sont traîtres à la constitution, ceux-là sont "déloyaux" à la Couronne 1
En cherchant à conserver le droit d'aînesse de la nation canadienne, en nous efforçant de le défendre contre ceux qui le violent, c'est nous qui témoignons notre amour, un amour véritable et raisonné, des institutions britanniques; c'est nous qui manifestons véritablement notre qualité de citoyens britannques; c'est nous qu prouvons notre véritable respect de la Couronne d'Angleterre; car c'est le Souverain lui-même qui a apposé sa signature auguste à la constitution qui nous régit, au traité qui règle les relations qui doivent exister entre son peuple du Royaume-Uni et son peuple de la Confédération canadienne.
Mais, a-t-on objecté, si la Grande-Bretagne fait appel à ses colonies, si elle a vraiment besoin de leur appui pour repousser l'assaut de ses ennemis et préserver son prestige et M sécurité, le Canada ne saurait rester sourd à cet appel.
A cela nous répondons invariablement depuis quinze ans: Si l'Angleterre a besoin de l'appui du Canada pour se défendre contre le "péril allemand" ou contre tout autre danger résultant de sa situation mondiale et de sa politique étrangère, c'est aux autorités britanniques de le dire et d'offrir au Canada de partager avec le Royaume-Uni la souveraineté impériale. Le peuple canadien tout entier, Anglais comme Français, a mérité d'occuper dans l'Empire britannique une autre position que celle des quality niggers de la Virginie qui, bien traités et bien nourris par leurs maîtres, préféraient s'enrôler dans l'armée esclavagiste plutôt que de se joindre à ceux qui leur offraient la liberté.
Nationalités et Empires
Mais, objecte-t-on encore, ce qui presse avant tout c'est de détruire le militarisme allemand.
Vouloir détruire le militarisme allemand pour assurer la paix du inonde, si l'on a résolu de maintenir et d'accroître le navalisme anglais — le mot est d'un Anglo-Canadien éminent, M. Ewart — c'est pure folie et cynique hypocrisie.
Aucune race, aucune nation n'a le droit de réclamer la suprématie du monde.
L'Angleterre n'a pas plus le droit d'appeler ses colonies à lui assurer l'empire des mers que l'Allemagne n'a le droit de demander à l'Europe de lui assurer l'empire des terres.
Ce que nous avons revendiqué autrefois pour les républiques Boers, ce que nous avons revendiqué pour l'Irlande nationale, ce que nous revendiquons aujourd'hui pour les Canadiens-français d'Ontario, c'est le droit à la vie pour tous les peuples et toutes les nationalités. Nous nions à toute race, quelle qu'elle soit, nous nions à tout peuple, quelque grand qu'il soit, quelque hautes que soient ses aspirations, quelque nobles ses traditions, (melque nombreuses ses flottes, quelque puissantes ses armées, le droit d'imposer son joug, bienfaisant ou malfaisant, aux autres peuples de la terre; et nous disons que c'est une hypocrisie profonde que de prétendre faire régner la paix et l'amitié entre les peuples, en opposant l'hégémonie d'une nation a celle d'une autre nation. Le joug anglais n'est pas plus légitime que le joug allemand.
Un jour, en 1890, j'entendais un Anglais prétendre sérieusement que c'était un service réel que l'Angleterre rendait aux petite< républiques hollandaises en leur imposant sa conquête, après avoir déchiré le scrap of paper qui leur garantissait leur indépendance, sous le sceau de la Couronne d'Angleterre. Devenir anglais, disaitil, est en soi un avantage si précieux que les Boers peuvent bien
racheter au prix de n'importe quel sacrifice. C'est ce que nous nions. Ni la France de Louis XIV ou de Napoléon n'avait le droit de passer son chariot sur les peuples de l'Europe; ni l'Angleterre de Marlborough, de Nelson ou de Chamberlain n'avait le droit d'imposer la constitution britannique à ceux qui n'en voulaient pas librement; ni la Russie, ni l'Allemagne n'ont le droit d'aspirer à la domination de l'Europe ou de l'Asie; et parce que nationaliste convaincu, — nationaliste canadien et nationaliste britannique, — j'affirme aujourd'hui que c'est notre droit et notre devoir de combattre l'impérialisme anglais comme l'impérialisme allemand; que c'est notre droit et notre devoir d'affirmer que la jeune nation canadienne, séparée par les vues de la Providence du continent de l'Europe, doit poursuivre sur la terre d'Amérique une carrière libre, une carrière pacifique, se fortifier chez elle, développer ses institutions, accroître ses forces, et chercher son avenir sans se lier par l'âme et par le corps au sort des nations de l'Europe, sans sacrifier Ja vie et le sang de ses enfants pour aider à régler les conflits du monde.
Mesdames et messieurs, je blesse peut-être les sentiments de quelques-uns d'entre vous. Placez-vous sous un autre angle. Que le Canada soit attaqué demain par les Etats-Unis en guerre contre l'Angleterre, ou à cause d'un acte du Canada lui-même: combien de Belges, combien de Français, combien d'Allemands viendront de l'Europe combattre dans les rangs de l'armée canadienne ou dans ceux de l'armée américaine? Ce que nous nous efforçons d'inculquer à nos compatriotes, c'est que les Canadiens se doivent au Canada d'abord, avant de se devoir à l'Angleterre ou à la France. C'est là, en résumé, toute la raison d'être de nos luttes contre l'impérialisme.
Vous trouverez peut-être que j'ai fait trop long ce chapitre de l'histoire du Devoir et de ses luttes. Je l'ai fait à dessein, pour deux motifs. D'abord, c'est la résistance aux emprises de l'impérialisme qui a donné naissance au mouvement nationaliste. C'est cette lutte qui nous a mis le plus constamment en conflit avec les partis politiques. Et puis, de toutes nos campagnes, c'est celle qui nous a valu le plus d'injures et de calomnies et qui a parfois jeté la perturbation jusque dans l'esprit de nos adhérents les plus sincères. J'ai voulu démontrer à quel degré remarquable nous sommes restés fermes et constants dans les principes que nous avons posés et à quel point les événements se précipitent pour nous donner raison.
Autres campagnes fédérales — Droits des minorités
Mais la lutte contre l'impérialisme ne nous a pas fait négliger nos autres devoirs. Sans sortir de la sphère de la politique fédérale, nous avons engagé et soutenu d'autres combats pour assurer le développement du patriotisme et des forces nationales. En toute occasion, nous avons soutenu les droits des minorités avec la même vigueur et la même constance que nous avons
mises à défendre l'autonomie du Canada contre l'impérialisme britannique.
Avant la fondation du Devoir, nous avions lutté contre les deux partis pour la conservation des droits de la minorité catholique et française dans les provinces de l'Alberla et de la Saskatchewan. Nous avions dénoncé le ministère libéral qui avait sacrifié partiellement ces droits.
Le Devoir existait depuis deux ans lorsque le ministère conservateur sacrifia totalement les droits de la minorité du Kcwatin. Forts des mêmes principes, imbus du même esprit, nous fîmes la même lutte pour la défense de droits identiques.
Nous ne regrettons ni l'une ni l'autre de ces luttes. Dans les deux cas, nous avons invoqué les mêmes garanties constitutionnelles, nous nous sommes basés sur la lettre et sur l'esprit du pacte fédéral, nous avons été les véritables héritiers de la pensée et des actes des hommes d'Etat canadiens des deux partis, qui s'étaient donné la main pour faire du respect des droits des minorités l'une des assises principales de la Confédération. C'est au nom des idées, des paroles et des actes des grands constructeurs nationaux que nous avons marqué au front, du sceau de la trahison et de la lâcheté, les démolisseurs de la constitution, les violateurs du droit, de la justice et de la vérité.
L'existence de la Confédération canadienne ne sera assurée que le jour où son peuple et ses hommes d'Etat reviendront à ces saines notions d'équité et reprendront les traditions de Macdonald et de Cartier, de Blake et de Mowat.
Immigration étrangère
Avant, comme depuis la fondation du Devoir, nous n'avons cessé de dénoncer la politique d'immigration à outrance poursuivie par les deux partis. Nous en avons démontré les dang dans l'ordre national, économique et social.
Longtemps nous avons prêché dans le désert. Trop de politiciens avaient 'lié partie avec les grandes compagnies de transport et les spéculateurs sur immeubles, pour songer à enrayer le tflot constant d'immigrants qui accroissait les dividendes des compagnies du Pacifique Canadien ou du Grand Tronc et ceux des multiples sociétés qui ont accaparé les terres de l'Ouest et qui veulent en disposer le plus tôt possible.
Ici encore les événements sont venus nous donner raison. Parmi les trois cent mille sans-travail qui encombrent aujourd'hui les villes canadiennes, combien compte-t-on de ces étrangers attirés au Canada par les réclames mirobolantes de l'Etat et les instances des agents du gouvernement canadien et des compagnies de transport?
Ce sont autant de bouches qui dévorent la substance des enfants du sol; autant de travailleurs qui prendront la place de nos nationaux le jour où les industries et le commerce reprendront leur activité.
Au point de vue de la sécurité nationale, le risque n'est pas moindre. Lorsque nous signalions aux hommes d'Etat, aux hommes "pratiques", le danger d'attirer dans notre jeune pays si faiblement peuplé, si désuni déjà par la rivalité des races, un nombre trop considérable d'étrangers qui n'ont rien de commun avec les races mères du Canada, on se moquait de nos appréhensions. Dès que ces étrangers ont pris racine chez nous, disait-on, ils deviennent aussi Canadiens, aussi britanniques que nous.
A quels spectacles assistons-nous aujourd'hui? Qu'entend-on de toutes parts? "Méfiez-vous des étrangers!" On voit partout des ''espions allemands!" Le gouvernement réunit dans de vastes camps de concentration et soumet à un régime de détention forcée une multitude de gens qu'il a lui-même, par ses agents, invités à venir au Canada. Il a même payé $5.00 par tête pour les faire venir au pays! Aujourd'hui, il les traite en ennemis; et toute la presse jingoe, qui se moquait de nous lorsque nous voulions mettre un frein à cette invasion étrangère, traite d'espions ces colons naguère si "désirables."
N'eut-il pas été plus pratique, comme nous n'avons cessé de le suggérer, de favoriser la colonisation du territoire national par les enfants du sol, de garder aux travailleurs canadiens le hénéfice du développement industriel du pays, et de resserrer les liens de la race au lieu de les relâcher?
Voies de communications nationales
A maintes reprises, nous avons tenté d'établir la nécessité de corriger, dans toute la mesure possible à l'action humaine, les vices fondamentaux de la configuration géographique du Canada, telle que l'ont fait ou plutôt défait les plénipotentiaires britanniques qui ont si souvent sacrifié nos intérêts aux exigences de leurs relations avec les Etats-Unis. Nous n'avons cessé d'affirmer que le régime des voies de transport, par terre et par eau, devrait être complété et organisé de manière à rendre de plus en plus faciles les échanges entre l'Ouest et l'Est, comme entre le Canada tout entier et les pays étrangers. Vous n'avez pas oublié la campagne vigoureuse que nous avons faite en faveur de la construction du Canal de la Baie Géorgienne. Si cette voie d'eau était ouverte aujourd'hui au commerce canadien et particulièrement au transport du blé, l'Empire britannique s'en trouverait peut-être aussi bien que de l'envoi de quelques milliers d'hommes de plus sur les champs de bataille. L'Angleterre recevrait notre blé et notre farine plus directement et à meilleur marché; et une moins forte proportion des produits du sol canadien prendrait le chemin de la Hollande pour aller nourrir les "barbares" Allemands.