L'AVENIR DU "DEVOIR
Après cette longue revue du passé du Devoir, si court et déjà si rempli, oserai-je vous parler de son avenir? Inutile d'en dire long. Notre passé est le garant de notre avenir.
Au deuxième anniversaire du Devoir, j'écrivais ceci :
"Le Devoir ne se propose pas seulement de durer; il est surtout fermement résolu à rester ce qu'il est. Il résistera aux séductions comme aux injures, aux méfiances sourdes comme aux assauts violents, aux tentatives d'accaparement comme aux attaques destructives. Son existence et sa durée matérielles restent subordonnées à sa pensée morale. SU ut est aut non sit." (1)
Par la pluie et par le beau temps, avec ou contre tout venant, le Devoir continuera à lutter pour les droits du Canada contre l'étranger et même contre les intérêts contraires de la Grande- Bretagne et des autres pays de l'Empire; pour les droits des minorités, catholiques ou protestantes, françaises ou anglaises, et pour l'égalité des deux races et des deux civilisations dans chacune des provinces du Canada; pour la création d'un véritable esprit national fait des meilleurs éléments de ces deux civilisations: pour la colonisation du sol par nos nationaux et contre l'invasion du pays par les métèques de toutes les races et de toutes les nations; pour le progrès intellectuel, moral et social du peuple canadien; pour le développement économique de toutes les ressources du pays dans l'intérêt du peuple qui l'habite; pour l'administration intègre et intelligente de l'Etat et de tous ses fractionnements provinciaux et municipaux; pour la subordination des intérêts particuliers et de la cupidité des partis aux intérêts supérieurs de la nation.
Dans la poursuite de notre idéal, nous continuerons à tenir un juste compte de toutes les forces sociales, des conditions et des faits intérieurs ou extérieurs, dont l'existence et la juxtaposition ne peuvent manquer d'exercer leur influence sur la nationalité canadienne et les groupes ethniques qui la composent.
Convaincus que la nation canadienne est et doit rester biethnique et bilingue, et développer harmonieusement, sans les confondre et sans subordonner les uns aux autres, les traits caractéristiques et les éléments principaux des deux races mères qui lui ont transmis leur sang, leur génie et leur tempérament, nous ne cesserons de soutenir que l'accord moral des Canadiens-français et des Anglo-Canadiens est essentiel à la formation de la nationalité canadienne.
Nous voulons que ces deux éléments conservent les traits caractéristiques de leur race, leurs traditions, leur langue, leur littérature et toutes leurs aspirations compatibles avec l'unité morale et politique de la nation canadienne. Nous voulons que les uns deviennent plus Canadiens que Français et les autres plus Canadiens qu'Anglais. Que chacun de ces groupes emprunte à sa patrie
(1) Devoir du 15 janvier 1912.
d'origine les idées, les progrès et les développements nécessaires à la conservation de son patrimoine particulier, intellectuel ou moral, fort bien; mais il faut aussi que chacun de ces groupes ait assez de patriotisme, d'intelligence et de générosité pour subordonner ses goûts ou ses préjugés particuliers iiux exigences de l'unité nationale.
En d'autres termes, nous combattons également le colonialisme français, dans le domaine des idées, et le colonialisme anglais dans le domaine de la politique et des faits; nous voulons que l'un et l'autre fassent place à un nationalisme canadien, à la fois anglais et français, nettement distinct dans les éléments propres aux deux races et à leur génie particulier, mais harmonieusement uni dans la recherche d'un idéal commun, fait des traditions canadiennes, enraciné dans le sol canadien et n'ayant d'autre objet que la grandeur morale et matérielle de la patrie canadienne.
Le * 'Devoir* ' et le clergé
Dans toutes les classes sociales, pour vague et indistincte que soit ici leur ligne de démarcation, nous voulons faire pénétrer le même esprit national, la même subordination des intérêts particuliers aux intérêts nationaux.
C'est le moment de m'expliquer nettement sur la nature de nos relations avec le clergé de la province de Québec.
Dans les provinces anglaises, on a créé la légende que le Devoir est l'organe politique de la "hiérarchie" et du clergé canadienfrançais. Chez nous, les uns nous font le même reproche, les autres nous accusent de faire un journal plus politique et intellectuel que religieux.
Une fois pour toutes, tirons cette situation au clair.
Le Devoir est un journal catholique parce que ses fondateurs el ses rédacteurs sont catholiques. Je ne parle pas ici des convictions personnelles et des règles de conduite privée: c'est là le domaine de la conscience individuelle; et je ne prends, ni pour mes collaborateurs ni pour moi, la pose de modèles de vertu, mûrs pour la canonisation. Mais dans le domaine des idées et de l'ordre social, le Devoir est un journal catholique, parce que ceux qui le dirigent sont fermement convaincus que la foi catholique offre la seule solution de tous les problèmes sociaux et que l'Eglise catholique a reçu de Dieu la mission de gouverner la société comme les individus.
\. Nous acceptons sans réserve l'enseignement et l'autorité de l'Eglise, et nous lui reconnaissons toute compétence pour définir elle-même les bornes de son autorité sur les hommes et sur les sociétés.\
Mais le Devoir n'est ni l'organe de la "hiérarchie", ni celui du clergé, ni celui d'aucun groupe de religieux ou de prêtres.
Ses opinions, ses principes mêmes, en toute matière politique ou sociale livrée à la libre appréciation des hommes, sont les siens;
il en prend toute la responsabilité, il en subit toutes les conséquences, il en réclame tout le mérite.
Les rédacteurs du Devoir osent croire qu'ils connaissent suffisamment leur catéchisme et leur histoire pour savoir concilier les devoirs de leur foi et les justes exigences de leurs convictions politiques. C'est dans l'enseignement doctrinal et disciplinaire de l'Eglise qu'ils trouvent l'accord, facile à toute volonté droite, du respect de l'autorité et de l'exercice de la liberté; car dans l'Eglise catholique, plus que dans toute autre société religieuse ou politique, l'autorité légitime est la garantie la plus sûre de toutes les légitimes libertés. Toujours prêts à obéir joyeusement à la voix de 1 Eglise quand elle nous dira que nous faisons fausse route, nous n'éprouvons aucun embarras à exprimer nettement notre pensée sur toute question politique ou nationale, même si elle diffère en tout ou en partie de l'opinion libre de tout prêtre ou de tout évêque. Et en ceci nous ne faisons que suivre l'exemple d'O'Connell et de Windthorst qui résistèrent à la voix même de Rome, et à qui leur résistance valut l'approbation de Rome mieux éclairée; car en ces matières, le Pape lui-même reconnaît et proclame que si ses avis méritent le respect le plus profond, ils n'obligent ni en fait ni en conscience; et c'est pourquoi, je le répète, l'autorité de l'Eglise est une garantie si juste et si sûre de toutes les vraies libertés.
Mais où nous nous séparons radicalement et sans rapprochement possible des ennemis de l'Eglise, orangistes, protestants, francs-maçons, radicaux, ou simples ignorants, c'est d'abord en ceci: tout en réclamant et en exerçant notre droit de différer d'opinion, en matière libre, d'avec un ou plusieurs évêques, d'avec tel ou tel nonce, légat ou cardinal, nous ne nous croyons pas autorisés à manquer de respect à leur personne, non-seulement à cause de la haute situation sociale qu'ils occupent, mais parce que nous sommes fermement convaincus que le maintien du prestige et de l'autorité de la hiérarchie catholique est l'une des plus précieuses prérogatives de l'Eglise comme l'un des remparts de la société contre l'absolutisme des gouvernants civils ou le nihilisme des foules brutales.
En second lieu, nous sommes également convaincus que si la civilisation française a quelque chance de survie au Canada c'est par l'accord indissoluble de la foi religieuse et de la tradition nationale des Canadiens-français. Je l'ai dit maintes fois, je l'ai écrit non moins souvent et je le répète ce soir avec une conviction que les études et les années ne font que fortifier: nous ne resterons catholiques qu'à condition de rester Français et nous ne resterons Français qu'à condition de rester catholiques.
Ce n'est donc ni pour "flagorner" les curés ni pour rechercher les faveurs de la "hiérarchie" que nous nous séparons nettement des anti-cléricaux de toutes sortes, de toutes races et de toutes langues, mais parce que nous voyons dans la force morale et sociale du clergé catholique, la meilleure sauvegarde des traditions
essentielles à la conservation de la nationalité canadienne-française.
J'irai plus loin: à tous les Anglo-Canadiens qui ont quelque souci de l'avenir du Canada, je ne cesserai de répéter que loin
de voir d'un oeil jaloux l'influence de la "hiérarchie" et du clergé catholiques, ils ne devraient jamais perdre de vue que l'Eglise catholique est, selon la parole toujours vraie d'un homme d'Etat
protestant, Guizot, une "grande école de respect" — du respect de toutes les autorités nécessaires, de toutes les libertés le.s4itiir.es.
Le "Devoir" et les partis
Avec les partis politiques, nos relations resteront ce qu'elles
ont été — sauf que -nous nous en tiendrons plus éloignés que jamais. A Québec, nous avions contracté une sorte d'alliance libre et volontaire, et parfaitement honorable, avec l'opposition conservatrice. Ce qui nous avait rapproché, c'est que les chefs de ce groupe, alors livrés à leurs seules ressources, trouvaient comme nous qu'il était nécessaire de séparer la politique provinciale de la politique fédérale et de faire échapper la Législature et les partis qui y sont représentés au joug des politiciens d'Ottawa et de leurs bailleurs de fonds.
L'arrivée des conservateurs au pouvoir, à Ottawa, a modifié cette situation. Ce sont aujourd'hui les politiciens et les financiers d'Ottawa qui fournissent les subsides nécessaires aux élections provinciales. La mentalité des conservateurs provinciaux n'a pas échappé aux conséquences de cette transformation. D'autre part, le gouvernement libéral a peu à peu accepté plusieurs des réformes que nous avons suggérées.
Cette double évolution nous replace, dans les sphères politiques, sur le terrain ferme et bien défini que nous n'aurions peutêtre jamais dû quitter.
Indépendants des deux partis, à Québec comme à Ottawa, nous restons absolument libres d'apprécier leur programme et leurs actes à la lumière des principes qui nous servent de guide et des idées dont nous préconisons l'adoption indépendamment des hommes et des partis.
Un parti nationaliste
On nous a souvent demandé pourquoi nous n'organisions pas un nouveau parti. C'est peut-être le point sur lequel j'ai subi le plus d'assauts de la part de mes propres amis, — non-seulement vie ceux qui sont atteints de la maladie chronique ou intermittente de la candidature, mais même de ceux qui n'ont jamais songé à aller perdre au parlement un temps et des efforts qu'ils emploient beaucoup plus fructueusement ailleurs.
Pour plusieurs motifs dont je crois devoir indiquer ce soir les principaux, j'ai toujours résisté à cette pression.
Le premier de ces motifs, c'est que les partis, les luttes de partis, les passions de partis n'occupent déjà que trop de place dans notre vie publique et sociale.
C'est une erreur profonde de croire que l'existence des partis est nécessaire au fonctionnement du régime parlementaire.
En admettant que les partis soient devenus, à la faveur des circonstances, un mal presque nécessaire ou temporairement nécessaire, ce n'est pas en l'accroissant qu'on en atténuera les conséquences.
Les tiers partis n'ont leur raison d'être qu'à la faveur de circonstances exceptionnelles, pour la conquête d'un objet d'importance capitale et immédiate, dont on ne peut manifestement attendre la réalisation par l'entremise de l'un ou l'autre des partis existants: — tels le parti nationaliste d'Irlande luttant pour cet objet unique: le Home Rule; ou le Centre allemand, pour la reconquête des libertés catholiques.
Qui pourrait douter que le jour où les représentants du peuple irlandais reprendront possession de leur gouvernement et de leur parlement, le parti nationaliste aura cessé et se scindera en deux groupes, l'un pour appuyer le ministère Redmond et l'autre pour le combattre?
Le Centre allemand lui-même, après avoir achevé une notable partie de son oeuvre, et malgré l'extraordinaire esprit de corps et de discipline du peuple allemand, a commencé à donner des signes manifestes de désagrégation.
Si l'ostracisme de la langue française dont la province d'Ontario donne un exemple si odieux devait se prolonger et se généraliser, la nécessité d'un tiers parti, voué à la reconquête des droits indéniables de la race, s'imposerait peut-être. Mais avant d'en arriver là, il faudrait avoir la preuve patente du mauvais vouloir des deux partis politiques et de l'impossibilité d'obtenir justice de l'un ou l'autre de ces partis.
Abstraction faite de cette question d'actualité bridante, le nationalisme, tel que nous l'avons défini et exposé, est une doctrine trop vaste et d'application trop graduelle et trop lente pour être rétrécie à la mesure des intérêts et des passions d'un parti politique, quels que soient le désintéressement et la hauteur de vue de ceux qui pourraient le former.
Du reste, dans l'état actuel de notre société, après quarante ans de luttes politiques avilissantes, qui ont atrophié la conscience publique et oblitéré le sentiment du devoir social, dans les classes dirigeantes surtout, pouvons-nous espérer trouver les éléments d'un parti manifestement supérieur aux deux autres? Or, pour accom- . plir le bien que nous aurions le droit et le devoir d'en attendre, un tiers-parti tel que nous le fonderions ne devrait se composer que d'hommes non-seulement honnêtes et désintéressés, mais compétents à discuter et à résoudre à brève échéance tous les problèmes nationaux que nous avons posés et dont nous attendons la
solution d'une lente niais sûre évolution de l'opinion publique plutôt que de l'action immédiate des politiciens.
Fondé clans les conditions actuelles, un tiers parti nationaliste recruterait sans doute de précieux éléments; mais il deviendrait inévitablement le refuge des fruits secs, des tètes chaudes et des intrigants qui, n'ayant plus rien à attendre des autres partis, se serviraient du notre, pour satisfaire, les uns, leur prurit de popularité tapageuse, les autres, leur soif de vengeance ou leur esprit d'intrigue. Les expériences que nous avons faites nous ont éclairés sur ce que l'on peut attendre des protagonistes d'indépendance et même de nationalisme. . . électoral.
Cette détermination de faire moins de politique électorale a éloigné de nous non-seulement les faiseurs qui vinrent à nous et se servirent de nous lorsque tout autre point d'appui leur faisait défaut, mais aussi certains adhérents, apparemment sincères, qui se faisaient du nationalisme une idée étroite et personnelle et qui n'avaient ni assez de patience ni assez de désintéressement pour préférer le progrès lent mais durable de la doctrine au succès de leur vanité ou de leurs ambitions personnelles.
Ces défections de tous genres, je ne les regrette nullement. Dégagé des entraves ou des associations compromettantes que lui valaient ces adhésions, le nationalisme se dégage de plus en plus dans l'esprit des hommes honnêtes et intelligents de tous les partis comme une doctrine de conservation et de progrès national, à laquelle chacun des deux partis devra tour à tour rendre hommage et emprunter ses éléments de construction politique et sociale.
Au lieu de chercher à gagner des élections contre l'un ou l'autre parti, ou contre les deux partis, nous nous efforcerons de plus en plus de créer autour des partis une barrière qui les contienne, au-dessous des partis une base solide qui les empêche de tomber trop bas, et au-dessus des partis une pensée dirigeante et maîtresse qui les force à travailler au bien de la nation au lieu d'en corrompre l'esprit.
Le "Devoir*' a-t-il sa raison d'être ?
Ainsi définis, le rôle du Devoir, son esprit, son influence, sa mission, oserai-je dire, ont-ils leur raison d'être?
Il me semble que oui. J'ose même croire que vous le pensez comme moi.
Le seul exemple de ce qui se produit aujourd'hui au sujet de la lutte des Canadiens-français de l'Ontario démontre la nécessité de l'existence du Devoir et de son action.
J'ai rappelé, il y a un instant, l'intervention magnifique et si pleine de promesses des autorités religieuses et civiles de la province de Québec en faveur de la minorité persécutée de l'Ontario. Sans vouloir amoindrir en rien la beauté féconde de ce geste, n'aije pas le droit de dire que cette intervention serait moins efficace,
et même qu'elle ne se serait peut-être pas produite, si l'opinion publique n'avait pas été préparée à la recevoir et a l'appuyer?
Dans les matières de cette nature, lorsqu'il s'agit d'un problème dont la solution dépend de circonstances extérieures et d'une volonté étrangère, les hommes constitués en autorité, dans l'Eglise et dans l'Etat, ne peuvent risquer le prestige de leur autorité à moins qu'ils n'aient quelque chance d'être entendus et écoutés.
Or, qui a préparé l'opinion publique à recevoir la direction supérieure qui lui est maintenant donnée? Qui n'a cessé de dire, depuis dix ans, que les privilèges des deux races, dans ce pays, sont égaux en droit et devraient l'être en fait? Qui a porté à la connaissance du peuple de Québec les données véritables de la situation des Canadiens-français de l'Ontario? Qui a réveillé dans le Québec la notion de la solidarité nationale et du devoir de nos compatriotes d'appuyer les revendications légitimes de tous les groupes français des autres provinces?
N'ai-je pas le droit de dire avec une légitime fierté que c'est le Devoir'} Le Devoir a parlé le premier, il a longtemps parlé seul; il a subi toutes les injures et tous les outrages; il n'a pas désarmé. Et si, aujourd'hui, les hommes les plus respectés de la province peuvent parler et se faire entendre, c'est parce que nous avons déblayé le terrain autour d'eux, abattu la brousse, comblé les fossés et subi les coups de ceux qui avaient intérêt à empêcher le succès de cette oeuvre de salut national.
Si le Devoir disparaissait, s'il cessait de battre la marche, de sonner la charge, de donner l'éveil, de combattre avant les autres, la masse des forces nationales ne retomberait-elle pas dans l'inertie où elle est demeurée si longtemps? Les initiatives prises ne tarderaient-elles pas à se ralentir, puis à cesser à demeure?
Il ne suffit pas d'avoir préparé les interventions retentissantes qui viennent de se manifester; il faut les soutenir, les prolonger et leur faire porter tous leurs fruits.
Le "Devoir" merite-t-il d'être aidé ?
Ce rôle ingrat mais nécessaire, ai-je besoin de vous dire qu'il est dur et pénible? Des peines et des misères de tous genres, d'ordre public et d'ordre privé, qu'il nous a fallu subir, tous et chacun d'entre nous, je ne vous entretiendrai pas. Nous avons, Dieu merci, la pudeur comme la fierté de nos sacrifices. Du reste, personne ne comprend mieux que nous qu'une oeuvre comme la nôtre ne vaut que par les sacrifices qu'elle coûte à ceux qui l'accomplissent.
Mais quelles que soient la bonne volonté et l'endurance de ceux qui la soutiennent, leurs seules forces n'y peuvent suffire.
De qui donc devons-nous attendre le secours et l'appui? Pour faire notre oeuvre, telle que nous l'avons faite, et pour la maintenir intégrale dans ses principes et dans ses manifestations, nous devons préserver jalousement l'indépendance matérielle du journal.
Le Devoir ne peut être ce qu'il est, il ne peut dire sa pensée en toutes circonstances et juger en toute liberté les hommes et les
choses, s'il ne reste absolument indépendant (les partis politiques, des grandes compagnies financières, des annonceurs eux-mêmes et de tous ceux qui alimentent la plupart des journaux et les forcent à sacrifier l'intérêt général à l'intérêt particulier.
Nos fondateurs, nos actionnaires et nos bailleurs de fonds l'ont compris. Personne ne l'a mieux compris que vous, Monsieur I)ucharme. Permettez-moi de faire violence à votre modestie en saisissant cette occasion de dire au public de Montréal tout ce que le Devoir et la cause nationaliste vous doivent. Vous avez été avec nous dès la première heure, vous avez été constamment avec nous et vous le serez, j'en suis certain, jusqu'au bout. Non-seulement vous vous êtes constitué le plus généreux de nos actionnaires; mais vous avez compris, dès le début, et vous n'avez pas oublié un seul instant qu'en plaçant dans cette oeuvre une partie notable de votre fortune vous accomplissiez un devoir sans chercher un bénéfice. Même lorsque vous avez différé d'opinion, lorsque vous avez pensé autrement que ne pensait le journal ou son directeur, vous n'avez pas songé un seul instant à entraver leur liberté. Vous avez résisté à la pression d'amis politiques et personnels qui auraient voulu se servir de votre influence ou de votre amitié pour faire plier le journal au gré de leurs intérêts ou de leurs convictions contraires. À tous, vous avez répondu que vous aviez mis votre fortune et votre dévouement au service du journal sans jamais songer à faire du journal l'instrument de votre fortune, de vos opinions personnelles ou de celles de vos amis.
Permettez-moi de vous en remercier du fond du coeur, au nom de l'oeuvre et de tous ceux qui l'aiment et la comprennent. Ces remerciements et ce témoignage, je les offre au même titre à ceux qui partagent avec vous le fardeau de l'administration des finances du Devoir et qui ont adopté et pratiqué votre largeur d'esprit et votre juste intelligence de notre situation.
Mais, Mesdames et Messieurs, le capital des actionnaires du journal comme celui de toute autre entreprise ne suffit pas à le faire vivre.
Il lui faut la nourriture quotidienne d'une clientèle qui lui soit fidèle. Autant je mets mon orgueil à repousser l'aide et les subsides des politiciens et des financiers qui voudraient asservir le Devoir, autant je m'honore de réclamer votre appui et votre aide à tous.
Ce n'est pas une faveur que je vous demande: c'est l'accomplissement d'un devoir rigoureux de votre part pour le soutien d'une oeuvre qui vous est aussi utile qu'à nous.
Quand nous défendons les droits de la race, ce sont vos droits comme les nôtres; quand nous réclamons le droit des pères de famille de faire donner à leurs enfants une instruction conforme à leurs principes et à leurs traditions, c'est la cause de tous les
pères de famille que nous plaidons; quand nous réclamons une administration intègre de la chose publique, ce sont vos intérêts que nous protégeons plus encore que les nôtres, — car au métier <jue nous faisons on n'acquiert ni rentes ni propriété. Quand nous défendons les droits nationaux contre les entreprises des impérialistes britanniques ou la trahison des politiciens canadiens, ce sont vos droits et ceux de toutes les générations de Canadiens à venir <jue nous défendons.
Nous ne demandons à personne d'entre vous de faire de sacrifice extraordinaire. Nous vous suggérons simplement les moyens divers et nombreux par lesquels vous pouvez, sans rien enlever à votre confort et aux exigences de vos affaires, alimenter cette oeuvre et lui permettre de produire ses fruits.
Ces moyens, vous les trouverez indiqués succinctement à la suite de ce discours. J'ose vous prier de lire cette feuille avec attention, de la méditer et de mettre à exécution, chacun selon les possibilités de sa situation, les moyens qu'elle suggère.
En retour de tout ce que vous pourrez faire pour le Devoir et ses oeuvres, je ne vous fais qu'une promesse, c'est que, moi vivant, il ne décherra pas.
Avant qu'il ne défaille ou trahisse la mission que je lui ai tracée, dussé-je y voir la fin de toutes mes ambitions, de toutes mes espérances, je le tuerai de ma main! Mais non, grâce à vous et par vous, il vivra; et son oeuvre vivra longtemps après que les humbles ouvriers de la première heure auront rendu leurs comptes à Dieu et aux hommes.