L ANGE DES PRISONNIERS
Dans un cachot, à peine éclairé par le rayon de lumière qui glissait obliquement à travers la grille d'un étroit soupirail, un jeune soldat était assis sur son lit de
paille. On lui avait lié les mains, et une corde entravait ses pieds. Il se tenait la tête penchée sur sa poitrine et semblait, par son immobilité, être déjà entré dans la mort. Il avait perdu la notion du temps et même la conscience de son être. Sa pensée vivante encore cependant, errait dans lhallucination du rêve, et des bruits étranges bourdonnaient à ses oreilles : c'étaient tantôt la corne du pâtre appelant son troupeau, tantôt le son des cloches annonçant les offices; puis, revenait avec persistance dans sa mémoire ce couplet d'une complainte militaire :
Ce s?ra mon camarade Qui me fera mourir, En me bandant les yeux Recevra mes adieux.
Le nuage qui faisait ombre dans l'intelligence du jeune soldat se dissipa graduellement et, peu à peu, ses souvenirs devinrent plus précis. Il crut sentir encore le souffle de l'air de ses montagnes, qui naguère l'avait si fort impressionné. Il se revit, lisant la lettre qui lui apprenait que sa mère malade craignait de mourir sans l'avoir revu. Mais pour avoir le droit d'aller s'agenouiller sous la bénédiction maternelle, il lui fallait obtenir un congé; il l'avait sollicité ce congé; par malheur l'inflexibilité du règlement ne permettait pas qu'on le lui accordât. Alors, sans réfléchir à la gravité de la faute qu'il allait commettre, sans s'informer quel en serait le châtiment, de même que le soldat de la complainte, il avait déserté.
Là-bas on l'attendait; il trouva sa sœur en larmes et
sa mère agonisante. La présence du jeune soldat mit un dernier rayon de joie dans l'àme de la moribonde et cette àme que rien ne retenait plus en ce monde, s'exhala durant l'extase de la bénédiction suprême.
Après que le tribut de larmes eut été payé à celle qui n'était plus, le soldat pressa sa sœur contre sa poitrine, puis il repartit pour rejoindre ses camarades. Il arriva trop tard; on l'avait inscrit comme déserteur. Traduit devant un conseil de guerre, il fut condamné à mort.
Il ne comprenait pas que quelques jours d'absence, pour un tel motif, pendant une suspension d'armes, pussent constituer un crime irrémissible. 11 regrettait la vie; dans sa douleur de la perdre, il était devenu farouche, ne voulait voir personne, ni les camarades qui lui eussent dit un fraternel adieu, ni le prêtre qui lui eût appris à bien mourir.
L'aumônier était descendu dans son cachot, mais il avait trouvé le cœur du prisonnier sourd à ses exhortations. Profondément attristé, le prêtre quittait la prison, quand il rencontra au dehors, près du seuil, une femme déjà âgée. A ses vêtements, on reconnaissait une paysanne des environs de Besançon. Quelque chose de plus sévère cependant donnait à son costume l'apparence d'un habit monastique. La douce expression de la physionomie n'excluait pas chez cette femme la fermeté du regard et l'énergie qu'accusait d'ailleurs la forme proéminente et correctement arrondie du menton. On sentait en elle une grande force et l'on ne craignait pas de se tromper en affirmant à sa vue, que cette force, elle la dépensait pour le bien. Sur sa poitrine, couverte d'un
mouchoir blanc croisé et retenu par la haute bavette d'un tablier noir, s'étalaient des croix, des médailles et des décorations de différents pays. Rien ne pouvait inspirer plus de respect et d'émotion que l'aspect de ces insignes du mérite et du courage plastronnant le corsage d'une humble fille des champs.
— Tous venez de voirie condamné? demanda-t-elleà l'aumônier.
— Oui, sœur Marthe, mais il n'a pas voulu m'entendre ; il repousse mes consolations.
— Pauvre garçon ! reprit elle; j'ai connu sa mère, elle venait chez la mienne ; et lui, je l'ai vu si pieux et si docile autrefois...
— Peut-être qu'en lui rappelant ce temps, il consentira à vous écouter : vous qu'on a surnommée l'ange des prisonniers. Allez donc raffermir cette pauvre àme, vous aurez justifié, une fois de plus, le beau titre qu'on vous a donné.
Sœur Marthe sonna à la porte de la prison. En la reconnaissant les guichetiers s'inclinèrent respectueusement. Sur sa demande, l'un d'eux prit un trousseau de clefs et, suivi delà visiteuse, il descendit quelques marches, traversa un sombre couloir, puis s'étant arrêté devant une porte : « — C'est là, dit-il. » Les verrous crièrent et sœur Marthe entra dans le cachot.
Au bruit des clefs, le jeune soldat s'étaitredressé. — Vous venez me chercher ? demanda-t-il ; je suis prêt.
Sœur Marthe s'approcha de lui, et répondit en lui pressant la main :
— L'heure n'est pas venue. Celle qui est là, c'est une amie qui vous fait une visite.
Fig. 14. — Sœur Marthe entra dans le cachot.
— Une amie, vous !
— Ne me reconnaissez-vous pas?
— Non, répondit le condamné.
— Je m'appelle sœur Marthe : ce nom ne vous dit rien peut-être ; mais en regardant mieux mon visage vous retrouverez sans doute un vague souvenir de celle qui s'appelait jadis Anne Biget. Je me souviens de vous, moi. Vous aviez à Thoraise une chaumière voisine de celle de mes parents et ma mère tutoyait la votre.
— Je me le rappelle, répliqua le prisonnier. Vous avez quitté le pays pour entrer en religion ; on dit que vous consolez les prisonniers, mais moi je ne puis pas être consolé, car je vais mourir et je regrette la vie. L'aumônier qui sort d'ici me parlait de la bonté de Dieu ; je ne veux pas qu'on m'en parle. S'il était bon, il me sauverait, et il va me laisser fusiller.
— Vous doutez de sa miséricorde, dit sœur Marthe effrayée d'entendre de telles paroles. Moi j'y crois fermement; mais que puis-je faire pour vous la prouver?
— Ce qu'il faut faire? Je vais vous le dire : Anne Biget, ma compatriote ne peut rien sans doute, mais tout est possible à sœur Marthe. J'ai entendu prononcer votre nom comme on prononce celui d'une sainte. Vous avez dévoué votre vie au secours des prisonniers, au salut des soldats ; voilà ce qu'on raconte dans nos casernes. Vous qui en avez sauvé tant d'autres, sœur Marthe, sauvezmoi; car si vous n'obtenez pas ma grâce, je mourrai en accusant Dieu et les hommes, et mon àme sera perdue comme mon corps.
Sœur Marthe saisit les mains du soldat.
— Mon enfant, lui dit-elle, pour que je tente avec
quelque confiance dans le succès, la démarche que vous attendez de moi, il faut que je me sente soutenue par vos prières. Demandez donc vous-même au Seigneur h
grâce que sa servante va solliciter pour vous.
Sœur Marthe sortit.
Le condamné n'avait rien exagéré en exaltant le dévouement de la sainte femme. Toute jeune, elle était entrée dans Tordre de la Visitation, fondé sous l'inspiration de François de Sales par la baronne de Chantai ; à l'époque de la Révolution, quand on ouvrit les portes de son couvent, elle resta à Besançon, continuant au milieu du monde sa vie de prière et de charité. C'était surtout en faveur des prisonniers qu'elle déployait son admirable zèle. Plus tard, quand les malheurs de la guerre lui offrirent de nombreuses occasions de se dévouer, elle s'occupa avec une infatigable persévérance des moyens d'adoucir le sort des prisonniers espagnols internés à Besançon, ils étaient au nombre de six cents, la plupart malades, Sœur Marthe se multiplia pour porter à chacun des consolations et des secours ; elle soigna ceux qui souffraient; habilla ceux qui étaient presque nus, et lorsque ses ressources personnelles ne suffisaient pas aux besoins de ses protégés, elle allait déporte en porte quêter pour eux.
Le général commandant la ville lui dit un jour :
— Vous allez être bien affligée, sœur Marthe : vos bons amis les Espagnols quittent Besançon.
— Je ne manquerai pas pour cela de malheureux a soigner, dit-elle ; nous avons des Anglais.
En 1815 et 1814, quand l'invasion des Alliés ensanglanta la France, envoyait sœur Marthe là, où la guerre
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sévissait, relever et panser les blessés. Elle allait les chercher sous le feu du canon et les décharges de la mitraille pour les aider à gagner les ambulances. Là, elle leur prodiguait de nouveaux soins; aussi, pas un soldat n'avait le droit de se croire plus brave qu'elle ; pas un prêtre ne consola plus de mourants.
Sœur Marthe, qui ne tremblait pas sur les champs de bataille, trembla en demandant à parler au général en chef de qui dépendait le sort du jeune soldat condamné.
Elle le trouva dans son cabinet de travail, occupé à rédiger un mémoire. L'accueil qu'il lui fit fut empressé et respectueux, et il lui offrit de l'argent pour ses pauvres. Sœur Marthe à qui la voix manquait, refusa du geste ; puis enfin, tombant à genoux, elle murmura : « Grâce ! général ! grâce ! »
— Et pour qui demandez-vous grâce, ma sœur?
— Pour un malheureux que l'on doit fusiller demain.
— Il s'agit du déserteur, répliqua le général d'une voix plus rude ; je regrette de ne pouvoir exaucer votre vœu; ma vénération pour vous est sans bornes, mais on doit obéir à la loi ; elle a parlé, je ne puis rien.
— Général , dit sœur Marthe, en se relevant, au nom des prisonniers que j'ai consolés, des blessés que j'ai guéris, des braves que j'ai victorieusement disputés à la mort; enfin, au nom de mon dévouement pour nos soldats qui sont vos enfants, je demande une récompense... Je veux la vie du condamné, je veux sa grâce !
Le général se détourna et répéta d'une voix émue : « Je ne puis rien ! »
A l'expression sincère de regret que trahissait le refus du général, la sainte femme comprit que l'insistance serait inutile, et elle sortit du cabinet de travail, le front baissé, cachant ses larmes. Pale et défaillante, elle s'arrêta un moment dans l'antichambre, et quand elle eut recouvré assez de force, elle retourna près du condamné.
Au regard qu'elle lui adressa, le malheureux comprit qu'il ne pouvait garder aucune espérance, alors il murmura d'une voix presque éteinte ces premiers mots de la complainte funèbre :
Ce s'ra mon camarade Qui me fera mourir...
Celle qu'on appelait l'ange des prisonniers demeura longtemps agenouillée dans un coin du cachot, sans pouvoir arracher ni une parole ni une larme au pauvre soldat.
Le lendemain matin, à l'heure où les portes- de la prison s'ouvrirent, sœur Marthe attendait au dehors le départ du condamné. Elle voulait l'accompagner au lieu du supplice, afin que jusqu'à son dernier moment il entendit une voix amie.
Les soldats formaient un vaste carré sur la place où le déserteur devait subir son arrêt. Le peloton d'exécution était prêt. On fit avancer le patient au centre du carré, il fallait lui arracher d'abord ses galons et ses épaulettes ; c'est-à-dire le tuer moralement avant de le
fusiller. Un dernier éclair d'énergie et de révolte brilla dans son regard quand il vit qu'on allait le déshonorer devant ses frères d'armes.
Tout à coup une ordonnance à cheval parut, tenant un pli à la main.
— Sœur Marthe, cria l'envoyé, où est sœur Marthe? L'humble religieuse qui priait alors, se retourna.
— Pour vous, de la part du général en chef, dit l'ordonnance, en lui remettant le message.
Sœur Marthe brisa fiévreusement le cachet, parcourut rapidement la lettre et s'écria : « La grâce ! »
Ce fut elle qui délia les bras du condamné.
La justice s'était avouée vaincue par tant de charité, et pour cette fois, la vertu d'une femme triomphait de la rigueur du code militaire.
Cette glorieuse récompense, obtenue par celle qui n'avait jamais rien demandé pour elle-même, fut le couronnement de la vie publique de sœur Marthe.
La famine de 1817 la força pour quelque temps à sortir de sa retraite : elle avait encore des actes de charité à accomplir.
Quand la tranquillité fut rendue au pays, elle rentra dans son obscurité et acheva paisiblement une existence employée au soulagement de toutes les douleurs humaines.
Anne Biget, parvenue à l'âge de soixante-seize ans, expira sans agonie le 29 mars 1824.
11 serait juste d'ajouter à ces exemples du dévouement à T humanité, le nom des martyrs de la science qui, par leurs découvertes, ont été les bienfaiteurs du monde entier.
En ne remontant pas au delà des temps modernes, combien de noms à citer depuis André Yésale jusqu'au docteur Livingston !