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L INTENDANT DE LA PROVIDENCE

Quand on raconte qu'un pauvre petit berger du hameau de Ranquines, — localité isolée dans les Landes , — ayant triomphé des obstacles que l'extrême misère opposait à son ardent amour de l'étude, devint desservant de la cure de Tihl ; que, fait prisonnier des pirates turcs, et rendu à la liberté par son maître, il le convertit à la religion chrétienne ; si l'on dit ensuite que ce pauvre prêtre obtint le titre d'aumônier de la reine Marguerite de Valois, et que Louis XIII mourut dans ses bras, il semble que Ton accumule à plaisir les événements merveilleux d'une existence aventureuse. Mais si l'on peut ajouter que ce même homme se fit accepter comme remplaçant d'un forçat, et qu'il rama deux ans sur les galères du roi par charité chrétienne, l'histoire prend alors les proportions de l'héroïsme et s'élève jusqu'à la dignité du martyre.

Jamais peut-être aucun homme n'exerça, au nom de cette charité, un empire plus puissant, plus civilisateur et plus moral que Vincent de Paul.

Parti d'en bas, il se voua aux petits ; les souffrances l'attiraient avec une force invincible. Doué d'une éloquence toute brûlante de la chaleur de son âme, quelques unes de ses paroles sont à la fois touchantes et sublimes. On sait par quel beau mouvement oratoire il sauva l'œuvre admirable qu'il avait créée en Taveur des enfants trouvés, œuvre que l'indifférenee des riches menaçait de laisser périr à sa naissance. Vincent de Paul, en s'adressant aux dames de la cour et en leur montrant les petits abandonnés qu'il avait recueillis et fait apporter dans la chapelle où elles étaient réunies, triompha de l'égoïsme et de la sécheresse des cœurs.

Un jour qu'il demandait de l'argent pour ses orphelins à la reine Anne d'Autriche, celle-ci lui répondit qu'en ce moment elle n'en possédait pas.

Vincent de Paul regarda le diadème de la reine et lui dit avec un sourire :

— Vous êtes reine, Madame, et vous portez des diamants.

Et Anne d'Autriche lui donna son diadème.

Quand la duchesse de Monbazon fut trouvée, un matin , assassinée dans son lit , Le Bouthillier de Rancé, son ami, éprouva un tel désespoir, qu'on dut craindre qu'il n'attentât à sa vie. Bossuet, envoyé près de celui qui devait être, plus tard, le réformateur de la Trappe, échoua contre sa violente douleur; à peine l'évêque de Meaux l'avait-il quitté, découragé, que Vincent de Paul parut. Il s'agenouilla près du lit de la

morle, dont Rancé n'avait pas voulu s'éloigner, il dit simplement au désespéré, suffoqué par les larmes qu'il ne pouvait répandre : « Frère, prions pour elle! » Rancé pleura; il était sauvé.

Le consolateur des affligés ne niait pas l'utilité des ordres contemplatifs et pénitents ; mais il jugeait que les orphelins, les malades et les pauvres avaient besoin de secours immédiats et de soins assidus : il fonda l'institution des filles de Charité. Pour cellules, il donna à ces infatigables servantes des nécessiteux les mansardes des malades; pour cloître, l'hospice ou l'hôpital; la modestie pour voile et pour règle, l'obéissance.

A partir de cette heure, nos missions lointaines et nos champs de bataille eurent, aussi bien que les hôpitaux et les maisons de refuge, leurs infirmières et leurs gardes-malades.

Le bienfaiteur des orphelins et des pauvres souffrait, non-seulement de l'indigence du peuple, mais encore de' son ignorance ; pour la combattre, il créa l'ordre des Frères instituteurs en faveur des gens de la campagne. Né parmi les bergers et les cultivateurs, il comprenait mieux que tout autre leurs besoins, et compatissait à toutes leurs misères.

En 1636, la Picardie fut en proie aux horreurs de la guerre; Vincent de Paul et ses compagnons se dévouèrent pour faire cesser les désordres et les pillages, malheurs inséparables du passage et de l'occupation d'une armée. Peu après, dans la Lorraine, où sévissait cruellement la famine, on implora le secours de l'aumônier de la reine. Sa charité, plus puissante, a-t-on dit, que celle des princes et des rois, lutta victorieuse-

ment contre le fléau. D'abondantes aumônes, provoquées par son irrésistible éloquence fournirent des aliments, des vêtements et des remèdes aux pauvres de Toul, de Verdun, de Metz, de Nancy, de Pont-à-Mousson et de Saint-Mihiel. Une somme de plus de cinq millions fut consacrée à leurs besoins, et quand Vincent de Paul eut épuisé ces ressources, il alla se jeter aux genoux de l'inflexible Richelieu.

— Monseigneur, lui dit-il, donnez-nous la paix; donnez la paix à la France !

Si Richelieu ne se rendit pas au vœu du pieux solliciteur, il lui promit, du moins, de ne pas oublier sa prière.

A la fondation de l'hospice des Enfants trouvés, succéda bientôt la création de l'hôpital de la Salpêtrière pour les malades des deux sexes.

Directeur d'Anne d'Autriche, aumônier général des galères du roi, Vincent de Paul dut à la reconnaissance publique un titre plus glorieux et plus durable ; on l'appela l'Intendant de la Providence.

Ce fils de laboureur, que les papes Benoît XIV et Clément XII devaient placer sur les autels, légua à l'admiration des générations futures, le souvenir impérissable de son dévouement à l'humanité.

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