CE QUE C'EST QUE L'AUMONE
COMMENT ON ENTEND l'aUMÔNE A PARIS.
Ce qu'on donne aux pauvres et la manière dont on leur donne est quelque chose de véritablement incroyable.
Il semble que donner soit si bien tout autre chose qu'un devoir, — qu'il faille un prétexte à l'aumône. Les prétextes, j'en conviens, on s'ingénie à les trouver, à les multiplier. On danse, on dîne, on joue, on chante, on s'amuse pour les pauvres ; mais de tous ces efforts que reste-t^il , si ce n'est des restes, et non pas les restes du nécessaire, mais ceux du superflu !
C'est du reste de vos plaisirs, c'est de vos miettes, c'est de la poussière de vos repas, et non du pain de votre table» que vous nourrissez les pauvres.
Ce qui ne vaut rien, à qui le donne-t-on ? aux pauvres.
Ce qui serait perdu ? encore aux pauvres.
Ce qu'on a de trop? toujours aux pauvres.
Vous jetez ceci, pourquoi? mettez-le sur une borne, tout est bon pour les pauvres.
Bref, on donne tout aux pauvres, et le moins d'argent possible.
Trop heureux les pauvres quand, ce moins possible, ils l'obtiennent.
Il y a pourtant une aumône de laquelle sont prodigues les avares euxmêmes, et tous ceux-là, économistes, philanthropes, réformateurs, qui, regardant l'aumône comme un encouragement à tous les vices, et craignant sans doute que le bien ne soit contagieux comme le mal, se posent en ad-
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versaires implacables de Taumônc, et proposent ingénument de rabolir avant d'avoir rien trouvé à mettre à la place; c'est Taiimône de ce sot et banal conseil qui se distribue chaque jour au profit des pauvres sur le pavé de Paris, à la portière des voitures, à la sortie des bals et des spectacles, quelquefois même sous le portail de nos églises : a Vous êtes grand et fort ; au lieu de mendier, travaillez. »
«Travaillez vous-mêmes,» pourrait répondre le mendiant. Et, en effet, pourquoi travaillerait-il, si vous ne faites rien? Sur quoi repose ce droit de n'être bon à rien, dont vous usez si largement, si ce n*est sur une convention, sur un contrat dont Téquité est au moins contestable !
Et d'ailleurs, si parler, si conseiller est facile, croyez-vous donc que travailler le soit également? Ignorez-vous que le travail lui-même est une aumône qui ne s'accorde pas à tous ceux qui tendent les mains pour l'implorer? Que feriez-vous, je vous prie, si votre dîner de ce soir, vos bras on votre esprit, devenu dans Toisiveté plus impuissant peut-être que vos bras, pouvaient seuls vous le donner? Vous travailleriez; mais à quoi, mais où, mais comment?
Faire l'aumône, ô riches ! ce n*est pas faire ce que vous faites, ce n'est pas dire ce que vous dites. Vos théories ne sont qu'égoîsme et vanité. Vos aumônes ne sont que des insultes, que des attentats contre ces futurs rois du monde, qu'on appelle les pauvres aujourd'hui. Faire l'aumône, ce u^est pas se débarrasser, c'est se priver. Ce que vous donnez, vous ne le donnez pas, vous le laissez, vous Tabandonnez ; vous faites pis, vous le jetez. Le plus souvent on ne reçoit pas votre aumône, on la ramasse.
Cette triste part faite à la misère, ce n'est pas après que la vôtre est faite et parfaite qu'il y faut penser, mais auparavant. Nos pères avaient une naïve coutume qui s'est conservée dans quelques provinces. Au jour des Rois, le gâteau apporté, les deux premières parts appartenaient, la première au bon Dieu, la seconde aux pauvres. C'est ainsi que j'entendrais que fût faite l'aumône, à ceci près, que ce n'est pas du gâteau que je demande pour eux, une fois l'année, mais du pain, ne fut-ce qu'un peu, une fois tous les jours. Donner, en un mot, ce devrait être partager; or, les riches ne partagent pas; les meilleurs se contentent de donner; il n'y a (|ue les pauvres qui partagent.
CE OliE CEST QUE L'AUMONE. 309
Le droit au pain est un droit comme le droit au soleil, à Tair, au temps qu'il fait ; il faut bien le comprendre — et ne jamais le nier.
Ceux donc qui donnent, accomplissent un devoir; ceux qui ne donnent pas, manquent à un devoir, au premier de tous. Il ne faut pas confondre I aumône avec la charité; la charité, c'est Tamour du prochain, c'est Taumône qu'on fait de son cœur, c'est la part qu'on en cède à tout être abandonné; la charité est une vertu. Mais Faumône, c'est-à-dire ce partage inégal qu'on fait de l'argent qu'on a avec celui qui en manque, l'aumône n'est pas une vertu : c'est une dette, c'est une obligation, la plus rigoureuse de toutes, car elle engage en même temps et les individus entre eux et le gouvernement envers tous.
Personne ne le nie, et pourtant chacun s'y soustrait, et l'État lui-même n'en tient compte.
Il y a des impôts que le gouvernement a demandés, que ceux qui possèdent ont accordés, et qui pèsent presque uniquement sur ceux qui n'ont rien. Abolissez ces impôts et substituez-y, faute de mieux, un autre impôt que vous appellerez, si vous voulez, provisoirement, l'impôt des pauvres. Ce sera double profit pour eux, et votre gouvernement n'y perdra rien, car un gouvernement ne saurait perdre. Dans cette grande société, j'allais dire communauté, et j'allais me tromper; dans cette grande société en commandite qu'on appelle un gouvernement, il n'y a pas de perte possible à l'intérieur. Ce qui est jeté par la fenêtre tombe sur le seuil de la porte et rentre par cette porte. Les révolutions, les tempêtes elles-mêmes n'y font rien. Comme sur la mer, les flots furieux, montassent-ils jusqu'au ciel, ce n'est qu'un déplacement, c'est toujours dans la mer qu'ils retombent. Il y a donc, pour un gouvernement, moins de danger qu'on ne croit à se montrer hbéral et même magnifique. Rien ne peut sortir de ce qui est le tout, et chaque pays est pour soi-même, si ses rapports avec l'étranger sont bien réglés, ce tout, dont rien ne peut sortir. Que les mouvements soient harmonieux, la question n'est que là.
La fortune d'un pays, ce n'est donc pas la parcimonie, ce n'est pas même l'économie; c'est l'ordre. Et je prétends qu'il serait dans l'ordre que, dans notre généreuse France, il y eût, je ne dis pas égalité de rang, de fortune, et même de bien -être pour tous, mais égalité de pain. Or, il y
rhomme de bien, » c^est dans les classes les plus gênées de la société que celte épreuve s^est faite, et avec succès I II n*y a presque pas un corps d*état à rheure qu*il est, dans la classe ouvrière, qui n^ait une caisse, la caisse des pauvres, des malades, des blessés, et jusqu*à un certain point même la caisse de ces malades d'un autre genre qu'on appelle des maladroits, voire des paresseux, quand ils ne sont pas Incurables. Il n'est pas aujourd'hui, par exemple , un ouvrier imprimeur, pour ne parler que de ceux-là, qui puisse mourir de faim, s'il fait partie d*une société mutuelle de secours, laquelle vit elle-même et fait vivre tous ses membres depuis dix ans.
C'est un bon exemple venu d'en bas, comme beaucoup d'autres, et qui montre que la parole de l'Évangile, « Les derniers seront les premiers, a sera longtemps vraie. Nous ne savons pas que les notaires, que les avoué», que les banquiers, que les agents de change, etc., aient songé, môme un instant, à se constituer de telle façon qu'ils pussent jamais avoir à courir le risque — de s'entr'aider les uns les autres ! A mesure qu'on remonte l'échelle, les groupes deviennent moins nombreux ; il semble qu'en s'éle-vaut on tende à s'isoler. Qu'en conclure, sinon que la pauvreté rapproche, et que la richesse qui ne résulte pas de l'association divise?
Je sais qu'il y a dans les classes aisées ce qu'on appelle des chambres, et dans ces chambres, des présidents, des syndics, des secrétaires, etc. Hais vienne la ruine de l'un des membres de ces hautes corporations, que fontelles? Que se passe- t-il dans leurs assemblées? qu'y dit-on? de quoi |)arle-t-on? de l'honneur du corps, du salut du corps, de l'inténM de l'honorable socictc ; et cet honneur, et ce salut, et cet intcnM, comment l'cnlend-on? — Mais du membre en souffrance, de T honneur du confrère iiiim'!, de sa vie flétrie, de sa fiimille en pleurs... qui s'en soucie?
« Hais où sont les pauvres? dira-t-oii ; où les trouver? comment les reconnaître? à quels signes? Il y a des pauvres de mille sortes; s'il y en a dans les greniers, ne s'en trouve-t-il pas aussi dans les salons?»