HISTOIRE D£ DEUX HOM&IKS RICHES
« Je viens de chez un ancien ami^ et j'ai vu des choses qui m'ont fait de la peine.
— Est-il malade? demandai-je.
— Nullement , me répondit-il.
— A-i-il alors perdu un procès ou quelque grosse somme d'argent?
— Moins encore, il a fait un héritage^ et cet héritage Ta jeté dans la plus profonde misère. C'est Taspect de cette misère qui m'a navré le cœur.
Une fois entré en matière^ il me conta toute l'histoire. — La voici:
(( Il y a longtemps que je le connaissais, dii-il, je l'avais remarqué souvent à la petite Provence des Tuileries : à force de nous voir nous avions fini par nous saluer. Un jour je lui avais demandé l'heure parce que ma montre s*était arrêtée; le lendemain, pour reconnaître la politesse avec laquelle il m'avait répondu, je lui avais offert une prise de tabac. A quelque temps de là, nous avions fini par causer; et enfin, nous avons déballé en grand.
a Depuis, nous nous sommes promenés ensemble pendant dix ans, nos existences se ressemblaient trop pour ne pas végéter admirablement sur le même sol et dans la même atmosphère, n était veuf et moi j'étais garçon. J'ai onze cents et quelques francs de rente, lui en avait alors douze cents; mais comme il demeurait auprès des Tuileries où les loyers sont chers , cette dépense absorbait le surplus de son revenu et faisait nos fortunes égales.
tt Vous n'avez jamais rencontré deux hommes ausi riches et aussi heureux que nous. Quand il faisait beau , il me recevait aux Tuileries. Les Tuileries étaient son jardin. Jamais propriété ne fût plus complète et plus eiempte de soucis^
« Qu'est-ce qu'avoir un jardin, si les Tuileries n'étaient pas à mon ami?
u n trouvait chaque mathi ses allées bien ratissées , et même arrosées si la chaleur formait de la poussière. R se promenait sous l'ombre épaisse des marronniers, ou s'y asseyait sur un marbre blanc.
iâ LE TIROIR DU DIABLE.
« De nombreux jardiniers tenaient en bon état d'immenses corbeilles de Heurs^ et remplaçaient sans eesse celles qui étaient fanées et avaient livré leurs graines au vent, quand leur saison d'éclat et de parfum était passée, par les fleurs auxquelles appartient la saison suivante; il respirait le parfum printanier des lilas et le parfum vague et mystérieux des tilleuls. — Il avait fmi par faire connaissance avec les jardiniers , et il n*était pas sans quelque influence sur la culture des parterres.
« Pour moi, j'avais le Luxembourg; notre situation était la même dans les deux jardins, je lui ai plusieurs fois donné des graines des fleurs qu'il aimait chez moi, en échange de celles qui m'avaient plu chez lui; le jardinier qui m'en avait donné pour lui. acceptait volontiers celles que je recevais de mon ami.
(( Au Luxembourg , les cygnes du bassin me connaissaient.
(( Je mets moins d'importance à la familiarité qu'avait obtenue mon ami de la part des cygnes des Tuileries, parce que leur aflection est plus banale, et qu'on peut sans injustice leur reprocher de distinguer tout le monde.
a Je le répète, nos jardins étaient bien à nous; la seule ditTérence qu^on pût trouver entre nous et les gens qui passent pour posséder des jardins et en être plus réellement propriétaires , c'est que nous avions chacun un des plus beaux et des plus riches jardins de l'Europe , et que nous n'avions à payer ni jardiniers, ni embellissements, ni réparations.
<( — Mon ami, me disait-il en me quittant le soir, après une promenade chez moi , vos crocus sont beaux et variés ; mais je vous invite à venir voir mes pêchers à fleurs doubles, et dans quinze jours mes lilas. — Vous me trouverez au pied de ma statue de l'enlèvement d'Orithye. »
« Une autre fois, c'était moi qui Tinvitais à venir se promener sur ma terrasse du Luxembourg , où il y a de si beaux sorbiers et de si vieilles aubépines à fleurs roses.
« Quelquefois même nous avions des discussions. Il était, je dois l'avouer, un 'peu trop fier des belles dames en équipage qui venaient se promener dans son^jardin; il s'avisa môme un jour de se tai^uer de ce qu'il voyait de temps en temps le roi au balcon du château. Je lui prouvai , clair comme lo jour, que mes cultures étaient plus soignées , — que ses parterres étaient remplis do plantes \ul<;aires; je citais pour prouve do la supériorité de