HISTOIRE DE DEUX HOMMES RICHES. Î
mon jardin la collection de roses de Hardy, qui est sans contredit la plus riche de l'Europe. Il est vrai qu*il avait chez lui, aux Tuileries, plus de statues et des bronzes plus précieux ; mais je fais plus de cas^ dans un jardin, des arbres et des fleurs, que du bronze et du marbre.
« Quand il pleuvait, nous allions voir son musée des antiques sur la place du Louvre, ou, au moment de l'exposition, les galeries où les peintres modernes soumettaient à son jugement les produits de leurs travaux.
« Quelquefois c'était moi qui Finvitais à venir visiter mes galeries du Luxembourg, et ce fut parfois encore Torigine de quelques petits dissentiments sur la valeur respective de nos musées, ou seulement parce qu'il réglait sa montre sur son cadran du château des Tuileries, qu'il prétendait infaillible, tandis que je voulais souvent la rectifier d'après mon cadran solaire de mon palais du Luxembourg.
« Mais il était rare que ces discussions tournassent à l'aigreur. D'ailleurs, si nos petites manies de propriétaires nous jetaient l'un et l'autre dans l'exaspération, nous avions beaucoup de propriétés communes et indivises, à propos desquelles nous n'étions exposés à aucun dissentiment de cette nature, — notre ménagerie, notre muséum et nos serres du jardin des Plantes, par exemple.
a Je ne vous entretiendrai pas de nos liaisons avec quelques-uns des animaux que renfermait notre ménagerie ; l'intérêt que nous portions à la santé chancelante delà girafe ou à la grossesse d'une ourse noire.
a Nous applaudîmes de grand cœur lorsqu'on nous construisit le fameux palais des singes, et cela ne fut pas sans quelque influence sur notre manière de voir à l'endroit du ministre qui présidait alors le conseil.
(( Quand on lit tant de bruit du pauloumia imperialis, qui, semblable aux enfants trop spirituels, finit en grandissant par n'être qu'un catalpa, nous le connaissions depuis longtemps, et nous l'avions vu fleurir dans notre jardin des Plantes lorsque personne en Europe ne savait encore son existence. On nous pardonnera d'avoir été un peu trop fiers de notre paulownia qui, après tout, est un arbre d'une admirable végétation tant qu'il est jeune, et conserve pour sa décrépitude Thonneur d'être encore semblable h l'un de nos plus beaux arbres de pleine terre.
a Nous vivions ainsi depuis dix ans, lors<ju'un jour mon ami ne vint pas fi
un rendez-vous que je lui avais assigné dans mon allée de rObservatoire. C'était la première fois qu'un de nous deux manquait à un rendez-vous^ si ce n*est que, cinq ans auparavant, je le laissai m'attendre à sa petite Provence, parce que je m'étais quasiment donné une entorse dans mon escalier. Je ne pus attribuer son absence qu'à un accident de ce genre ou peut-être pis encore, et je me rendis cbez lui. Je le trouvai en bonne santé, mais singulièrement ému. 11 avait reçu le matin une lettre qui lui apprenait qu'un sien cousin venait de mourir à deux lieues de Paris, en lui laissant un peu plus de trois mille livres de rentes.
a n m'embrassa avec effusion, et m'assura que la fortune n'aurait pas le pouvoir de le changer à Tégard de ses amis; que je le trouverais toujours le même, etc.
« Toujours est-il^ cependant^ qu'il lui fallut partir pour se faire mettre en possession. — Il y a de cela quatre mois, et je n'avais plus eu de ses nouvelles. Déjà je ne pensais plus à lui qu'avec une sorte d'amertume, -^ et la loueuse de journaux des Tuileries m'ayant demandé de ses nouvelles^ j'avais répondu avec aigreur : a Je ne sais... Il a fait fortune, je ne le vois plus. >
« Lorsqu'avant-hier j'ai reçu une lettre de lui.
a Cette lettre, la voici :
« Mon cher et ancien ami,
a Taime à croire que vous n'avez attribué mon silence ni à rindifTérence « ni à l'oubli, — moins encore à l'accroissement de ma fortune. Beaucoup « de soins divers ont occupé tous mes loisirs depuis notre dernière entre- « vue.
o D'abord, j'ai décidé que je me fixerais ici, dans ma maison. J'ai dû y u faire quelques réparations et quelques changements.
a De même que je ne pense pas que vous ayez conçu une mauvaise a opinion de moi. — je me plais à vous penser toujours tel que je vous ai