LE PREMIER JOUR DE L'AN
11 raut rendre justice à tous et sur tout. Il y a une éducation dont nous nvons admirablement profité ; c'est celle que nous avons reçue au collège , — non que, pour la plupart, nous sachions fort bien le latin et le grec, — mais nous sommes restés imbus de la pensée que tout ce qu'il y a de raisonnable a été dit et écrit avant nous, et que depuis sept cents ans^ à peu près, le genre humain ne peut plus se permettre que de répéter et de traduire.
Le cerveau humain, grâce à ces études, est devenu une sorte de boite à compartiments, une sorte de casier correctement étiqueté. Chaque tiroir contient, sous un titre collectif, tout ce qui a été dit et écrit sur un sujet par certaines personnes. — C'est comme une sorte de friperie où les pauvres esprits viennent s^afTubler à bon marché de vieux oripeaux et de vêtements de hasard. — A-t-on à s'expliquer sur un sujet quelconque ^ il serait long et difticile d'examiner le sujet sous ses diverses faces , de mettre au jour une pensée sienne, et ensuite de rhabiller de vêtements neufs et taillés en plein drap. — Il est bien plus simple d'ouvrir le casier correspondant, d'y passer en revue les diverses idées, pensées et opinions émises sur ledit sujet, et d'y choisir ce qui semble le plus brillant ou le plus raisonnable. On ajuste ensuite la chose, on la rétrécit ou on l'élargit un pou . puis TafTaire est faite ; vous avez une opinion , vous ne vous en êtes
5â LE TIROIR DU DI4BLE.
pas fait une, mais vous en avez choisi une parmi les vieilles opinions abandonnées, un peu fripées peut-être, un peu éraillées^ ternies^ fanées. — Mais cela n'étonne personne par la hardiesse , et n'offense qui que ce soit par la nouveauté.
Exemple. On parle de Tamour : ouvrez le tiroir étiqueté amour.
L'amour est un lien channant. [Dé8ivtji*'rs(.
Al regina gravi jamduduin saucia cura,
Vulnus alil v**nis, el caeco rarpitur igné. {f^itgUe.)
L'amour... Tamourl cruelle! ah! le connais-tu bien?
Pour lui, c'est un plaisir, et pour moi c'est un bien. {Pan»y.)
C'est l'amour, l'amour, l'amour,
Qui fait le munde à la ronde,
El chaque jour à son tour,
Le monde fait Tamour. (/>« orgues de Barbarie,)
Quel bonheur, eu erfet, quelle douceur extrême
De se voir caressé d'une épouse qu'on aime.
De s'entendre appeler petit cœur, ou mon bon. [BoiUau.)
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée. [Racine.) Etc , etc., etc., etc.
On remue, on cherche , puis on choisit ce qui va ^ à peu près, à presque toutes les conversations, et les trois quarts et demi des livres sont faits par ce procédé simple et peu coûteux. Ceux qui s'avisent de faire autrement — c^est-à-dire d'enfanter plus ou moins douloureusement des pensées nées réellement dans leur cerveau au lieu d'y avoir été seulement couvées^ sont en butte à Tanimadversion publique , et les opinions ainsi conçues et mises au jour sont considérées comme suspectes et appelées paradoxes. — Paradoxe veut dire littéralement : contraire aux opinions déjà exprimées. Ce nom appliqué à une pensée, équivaut au reproche que Ton ferait à un enfant d'être enfant naturel. Heureusement que cela n'empêche ni l'un ni