‹ Le diable à Paris (volume 2)Chapitre 68 sur 143 · LA MAITRESSE QUI VOUS AIME PLUS POUR VOTRE ARGENT QUE POUR VOUS · texte numérisé non relu

LA MAITRESSE QUI VOUS AIME PLUS POUR VOTRE ARGENT QUE POUR VOUS

Les maîtresses de ce genre ont été de tout temps fort nombreuses dans la bonne ville de Paris, et c'est à elles, rien qu'à elles, que la littérature doit, inestimable avantage , ces amusantes, ces délicieuses comédies du dixhuitième siècle où l'on voit les fermiers à gilets d'or, à culottes de brocart, les financiers à bec de corbin grugés par tant de spirituelles grandes dames dont les servantes , aussi friponnes qu'elles , s'appellent Nérine , Dorine et Harton. Dancoiirt s'est fait un nom en excellant dans la peinture un peu haute en couleur, mais fort divertissante, de c^s femmes, qui dissolvent, plus activement que certains acides, l'or, l'argent et les pierres précieuses. Dans notre siècle, le vaudeville les a traduites avec moins de

Hâ LE TIROIR DU DtABLE.

succès, par la raison qu'elles ont pris, au milieu de notre société moderne, une physionomie plus accusée qu'au dix-huitièmc siècle. Elles volaient Hondoret M. de la Rapinière, elles ne trompent même plus Arthur devenu banquier. Les ingénieuses roueries à Taide desquelles elles plumaient tout vivants les financiers et les maltôtiers, ont été remplacées par un traité en règle et fidèlement observé des deux parts. Ce qui donne lieu à parler ici, mais très-succinctement, de la maîtresse qui ne vous aime que pour votre argent.

LÀ MAITRESSE Qtl NE VOIS AIME QLE POUR VOTRE ARGENT.

Cette glorieuse subdivision se compose des maîtresses qui vous aiment :

Rue de Grammont, pour trois cents francs par mois, les gants et les fleurs;

Rue du Helder, pour quatre cents francs par mois et un groom ;

Rue Saint-Lazare et du Mont-Blanc, pour cinq cents francs par mois et ime voiture à un cheval ;

Faubourg du Roule, deux mille francs par mois, le pavillon d'un hôtel, deux voitures, un cuisinier, un chasseur et deux chevaux.

Enfin, pour borner cette liste et non la clore, il faut encore citer celles qui aiment pour leur argent les princes et les ducs, et qui sont toujours obligées de plaider avec leur intendant quand elles veulent rentrer dans les frais de leur amour.

Ces maîtresses blasonnécs ont un profond dédain pour :

LA MAITRESSE QUI VOLS AIME PLUS POl'R VOIS QUE POUR VOTRE ARGENT.

Cette maîtresse désintéressée s'expose à votre avtirice ou à votre générosité, deux sentiments que les femmes détestent parce qu'elles n'admettent ni le despotisme, ni les concessions. Afin de ne tomber ni dans les concessions, ni dans le despotisme, elle creusera un piège innocent auquel vous vous prendrez avec une merveilleuse facilité. Nous allons indiquer ce piège,

LKS MAITKESSKS A PARIS. 117»

échantillon de bien d'autres, en rapportant un dialogue sténographié par une victime.

Frédéric dit à sa maîtresse, qui Taime plus pour lui que pour son argent :

w Chère Herminie, tu me (lisais Fautre jour que tu devais deux cents francs à madame Rampon , ta couturière. Les voici ; paie-la et débarrassons-nous-eu.

— Merci, mon ami. »

Herminie court déposer l'argent dans son secrétaire.

Une semaine après, Frédéric, à propos de mille choses, dit à sa chère» Herminie :

« Eh bien ! as-tu payé le petit mémoire de madame Kampon ? •>

Herminie, avec un petit air gêné :

« Non, mon ami; mais voici pourquoi. Mon malheureux tapissier s est présente juste le jour où je comptais payer madame Rampon, et il m'a obligée, — tu sais comme il est besogneux ? — à lui acquitter son mémoire. ^

— Qui s'élevait?

— A cent quarante francs.

— Fort bien. Il te manque donc k présent cent quarante francs pour faire face à la note de la couturière ?

— Mais oui....

— Les voici. Tes deux cents francs sont de nouveau complétés. Finis-en avec cette madame Rampon.

— Oh î oui, mon ami, nous n'y penserons plus. »

Dix jours s'écoulent, et Frédéric dit à Herminie, qui lui montre, pour savoir s'il est de son goût, un nouveau bonnet :

« Enfin, as-tu terminé les comptes avec ta couturière?

— Pas précisément. Figure-toi que mon bijoutier est venu — on dirait un fait exprès! — le lendemain du jour où tu m'avais complété les deux cents francs de madame Rampon ; et il m'a suppliée — d'ailleurs il est déjà venu si souvent 1 — de lui régler sa note, qui se monte à cent vingt francs.

— Mais la couturière, la couturière?

— Ah ! dame! je n'ai plus assez pour elle maintenant, puisqu'il ne me reste plus que quatre-vingts francs.

— Il s*agit donc, en ce cas, de te remettre une seconde fois le complément des deux cents francs destinés à madame Rampon?

— Situ voulais »

Et Frédéric verse le complément, c'est-à-dire cent vingt francs. En sorte que madame Rampon n'est pas encore payée et qu'Herminie a reçu quatre cent soixante francs.

Ce manège dure quelquefois plusieurs semaines, quelquefois plusieurs mois. On cite un de ces ménages de la main gauche où la femme paie depuis dix ans ses milliers de fantaisies personnelles avec deux cent dix francs dus au miroitier de la maison, que l'amant paie et qui est censé n'être jamais payé.

En général, il faut toujours exiger de sa maîtresse, et j'ajoute tout bas de sa femme, qu'elle acquitte immédiatement la dette pour laquelle vous lui donnez de l'argent. J'ai dit pourquoi.

d'une espèce de MAITRESSE TRÈS-COMMUNE A PARIS ET DANS LES DÉPARTEMENTS.

Corneille a dit, dans un magnifique vers qu'il fait prononcer par Auguste, que, « monte sur le faîte, l'homme aspire à descendre. » Beaucoup de bourgeois parisiens justifient celte maxime, et non-seulement ils aspirent à descendre, mais ils descendent jusqu'à leurs cuisinières. Rien n'est commun à Paris comme ces unions intimes entre les maîtres et celle qui confectionne leur dîner. Elles sont longues, se découvrent tard, transpirent peu au dehors, mais elles ont leur drame et leurs nombreuses péripéties. Pour nous servir d'une expression empruntée à notre sujet, nous appellerons ces intrigues des ammrs à l'étouffée. Il en résulte un bouleversement social dont le proverbe suivant peut donner une idée.

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