DU VOILEMENT DE L'IMAGE DU CHRIST
DANS LES COURS Dl JUSTICE.
La révélation la plus complète et la plus triste de notre époque, c'est le voilement de Tiniage du Christ dans les cours de justice.
Il ne s'agit pas, ici, de la divinité du Christ, mais de son hwnauié. Je laisse aux théologiens les questions que j'entends mal ou que je n'entends point. Ce n'est pas du Dieu fait homme que je parle ; c'est de l'homme qui s'est fait Dieu par la vertu ; c'est du promoteur de la vérité, du destructeur de l'esclavage, du martyr de la cause des pauvres et des infortunés de la terce, du fondateur des lois morales sur lesquelles la société repose depuis près de vingt siècles.
Il fallait peut-être changer cette image de place, et la mettre sous les yeux des juges {ûi lieu de la laisser sous les yeux des accusés. Ce n'est pas une leçon inutile pour eux que l'emblème d'un innocent assassiné, dont le sang crie encore.
Si on a fait aux passions d'une foule aveugle et frénétique le sacriKce de ce grand emblème du plus haut dévouement dont le monde ait conservé la mémoire, si on lui a jeté comme une proie l'Évangile du sage et la croix du charpentier, quel sacrifice ne lui fera-t-on pas?
Il ne restera plus à l'homme de bien d'autre ressource que le précepte du Christ lui-même qui lui a commandé de se soumettre aux puissances. 11 faudra qu'il vienne se prosterner devant la justice, et qu'il se perce le cœur.
CHARI.B8 WODXKa.
A L USAGB DES PROVINCI Al!X.
La loterie et les jeux promettaient la fortune et ruinaient leurs dupes : on a supprimé les jeux et la loterie. Les promesses de Paris ne sont ni moins séduisantes ni moins trompeuses : je ne proposerai cependant pas de supprimer Paris; mais je veux signaler le danger.
Que de victimes je vois passer devant moi !
Un enfant a-t-il été couronné dans un collège communal par les mains de H. le sous-préfet, ses parents ne révent plus que Paris. Ils vont s'imposer les plus rudes* privations : le lauréat ne peut pas, avec des disposi* tions si brillantes, continuer ses études dans une petite ville; il partira poui Paris; sa place est à Louis-le-Grand ou à Henri-Quatre, ou à Tinstitution Sainte-Barbe : il a eu un prix, et quel prix! Un prix de thème grec!... Heureuse famille 1 Quel avenir!
J*ai toujours regretté que, de mon temps, le thème grec ne fût pas inventé. Quoi de plus propre à former le jugement et à développer Tlntelligence ?
Notre écolier avait fini sa quatrième au collège communal ; on le case et. sixième au collège Royal. Le père se console; son fils aura tous les prix; son nom retentira sous les voûtes de la Sorbonne dans la solennité du concours général ; il dînera chez le ministre I On sait que chaque classe compte environ soixante élèves, vingt qui travaillent, vingt qui font peu de chose
152 LE TlUOIR DU DIABLE.
et vîngl qui ne font rien : le lauréat se place d'emblée à la tète du dernier
tii rs et s*y soutient jusqu'en rhétorique.
0 fallacieuses promesses de Paris et du thème grec I
Cependant le jeune provincial, grâce aux soins d'un entrepreneur à forfait, est reçu bachelier ès-lettres. Dans quelle carrière entrera-t-il? Sa famille n'a pas de parti pris; lui, pas de vocation arrêtée. Il a d'abord à faire son droit, et à le faire à Paris : là, les études sont infiniment plus fortes, là, aucune ressource ne manque à un sujet studieux et sage. En province l'étudiant n'a pour distractions que le café et le théâtre ; mais à Paris, que de délassements sans danger! les cours de la Sorbonne, du collège de France, les lectures du soir dans les bibliothèques publiques, etc., etc. Décidément ses parents le laisseront à Paris; il y fera son droit, car le droit mène à tout. — Oui, bons parents, à tout, et particulièrement au Prado, à la Chaumière et au bal Habille.
Son nom est inscrit sur les registres de l'école : sa volonté forte et persévérante fait l'espoir de sa famille; il passera sa thèse... avant l'expiration de la sixième année. Jusque-là il aura dépensé beaucoup d'argent (la dot de sa sœur, peut-être), et sa santé aura subi des atteintes périodiques, sans doute par l'excès du travail, à la fin de chaque carnaval. A présent il peut rentrer au foyer paternel, il est apte à polker, à culotter une pipe, à doubler la bille avec carambolage, et à se croiser les bras en disant : « J'ai fait mon droit : » locution où le pronom possessif indique presque toujours des prétentions très-mal fondées.
Un peintre a eu des succès dans le chef-lieu de son département : le portrait de monsieur le maire, placé dans la salle du conseil , a soutenu la comparaison avec une de ces mille copiés du portrait du Roi, don unique fait à une ville mal pensante par la munificence ministérielle , sur la demande d'un député de l'opposition; deux comtesses et une marquise qu'il a rajeunies de dix ans, ont proclamé partout la délicatesse de sa touche et la sûreté de son pinceau ; maintenant il se sent à l'étroit dans une ville de quinze mille Âmes; il y étouffe. Paris reçoit le grand artiste.
Dans son atelier de la rue de l'Est, au sixième, il a composé un tableau ; l'idée est neuve, l'allégorie ingénieuse : c'est la France, appuyée sur son épée, qui appelle les Arts, le Commerce, TAgriculture et l'Industrie.
L'exposition approche. Il ne voit, pendant ses nuits agitées, que médailles d'or, croix d'honneur et couronnes. Enfin le salon est ouvert... Son tableau n'a pas été admis!... Évidemment c'est H. Guizot qui l'a fait refuser, à cause de l'épée.
Après vingt autres déceptions, le pauvre peintre change de genre : dans sa ville natale il vivait honoré et faisait des portraits; à Paris il vivra ignoré et fera des enseignes.
Le journal du département de *** s'est enrichi longtemps de charades, d'énigmes, de logogriphes signés P., homme de lettres; plus tard monsieur P. signa le compte rendu des pièces jouées par une troupe ambulante qui cultivait, avec le même succès, la tragédie, la comédie, l'opéra, le vaudeville et le mélodrame ; plus tard encore parurent des articles qui traitaient ex'professo de matières d'intérêt local, de la direction à donner à un chemin, des remèdes à administrer dans une épizootie, etc. Puis la politique fut abordée ; enfm, après le vote de la loi sur la chasse, monsieur P. discuta dans six colonnes la question de savoir si la chambre des députés avait eu raison de déclarer que la caille n'est pas un oiseau de passage, ou si la chambre des pairs avait eu tort de déclarer le contraire. La ponte en France était un argument puissant en faveur du palais Bourbon, mais le palais du Luxembourg avait pour lui le voyage d'Afrique. La conclusion de monsieur P. fut qu'en France comme en Afrique la: caille n'est pas un oiseau sédentaire. Cet article, très-fort de logique, fit beaucoup d'honneur à monsieur P. : il était désormais classé parmi nos publicistes. Paris réclamait son talent. J. J. reçoit du journal des Débats douze mille francs par an pour un feuilleton par semaine , notre homme de lettres se sent en fonds pour en écrire deux et trois : la position sera belle. Il quitte donc ses cent cinquante abonnés et vient dans la grande ville offrir sa plume à tous les directeurs, rédacteurs en chef, propriétaires et actionnaires de nos trois cents feuilles quotidiennes ou périodiques. Hélas I toutes les places sont prises : là, comme dans l'enregistrement, il y a des surnuméraires, des aspirants au surnumérariat, et même des aspirants à l'aspirance.
Regardez cette jeune fille au teint pâle, à l'œil languissant, dont la mise sans élégance, mais non sans recherche, est bizarre et pourtant honnête. C'est une muse : elle rêve; elle cherche une rime. Longtemps elle
a chanté dans sa petite ville les fleurs, le rouge-gorge et les pleurs de Faurore, aux applaudissements de tous les beaux esprits du lieu ; puis un jour, ses deux cents pages terminées, elle a dit à sa mère : « Partons pour Paris. » La mère a vu au front de sa fille une brillante auréole, et toutes deux, légères du vil métal dont s'occupe le vulgaire, sont venues où les appelait la gloire. Le précieux manuscrit est présenté au libraire : Mes Insomnies, par***.
a Les vers ne se vendent pas, madame.
— Monsieur, c'est un genre qui...
— Je le crois, mais on n'aime plus que les romans en dix volumes.
— Refusez-vous d*imprimer mon ouvrage, monsieur?
— Comment Tentendez-vous, madame?
— Je voudrais qu'il fût tiré à deux mille exemplaires.
— Alors, en n'y mettant pas de luxe, cela vous coûtera deux mille francs. »
Voilà comment Paris reçoit les muses.
Parlerai-je d'une autre jeune fille à qui les succès de Rachel ont tourné la tête? Eh! qui ne sait pas qu'à Paris il y a toujours, dans les loges de portières, quinze cents actrices en expectative? De l'ouvrier, que l'appât d'un triple salaire y attire, mais trop souvent au profit du marchand de vin et d'autres industriels des deux sexes? De mille dupes enfin de tous les états et de tous les rangs?
Ah I restez, jeunes filles, restez dans vos provinces ; donnez des leçons à cinquante centimes le cachet, cousez, brodez, faites des vers, soyez incomprises, mais ne venez pas à Paris, vous n'y trouverez que la misère, ou ce luxe Ois de la honte et qui mène à l'hôpital.
Jeunes gens, restez dans vos provinces : là, mieux qu'à Paris, il y a place pour le travail et Tinteiligence. La plus sûre, la plus morale de toutes les professions, l'agriculture, vous appelle : fécondez le champ paternel ou le champ d' autrui, donnez l'exemple aux fermiers voisins, introduisez des cultures nouvelles, des instruments perfectionnés; la terre, qui n'est jamais ingrate, paiera vos labeurs, et, citoyens utiles, vous trouverez dans la plus noble des occupations l'aisance et le bonheur.
On me répond que Paris est le séjour des esprits d'élite, et que les dia-
mnnts ne brillent pas dans Tombre. Sans doute ; mais les diamants sont rares; les esprits d'élite ne le sont pas moins; et je dis qu'il y a plus de folie que de courage à lancer sa barque sur une mer si féconde en naufrages.
Où ne rencontrons-nous pas ce désir mal avisé, cette sotte fureur de se produire sur un plus grand théâtre? J'en trouve un nouvel exemple dans la fable suivante, que je tiens d'un ami, premier interprète du Roi pour les langues orientales et professeur au collège de France. Il vous la contera en bonne prose turque, arabe ou persane, à votre choix ; mais, pour ceux qui préféreraient le français, j'ai essayé de la mettre en vers.