UN BURIDAN
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(TRB«-PRS»*K')
Pur Oavahni.
Gravé par Lavikii.lk.
Lit MRS OK PtOM.
Artistes. — 10.
C'est quaid je jouais les amoureux qu'y a eu de la bope aux cootremarquesl
Tar Gavahni.
Gravé par Chivauchit
our poindro brièvomenl la silidilion do Monlpzon ot ih son ami [*îirpignoïle, je ûmû (piils se truuvaient à iioiif heures du soir aux Champs-Élyséf^s, parmi le luuuilie iIps apprêts, ta vaille d'une do ces grandes fêles qui passent pour une réjouissance publique; et j'ajouterai que Parpigïmilïe n'avait pas soupe non plus que son ami Montga/on. Voilà du eoulraste.
Quetail-ceqne Monïgazon et son ami Parpignolle? Deux garçi:>ns aimables, désœuvrés, assez instruits, de ceux (|ui ne sfjupent jmint tous les jours; espèce nombreuse et toujours intéressante. Lecteur, je connais ton cœur, je ne tVn dis pas davantage, et tn tends la main à mes jeunes gens. !ls étaient assis sur T herbe, et regardaient s achever anlour d>nx les préparatifs de la fête. Le long des allées s'étaient élevés depuis la veille trois rangs
d*édificesdeboiseldetoae. Dln tares, noo moiiis reiiiin|iHdifes pv le travail que par h biarrerie dessajets, se dcnnUeDl à côté les ornes des autres : des géants, des nains, des acrobates, des monstres, des légendes, des batailles, des apothéoses y prenaient encore des fionnes et des conlenn mlraordinaires. Qœkpies étabUssements en retard achevaient lenrs constructions à grands ooops de marteau; d'antres, en plein eieicicè, prélevaient un à-oonqrte sur les représentations du lendemain; Les daiinettes, les tandKwrs^ les trombones, les cymbales, se mâaient an bruit du maillet, et les démonstrateurs sur leurs tréteaux s'égosillaient d'une voix enrouée à presser la foule. — Entrez! entrez! deux sous par personne ! faut voir ça, messieurs ! suivez le monde !
A ces cris, à ces trépignements des virtnoses, au fracas redoublé de la musique wdiablée, la foule étourdie s'ébranlait et s^engonffrait irrésistiblement dans Touverture étroite de la baraque.
Et Montgazon regardant alors son ami ParpignoUc, qui avait écouté comme lui la parade et rallocution des bateleurs, ils partirent tous deux d'un éclat de rire.
0 S'il faut te consoler, mon ami, dit le premier, de ne point entrer là-dedans, je te dirai qu on n'y voit rien. Mais pourtant, cette musique, cette foule qui se précipite, m'agitent, m'agacenl, m'enlèvent malgré que j'en aie. Cela te tente aussi, je parie, et si j'avais seulement les deux sous qu'on demande à la porte, je te régalerais de ces curiosités.
ESSAI SUR LES M0ELR6 DES SALTIMBANULES. 1(>3
— Quel régal ! reprit Parpignolle. Si tu ne veux pas rire, je te plains de l'occuper de ces bagalelles à l'odeur appétissante de ces pommes de terre qu'on fait frire ici près.
— Eh bien ! ce sujet me donne à philosopher, et c'est ce que nous avons de mieux à faire. J'ajouterai donc, mon cher ami, après de longues expériences, que ce qu'il y a de mieux à voir dans ces sortes de spectacles, est justement ce qui se passe à la porte. En ceci, le saltimbanque a l'honneur d'entrer en grande similitude avec la plupart des plaisirs d'ici-bas, je dis les plus fins et les plus prisés.
— Tudieu, mon ami, comme tu y vas ! quelle profondeur ! tu descends d'un coup à cent pieds sous terre.
— Es-tu quelquefois entré dans ces baraques? On n'y voit rien qui vaille, et jamais personne n'en sortit content; mais, de mémoire d'homme, la foule s'y précipite. Réfléchis là-dessus.
— C'est le bruit, la musique, l'ébranlement physique dont tu parlais.
— Hais ce n'est pas tout. Sais-tu pourquoi la foule court aux théâtres? C'est qu'on bâtit des murs à l'entour, et qu'on demande de l'argent à la porte. Si les acteurs jouaient en plein air, nul ne voudrait s'arrêter. Le bateleur, instinctivement, connaît mieux les hommes que le philosophe ou l'homme d'État le plus rafSné. Veux-tu gagner de l'argent? enferme vingt pieds carrés d'un rouleau de toile, et publie seulement que tu caches
là une merveille, tout le monde la voudra voir. Quand j'étais enfant, je n*ctais pas fort curieux, comme tu imagines, des pelot(H)s de soie que ma mère tenait dans sa corbeille à broder. D'autres enfants ramassaient quelques mèches de ces pelotons de diverses couleurs; ils les couvraient d'un morceau de verre, enveloppaient le tout d'un papier percé en manière de petite fenêtre, et demandaient un sou pour montrer cette rareté. Que n'aurais-je pas donné pour la voir !
— C'est un trait d'enfant qui est bien de l'homme.
— C'est que l'homme n'est qu'un enfant.
— Qui a grandi, c'est clair, et qui n'en est que plus enfant, si tu veux jouer sur les mots.
— Écoute encore un conte. On montrait une fois, en un certain pays, une chose extrêmement curieuse, mais il fallait faire trois lieues pour la voir, par un mauvais chemin ; la foule y courait. Le lieu du spectacle était comme un dédale : on tournait longtemps en des corridors ténébreux; on traversait une salle, puis une galerie, puis un préau, puis d'autres salles; on arrivait dans un caveau à moitié caché d'une drapei^e; ce rideau en couvrait d'autres, qui couvraient deux battants fermés; on ouvrait enfin un coffre garni d'une soie, et la soie ôtée, on voyait... une petite roue qui tournait. T'imagines-tu la physionomie des curieux? L'admiration, la stupeur, le désappointement les tenaient immobiles. Enfm, le plus homme d'esprit se hasarda de dire, avec timidité, que ce/a n'était peut-être pas aussi curieux qu'on avait cru; un homuie d'esprit, entends-tu? juge des autres.
— Eh bien! où veux-tu en venir?
— A ce secret de gagner de Targent que je t'indique libéralement. Tu enfermes ta curiosité entre quatre planclies, et tu t'écries sur le seuil qu'il y a là derrière une merveille incomparable; la foule accourt. Si tu t'accompagnes d'une clarinette, il n'en vaudra que mieux, et si tu frappes sur un tambour la fortune est f^iite, quand tu n'aurais à montrer que le zeste d'un vieux citron.
— Et c'est précisémenl de quoi je m'étonne.
— Tu m'arraches des lieux communs. Quoi donc, ne saisis-tu pas le rapport frappant de celle profession de baleleur avec la plupart des entre-
ESSAI sua LES MOEURS DES SALTIMBANQUES. 165 prises humaines? Que fait un parti pressé d'arriver à l'empire? Il tambourine, il assemble les nigauds, leur promet monts et meneilles, les étourdit, les pousse, les entraine et leur fait payer les pots cassés. Que fait un homme curieux de la gloire? il monte sur des tréteaux et dit : « Messieurs, je suis le sans pareil! » Qu est-ce que nos journaux, nos livres, nos systèmes, notre politique, notre philosophie? Un bruit de cymbales devant des baraques. Il en a toujours été de même, il en ira toujours ainsi. Je me souviens d'avoir entendu faire le calcul suivant par un habile homme, qui exposait la théorie de Tannonce dans les journaux : « Messieurs, disait-il, prenez de l'eau pure, du sable ou de la sciure de bois; faites-en des cornets ou des fioles, et dépensez cent mille francs d'annonces; vous vendrez pour deux cent mille francs de sable ou d'eau pure; bénéfice : cent mille francs. L'annonce est un placement sur, qui produit nettement le double. » ('«et homme avait raison. Autrement dit, la fortune des acrobates repose, comme tant d'autres, sur la sottise humaine, fonds inépuisable, ressource éternelle! Aussi quand j'entends répéter que les hommes s'éclairent, se raffinent, s'améliorent, je
— Tiens, interrompit Parpignolle, voici ton expérience à point nommé.» Eu eflët, un homme qui s'était arrêté près de là, posa par terre un paquet et une planche ; il mit cette planche en équilibre sur un pied en X,
tira du paquet une veste rouge qu'il endossa, mit sa redingote en la place de cette veste, et commença de chanter à lue-tête des extravagances. Un passant s'était arrêté pour son costume, deux autres s'approchèrent piirce
qu'il chantait, et quand il eut fini son couplet, un grand cercle s'était fait
autour de lui.
« Vois-tu, dit Montgazon, tant que je verrai un sot en amasser tant d'autres par la seule puissance d'un refrain absurde, je ne croirai point que le monde ait fait un pas depuis le temps du chien Anubis.
— Écoute au moins de quoi il s'agit. C'est encore pis que tu ne croyais. Cet homme en guenilles se vante de deviner le passé et de prédire l'avenir ; il ne trouvera point de pratiques.
— Il en trouvera plus que les autres; regarde plutôt, voici déjà un soldat et une femme qui demandent de ses cartes.
— Eh! que vois-je? dit Parpignolle, un homme d'un âge mùr!
— Ne te moque point, ce baleleur t'en dit plus sur notre sujet que je n'aurais pu faire; il touche la corde la plus sensible. On a beaucoup écrit, beaucoup inventé, beaucoup détruit depuis bien des siècles, et la bonne aventure est en pleine vogue. Que ceci te donne la mesure invariable de la cervelle humaine, le diamètre n'en a point changé depuis six mille ans, le contenu en est le môme. Faut-il être assez crédule pour songer à jdétruire la crédulité ! On a beau faire, l'homme veut connaître l'avenir ; c'est un besoin, c'est un instinct de son ftme, et qui pourrait prouver, en creusant la matière, qu'il a une àme et un avenir. Et ne me dis point qu'il est quesr tion d'ignorants et de gens du peuple, je n'admets point ces sortes de différences. Vois le monde choisi, sceptique à la surface, ces savants, ces analyseurs, ces industriels; invente quelque phénomène, quelque chimère, quelque sottise énorme : ils y croiront, et si tu me le contestes, tu n'y entends rien. Les preuves sont là. Ne pleut-il pas aujourd'hui des milliers de prophètes, de magnétiseurs, de thaumaturges philosophiques, de drogues et de spécifiques merveilleux ; u'ont-ils pas tous des adeptes et des partisans dont le savoir impose? Je ne m'étonnerais point, à l'heure où je te parle, que la découverte d'un cercle carré trouvât des fanatiques. 11 est donc tout siniple que cet homme trouve à qui parler. Et quant à ceux qui attendent qu'il en soit autrement... que veux-tu que je te dise? Je crois voir cet homme qui attendait sur les bords d'un fleuve que l'eau fût écoulée pour passer.
— Un métier si sur et si lucratif, répliqua Parpignolle, me donne quel-
ESSAI SIR LES xMŒL'RS DES SALTIMBANQUES. i(»7
que envie de l'exercer, ne fût-ce que par divertissement. Il ne doit pas ùlvc bien difficile.
— Ce projet m'a souvent tenté; mais il faut encore un attirail que nous n'avons point, pour aujourd'hui du moins. »
Montgazon se leva comme ils en étaient là de leur entretien ; Parpignollf* le suivit nonchalamment, et ils se trouvèrent bientôt parmi les charpentes des baraques en construction, où ils s'embarrassèrent si bien dans les piquets et les cordes tendues, qu'ils ne savaient plus comment s'en tirer.Tandis qu'ils allaient à tâtons çà et là, en se moquant l'un de l'autre, ils entendirent des gémissements qui partaient d'un coin fort obscur; et Montgazon s'étant
baissé, distingua un enfant accroupi qui pleurait à chaudes larmes; il le prit par la main, et le mena sous le rayon d'une lanterne voisine en lui demandant ce qu'il avait; mais l'enfant se remit à pleurer de plus belle, et les jeunes gens virent alors qu'il était habillé de je
chausses bouffantes, et les cheveux retenus par une passementerie d'argent en manière de diadème. Parpignolle, attendri, insistait pour connaître la cause de son chagrin ; mais le pauvre petit ne poussait que des sanglots, les mots s'arrêtaient dans sa gorge, et enfin, à force de caresses, il articula.
ne sais quelle souque-
nille bariolée, avec des x-T"
à travers ses pleurs : — « Mon frè-è-re, ah! mon frè-è-re!
— Eh bien?
— Mon pe-tit frè-è-re, oh !
— Que lui est-il arrivé? parie, mon enfimt.
— Ar-lhur, Ar-ar-thur l'a mangé !
— Comment dis-tu ça? s'écria Parpîgnolle en reculant.
— Il l'a-a mangé, mon petit frè-è-re!
— Mangé! dit Montgazon.
— Qui çà? reprit Parpîgnolle.
— A-arthur. »
168 LB TIROm DU DIABLE.
En même temps, Fenfant allongeait le bras du côté d'où on ravait tiré. Montgazon et son ami s'approchèrent avec une curiosité mêlée d'horreur : un grognement farouche se fit entendre, et Parpignolle, qui avait senti je ne sais quoi sous son pied, fit un saut en arrière, tandis qu'un gros animal 80 dressait aur ses pieds dans l'ombre.
« Est-il attaché? s'écria Montgazon, qui concevait l'idée de qnelqua monstre à propos de curiosités à montrer en foire.
— C'est Arthur, disait l'enfant en pleurs.
-^ Je ne m^étonne plus qu'il ait mangé le petit frère, disait ParpignoUe de loin. »
Mais l'animal fit quelques pas en déroulant sa chaîne» et vint tout doucement frotter son mufle à la souquenille du petit acrobate» el comme il était alors dans le jour de la lanterne, Montgazon et son camarade visent que cet animal n'était qu'un gros chien, sur quoi ils se rapprochèrent.
t* Comment, s'écria ParpignoUe, ce n'est qu'un chien qui s'est permis de mettre une fomille en deuil !
— Pourquoi ne l'art-on pas tué? demanda Montgazon.
— C'est moi qu'on a ba-a-attu, dit Tenfant.
— Voilà des mœurs qui me confondent, reprit ParpignoUe étonné. » Une femme, qui survint, les fit retourner, et se précipitant sur l'enfant, se remit à le souflSeter : ils connurent que c'était la mère; tontefois ils essayèrent de se mettre entre deux, -et d'excuser l'enfant, car aussi bien ne voyaient-ils point qu*il y eût de sa faute dans le malheur qui était arrivé.
tt Ne m'en parlez pas, s'écria la femme en pleurant à son tour; un vaurien qui nous met sur la paille ! nous avons fait dix-huit lieues en deux jours pour nous trouver à la fête; nous avons fait des frais à l'auberge et sur la place, et voilà qu'au moment de la recette cet enfant de malheur laisse détruire notre gagne-pain ! Son père a beau courir le champ de foire pour arranger la chose, nous demeurerons toujours bien là sans savoir que faire, allez ! »
Ce récit rallumait le courroux de la mère affligée; mais Feniant s'était réfugié derrière ParpignoUe, et la femme essuya ses yeux du dos de la main. Cette affliction jurait avec le costume de la pauvre créature, qui
ESSAI SUR LES MOEllUS DES SALTIMBANOIES. 169
était vêtue dans le goût de son fils : elle portait une tunique amarante h brassières brodées de clinquant ; un bandeau du même retenait une chevelure rouge et crépue; entin, des chausses, arrêtées au genou, laissaient voir, dans la pureté de leurs formes dessinées par un bas sale, deux jambes et deux pieds qui rendaient fort concevables les plus hardis équilibres de sa profession. Cet attirail, consacré aux pétulances de la voltige, empnmtait de la circonstance je ne sais quoi de plus piteux.
« Hais enfin, dit Montgazon, ten i\uo\ Tcnfant est-il coupable , si c'est le chien qui a commis cette atrocité?
— Si le chien s en est mêlé, s écria la femme, c'est que ce garnement Ta laissé faire.
— Où était donc l'autre enfant?
— Dans la boîte ; qui s'entend, c'est \v, bocal qui est le plus cher à racheter, et toute l'eau-de-vie répandue.
— Je m'y perds. De l'eau-de-vie? disait Parpignolle.
— Ah! le cœur me lève, dit Montgazon ; c'était quelque monstre conservé dans l'esprit-de-vin.
— Vous êtes bien dégoûté, reprit la femme d'un ton piqué ; il était en cire. On est tout aussi délicat qu'un autre.
— Comme l'enfant disait : mon frère...
— C*était son frère, si vous voulez; qui s'entend, le portrait en cire. Je n'aurais pas voulu faire métier et marchandise de mon pauvre enbnt. Je l'ai vendu à un médecin.
— Ah! vous me soulagez, dit Parpignolle.
— Cest toujours bien malheureux, dit la femme, d'être en fourrière à l'auberge sans pouvoir gagner notre pain demam. Voilà mon pauvre homme qui revient, et qui n'a sûrement rien trouvé. »
I^a femme prit un briquet dans un panier et alluma une chandelle. Les