‹ Le diable à Paris (volume 2)Chapitre 84 sur 143 · II · texte numérisé non relu

II

170 LE TIROIK Dt DIABLE.

jeunes gens se retournèrent et virent un homme immobile qui s-essuyaît le

front.

« Eh bien? dit la femme.

— Rien, dit l'homme. »

Et il replaça tranquillement sur sa tète un chapeau de chambellan à plumes blanches. Il était si occupé qu'il ne fit aucune attention à nos jeunes gens ; et ceux-ci, demeurés là par curiosité, examinèrent ce personnage dont le costume commandait l'attention.

On peut dire que M. Frédéric ( une banderole de son établissement portait ce nom en gros caractères) était le Nestor des saltimbanques. C'était un homme grisonnant, à demi chauve, le corps sec, le dos voûté, et dont la voix sourde, éteinte, rompue, n'était plus qu'un siflQement. Il avait en ceci plus d'im trait de ressemblance avec la serinette enrouée qui grinçait si souvent entre ses mains osseuses. Des favoris épais flanquaient son vi- : sage couleur de brique, aussi visihiement dégradé par l'intenipt^rie des saisons que ces vieilles statues ex|)osées dans les jardins. L'œil était vif, perçant et audacieux. M. Frédéric portait rhabit d'un maréchal de camp, ni plus ni moins, orné des traces d*nne broderie ; une culotte de postillon en peau verdàtre, et des bottes à Fécuyère, flasques et rompues aux plis comme deux fourreaux de panaches. Les deux pointes de son col de

ESSAI SUR LES MŒURS DES SALTIMBANQUES. i7J

chemise se fuyaient Tune Tautre derrière les oreilles, et Tuniforme, entr'ouvert sur la poitrine, laissait voir un trésor de guenilles, dont la plus discernable élait un gilet à fleurs en étoffe de vieux rideaux ; tel était Frédéric, la tête inclinée et fermement planté dans ses bottes écartées, d'un air méditatif. Hais la femme, faisant crier Tenfant d'une nouvelle menace, suivie d'un commencement d'exécution, Frédéric s'écria :

« Quand tu assommeras ce petit... tu ne peux que te priver d'un second sujet. »

Alors seulement il tourna sur les jeunes gens un regard interrogatif, et Montgazon crut devoir lui expliquer qu'ayant appris l'accident qui lui arrivait, ils y prenaient grande part.

a Savez*vous battre la caisse? interrompit Frédéric. »

Les jeunes gens se regardèrent et hochèrent la tête en riant.

a C'était une idée qui me passait comme ça«.. Continuez. »

Mais à peine Montgazon ouvrait-il la bouche, que Frédéric interrompit encore :

« Voulez-vous me faire un Hercule, l'un ou l'autre? c'est à prendre ou à laisser. Vous tirez un père de famille d'embarras, et nous partageons la recette. »

ParpignoUe éclata de rire.

a Ah ! mon pauvre Montgazon, ce funambule se moque de nous. Vous voyez, mon brave, que nous avons les quatre membres tournés en fuseaux : encolure de poète, mon cher. Tout ce que je pourrais faire en ce momentci, serait de porter les morceaux à ma bouche, s'il se pouvait.

— Je ne plaisante point, s'écria Frédéric, le feu dans les yeux ; belle raison que vous donnez là! J'avais un Hercule, l'an passé... tu sais, Adèle, le petit Beauceron... dit L'ufCOMPAitàBLE bras-db-fbr... C'était un petit infirme, plein de pituite, qui relevait de maladie; vous l'auriez culbuté en souflQant dessus... Ah I mes amis, nous étions alors à Metz... l\ n'y eut pas un portefaix, pas un sapeur de la garnison pour oser se mesurer... Hais nous avions de fameux accessoires. L'accessoire fait tout. Ëniin, si vous n'êtes pas bons à autre chose, donnez-moi conseil, c'est toujours ça... La vérité sort de la bouche des enfants! reprit-il d'un ton emphatique qui sentait le tréteau. J'ai couru toute l'avenue pour m' entendre avec des amis, j'ai recueilli des

honnêtetés, mslis \o\\h tout. Enfants! le métier se fait de plus en plus difficile, et le saut de Tacrobate devient positivement périlleux. Le phénomène ne mord plus. Un phénomène, aujourd'hui, c'est la pratique.

— Hais, dit Hontgazon, encouragé par la gaieté du saltimbanque, est-ce qu'on ne pourrait pas simuler quelque difformité ?

— Ce n'est pas ça qui manque. Hais le monstre court les rues, au jour d'aujourd'hui ; il y a toujours dans la société quelqu'un qui rendrait dix points à votre objet. C'est comme le tour de force, il n'y a plus moyen, le gouvernement nous fait concurrence.

— 11 me semble, dit Parpignolle, que Napoléon est encore ce qu'il y a de mieux, avec les batailles, le sacre, Sainte-Hélène, les derniers moments...

— Flambé ! je ne donnerais pas trente sous, à l'heure qu'il est, d'un Napoléon complet, soit en cire, soit en mécanique. Le retour des cendres a enfoncé toutes les bamboches de ce genre. Ah! dame, c'était la chose en grand; chacun fait ce qu'il peut. Et puis, voyez-vous, tout s'use chez le Français. Fualdès n'a eu qu'un temps, et c'était du soigné ; et puis aussi les révolutions tuent la parade. Autrefois nous avions la famille royale qui intéressait toujours. Ça ne se fait plus aujourd'hui. Tenez, vous me parlez de Napoléon, c'est le faux Guignard, mon voisin, qui a eu une fameuse idée : il en a fait les Mystères de Paris de son Napoléon. Voilà un coup ! Il n'a fait qu'ôter les uniformes avec deux sous de peinture. Pour lors, c'est le Mameluk qui est la Chouette, et Talleyrand fait le Chourineur. Satané Guignard, va !

— Et lesjournéesde juillet? reprit Parpignolle.

— Est-ce qu'on se souvient de ça? ça fut bon une huitaine. Et puis ça contrarie la police. Ça ne faisait pas de frais, par exemple. Le costume était facile, vu qu'un tas de loques faisait l'affaire... 11 faut de l'actualité... Adèle î s'écria-t-il, une idée ! tuas Paul et Virginiet Si je t'en faisais les funérailles de M. Laffitte, qu'est-ce que tu dirais de ça?... Mais, reprit-il, il me faudrait un Diipin. M. Dupin y était... Après ça, on pourrait le remplacer... avantageusement... par La Bourdonnaye.

— Et M. Thiers y était aussi, dit Montgazon.

— C'est juste... Pour celui-là, nous aurions...

— Domingue... dit Adèle avec anxiété.

— Est-il noir, M. Thiers? dit Frédéric ; il n'est pas noir, pas vrai ? est- il seulement un peu brun? Un homme connu comme ça, ça jaunit toujours un peu... Après ça, on pourrait expliquer au public qu il avait débuté dans les colonies.

— Taimerais mieux , dit Parpignolle, les tours de physique amusante, Tescamotage, la prestidigitation.

— Connut le public en est fatigué; on lui en fait voir journellement de toutes les couleurs.

— Et les ânes savants?

— Mon brave ! s'écria familièrement Frédéric, sans vous commander, et sans faire tort aux gens instruits (il souleva légèrement son chapeau) , c'est encore un métier qui est bien gftté au jour d'aujourd'hui. Nous sommes dans le siècle des lumières! Vous savez ça mieux que moi. Il n'y a pas un homme si petitement éduqué, dans les journaux ou les académies, qui ne soit plus fort que tous les ânes d'un champ de foire, savants ou non. Comment, mes enfants, quand vous nagez dans la vapeur, quand tout un chacun écrit dans le journal, quand les marchands de tabac comptent tout couramment par centigrammes, vous croyez qu'on va s'amuser à vos bourriques ! Mais, jeune homme, si je ne craignais de vous en offenser, je dirais que vous en êtes vous-même une... »

Il souleva de nouveau son chapeau à plumes, et les jeunes gens se prêtèrent à la plaisanterie de fort bonne grâce.

«Morbleu! s'écria Hontgazon, vous êtes un bon diable; je veux vous rendre service, et vous allez voir que nous ne sommes pas les ânes que vous croyez. »

Frédéric le regarda d'un air de doute mêlé d'espoir.

«Sérieusement, il me vient une idée. Que direz-vous si je vous fais des recettes demain ?

— Jeune homme, vous aurez mon aflTection. Vous m'obligerez, quoi! ainsi que mon intéressante famille.

— Te souviens-tu de ce que je te disais tout à l'heure? dit Hontgazon à Parpignolle ; voici une belle occasion qui se présente. »

11 se retourna vers Frédéric.

« Il suffit de vous dire que l'éducation brillante que j'ai reçue, et une cer-

174 LE TlUOIli DU DIABLE.

taine aptitude nalurelle fortifiée par des travaux obstinés et tout spéciaux, me permettent de pénétrer i^avenir d'une manière à peu près certaine, et sauf un très-petit nombre de cas. J'ai assez étudié la vie et les livres, je connais assez le jeu des affaires humaines et toutes leurs combinaisons possibles, pour développer, un ensemble de faits étant donné, leurs conséquences et leurs influences diverses.

— Arrêtez, jeune homme! interrompit Frédéric transporté, gardez ça pour la parade. N'usez pas vos moyens. Presti ! comme vous maniez la chose ! Ça me suffit mon ami, je vois quel artiste vous êtes. C'est pour tirer les cartes, la bonne aventure, quoi !

— La bonne aventure ! reprit Montgazon avec dignité, voilà ce que disent les pauvres gens qui trompent les nigauds sur les places; mais le savant modeste qui s'est attaché à la connaissance du monde moral et physique, qui a enrichi sa mémoire de tous les phénomènes connus et qui suit pas à pas les progrès en tous sens de l'esprit humain ; l'infatigable observateur qui apprécie les prodiges du magnétisme, qui approfondit et vérifie tous les jours les principes admirables de la phrénologie, qui, par ses découvertes successives, s'est convaincu de la puissance illimitée de l'esprit humain ; cet homme, dis-je, a quelque droit de présenter à la foule le résultat de ses études, non point en se vantant, comme un charlatan, d'une puissance infaillible, mais avec la certitude éprouvée qu'il peut, dans le plus grand nombre des cas, saisir d'une main sûre le fil mystérieux des destinées.

— Dites donc ! s'écria Frédéric effaré, en voilà assez ; vous finiriez par m'empaumer comme un bourgeois du cercle, ça ne se doit pas; défense! fichtre, défense! c'est bon pour le public. Jeune homme, vous êtes en état de faire ma fortune, je vous revaudrai ça ; montons le coup.

— Voyons votre garde-robe, dit froidement Montgazon, comme un homme qui ressaisit la considération qu'on lui doit.

— J'ai votre afl'aire, dit Frédéric, une robe de magicien avec la baguette et le chapeau pointu... tu sais, Adèle, qui m'a servi pour la physique, du vivant de ce pauvre Adolphe...»

Il montra d'un geste piteux le bocal brisé, et la femme essuya ses yeux. Ce n'était point qu'Adolphe eût jamais vécu, mais la sensibilité de Frédéric

ESSAI SUR LES MOFjmS DES SALTIMBANyiJES. 175

s'appliquait à fa mine de Tefti^ie on oiro. he saUïinbanque rouilla dans un coffre, en lira la robe parsemée d'étoiles de papier doré, et la braiïdissuivi avec assurance au milieu d'un nuage de poussière :

« (Test encore tout frais,» dit-il en la passant à Mont gazon. Mais celui-ci la repoussa rfun air à confondre notre homme, « Vous n'êtes qu'un enfant, renfermez vos guenilles. Je ne m'étonne point, bonnes gens, si vous mourez de faim. Sachez done, vulgaire acrobate, qu il ne me faut pour opérer que T habit rApé que vous me voyez sur le dos. Point de clinquant, pointd étalage, point de charlatanisme! cela serait bon si les autres n'en usaient pas.

— Oh! ohl ceci, dit Frédéric stupéfait, est de la haute école. Je m*étonne seulement que vous alliez à pied. Vous êtes un prince déguisé, pas vrai?

— Si vous avez, par exemple, une soutiuenille tle domestique pour mon ami, cela pourra servir.

— Fort bien. On Taura. »

La soirée s'avançait* Dans la première joie de ces beaux pmjets, les jeunes gens von birent bien partager le souptT de la famille, et l'on se promit les uns aux autres qu'on en ferait un meilleur le lendemain. On ne rapportera point la conversation qui assaisonna ce repas, laquelle fut pomlaïU

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ainusanit' rt tiislnidivi'; innis il i^sl àprésiimorquc Mnnicitzni) repiil avt^c

son ami le sujet de leur premier entretien, en joignant cette fois à la théorie les détails et les instructions d'une application prochaine. Enfin, pour presser leur expérience et pour s*y mieux préparer, ils acceptèrent à coucher dans la propre tente des bateleurs, à Taide de deux ou trois valises et toiles roulées, où ils dormirent aussi bien que dans leur lit; ce qui donne

à penser que leur lit ne valait pas mieux ; mais d'ailleurs on était dans la belle saison, le ciel était si pur et la nuit si douce !

Le réveil fut charmant. Déjà tout s'apprêtait pour les plaisirs de la journée, les instruments s'essayaient de toutes parts avec un charivari de' bon augure ; on entendait au loin dans la ville ces vagues rumeurs d'un jour de fôte qui commence, et le soleil du printemps égayait les ombrages des Champs-Elysées.

Dès le matin la tente de Frédéric était pavoisée de son grand tableau de Magie Amusante, et sa troupe était sous les armes.

A une heure, les divers exercices commencèrent ; la tempête des cymbales éclata et la foule devint épaisse. Frédéric, vêtu de son grand uniforme, préluda par son bacchanal ordinaire ; et tandis que sa femme et son fils faisaient rage sur la grosse caisse, il s'écriait de temps en temps : — Messieurs, je n'ai rien à vous dire; je ne suis qu'un honmie sans éducation ; mon maître va venir.

Cette singularité commença d'étonner les passants; mais ce fut bien autre chose quand on vit s'avancer un jeune homme de bonne mine, modestement vêtu, s*exprimant avec une élégance, une facilité, une correction et une simplicité que tout, en pareil cas, faisait ressortir. La foule s'amoncela sur ce point ; des curieux de toute classe, des bourgeois, des femmes élégantes, des jeunes gens s'arrêtèrent se donnant entre eux les marques du plus grand étonnement. Le fond même des choses que disait Hontgazon était de nature à saisir, à captiver, à séduire les plus fortes têtes de l'assemblée ; et pour en donner une idée, on peut citer les passages suivants :

« Mesdames — Messieurs !

« Je sais à quoi je m'expose en me montrant, un tel jour, en tel lieu. Que ceux qui ne sauraient voir en moi qu'un charlatan s'en aillent ou se moquent. Je serai content, faute de mieux, de les amuser. Mais que cette résignation vous prouve au moins la sincérité de mes convictions et le courage qu'elles peuvent m'inspirer. Je me suis profondément livré, messieurs, à certains travaux, et j'expose tout simplement au public le résultat de ces recherches. Je n'étalerai point une érudition fastidieuse ; il suffit d*un mot pour les bons esprits. Nul ne peut nier que depuis le commencement du monde on n'ait cru connaître l'avenir, ou du moins qu'il était possible de le connaître. Or, messieurs, ces opinions universelles sont de grandes vérités; celle-ci surtout est éclatante. Seulement, comme toutes les vérités, elle a été défigurée par les charlatans et les imposteurs. Il était bien facile, messieurs, d'abii^r de cet instinct de l'Ame humaine, mais est-ce à dire pour cela qu'il n'existe point? S'il existe, il ne peut exister sans raison, c'està-dire sans moyen de se satisfaire. »

Un mouvement de surprise, d'assentiment, d'admiration, se fit sentir parmi les auditeurs, surtout parmi les mieux vêtus.

a Les moyens du charlatanisme sont vains. Cela est aisé à reconnaître. Quels rapports peuvent avoir les astres, le vol des oiseaux, les chiffres, les cartes, avec les destinées de l'homme? Pures chimères! Mais si vous me dites : — Tout en ce monde n'est qu'analogie ; même cause produit même effet, telle passion amène tel désordre dans l'individu ; Tindividu exerce telle influence sur la famille, et tout est si régulier dans celte vie, II. 25

178 r.E TIROIR DU DIABÎ.E.

qu*uïi vieillard n'a besoin que d'avoir beaucoup vu pour expliquer sagement les suites probables des événements. Si vous ajoutez qu'un homme a dirigé de ce côté son étude, qu'il a joint au spectacle du monde d'immenses lectures qui suppléent à Tâge, qu'il a réduit en catégories les chances humaines, qu'il propose, dans tous les cas, mille exemples en faveur de sa prédiction ; — alors, messieurs, j'ouvre mes oreilles et je commence à croire que cet homme peut me dire au moins des choses fort curieuses, sinon, comme il est certain, beaucoup de choses vraies. »

En cet endroit, plusieurs assistants laissèrent voir le désir et môme une extrême impatience d'expérimenter une chose si nouvelle. D'autres, qui approuvaient d*abord en souriant, redevinrent sérieux et commencèrent à chuchoter entre eux.

« Eh bien! messieurs, reprit Montgazon, c'est ce que je viens vous dire ici... Une dernière remarque. Je m'adresse, messieurs, à ceux d'entre vous dont l'esprit est cultivé. Qui n'a trouvé souvent, en lisant les philosophes et même les romanciers, des observations que le lecteur pouvait s'appliquer avec une parfaite justesse? Qui n'a lu, dans les écrivains des siècles passés, des vues historiques et de véritables prédictions qui se sont réalisées? C'est comme une collection de ces remarques cx)ordonnées que je vous offre. Et voilà tout ce que je puis dire ici de ma science. Elle doit profiter à l'esprit le plus simple, mais je ne saurais la mettre à sa portée. Je me borne à cet exposé. »

Les femmes du peuple, les soldats qui écoutaient, avaient perdu le fil du discours, mais voyant les gens bien vêtus approuver, ils approiuaient.

« Quant au prix que je demande, reprit modestement Montgazon, j'ai dû le proportionnor à la longueur de mes études ; il paraîtra trop élevé, mais j'ose dire que c'est donner, en comparaison de ces deux sous que demande un bavard pour vous déhiler des sottises. Mes consultations se paient cinq francs î

— C'est trop cher, malheureux ! s'écria Frédéric à mi-voix, nous sommes minés!

— Parpignolle, dit tout bas Montgazon, passe-moi un coup de pied à ce drcMe, qui n'est pas digne de me comprendre! »>

f.e qui fut exécuté.

Et en effet, après quelques mouvements d'hésitation parmi la foule, plusieurs auditeurs entrèrent avec un sourire timide, d'autres les suivirent ; en un clin d'œil la premièi'e enceinte de la baraque fut pleine, et Frédéric, ébloui, fut employé à régler le tour de chacun.

Montgazon alors redescendit et commença la séance.

Le premier qui se présenta fut un jeune homme de belle humeur qui affecta d'entrer par bravade, et qui riait encore sur le seiiil avec ses amis.

a Oui, dos amis, dit Monigazon, vous eu avez beaucoup, des plus proches, des plus joyeux, et vous ne sjiuriez compter sur aucim dans le besoin. Vous chantez, vous buvez avec eux ; mais quoi ! quand vous êtes seul la mélancolie vous dévore. C'est dommage que les joies de la jeunesse soient si courtes et mêlées de retours si cuisants. Songez comme vous êtes triste après avoir trop bu. Vous regrettez ces débauches et le temps perdu, et vous dites sans cesse : demain. Quel supplice que ce combat de la convoitise, de l'ambition et de la lâcheté I et, s'il vous arrive de réfléchir, quels souvenirs brûlants, quels affronts, quelles hontes vous font monter le sang au visage... Pourquoi vous laisser mener en tout par la vanité? Vous plaisantez parfois d'une femme avec vos amis, vous la tenez pour laide et méprisable, et quoiqu'elle le soit en effet, vous êtes tout tremblant à ses pieds ; il est vrai que c'est encore une comédie, mais il est vrai aussi que cette femme vous rend furieusement jaloux. Quel étmnge nœud de misères ! Enfm vous la vantez à qui ne la connaît point et vous cachez alors qu'elle a quinze ans de plus que vous ne dites. »

Le jeune homme sortit bientôt et dit à ses amis qu'on lui avait dit la vérité, sans dire quelle.

Après lui parut un homme ventru, grisonnant, richement vôtu, I)eau drap, beau linge, et qui semblait de ceux qui ont, comme on dit, un€])usi t ion,

Montgazon lui dévoila d'abord — qu'il avait à se plaindre de Sii famille...

L'homme parut surpris.

— Et que cela n'avait rien d'étonnant : qu'il s'était marié par lassitude, par intérêt et déjà sur le retour de l'âge ; qu'il avait négligé ses enfants et sa femme; qu'il ne songeait qu'à l'avancement de ses afiaires; qu'il souf-

lao LE TIROIR DU DIABLE,

frait des désordres chez lui pour ocranîr les siens aii dehors ; et que ce ii*était point merveille si sa femme le trompait, si ses enfimis perdaient le respect, s* il était contraint lui-même de s*étonrdir, de se retirer en luimême; et qu*il lui pourrait même arriver, dans sa triste viellleaae, quelque catastrophe...

Hais rhomme avait déjà disparu. Heureusement on payait d'avance. Survint une dame fort mûre, chargée de nœuds, de Ujoui, d'édiarpes, avec cet attirail de coquetterie oîi des yeux exercés lisent les moeurs d*ane femme.

Hontgazon la rassura, car elle minaudait en rougissant, et puis II s'écria :

« Ah! madame, vous avez eu de grandes peines de omir !

— Oui, monsieur, dit la dame avec un soupir.

— Vous avez été trompée, trahie... bien souvent.

— Ah! oui. » Autre soupir.

Hontgazon ajouta qu'elle n'était point de son côté sans reproche, et lui fit une si véritable peinture de ses peines, de Tétat de son coBur vide et sec parmi tant d'amours, enfin de Tavenir qui lui était réservé, qu'elle fondit en pleurs et demanda s'il n'était point de remède.

« Oui, dit Hontgazon, mais cela vous sera bien diflScile.

— Ôh! du tout, monsieur, du tout! s'écria la dame, en rajustant une boucle en accroche-cœur; je suis dégoûtée du monde; j'ai pris les hommes en horreur... » Et décochant à Hontgazon une œillade assassine, elle ajouta languissamment : u 11 y en a si peu qui sachent aimer véritablement... »

Hais Hontgazon se leva et lu dame sortit remplie d'admiration.

Pour en finir, après quelques questions en apparence indiflTérentes, voici a peu près ce que Hontgazon disait à chacun :

(( Qu'il ou qu'elle avait eu de grands chagrins... et qu'il y avait beaucoup (le sa faute.

u Qu'il s'élevait souvent des querelles dans leur maison, et que leur famille était divisée par de grandes inimitiés... et qu'il n'en irait pas de même si chacun y mettait du sien.

« Que leur santé était troublée par des incommodités , sujette à des

dérangements... et cela, faute de sobriété, de prudence et de régime suivi.

« Qu'ils étaient naturellement indiscrets, vaniteux, médisants, égoïstes, intempérants, menteurs, etc., etc.. et que ces vices leur nuisaient plus encore qu*ils ne nuisaient au prochain.

(c Qu'ils étaient mécontents de leur condition... et qu'ils ne pouvaient s'en prendre qu'à eux-mêmes si elle n'était point meilleure.

(( Et enfin qu'il en serait à peu pW's ainsi pour toutes ces choses dans l'avenir. »

Or chacune de ces révélations arrachait aux patients une approbation involontaire; ils ne pouvaient s'empêcher, en sortant, d' avouer tout haut ou de penser tout bas qu'on leur avait dit l'exacte vérité ; et Frédéric et sa famille n'avaient presque rien à faire pour grossir le concours des curieux.

La nuit était tombée que la baraque ne se vidait point; mais comme on devait tirer un feu d'artifice sur le pont Louis XVI, à neuf heures du soir, la cohue commença de s'éclaircir, les Champs-Elysées se dépeuplèrent, le tintamarre des trompettes et des cymbales s'apaisa par degrés, et les troupes de bateleurs purent respirer un moment après une journée si chaude.

Parpignolle courut rejoindre son ami, qui était monté sur les tréteaux pour voir s'écouler la foule, et lui dit en éclatant de rire :

(( Eh que diable leur as-tu donc conté?

— Vois-tu cet amas de peuple, répondit Montgazon, tu n'y pécheras au hasard que des fous, des fripons ou des sots; c'est ce que j'ai pris la liberté de foire sentir à chacun en particuUer; et j'avais doublement raison de te dire hier que le monde n'a point changé depuis les oracles de Delphes. »

Quand ils rentrèrent, Frédéric achevait de compter la recette. A la vue de Montgazon, il 6ta solennellement son chapeau et mit devant lui le genou en terre avec son Adèle et l'enfant, ce qui rendait assez le tableau d'Alexandre le Grand visitant sous la tente la famille de Darius.

a Jeune homme, dit Frédéric, vous êtes mon empereur! après quarante ans d'exercices dans les cours étrangères ou autrement dit chefslieux d'arrondissement, je ne suis qu'un infirme à côté de vous; mais je

18a LE TIROIR DU DIABLE.

me flatte d'avoir ouvert la carrière au génie. Je vous offre trois francs par jour et nous ne nous quittons plus.

— Trois francs par jour ! dit Parpignolle à Montgazon, qui se mit à rire.

— Je ne dis pas assez, reprit Frédéric, ça n'est pas payé : moitié des recettes, avec feux, congés, représentations à bénéfice, exemption du charroi, de la caisse et de là parade; et je vous fais épouser la fille à faux Guignard.

— La fille à faux Guignard ! répéta Montgazon intéressé.

— Oui, monsieur, oui, avec vos talents vous pouvez prétendre à la fille à Guignard, le plus beau parti de tous les champs de foire de Beaucaire à Saint-Cloud.

— Elle a de la fortune?

— Un trésor! à vous deux, vous traîneriez carrosse; une fille à gagner ce qu'elle veut. Éducation parfaite. Primo» d'abord et d'une, possédant tous les instruments, trombone, trompette, cor, tambour, violon, clarinette, caisse roulante ; ensuite, instruite à fond de tous les exercices, voltige, équilibre, ventriloquie, physique amusante; et puis dame, pour la chose de s'expliquer, il n'y a que vous pour lui rendre des points; c'est du français à quinze ; elle amasserait du monde autour d'un rat mort, elle ferait arrêter un convoi des pompes funèi)res. Que je lui dis souvent : Zénobie, faut que tu sois frottée de je ne sais pas quoi I

— Elle est donc bien séduisante?

— Séduisante! Zénobie! puisque je vous dis qu'elle se fait suivre des pièces deux-sous. Et avec ça des talents solides. Les amateurs sont admis journellement à lui casser des pavés sur le ventre. Elle enlève un cuirassier à la force de la mâchoire, elle danse la gavotte sur un fer ronge.

— Mais sans doute elle est jolie, voilà ce que je veux dire.

— Un phénomène monsieur! Vu son état, c'est l'enfant gAté de la nature. Elle a six doigts à chaque pied, des ongles en grifies et du poil plein le corps, avantage qui lui permet de se montrer en grifibn ou femme sauvage à volonté, dans les petits endroits où le monstre donne encore. Jamais de faux frais avec elle. La viande crue qu'elle mange devant la société lui compte comme déjeuner; elle avale un sabre comme un verre de vin. Artiste finie, quoi! n

ESvSAl SUR LES MCEURS DES SALTIMBANQUES 185

Hais Frédéric voyant lamine des jeunes gens :

« Vous riez de ça, voiis? Sauf votre respect, c'est une délicatesse mal placée ; quand vous vieillirez, vous penserez plus sérieusement et vous apprécierez ces femmes-là. Si j'avais vingt ans de moins... ça n'est pas pour humilier Adèle... Adèle a du bon... mais si j'avais vingt ans de moins, je n'aurais pas manqué Zénobie ; ça n'est pas tout, jeune homme : Guignard est vieux ; il a pris dans les temps un tour de reins, à force d'en faire, des tours ; ça le fait souffrir, cet homme, quand il veut pleuvoir ; il désire se retirer dans son pays, et il me paraît qu'on lui a déjà parlé pour y être maire; c'est un homme enfin qui s'est amassé de quoi ; il vous laissera son établissement, voilure, musique, charpente, caïmans, chiens dressés, tout compris. On pourrait renvoyer le paillasse, puisque monsieur votre ami est dans le cas de nous en servir; et nous formerions ensemble une troupe à ruiner la concurrence. Ça vous va-t-il?

— Non, dit Hontgazon, serviteur aux caïmans. Vous direz à mademoiselle Zénobie que je lui baise les griffes. Ce n'était qu'un essai.

— C'est impossible! La France adroit à vos bienfaits. Vous voulez étouffer vos talents I

— Ils nous serviront, soyez tranquille. Mon ami Parpignolle veut être médecin, et pour moi, je me destine à la carrière politique.

— Oui, dit Frédéric abattu, c'est le même genre... mais, ajouta-t-il en relevant la tête, c'est moins honorable. Enfin, il n'y a pas de sot métier. Voici toujours la moitié de la recette. L'acrobate n'a pas le cœur dans le jarret, Frédéric n'oubliera pas ce fameux service qiie je dois en partie à cet animal... »

11 détacha un coup de pied à son chien, qui poussa un hurlement. Mais Montgazon ne prit dans le plateau que vingt francs pour aller souper après le feu d'artifice. Et Frédéric à cette vue s'écria :

u Petit, salue ton bienfaiteur ! »

Avec un autre coup de pied à l'enfant, qui, à ce commandement, fit le saut de carpe, par habitude.

« Et toi , Adèle , éclaire ces messieurs, qui unissent la générosité au talent. i>

Les jeunes gens, accompagnés de la famille reconnaissante, sortiront de

"Ei^YSlôtYces ÇTob\èmaLÙques. — I.

RaiBasseur de n'importe quoi, n iniporte où

Par Gavarni.

Gravé par Lavieillb.

ITIQ CSRHS Dl PâSlIS.

^x'\slet\cea çtob\6ma.\.\q\ies. — 2.

! mauvaise connaissance.

Par Gavakmi.

Grarë par Virdicl.

LU e^Eloe DE PAROS.

Existences problématiques. — 5.

Mauvaise reocootre

Par Gavahni.

GraTé par la Ti«»iéROOiiAPiiiB.

11$ e^ZRIS IDE IPAR09*

L'epée — I.

RéjinieDt (sans colonel) de colonels sans régimeol

Ptr Oavarmi.

Gravé par Porret.

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