‹ Le diable à Paris (volume 2)Chapitre 85 sur 143 · ILES GENS DE MR · texte numérisé non relu

ILES GENS DE MR

A coups de pieds . h ooups de points. — i .

Rien dans les maios, nen dans les poches.

par Gavarni.

GtKvé par Laviblli.

RELATION bUN VOYAGE

LKTTRR A UN AMI.

Jusqu'ici, mon vieux ami, tu nfas humilié de ta supérioiité comme voyageur, et tandis que je n'avais à te parler c|ue de Venise ou de Palma, toi, Malgache intrépide, tu me promenais, dans les récits merveilleux, de r Atlas au cap de Bonne-Espérance, et de Sainte-Hélène à nie Maurice, li était temps de me hmcer à mon tour dans les grandes expéditions. Ce désir m'avait tourmenté durant toute ma jeunesse, et, sur le déclin de mes jours, je sentais bien qu'il fallait renoncera mes rêves, ou changer enfin on exploits sérieux de longues et stériles velléités.

(rest pouniuoi, pas plus loin (|u hier mutin, je me décidai au dé|)art, et, de retour le soir même, après la plus heureuse traversée, je me promis de f iidresser le récit de mes aventures.

N(î voulant pas faire les choses à demi, je me dirigeai d'un seul bond vers les antiques solitudes du nouveau monde, et après avoir consacré la matinée à faire une pacotille de drap écarlate, de plumes d'autnichc peintes des couleurs les plus tranchantes, et de verroteries bariolées, je rassemblai ma famille et partis avec elle vers midi, par un temps favorable. J'oubliai, il est vrai, de faire mon testament et d'adresser de solennels adieux à mes amis. Le navire mettait à la voile... je veux dire que lesiipin

attendait dans la rue, et, grâce au pilote expérimenté qui tenait le gouvernail de ce véhicule, nous arrivâmes sans encombre rue du Faubourg-Saint- Honoré, où nous devions prendre terre chez les peaux rouges de l'Amérique du Nord.

En d'autres termes, nous fûmes admis par H. Catlin à visiter Tintérieur de la salle Valentino, au sein de laquelle devait s'effectuer notre voyage, à travers quarante-huit tribus indiennes, sur un territoire de douze ou quinze cents milles d'étendue. -^

M. Catlin est un voyageur modèle, digne de rivaliser avec toi; -cher Malgache, pour le courage, la persévérance, la sobriété et Taniour de la science. Mais, tandis que tu t'es appliqué spécialement à l'étude des plantes et de leurs hôtes charmants, les papillons et les scarabées, il a tourné ses observations, lui, sur un sujet qui intéresse plus directement les peintres et les romanciers, l'étude de la forme humaine et celle du paysage.

Convaincu avec trop de raison de la rapide et prochaine extinction des races indigènes de l'Amérique du Nord, et reconnaissant pour l'avenir l'importance d'une histoire pittoresque de ces peuples, H. Catlin est parti seul, sans amis et sans conseils, armé de ses pinceaux et de sa palette, pour fixer sur la toile et sauver de l'oubli les traits, les mœurs et les costumes de ces peuplades dites sauvages, et qu'il faudrait plutôt désigner par le nom d'hommes primitifs. Il a consacré huit années à cette exploration, et visité, au péril de sa vie, les divers établissements d'une population d'environ cinq cent mille âmes, aujourd'hui déjà réduite de plus de la moitié, par l'envahissement du territoire, l'eau-de-vie, la poudre à canon, la pe* tite vérole et autres bienfaits de la civilisation.

Cet te collection contient, outre un musée d'armes, de costumes, de crânes et d'ustensiles des plus curieux, plus de cinq cents tableaux dont une partie est une galerie de portraits d'après nature d'hommes et de femmes dis* tingués des différentes tribus, et le reste une série de paysages et de scènes de la vie indienne, jeux, chasses, danses, sacrifices, combats, mystères, etc. Dans un modeste prospectus, M. Catlin réclame l'indulgence du public pour des esquisses faites rapidement, à travers mille dangers, et quelquefois sur un canot qu'il fallait pagayer d'une main tandis qu'il peignait de Tautre.

arrivera-t-elle à sauner ces nobles races lorsqu'elles Tauront franchement acceptée? J'en doute, puisque nous sommes si peu civilisés nous-mêmes, et que Tinfàme cupidité du trafic ne fait que substituer de nouvelles causes de destniction aux effets des rivalités et des luttes de tribu à tribu. Les empiétements de la chasse sur les territoires gll^oyeux de ces tribus respec* tives sont des causes de guerre rendues toujours plus fréquentes à mesure (|ue les tribus sont refoulées les unes sur les autres par les conquêtes du défrichement. L'appât du gain est une autre source de dévastation. Les Indiens ont appris à échanger leurs pelleteries contre nos produits, et telle tribu, voisine des établissements civilisés, détrdit aujourd'hui en trois jours plus de daims et de bisons pour le commerce qu'elle n'en tuait jadis en un an pour sa consommation. Quelle sera Tissue de cette lutte d'extermination où les premiers progrès du sauvage sont l'intempérance, c'est-àdire un vaste système d'empoisonnement, l'usage d'instruments plus meurtriers que ceux de ses pères, et la destruction du gibier, son unique ressource? La catastrophe qui les précipite est effroyable à prévoir, et quand on songe que les libertés tant vantées des États-Unis, et l'absence de misère et d'abjection, qui rendent en apparence la société anglo-américaine si supérieure à la nôtre, ne reposent que sur l'extinction fatale des habitants primitifs, n'est-on pas attristé profondément de cette loi monstrueuse do la conquête, ({ui préside depuis le commencement du monde au destin des races humaines?

Entre la nécessité de périr de misère et celle de s'initier h notre imparfaite civilisation, plusieurs chefs ont donc opté pour le dernier parti, et chaque jour la question qui s'agile entre les principaux conducteurs de hibus est celle-ci : Uester sous la tonte et vivre au jour le jour, tant bien que mal, do con(|uèles sur les voisins et loi> bôlos sauvages, ou bien fairt' des briques, bAlir des maisons, pennotlro c\\w, les enfants apprennent à lire, cultiver les terres et faire dos traités de paix avec les tribus environnantes. Los jeunes gens doivent naturellement protéger les idées nouvelles, les vieillards tenir aux anciennes, et j'avoue que, pour mon compte, je trouve que la poésie est de ce ooté-là. Mais il est bien question de poésie par le temps qui court!

Pour ne citer qu un exemple do ces luttes outre Tanoion et le nouveau

LES SAUVAGKS DE PAUIS. liM

|)nnci|)€, je le raconterai Thistoirc de MiGu-lni-êlii-Kaou, c'est-à-dire Iti Nuaffe-Blanc, clief de la tribu des loways, peuplade qui habile les [)laines du Haut-Missouri, au pied des montagnes rocheuses. Son père était un fameux guerrier qui avait fait furieusement la guerre à ses voisins, mais qui, pourtant, s'était prononcé pour la religion et la civilisation des blancs. Il périt victime d'une conspiration pour avoir voulu punir certains guerriei^ dt; sa nation, coupables d'avoir massacré traîtreusement des voisins inoffensifs. Le Nuage-Blanc ne pleura pas publiquement la mort de son père avec les cérémonies d'usage. Il c<icha sa douleur et lit le serment de vengeance. En effet, il tua six de ces assassins en diverses rencontres , et il les eût tués tous, si la tribu effrayée n'eût pris le jKirli de l'élire pour chef. La royauté n'est pas héréditaire chez les loways, et une des lois principales im|)Osées à l'élu de la tribu le somme de renoncer à toute vengeance personnelle. Le Nutu/e-Blanc refusa longtemps, et quand il se vit forcé d'accepter le commandement, il laissa éclater sa douleur, fit faire de solennelles funérailles à son père, et s*enferraa pendant un mois sous sa tente, sans permettre à personne d'en approcher. Ce jeune homme, d'une noble et belle figure et d'un caractère froid et mélancolique, renonça dès lors aux terribles pensées qui l'avaient agité.

Plongé dans de pénibles et sérieuses réflexions, il enterra le fonnihawk de la guerre, et se fit honneur d*élre proclamé chef pacifique. Il voyait diminuer sa tribu de jour en jour, et la petite vérole vint tout à coup la réduire des deux tiers; c'est-à-dire que de six mille sujets il ne lui en resta que deux mille. A ces causes de douleur vint s'en joindre une que nous trouverions puérile, mais qui est grave dans les idées d'un Indien. Une taie s'étendit sur un de ses yeux, et l'effroi de perdre la vue, joint à la honte qu'une disgrâce physique imprime au front d'un guerrier et d'un chef, lui suggéra le dessein d^aller chez les blancs, autant dans l'espoir de se faire guérir de son mal que dans celui de compenser son infirmité par le prestige qui s'attache aux hommes qui ont voyagé, o qui ont beaucoup vu,

El partant, beaucoup retenu. «> II confia son gouvernement à son oncle, et partit pour Washington, où

i\H LE TmOlU DU DIABLK.

sa giiérison fui jugée impossible, mais où il conçut le désir de civiliser complètement sa tribu. Ce n'était pas chose aisée. De retour chez lui, il rencontra beaucoup d'opposition parmi les siens. Une partie des chefs secondait son proji'l, le reste résistait. Alors fut prise une de ces décisions dont Fanalogue ne se retrouverait pas dans notre civilisation moderne, mais qui est tout à fait conforme au génie des sociétés antiques. Il fut résolu que le yunge-BianCy accompagné de sa famille et des principaux sages et guerriers de la tribu, partirait pour visiter les établissements des blancs de Tautre ctMé du grand lac salé (rOcéan), qu'ils voyageraient aussi loin et aussi longtemps ({u'ils pourraient, et qu'à leur retour, s'ils attestaient que la civilisation des blancs était partout supérieure à celle des peaux rouges, s'ils rapportaient beaucoup de présents, s'ils pouvaient dire qu'ils avaient eu à se louer de leur épreuve et persistaient enfin dans leur opinion, on bAtirail des maisons, on maintiendrait le système de paix avec les voisins, on commencerait à cultiver, et on donnerait l'éducation des blancs aux enfants. Que la tribu et le chef lui-même se fissent une idée de la largeur de l'Océan, de l'étendue de la terre et des nécessités de la vie chez nous, je ne le pense pas, autrement ce projet formidable les eût fait reculer. Hais gagnés par les promesses des missionnaires catholiques \ naïfs, confiants et curieux comme des hommes primitifs, ils ratifièrent le contrat, et le Kuage-Blanc se mit en roule avec sa famille, son sorcier, son orateur et ses amis, pour la capitale des États-Unis, et de là pour l'Europe, certains qu'à leur retour, ils seraient l'objet d'une vénération fanati(pie, et pourraient exercer une domination incontestée. Ce ne fut pas sans motif que le .\uage Blanc fit choix des plus illustres personnages pour l'accompagner; les Indiens qui n'ont jamais

1 Les misbionnaires calln>li<nios fonl plus de prosélytes chez les sauvages que les proleslanls, el la raisun en est simple. La reliijion réforiuée esl irop froide el Irop sage fiources ardentes imaginations, et il y a plus près f\n\m ne pense du fanastisme des Indiens aux suiterslilions de notre poésie religieuse. Le Nuai;c-Blanc el sa femme ont embrassé le catholieisinc, mais à condition de ne point le praticpier ostensiblement. Les missionnaires sont forcés A ce genre de transaction , et ils font dire aux sauvages ctmverlis que leurs com|>atriotes, n'étant |)as encore suffisanmient préjiarés à comprendre la sainte doctrine, y mêleraient des I)rali(iue5 païennes qui s<jui lieraient le nom du Christ ; mais la vérité est que les nouveaux convertis n'élèveraient pas sans danger le temple do Jésus à la place de la cabane aux niyslèrci.

franchi le désert, ne croient point aux merveilles de la civilisation, et regardent tout ce qu'on leur raconte de notre bien-être et de notre industrie comme autant de contes fantastiques pour les gagner et les tromper. En 1832, Oui-Djen-Djone (la Tête de l'œuf de pigeon)^ un des guerriers les plus distingués des Assin-ni-boim (cetix qui font bouillir la pierre), avait été emmené à Washington par le major Sanford. Il était parti vêtu de peaux de buffles, de plumes d'aigles et de chevelures humaines. Il revint au désert avec un pantalon de drap, une redingote, un chapeau de castor sur la tête, un éventail à la main ^ Hais là se borna son triomphe. Après avoir curieusement examiné sa toilette, ses compatriotes Finterrogèrent, déclarèrent ses récits incroyables, le condamnèrent comme menteur, et le tuèrent solennellement. Pour éviter un destin semblable, le Nuage-Blanc s'est fait accompagner de dix personnes dignes de foi, lesquelles, avec deux enfantSy forment une colonie de douze Indiens ioways actuellement à Paris, et avec lesquels j'ai eu l'honneur de causer intimement, comme je le raconterai plus tard.

Je poursuis le récit de l'expédition de ces nouveaux Argonautes. Arrivés à Washington, ils trouvèrent des difficultés qu'ils n'avaient sans doute pas prévues. D'une part, il fallait de l'argent pour entreprendre leur tour du monde, et ils n'avaient pour toute liste civile que leurs colliers de wàmpun, précieux coquillages qui représentent chez eux la monnaie, et que chaque guerrier porte autour de son cou. De l'autre, le gouvernement des États- Unis s'opposait à leur départ pour l'Europe. Depuis la triste fin des Osages morts chez nous de tristesse et de misère, l'autorité protectrice des Indiens, sachant le mauvais effet que produit chez eux le récit de semblables déceptions, leur refuse la permission de s'expatrier. Il fallait donc aux nobles aventuriers ce que, dans notre langue et nos usages prosaïques, nous sommes forcés d'appeler an entrepreneur. Il s'en présenta un qui prit sur lui les frais considérables du voyage, et déposa pour les Ioways une caution de 300,000 francs entre les mains du gouvernement américain.

* Le double portrait de ce clief t>arl>are dans ses deux costumes difTcrenls est une des plus curieuses pages de la galerie Callin. Les diHails de son histoire, rapporta dans le voyage de M. Catlin,sont trés-curicux.

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