‹ Le diable à Paris (volume 2)Chapitre 87 sur 143 · OKITXIEME LETTRE A IN A.MI · texte numérisé non relu

OKITXIEME LETTRE A IN A.MI

Je trouvai le Nuage-Blanc dans une petite chambre, au second, entièrement démeublée, car les Indiens ont encore un profond mépris pour la plupart de nos aises, et la première fois qu'on leur donna des lits, on les trouva couches dessous, le lendemain matin. Leurs lits, à eux, sont des fourrures étendues par terre, et le chef, assis à la turque sur sa peau d'ours, avait à son côté sa fenmic et sa fille Sagesse, âgée de deux ans et demi.

LES SAUVAGES DE PARIS. iOî)

baptisée comme père et mère, et encore allaitée selon l'usage de son pays. Ce chef est, comme beaucoup d'Indiens convertis, un chrétien nonpratt" quant, c'est-à-dire qu'il a, outre le baptême, trois autres femmes dans son pays.

Un de ses fils est au collège en Angleterre ou aux États-Unis.

Il me fit im léger signe de tête, sans se déranger, et lorsque j'étalai devant lui une pièce de drap rouge, le don le plus précieux qu'on puisse faire à un chef indien, il daigna sourire et me tendre la main. La femme parut plus émue de la magnificence de mon ofl^rande et laissa échapper une exclamation ; puis, sur-le-champ, elle enveloppa son enfant dans ce mor^ ceau d'étoffe, pour me montrer qu'elle en faisait cas, et voulait bien l'accepter. A peine eut-elle reçu le collier que je lui destinais, qu'elle le déscnfila pour regarder curieusement chaque perle, et le noonarque barbare, ne pouvant résister au même désir, ne cessa de rouler ces verroteries entre ses doigts et de les examiner, malgré la gravité de la conférence qui suivit et la part qu'il voulut bien y prendre.

Je distribuai un présent à chaque Indien, et chacun s'en para pour me donner signe d'approbation.

Les noms des hommes sont : le Grand-Marcheur et Marcke-en-avant, deux jeunes guerriers également beaux de formes, mais de physionomie trè&diiférente, car l'un paraît doux et enjoué comme un enfant, et l'autre a une terrible expression de rudesse et de férocité; ensuite le docteur sorcier, appelé les Pieds garnis d'ampoules; puis la Pluie qui marche^ avec son fils^ un enfant de onze ans, beau comme le petit Ajax ; enfin le Petit-Loup et les femmes. Je te parlerai de chacun en particulier.

Le plus docte, le plus sage et le plus éloquent de ces illustres seigneurs, est certainement la Pluie qui marche. En même temps qu'orateur de la tribu, il est chef de guerre, comme qui dirait ministre de la guerre du Nuage-Blanc, qui est chef de paix ou chef de village, c'est-à-dire souverain. La Pluie qui marche a fait trente campagnes, et dans six particulière^ ment il s'est couvert de gloire. On le soupçonne, ainsi que le docteur, d'a<ivoir coopéré au meurtre de Nuage-Blanc père. Il a été un des plus actifs pour faire élire Nuage-Blann fils, et, par là, il s'est mis à l'abri de sa vengeance.

âOO LE TIROIR OU DIARLE.

Il n'y a entre eux aucune apparence de haine. Qui peut dire cependant quels drames inaperçus se passent dans Kesprit et dans Fintérieur domestique de ces exilés?

La Piitie qui marche est un homme de cinquante-six ans, d'une très-haute taille, et d'une gravité majestueuse. Il ne sourit jamais en pérorant, et, tandis que la physionomie douloureuse du Nuage-Blanc fait quelquefois cet effort par générosité, celle du vieillard l'esté toujours impassible et réfléchie. Sa face est large et accentuée, mais n'offre aucune autre différence de lignes avec la nôtre que le renflement des muscles du cou, au-dessous de l'angle delà m&choire. Ce trait distinctif de la race lui donne un air de famille avec la race féline.

Ce trait disparaît même presque entièrement chez le docteur, qui est agréable et fln, suivant toutes nos idées sur la physiognomonie. Quoiqu'il ait soixante ans, ses bras sont encore d'une rondeur et d*une beauté dignes de la statuaire grecque, et son buste est le mieux modelé de tous. Son agilité et son entrain à la danse attestent une organisation d'élite. Une si verte vieillesse donne quelque regret de n'être pas sauvage, et, lorsque, parmi les spectateurs, on voit tant d'êtres plus jeunes, goutteux ou obèses, on se demande quels sont ceux qu'on montre, des sauvages de Paris ou de ceux du Missouri, comme objets d'étonnement.

Le docteur est un très-bel esprit, à la fois médecin, magicien, jongleur, poëte, devin, et quelque peu orateur. Il porte un collier de graines sacrées et un doigt humain desséché en guise de médaillon, pour conjurer le mauvais œil Il est, en même temps, le bouffon agréable et le conseil très-sérieux du prince et de la nation. Durant la traversée, un calme plat surprit nos Argonautes sur le navire qui les transportait en AngleleiTC. Le docteur procéda à ses incantations, au grand plaisir des passagers blancs et au grand respect des Indiens. Deux heures après, le vent qui était tombé depuis trois jours s'éleva, et les Indiens demeurèrent convaincus, comme on peut le croire, de la science infaillible du docteur. Cependant ils jugent apparemment nos médecins encore plus sorciers que les leurs, car ils se font soigner par eux, ici, quand ils sont malades. Il semblerait aussi qu'on ne croit pas celui-là capable d'évoquer le mauvais esprit par vengeance, car le chef ne se fait pas faute de le traiter en petit garçon. Il y a quelques jours, on trouva.

vers le soir, notre sorcier assis sur Tescalier, et, comme on T invitait à s^aller cx)ucher» il secoua la tête et resta là jusqu'au lendemain, puis le lendemain encore, et la nuit suivante, et enfin trois jours et trois nuits sans désemparer, mangeant et dormant sur cet escalier. Il était en pénitence, on n'a pu savoir i)our quelle faute ; mais on peut se faire, par là, une idée du pouvoir absolu du chef et de la soumission de cet Indien, qui est pourtant de naissance illustre et un guerrier très-distingué lui-même.

Mais le personnage qui a le plus gagné notre amitié, malgré Tamabilité du docteur, malgré la grande sagesse de la Pluie qui marche et la beauté de son enfant, malgré la douce tristesse du Nmge-Blanc^ et la modestie de Sa Majesté la reine, c'est le Petit-Loup, ce noble guerrier dont l'apparence herculéenne et les grands traits accentués m'avaient d'abord effrayé, mais qui, revenu auprès de sa femme malade, et le cœur rempli de tristesse à cause de la mort récente de son enfant, m'a paru le plus doux et le meilleur des hommes. Lorsqu'il s'élança le premier pour la danse, à cheval sur son arc (qu'il faisait la pantomime de fouetter avec une lanière de cuir attachée à une corne de bison), mes amis le comparèrent à Diomède. Lorsqu'il reprit le calme de sa physionomie grave et douce, pour accueillir les félicitations du public, nous l'appelâmes le Jupiter des forêts vierges ; mais lorsqu'il eut essuyé le^ couleurs tranchantes qui l'embellissaient singulièrement, et qu'on nous raconta son histoire, nous ne vîmes plus qu'une noble et honnête figure, caractérisée en courage et en bonté, et nous l'avons alors sixtuommè le Généreux, nom qui lui conviendrait beaucoup mieux que celui de Petit'Loup, car rien, dans sa puissante et douce organisation, n'exprime la férocité ni la nise. Ce n'est pas qu'il se fasse faute d'enlever un scalp à l'ennemi, — c'est un si glorieux trophée de victoire, que la race indienne périra, je pense, avant d'avoir renoncé à ces horribles insignes, — ni qu'il croie ofifrir à nos yeux un objet repoussant en nous montrant sa manche garnie, de l'épaule au poignet, de franges de cheveux acquis par le même procédé. C'est l'héritage de ses pères, c'est sa généalogie illustre et sa propre vie de gloire et de combats qu'il porte sur lui. Faute d'histoire et de monuments, rindien se revêt ainsi du témoignage de ses exploits. Sur la peau d'ours ou de bison qui le couvre, et dont il porte le poil en dedans, sa femme dessine et peint ses principaux faits et gestes. Ici, un ours percé de sa flèche ; à côté, H. !2G

le héros combattant ses ennemis ; plus loin, son cheval favori. Ces dessins barbares sont très-remarquables ; formés de lignes élémentaires comme celles que nos enfants tracent sur les murs, ils indiquent pourtant quelquefois un sentiment très-élégant de la forme, et en général de la proportion. Le fils de la Pluie qui marche annonce beaucoup de dispositions et un goût prononcé pour cet art. Couché h plat ventre, la tête enveloppée de sa couverture, comme font les Arabes et les Indiens lorsqu'ils veulent 86 recueillir, il trace avec un charbon sur le carreau la figure des gens qu'il vient de voir. Nous lui portons des gravures, mais où trouvera-tnl un plus beau modèle que lui-même? Que Tartiste sauvage détourne les yeux de nous et de nos œuvres, et qu'il se regarde dans une glace! Cet enfant de onze ans est un idéal de grâce et d'élégance, et, comme tous les êtres favorisés par la nature, il a finstinct de sa dignité. Le costume de sa tribu, le cimier grec et la tunique de cuir coupé en lanières, ou simplement la longue ceinture de crins blancs, sa couleur, son buste nu, délicat et noble, le charme de ses attitudes et le sérieux de ses traits, en font un t^rome antique digne de Phidias.

Mais, à travers ces digressions involontaires, l'evenons à notre héro6 le Petit-Loup, ou pour mieux dire le Généreux, Voici un monument plus authentique et plus positif de sa gloire et de son grand caractère.

« A tous ceux qui ces présentes verront , on fait savoir que Shcm^ta-yi-ga^ ou le « Petit-Loupy un brave loway, ménlo ce nom de brave , par le fait qu'il a pris pari a « (le nombreuses expéditions contre les ennemis de sa tribu. Dans toutes, à ce que j'ai « appris, il a montré le plus grand courage. Mais ce qui le recommande surtout à Taf- (( feciion et à la confiance de ious les liommes binncs ou rouges, c'est l'humanité et « l'audace qu'il a déployées pour arracher une troupe d'Omahaws des mains de la (( nation à laquelle il appartient. Dimanche dernier, il a sauvé du tomahawk et du cou- (( teau dix Omahaws inofTensifs. Un d'eux, attiré hors de vue, avnit été assassiné. v( Parmi ces dix individus se trouvaient les chefs bien connus et bien-aimés le Gros- « Élan^ les Gros-Yeux, et Wascamnnia, une squaw * et six jeunes gens. Cette troupe « visitait amicalement les loways^ d'après une invitation s|>éciale de la part decesder-

' (Une femme.) Lorsqu'on raconle ce trait au public, le gc^néreux Petit-Loup fait observer que les chefs qui sont à ses cAlés étaient absents de la Iribu, el rinlerpr<^le ajoute que le héros sauva les prisonniers au péril de ses jours.

« niers. Arrivés i dii milles du poste, on les aperçut, el ils parlèrent au gendre do Neuy « Mai»-ya, qui le chargea de porter, selon la coutume des Indiens lorsqu'ils sont en (i expédition de paix, le tabac et les bâtons aux chefs ioways. Ce jeune homme agit en « traître : il ne délivra pas le message à ses chefs, et donna avis de l'approche des « Omahaws à un Indien qui s'apprêtait à s'en aller en guerre. L'Indien , accompagné u des deux tiers de sa nation, s'élança aussitôt pour massacrer les visiteurs , ce qu^il « aurait fait, s^il n'avait été arrêté par l'intervention du Petit-Loup, Le Petit-Loup s'in- « terposa, parce que, selon son dire (ot à coup sûr il dit vrai), il regarda comme (i honteux et lâche de frapper un frère après l'avoir invite à venir visiter la nation. Une « semblable trahison est de fait très-rare, même parmi les plus sauvages Indiens de a l'Amérique du Nord, et n'a aucun antécédent chez les Ioways. J'ai rencontré le Petit- « Loup avec Jeffrey, l'interprète ioway, et deux autres Ioways, comme ils amenaient à « mon agence le Gros-Élan et sa troupe, peu après l'événement. Je ne puis terminer tt celte note sans exprimer au Petit^Loup mes sincères remerciements pour sa belle a cooduitOf el je demande la permission de le recommander à la bienveillante attention « de 9Qn grand-père le président des États-Unis, et de tous ceux qui liront cette lettre.

« \V. P. RiClIARDSON , AGENT.

« Sou«-«fence d« Grande-NémalMw, 23 octobre 1843. »

Le Petit-Lmq) reçut une médaille d'honneur de Fintendant supérieur des affaires indiennes, M. Harwey» qui s'exprime ainsi en recommandant le Petit-Loup au président des États-Unis, John Tyler : o Les médailles a accordées par le gouvernement sont fort estimées des Indiens... et j'en fi ai donné une au Petit-Loup. En la recevant, il s'est écrié, avec beaucoup a de délicatesse, qu'il ne méritait aucune récompense, parce qu'il n'avait « fait que son devoir; mais qu'il était heureux que sa conduite eût mérité « Tapprobation de sa nation et de son père, n

Lorsque le Petit-Loup, reçu aux Tuileries avec ses compagnons, interrompit la danse, suivant l'usage indien, pour raconter ses exploits, il adressa ces paroles à Louis-Philippe : a Mon grand père, vous m'avez en- 0 tendu dire qu'avec ce tomahawk j'ai tué un guerrier pav^ie, un des a ennemis de ma tribu. Le tranchant de ma hache est encore couvert de u son sang. Ce fouet est celui dont je me servis pour frapper mon cheval a en cette occasion. Depuis que je suis parmi les blancs, j'ai la conviction « que la paix vaut mieux pour nous que la guerre. J'enterre le tomahawk « entre vos mains, je ne combattrai plus. »

âOi LE TIROIR DU DIABLE.

Je terminerai Thistoire du Petit-Loi^ par un détail emprunté, ainsi que les précédents, à une très-exacte et très-intéressante notice de M. Wattemarefils.

« Ce que, dans sa modestie, le Petit-Loup n'avait pas dit au roi, c'est que le jour du combat dont il faisait mention, son cheval, jeune poulain plein de feu et d'ardeur, l'avait emporté loin de$ siens, au milieu d'un groupe de Pawnies. Trois cavaliers font volte-facte, mais, effrayés par l'aspect terrible du Petit-Loup, qui se précipitait sur eux en poussant son cri de guerre, deux d'entre eux laissent tomber leurs armes. Le guerrier, dédaignant de frapper à mort des ennemis désarmés, se contenta de les cingler vigoureusement du fouet qu'il tenait de la main gauche; puis, se tournant vers le Paivnie armé, il esquiva adroitement un coup de lance que celui-ci lui portait, lui cassa la tête d*un coup de tomahawk, et, sautant à bas de son cheval, il prit le scalp. Remontant aussitôt sur l'intelligent animal, qui semblait attendre que son maître eût conquis le trophée de sa victoire, le P^it- Loup retourna tranquillement auprès des siens, après avoir jeté un cri de provocation aux Pawnies. »

Cela ne resscmble-t-il pas à un épisode de V Iliade?

Mais ce héros indien semble résumer en lui seul toute l'antique poésie de sa race, et, tandis que l'amour ne joue qu'un rôle secondaire dans la vie d'un Indien moderne, celui-ci a dans la sienne un roman d'amour. Prisonnier pendant deux ans chez les Sawks, il apprit rapidement la langue de cette tribu ennemie, et se fit aimer d'une jeune fille, douce et jolie, qu'il enleva en s'échappant. Par quels périls, quelles fatigues et quelles épreuves ils passèrent dans cette fuite, avant de rejoindre les tentes des loways, on peut l'imaginer et voir là tout un poëme. Ëntin, il installa sa jeune épouse, y Aigle-femelle de guerre qui plane, dans son wig-wam, et lui voua une atfection exclusive, exemple bien rare dans ces mœurs libres. Il eut d'elle trois enfants qu'il a tous perdus, le dernier en Angleterre, il y a peu de mois. A chacune de ces douleurs, ressenties avec toute l'amertume ordinaire aux Indiens, il se fit une profonde incision dans les chairs de la cuisse, pour apaiser la sévérité du manitou, et témoigner sa tendresse aux chers êtres qui l'avaient quitté. Lors de la mort de ce dernier enfant, il tint pendant quarante-huit heures le petit cadavre entre ses bras, sans vouloir s'en séparer. Il avait entendu dire que la dépouille des blancs était

traitée sans respect, et Tidée que le corps de sa chère progéniture pourrait bien devenir la proie d'un carabin lui était insupportable. On ne put le calmer qu'en embaumant Tenfant et en le plaçant dans un cercueil de bois de cèdre. Il consentit alors à se fier à la parole d'un quaker qui, partant pour TAmérique, se chargea de le reporter dans sa tribu, afin qu'il pût dormir avec les ossements de ses pères. Depuis cette époque, la pauvre compagne du Petit-Loup n'a cessé de pleurer et de jeûner, si bien qu'elle est tombée dans une maladie de langueur qui fait craindre pour ses jours. Nous la vîmes étendue sur sa natte, jolie encore, mais livide. Le noble guemer, assis à ses pieds, place qu'il ne quitte que pour paraître devant le public, lui prodiguait les plus tendres soins. Il lui caressait la tête comme un père caresse celle de son enfant, et s'empressait de lui remettre tous les présents qu'il recevait, heureux quand il Tavait fait sourire. Une telle délicatesse d'affection pour une squaw est bien rare chez un Indien, et rappelle le poëme d'Atala et de Chactas. Le baron d'Ekstein, frappé, m'at-on dit, de ce rapprochement, a raconté au Petit-Loup l'histoire des deux amants, et le guerrier, souriant à travers sa douleur, lui a répondu : « Je suis content de vous rappeler cela. Je sais que quand on a entendu raconter une histoire, et qu'on voit ensuite quelque chose de semblable, on éprouve du contentement. Vous nous voyez dans le malheur et la peine, et pourtant je suis satisfait que ma peine vous soit profitable, en vous rappelant une belle histoire. »

Voilà du moins ce que m'a rapporté une personne présente à cette scène. Quant à moi, j'ai trouvé aussi un peu de poésie au chevet de cette Atala nouvelle. Je tenais à la main une fleur de cyclamen, qui fixa ses regards, et que je me hâtai de lui offrir. Elle la prit en me disant qu'il y avait, dans la prairie^ des espaces tels qu'un homme pouvait marcher plusieurs jours et plusieurs nuits au milieu de ces fleurs, et qu'elles lui montaient jusqi/au genou. Je m'élançai par le désir au milieu de ces prairies naturelles embaumées de la gracieuse fleur que nous cultivons ici en serre chaude, et qui, même dans les Alpes, n'atteint pas une stature de plus de six pouces. Pendant ce temps la femme du sauvage s'y reportait par le souvenir. Elle respirait la fleur avec délices, et elle la conserva sous ses narines, en disant qu'elle se croyait dans son pays.

rignore par quel hasard, c'est la seconde fois que le parfum de cette fleur charmante conduit mes rêves au sein des déserts de TAmérique. La première fois que je la vis croître libre et sans culture, ce fut par une douce matinée d'avril, au pied des montagnes du Tyrol, sur les rochers qui encadrent le cours de la Breuta. Accablé de fatigues, je m'étais endonni sur le gazon semé de cyclamens. J'eus un songe qui me transporta dans les contrées que me décrivait hier la jeune sauvage en recevant de moi ime de ces fleurs. Dans mon rêve, j'ai vu la nature plus grandiose et plus féconde encore que cell^ déjà si féconde et si grandiose où je me trouvais alors. Les plantes y étaient gigantesques, et je crois môme que j'ai remarqué des cyclamens hauts d'une coudée, qui semblaient voltiger comme des papillons sur les hautes herbes du désert. Je sais bien que quand je m'éveillai je trouvai les Alpes petites, et j'aurais méprisé mon doux oreiller de panporcini (c'est ainsi qu'on appelle le cyclamen dans ces contrées), n'eût été qu'il embaumait. Son petit nectaire semblait secouer des flots deparfums, pour me prouver que les petits et les humbles ne sont pas toujours les moins favorisés du ciel.

Hais me voici encore perdu dans une digression d'où j'aurai bien de la peine à revenir habilement au sujet de ma lettre. Habitué à de semblables distractions, tu ne me tiendras pas rigueur, et tu consentiras à être ramené sans transition au chevet de V Aigle-femelle. Cette pauvre mère désolée a un nouveau sujet de mélancolie dans son ignorance de la langue ioway, qu'elle n'a jamais pu apprendre. Son mari, qui a si facilement appris la langue des Sawks durant sa captivité, est le seul être avec lequel elle puisse échanger ses pensées, et il semble qu'il veuille lui épargner cette solitude de Tânic en ne la quittant pas, et en l'entretenant sans cesse dans le langage de ses pères.

Pour achever ma galerie de portraits, je te parlerai en bloc des trois autres femmes, et en cela je me conformerai à la notion des Indiens, qui semblent considérer la femme comme un être collectif n'ayant guère d'individualité. Ils admettent la polygamie, comme les Orientaux, dans la mesure de leur fortune. Un chef riche a autant de fenmies qu'il en peut entretenir et acheter, car chez eux, comme chez nous, l'hymen est un marché. Seulement il est moins déshonorant pour Flndien ; car, au lieu de vendre sa per-

sonne et sa liberté pour une dot, c'est lui qui, par des présents au père de sa fiancée, achète la possession de lobjet préféré. Deux chevaux, quelques livres de poudre et de tabac, quelquefois simplement un habit de fabrique américaine, payent assez magnifiquement la main d'une femme. Dès qu'elle est sous la tente de l'époux, elle devient sa servante comme elle était celle de son père : c'est elle qui cultive le champ de maïs, qui plie et dresse la tente, qui la transporte, à l'aide de ses chiens de trait, d'un campement à l'autre, qui fait cuire la chair du daim et du bison, enfin qui taille et orne les vêtements de son maître, sans cesser pour cela de porter son marmot bien ficelé sur une planche, et passé h ses épaules avec une courroie comme une valise. Elles vivent entre elles en bonne intelligence, et, dans la tribu des loways, on ne les entend presque jamais se quereller. Cependant il en est de leurs rares disputes comme de celles des hommes; il faut qu'elles finissent par du sang, et alors elles se battent à coups de couteau, et môme de tomahawk. Les hommes ne sont point jaloux d'elles, ou, s'ils le sont parfois, ce serait une honte de le faire paraître devant les autres hommes. Ainsi im époux trahi punit sa femme dans le secret du ménage, mais il mange, chasse et chante avec son rival sans jamais lui témoigner ni haine ni ressentiment. Les femmes ioways portent leurs longs cheveux tressés tombant sur le dos, et séparés du front à la nuque par une large raie de vermillon qu'on prendrait de loin pour un ruisseau de sang produit par un coup de hache. Il faut que, dans tous les ajustements de l'Indien, le terrible se mêle h la coquetterie. Elles se peignent aussi la figure avec du vermillon, et leurs vêtements, composés de pantalons et de robes de peaux frangées de petites lanières, que recouvre un manteau de laine, sont d'une chasteté rigoureuse. Ce manteau rouge ou brun, bordé d'une arabesque tranchante, est d'un fort bel efifet. Ce n'est en réalité qu'une couverture carrée; mais, lorsqu'elles dansent, elles le serrent étroitement autour de leur corps, en le retenant avec les mains, qui restent cachées : ainsi serrées, et sautant sur place avec une roideur qui n'a rien de disgracieux, tandis qu'une hache ou un calumet richement orné est fixé dans leur main droite, elles rappellent les figures étrusques des vases ou las hiéroglyphes des papyrus. Leur unique talent est de peindre et de broder des mocassins avec des perles, et des vêtements de peau avec des soies de

porc-épic. Elles excellent dans ce dernier art par le goùl des dessins, Theureux assemblage des couleurs et la solidité du travail. Leurs physionomies sont douces et modestes. La tendresse maternelle est très-développée chez elles ; mais en cela elles ne surpassent peut-être pas les hommes, comme les femmes le font chez nous. Le père indien est un être aussi tendre, aussi dévoué, aussi attentif, aussi passionné pour sa progéniture que la mère. Ces sauvages ont du bon, il faut en convenir. Quoi qu'on en dise, nous leur ôtons peut-être plus de vertus que de vices en nous mêlant de leur éducation.

Les noms des squaws sont ici aussi étranges et aussi pittoresques que ceux de leurs époux : c'est le Pigeon qui se rengorge, le Pigeon qui vole, Y Ourse qui marche sur le dos d'une autre, etc.

Maintenant que tu connais toutes ces figures, je te traduirai les discours. Le grand orateur, la Pluie qui marche, s'assit en face de moi avec solennité, car la |>arole est une solennité chez les Indiens. Leur esprit rêveur est inactif la plupart du temps. Leur langue est restreinte et incomplète comme leurs idées. Ils ne connaissent pas le babil, et peu la conversation. Ils échangent quelques paroles concises pour se faire part de leurs volontés ou de leurs impressions, et quand, au siècle dernier, on faisait chanter au Htiron, dans un opéra-comique très-goûté.

Messieurs, messieurs, en Huronic, Chacun parle à son tour,

on était tout à fait dans le vrai. Dans les occasions importantes, chaque chef fait un discours, et durât-il trois heures, jamais il ne serait interrompu ; encore, pour faire ce discours, fanl-il être réputé un homme habile dans Tart de parler. Que penseraient nos Indiens s'ils assistaient à nos séances législatives ?

La Pluie qui marche me parla donc ainsi :

« Je suis content de te voir. On nous a parlé de toi, nous avons compris « que tu avais beaucoup d'amis, et nous t'estimons pour cela. Tu nous as fait <i des présents sans nous connaître, nous t'en savons gré. Chez nous, l'usage « est de faire des présents à tous ceux que nous allons voir; nous porte- « rons les tiens dans notre pays, ainsi que tous ceux qu'on nous a faits.

« Nous moltrons à part ceux qu'on nous a faits en Amérique, ceux qu'on « nous a faits en Irlande, ceux qu'on nous a faits en Ecosse, ceux qu'on (c nous a faits en Angleterre, ceux qu on nous a faits en France, pour faire « voir à nos amis comme nous avons été reçus chez les blancs. Nous n'ait vous pas de maisons, nous n'avons pas de livres, ces présents seront notre « ^stoire. »

Pendant qu'il parlait, il gesticulait sans cesse, avec lenteur et précision, énumérant sur ses doigts les contrées qu'il avait parcourues, montrant le ciel quand il parlait de son pays.

Quand je l'eus remercié de son compliment, il fit signe qu'il avait a parler encore, et recommença à pérorer d'une voix gutturale et en remuant toujours les bras et les mains.

« Nous rendons grftce au grand esprit qui nous permet de nous trouver « parmi les Français nos anciens amis et nos anciens alliés. Nous les trouu vons plus aimables et plus affectueux que les Anglais. Quand j'étais un « petit enfant, mon père m'avait emmené dans les établissements des Ana glais,en Amérique. Ils nous faisaient beaucoup de présents et nous avions a part à beaucoup de butin. Aussi nous pensions que les Anglais étaient les a meilleurs parmi les blancs. Mais nous avons bien compris, depuis, qu'ils ne a voulaient que nous tromper et nous tuer tous avec l'eau de feu. Comment « nous donneraieat'ils la richesse^ eux qui^ dans leurs pays, ont des hommes a qui meurent de faim? Depuis que j'ai vu cela, mes yeux se sont ouverts u comme s'ils voyaient pour la première fois la lumière du jour. Nous n'a- (c vons eu que du malheur en Angleterre. Nous y avons perdu un de nos « frères et un de nos enfants. Heureusement, en France, nous nous portons « bien et nous espérons en sortir tous vivants pour retourner dans notre c( pays où nous raconterons tout ce que nous avons vu et où nos enfants c( l'apprendront à leurs enfants. »

Nous regardâmes le Petit-Loup. Ses yeux s'étaient remplis de larmes au souvenir de la perte de son enfant, et sa figure, si effrayante dans la danse du scalp, exprimait la plus profonde sensibilité.

I^s autres approuvèrent le discours de la Pluie qui marche par une courte exclamation, et le docteur, prenant la parole, déclara qu'il avait entendu avec satisfaction ce ({n'avait dit l'orateur; qu'il venait le contirnicr, et il

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ajouta, en fin politique qu'il est : a Plus nous resterons de temps ici, plus « nous serons respectés et honorés chez nous. On nous a fait écrire plu- « sieurs fois de revenir, en promettant qu'à Favenir on nous croirait. Mais u si nous revenions trop tôt, tout le monde ne serait pas persuadé que nous u avons été bien reçus et que nous nous sommes trouvés heureux parmi les « blancs. D'ailleurs, comme notre système actuel et la volonté de notre chef « \i} Nuage-Blanc sont de faire cesser les guerrescontinuelles qui nous détrui- « saient, et comme, pendant Tabsence du chef, la tribu ne peut pas et ne « doit pas se batlre, nos guerriers s'accoutument à la paix, et nous aurons a moins de peine à l'établir pour toujours. »

Je voulus ensuite faire parler le Nuage-Blanc, ce roi mélancolique qui roulait toujours une perle entre ses doigts, et qui, dans ses moments de loisir, fait très-adroitement avec un morceau de bois et des chiffons, des poupées à la manière sauvage, pour sa petite-fille. Je savais aussi que son smibition était d'amasser de quoi doter cette enfant d'un trésor sans prix aux yeux de la famille, à savoir six couverts d'argent. Le contraste de ces goûts puérils du sauvage avec la gravité douce de ce profil aquilin et la fierté de ce costume qui rappelle celui des héros de l'antiquité, m'amusait et m'intéressait au plus haut point. Combien n'aurais-je pas donné de couverts d'argent si c'eftt été le moyen de pénétrer dans cette âme, et d'explorer ce monde inconnu que chacun porte en soi, et que personne ne peut clairement se représenter tel qu'il est conçu par son semblable! Combien doit être grande cette différence chez rhonimo primitif que l'abîme d'une suprême ignonmce sépare de nos idées et de l'histoire de nos générations successives! Comment s'expliquer que cet enfant de trente ans, que j'avais sous les yeux, rêveur, timide et grêle, eftt vengé la mort de son père en tuant, de sa propre main, six de ses assassins, et qu'il eftt renoncé à cette expiation avec tant de répugnance ? Je ne savais de quel côté Tentamer pour faire une percée, ne fût-ce ((u'un trou d'aiguille, dans ce poëme mystérieux de sa destinée. Enfin je me décidai à lui demander quel était le premier devoir, non-seulement d'un chef de tribu, mais d'un homme, quel qu'il soit, blanc ou rouge.

Je n'obtins qu'une réponse évasive, faite à demi-voix, les yeux baissés, et presque fermés, ce qui est la marque d'une grande dignité de sentiment

chez les Indiens. « Nous sommes des gens simples, dit -il; ce ifesl pas a dans les bois et dans le désert que nous pouvons apprendre ce que (c vous lisez dans vos livres. Je vous demanderai donc la permission de ne « pas continuer ce discours. »

Je demandai à Tinterprète si c'était une manière de m'imposer silence et me faire sentir mon indiscrétion. Le chef répondit que non, et qu'il était prêt à recommencer un autre discours.

Je lui demandai alors quel était le plus grand bonheur de F homme. Sii réponse fut toute personnelle, mais douloureuse et poétique. Faisant allusion à la taie qui couvre un de ses yeux, il dit : « Le plus grand bonheur u d'un homme, c'est de voir la lumière du soleil. Depuis que j'ai perdu la tf moitié de ma vue, je comprends que ma vue était ce que j'ai possédé de c( plus précieux. Si je perds l'autre œil, il faudra que je meure. »

Je ne voulus |)as aller plus loin de peur de l'attrister davantage, et la conversation devint plus générale. Les jeunes gens assis par terre s'égayèrent un peu avec nous.

Le Grand-Marcheur^ celui qui a la figure d'un tigre et le torse d'HercuK», se mita jouer avec la poupée de l'enfant du chef; nous lui passâmes un crayon pour qu'il fit une figure au morceau de bois qui représentait le visage. Il lui barbouilla la place du menton, en disant que, puisquecet enfant était né chez les blancs, il lui fallait de la barbe ^

Je lui demandai à quoi on passait son temps sous le wig-wam, les jours de pluie, il m'expliqua qu'on faisait d'abord un fossé autour du wig-wam ()Our empêcher les eaux d'y pénétrer, puis qu'on s'enfermait bien et que les femmes se; mettaient à travailler.

— Et les hommes à ne rien faire ?

— Nous sommes assis en rond comme nous voilà et nous faisons ce que nous faisons ici.

— Vous parlez?

— Pas beaucoup.

— Et vous ne vous ennuyez pas?

Le sauvage ne comprit pas ce que je voulais dire. J'aurais dû être per-

1 Les loways se rasent la léte et s'épilenl le menton. Ils ne laissent croître sur le crâne que la mèche du «ro/p.

^iâ LE TIUOIR 1)1) DIABLt:.

suadé (l'avance que là où la réflexion et la méditation n'existent pas, la rêverie est toujours féconde et agréable. L'imagination est si puissante quand la raison ne Tenchaine pas!

Ne vous étonnez pas de leur sérénité, nous disait, en sortant, un voyageur qui connaît et comprend T Amérique. J'ai vu, lù-l>as, cent exemples de gens civilisés qui se sont faits sauvages; je n'en ai pas vu un seul du contraire. Celte vie libre de soucis, de prévoyance et de travail, excitée seulement par les enivrantes émotions de la chasse et de la guen*e, est si attrayante qu'elle tente tous les blancs lorsqu'ils la contemplent de près et sans prévention. C'est, après tout, la vie de la nature, et tout ce qu'on a inventé I)Our satisfaire les besoins n'a servi qu'à les compliquer et les changer en souffrances. Souvent on accueille de jeunes Indiens aux États-Unis et on leur donne notre éducation. Ils la reçoivent fort bien; leur intelligence est rapide et i)énétrante; on en peut faire bientôt des avocats et des médecins. Mais au moment de prendre une profession et d'accepter des liens avec notre société, si, par hasard, ils vont consulter et embrasser leurs parents sous le wig-wam, s'ils respirent Tair libre de Ia prairie^ s'ils sentent |)asser le fumet du bison, ou s'ils aperçoivent la trace du mocassin de la tribu ennemie^ adieu la civilisation et tous ses avantages! Le sauvage retrouve ses jambes agiles, son œil de lynx, son cœur belliqueux. C'est la fable du loup et du chien.

Nous quittâmes ces beaux Indiens, tout émus et attristés; car, en repucnanl le voyage de la vie à travers la civilisation moderne, nous vîmes dans la rue des misérables qui n'avaient plus la force de vivre, des élégants avec des habits d une hideuse laideur, des figures maniérées, grimaçantes, les unes hébétées par l'amour d'elles-mêmes, les autres ravagées par l'horreur de la deslinée. Nous rentrâmes dans nos appartements si bons et si chauds où nous attendaient la goutte, les rhumatismes et toutes ces infirmités de la vieilless(^ que le sauvage nu brave et ignore sous sa tente si mal close; et ce mot naïvement profond que m'avait dit l'orateur indien me revint à la mémoinî : « Ils jtoiis promettent la richesse, et ils ont chez eux des hommes qui -meurent de faim! »

Paiivn»s sauvages, vous avez vu l'Angleterre, ne regardiez pas la France!

GEORGE 8Ain>.

tt l'tfjton y^ui *« itHy\trsi

LA SALLE DES PAS PEtlDllS A LA CltA^lBnE DES LVÉPIÎTÉS. 2ÎS

sm'vcr (riin ptni i>liis près danscelteanlioliiiiulire oii iiuus cuirons fièiTment t'\ an niêmo tilro que \e garde fiaïioiml qui s'y pavane. Elle est à lui, à vous, h moi, à tout Ip jnonde, hunlt'e par riionni'le homme et par Fintrii^imL par romlear illiislre p\ te Imvard obscur, qiielf|iiefois bnlïiinleet aiiimée ; quelquefois délaissoe et prestpie déscrle ; ayant ses heures de langueur, ses moments de transport, snivani ee qui se passe chez le grand seignenr qui siège h côté, et ce grand seigneur, c'est hi politique!

Nous sommes au pahiis de la chambre des dépulés, et dans la salle qu ou appelle V^Sàiie des pu ^ ifcrrim.

Uieu de plus simple que la topographie du Heu : un carré obloug percé de cinq grandes croisées h travers lesquelles on voit à cette heure venlirlîmideinerit les premit'^res feuilles des hlas du jaithn ; aux deux extrémités, deux vomitoires qui dans les jours agités jettent la foule dans ce forum; eu face des croiiîées, deux autres portes qui conduisent a la salle des séances, et que sépare une iuunense stalue de iMmene. Le porirait de Louis Philippe est dans l^enceinte de nos législateurs, ils ont laissé la Sagesse à la porte. IVhurtibles banquettes de velours vert, des groupes en bmnze inutiles, un très-utile tapis de paille, composent tout le molulicr,.. Mais j'ai tort de décrire loi'squ'un coup de crayon peut tout vous dire en f|natrc traits....

iii*

Il faut vouloir ce que le Diable veut : et puisqu'il lui plait de mêler, en ce livre, à toutes les finesses de Tobservation, aux caprices de la fantaisie, aux vives efflorescences de Tesprit parisien les tristes lourdeurs et les ridicules obèses de notre politique, où pourrionsrnous les mieux surprendre que dans ce rendez- vous passager de tous les partis, dans cette galerie où ministres d'hier, d'aujourd'hui, de demain, députés, pairs, électeurs, journalistes, se croisent, circulent, se cc)toient, se rencontrent, agitant à la fois leurs espérances et leurs passions d'une heure.

Ici les drames du parlement ont leur prologue et leur épilogue ; ici Ton compte d'avance les forces, on pèse le mérite des combattants. Plus d'un orateur avant de parler reçoit en passant l'excitation de ses amis, il s'allume au feu de leurs regards ou de leurs paroles, et vient après le succès, comme après le revers, serrer des mains fraternelles ; et combien de fois, pendant ce péle-mèle de la lutte où le drame parlementaire semble interrompu, la navette de l'opposition s'échappe-t-elle jusqu'à ce prodrome où des doigts exercés viennent aider des doigts habiles à nouer ou dénouer, changer ou rattacher ses fils rompus! Si la salle des pas perdus est pour l'écouteur attentif l'écho fidèle de la chambre, elle est aussi pour la chambre le pressentiment, et comme le premier flair do Topinion.

Aussi l'acteur qui avait tout à Theure les proportions du tiemi-dieu, est-il visible ici sous la forme du simple mortel ; il ne porte plus à nos yeux ni fard, ni mouche; il déchausse le cothurne, et ne pose pas; mais il cause, discute, reçoit et donne des conseils, apporte et eniporte des idées comme des nouvelles, se concertant, n'imposant rien, et réduit souvent à beaucoup expliquer pour se faire beaucoup pardonner.

« Vous avez été bien timide. — îl fallait ménager les trembleurs. — Votre discours allait droit au but : j'ai vu un instant le ministère pAlir; vous aviez dégainé, pourquoi ne pas enfoncer la lame? — Ah! si vous saviez! Je marchais sur des tisons enflammés; les centres fumaient déjà; j'ai brûlé

LA SALLE DES PAS PERDUS A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS. âl7

mon orteil à ces charbons ; un pas de plus dans cette voie, et les peureux dégringolaient. — Mais l'opposition... — Bah! votre opposition m'a si faiblement soutenu... y> ■ Avec Torateur complètement heureux, le dialogue est d'autre sorte :

Le voilà qui sort de la salle des séances, Fœil brillant, la face colorée, la nioitié du col rabattue, la cravate un peu de travers, avec ce beau désordre du coursier qui a brillamment fourni son discours de deux heures. 11 profite de rinterruptioh de la séance, et ses sourires devancent nos compliments. .

x< Avez- vous été content?... Éliez-vous là?... M'avez -vous entendu? — Tout lé monde vous a écouté avec plaisir : vous avez été vif, pressant, acéré, très en veine. — Ahl je suis heureux de votre suffrage, vous êtes si bon juge I (premier serrement de main). — Peut-être pourrait-on reprendre quelque chose à votre débit. Moins de rapidité, plus de véhémence...

' « — C'est possible, oui, le flot nous emporte... Mais, mon trait à Guizot, comment l'avez-vous trouvé? — Très-aigu vraiment. — Il l'a senti, je vous en réponds, car il se tordait sous îa blessure. — Je n'en doute pas, bien qu'il me paraisse avoir pour épiderme Técaille de la tortue. »

I- Hais, pendant que nous causons, un enthousiaste accourt haletant ; il ne se contient pas, saisit de ses deux mains le bras de l'orateur, dont la pudeur semble pourtant s'effaroucher : a Oh ! que vous avez été beau ! Mais beau ! sublime!!! C'est la guerre avec le couteau de Palafox. Vous avez eu la logique, l'ardeur, la verve, l'élévation, l'entratnement ! Ce Guizot, vous l'avez roulé, bousculé, battu, rossé, tué, tué sans remise... Il ne s'en relèvera pas : je le tiens pour mort, mort sur le coup, mort et enterré. Qu'en disent-ils là dedans?... — Oh ! à la salle des conférences, reprend l'orateur un peu confus, ils paraissent enchantés. — Je le crois, parbleu! Us seraient bien difficiles; à moins pourtant que les secrètes jalousies tte s'en mêlent, ajoute notre courtisan en clignant l'œil, vous savez ce que je veux dire... Eh!... — Mais non. — Oh! si! si! vous étiez colonel, vous êtes devenu général, vous passerez maréchal, prince, prince de la tribune ; et les amis, les bons amis ne voient pas sans peine ce rapide avancement... IL 28

218 LE TlUOlU DU DIABLE.

— Allons donc! Comment pouvez-vous supposer... » — L^enthousîaste; avec un redoublement de chaleur... « Ah! vous avez le cœur noble, gêné-» reu\, haut placé, vous ôtes grand et fort comme Ajax, et vous ne soup^ çonnez pas Ulysse!.. Que c'est beau le talent, et comme votre âme le porte bien et le relève!... »

E^ là-dessus, Fenthousiaste se renverse, éclate de rire, passe la iiiain dans ses cheveux, et tandis que Forateur aussi grossièrement flatté rentré dans Tenceinte, lui se retourne vers nous, et du ton le plus froid : Comment avez-vous trouvé son discours? — Très-bien, sans doute, mais beaucoup moins bien que vous. ^-' Ah bah! ils sont comme les artistes, et ça les chauffe! C'est du reste un discours habile , fm, mais étroit, sans profondeur et sans portée... — Ah! monsieur, puisque vous dépréciez ainsi coup sur coup et sans mesure ce que vous exaltiez tout à Theure, vous trouverez bon que votre dupe en soit informée. »

Mon homme pâlit à ces mots, et reprenant de Tair le plus grave: o Ne trahissez pas, je vous en conjure, le secret d'une conversation,... plus ou moins hasardée... Je ne suis \\as de l'opinion de cet orateur... L'oppositioti est mon drapeau... accidentel... Mais j'appartiens au parti conser\'ateur, à M. Mole. — Je m'en doutais. — Et vous comprenez qu'une indiscrétion, môme légère, pourrait... — Ah! oui, vous faire perdre votre place de maître des requêtes à Tavénement d'un nouveau cabinet. C'est un beau métier que vous faites là. »

J'avais déjà tourné le dos avec dégoût à cette vénalité , quand deux flâneurs de l'opposition m'abordent en me demandant d'où me vient cet air farouche... « Ma foi, il n'est pas prudent de féliciter vos orateurs, car depuis que vous raccolcz partout en confondant tous les drapeaux, on est exposé à se heurter contre de bien vilaines guenilles. — Hélas! croyez-vous que celles que nous touchons de plus près soient bien propres?

« Tenez, voyez là-bas dans cette embrasure de croisée ce député au teint terreux, il se débat contre un créancier qu'il implore. Le ministère a tant payé de ses billets, qu'il trouve cette boule blanche bien chère...

— Et cet autre qu'on encourage pour des travaux qu'il n'a pas faits...

— Et celui-ci avec sa mission périodique entre les sessions...

LA SALLE DES PAS PERDUS A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS. 219 . — Et celui-là avec sa cargaison de places pour sa progéniture ! . . . .. -^Et ce gros bœuf qui, n'ayant plus rienà ruminer pour lui, stipule pour son gendre en mettant sa boule noire sur la gorge du cabinet...

— Et ce beau Léandre si impétueux la veille, si profondément silencieux le lendemain?...

— Assez, messieurs, assez de cet inventaire , on croirait que la salle des pas perdu3 est un ardent foyer de calomnie.

— De calomnie! plût au ciel! mais ne voyez-vous pas que cesl la corruption qui nous envahit ? Elle prend tous les tons, revêt toutes les formes, hardie, éhontée, grossière avec les uns, souple, matoise avec les autres, et raffinée quand il le faut jusqu'à la délicatesse. On séduit celui-ci par les sentiments de la famille, celui-là par Tambition, un troisième par Tamourpropre, un quatrième par la rancune^.. Regardez ce conseiller d'État qui s'en va lentement et baissant le front. L'an dernier encore était-il fervent parmi nous!... Il vote contre nous aujourd'hui, parce qu'on lui a promis de destituer le sous-préfet qui avait combattu son élection.

L*uN DBS CAUSEURS. — Ah ! cc ministère fait un mal.;.

L*ÀUTEB. -T- Oui, le mal d'un comédien qui lit tout haut un mauvais livre ; mais le mal vient de phis haut et il entre aussi plus avant. Avec des principes faussés on a des institutions faussées, boiteuses, rachitiques, des fictions ici, là, partout. Les peuples ne vivent pas impunément dans la région d'un mensonge perpétuel ; Tesprit s'y oblitère et s'affaisse ; soumettez une chambre^ une presse, une politique à ce lourd régime, et vous verrez si la fausseté dans les idées n'engendre pas toute seule, et presque sans auxiliaire, la corruption des cœurs...

LE PREMIER CAUSEUR. — Ah bah I avcc d'autres hommes aux affaires, qui auraient plus de respect pour le sentiment national...

LE SECOND, interrompant avec un peu d'impatience. — Ah çà ! mais, d'où sortez-vous, d'où venez-vous? du Congo , de la lune, de la rivière d'Oyapock?... Je parie que vous n'avez jamais entendu parler du vieux papa Dalihen ?. . .

LE PREMIER. — Le papa Dalibon? . . . non... quelquepi^re noble des Funambules... Eh bien?

LE SECOND. — Eh bien !!...»

C0» ÎJ, TIKIMR m: DUBLE.

Un garçon àe saHe i de » Tou étoordisâaote, cl s'écrie en regardant vers la porte de ganciie :

• (fmi eit-^t qmi a demumié Jf. lit-

if Ad? •

Nous TOTOos cet booonble s*avancer Ters deux personnes qnll saloe avec distinction; la oonTersation s*anime, s*édiaalie, le ton des survenants s'élève, Tattitude du député s'embarrasse d*aatant...

« Diable! ce sont des électeurs huppés et qui se Qcbent. Quelque bureau de poste, qui*lque relais qu'on n*aura pas changé... ou bien un pont, un IxMJt de roule... [leut-étre un embranchement de chemin de fer... ou qu^'lque secours promis et non accordé... à moins que ce ne soit un intérêt plus minime encore : un bureau de timbre ou de tabac pour quelque jolie vnive. — Qui sait?... les appétits sont si variés... et le budget si vaste!

— Vous conviendrez, cher collègue, reprend à son tour notre promeneur naif, que cette exigence des électeurs devient intolérable.

— Et pourquoi serait-^lle lolérable, $*il vousplait? Le député ferait de snn mandat un trafic, et r<;lecl(*ur ne ferait pas de son privilège une ferme?

— Mais enfin, If caractère d'un représentant du pays...

— Heprés^*ntant de quoi î... Savez-vous, mon cher, qu en moyenne chacun iht nous n'jiré.^^'nto c(*nt quatre-vingt-cinq électeurs, ni plus ni moins?... Va ('j)iniiu'i dans vvs cent quatre-vingt-cinq il y a ou un avocat, ou un gros fiTmier, ou un épicier influent, nous représentons surtout quelqu'un de ces messieurs-là ; et œmine l'élection déf)end d'eux, c'est d'eux aussi que nous dé|K'ndons. lis nous le font sentir, Dieu merci î Quand les députés ne sont pas courtiers ^\v places , on en fait des commissionnaires en marchandisf*s...N

lUicvutim' (l(îs plus foncés traverse en ce moment la salle et salue amicalemtMil de la main.

LA SALLE DES PAS PERDUS A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS. 221 u Collègue, quand vous ^urez fini votre provision, vous me le lèrez savoir, n'est-ce pas?...

— Très-bien, répond l'autre, mais j'en ai encore pour longtemps...

— Et vous, cher collègue, reprend-il en s'adressant à l'autre .voisin, vous n'en auriez pas besoin, par hasard?

— De quoi donc, je vous prie ?

— Oh! fait le centrier en se retirant après m'avoir regardé d'un air suspect, je vous le dirai un de ces jours à la salle des conférences. »

Il s'éloigne, et nous sommes naturellement curieux d'apprendre de quoi il s'agit. — C'est la suite de notre histoire, reprend notre premier interlocuteur,

(( X.. . est un brave homme, obligeant et honnête, quoique ministériel de tous les temps. Il est élu toujours à une forte majorité. Savez-vous ce qui la lui vaut? c'est un gros pâtre de son pays devenu un très-important fabricant de fromages! Il faut l'entendre raconter lui-même. Mais le voici qui repasse... pressons-le, il nous dira tout. »

Le bon centrier se fait un peu prier, a Vous ne me compromettrez pas, au moins... Eh bien ! oui, c'est le père Formion qui tient mon collège : un digne homme, allez; un peu liardeur, mais solide à tout...

« Franchois, me dit-il toujours, chai connu toun perre et ta merre, ils t'ont eduqué, tu as des moyens, tu serras nostre député, fichtra... Vote touchours pour le roa et pour notre saint pèrre le pape, après cha, comme tu voudrras. »

— Et vous avez pris H. Guizot pour votre saint perre le pape!...

— Oh ! non. M. Guizot est dans ïaprès cha.

— Ah ! très-bien, le mandat est large, mais le reste...

— Oh ! le reste, il le réserve pour les épanchements intimes, il me conduit dans sa maison... « Tu vois, Franchois, mon ami, combien il y en a de ces ronds de lune. Nous avons beaucoup fabriqué, mais l'année est trèsmoufaise. Ne demande pas de plaches à Paris..., mais donne-nous un coup de main... Ilsmanchent tant dans cette grand'ville... Faut que tu me plaches encore une bonne charretée de fromaches... entends-tu? — Certainement, père Formion ! — Allons, Hchtra, tu es un bon garçon. Je vais te fairre goûter de la marchandise. » ^ Et il me fourre quatre ou cinq échan-

tiUons dans des morceaux de papier. Arrivé ici, vous comprenei que je ne veux pas manquer de parole à ce brave homme, et vous m'êtes lémoins que je place ses fromages sans distinction d'opinion... »

Tout ceci, accompagné de quelques plaisanteries plus on moins spirituelles, jette notre groupe dans une certaine gaieté, lorsque tout à coup nous voycms venir à nous, un papier à la main, un des hommes les plus recommandables de la chambre ; esprit perspicace, zèle constant, travailleur infotigaUe, caractère justement honoré. Il est furieux.

« Que vous arrive-t-il donc?-— Guizot a4-il répondu? a-t^l été fi>rt? a-4Til...

— Mais non, mais non ; Tajoumement, toujours rajoumement ; il répoù" dra demain...

. -r- Qu'esM^ alors qui vous enflamme?

-^ Est-ce que vous aimei les chiens, vous autres? Moi, je ne comprendspas que la civilisation puisse se concilier avec ce quadrupède sale, gonr* mand, et sujet à la rage. La France devrait fiiire pour les chiens ce que F An^ l^terre a fait pour les loups.

— Quelle indignation <^ine 1

— Oh ! j'abhorre cet animal ; et figurez-vous que je suis obligé d'en avoirun chez moi, qui n*est pas à moi, qui m'arrive.de mon arrondissement; un diien électoral, enfin, et influent, par malheur... Mais c'est indigne... Tenez, lisez la lettre. »

Je la prends et je lis:

a Monsieur et honorable Hendataire,

« Profittant de vos ofres, je prends la liberté de vous envoyer avec la préa sente, sur Timpérialle de Laffitte et Gaillard, un beau chien de ma chienne « Lucette que vous connaissez ainsi que ma fille qui les a élevés; deux ans a d'âge et bien dressé, de bonne race et oreilles de même. — N'ayant pas « en nos contrées d'amateurs, ou étant pourvus, nous avons pensé que vous o pouriez nous obliger de le vendre à Paris, où il n'en manque pas, « nous en raportant pour le prix à votre discrétion. Mon frère, qui a le « frère du même chien aussi , voudrait s'en défaire, et vous l'envérait

lA SALLE DES PAS PERDUS A LA CHAMBUE DES DÉPUTÉS. 2Î3 « aussi par la même voîUirre, connaissant le conducteur. Il vous dit mile « choses aimables ainsi que mes oncles et cousins. Tous vous félicitent de « votre indépandence, et sont vos dévoués électeurs.

« P. S, Pour quant au prix, ce sera le plus possible, à votre discrétion. »

Au bas de cette lettre, la main du député, quelque peu tremblante de colère, avait écrit :

« Je vous renvoie votre lettre et votre chien, et ne puis mieux vous exce primer rindignation...»

Plus bas :

a Je ne saurais, monsieur, vous exprimer la surprise que m'a causée la a lettre vraiment étrange, et Fenvôi pluà étrange encore... »

Plus bas :

ce J*ai pris au sérieux mon mandat de député, et je n'avais pas besoin de « cette qualité pour comprendre la dignité personnelle. C'est pourquoi, « monsieur, vous me permettrez de vous exprimer le chagrin... »

Mais pendant que nous déchiffrons la correspondance, notre député nous échappe et court après un de ses collègues :

a Berger! Berger! n'auriez-vous pas par hasard besoin d'un chien de chasse excellent? race exquise, bon nez, bon jarret, et des oreilles trois fois grandes comme celles de notre président !

— ^ Ah ! vous me séduisez. . . Et le prix ?

— Je vous le vends au cours, que je ne connais pas.

— Très-bien. Envoyez-le-moi demain matin avant midi, pour que mon fils en juge. »

L'affaire faite, notre député écrit sa réponse :

« J'ai été assez heureux, mon cher monsieur, pour vendre imr une occaccsion très-rare l'animal que vous m'avez envoyé. Il m'est doux, en toute

4^4 LE tIROIR DU DIABLE. -

« occasion de fiure quelque chose qui vous soit agréàbleriiiiis je ne-Mn»-^ «'v6rais )[Mis assurément le hasard qui vient de me fiii?oriéiér.-DiteaildiiOt « je vous prie, à votre frère, cpl^il sérail imprudentde birb vejfiger par-œ « temps-ci un chien dont il serait fort difficile de se défidre à Paria, et qui « occasionnerait des fr^Î9 inutile^.

« Mes compliments à toute votre famille, qui m*a donné tant de preuves « de dévouement.. Nous faisons ici d*as^ mauvaise politique. EUq sentit qera tainement beaucoup meilleure, si tous les électeurs vous ressemblaient.

a Recevez, etc.

<rX..., d^pitf^ife... » *

Cependant il se fiut tard, Tenceinte des séances se vide. La séance a été avortée... le combat est remis au lendemain. La salle des pas perdus se dépeuple peu à peu, les gardes nationaux s'éloignent, et ce lieu, si vivant lool à rheure, tombe dans une profonde solitude qiie le balayeur seul troubler demain matin.

' Albert est un boil et curieux joune homme, bachelier tout frais édos de sa province, qui Ta jeté parmi nous avec ses chaudes pensées, son esprit émaillé de littérature, et une sorte d'ingénuité flamande qui, par ses ombres douces, tempère Tardeur de ses admirations.

« Partons, je vous en prie, me dit-il avec instance, il se fait tard, je veux voir le lever du rideau. Le programme est superbe! MH. Guizot, Thiers, Billault, Dufaure, Dupin peut-être... sans compter l'imprévu... Quelle affiche!...

— Oui, vous croyez lire en tête la célèbre formule : « MM. les cumédietts ordinaires du roi. » Hais ne montez pas d'avance sur les échassesdé votre imagination. L'enthousiasme à priori a toujours des mécomptes...

... Une heure sonnait au moment où nous arrivions à la salle des pas |)érdus, dont les portes ouvertes à deux battants laissaient voir la double

LA SALLE DES PAS PERDUS A LA CHAMBRE DES DÉI'LTËS. 225 biiede la partie nationale et des vétérans plongeant dans le large corridor qui mène à rh*Mei de la présidenee. On bat aux ehaiiips, on présente les arnies, toul le monde se déeonvre^ et le cortège déHle dans sa inodt'Ste siilennité.

Quatre huissiers de la chambre, précédant deux messagers d'État avec riuibit bleu et Técharpe tricolore.

Puis le président, encadré entre les denx olticiers eominandaui la ^arde.

Puis les secrétaires...

La force armée s'arrête à la porte de Tenceinle législative; et pendant qne le président monte au fauteuil, lout cet appareil militaire disparaît et la salle des pas perdus est livrée à la foule, qui l'encombre!

« Quel mouvement! quelle agitation! me dit Albert; on dirait qne nous sommes au camp denx heures avant Fâssant de Sainl-Jean-d'Acre,

— Ne profanez pas les grands souvenirs ! Les passions, les pénis» ici, sont au niveau de ces cinq ou six nïorceaux de maroquin rouge qifîl s'agit d abattre et d*empf»rter,

— Mais toul ce public qui s'échauffe, et grouille et roule» quel esl-il? d'où sort-il? Vous orientez-vous au milieu de ces zones inconnues? Ce monsieur en noir qui ressemble au chef des apolliicaires de Ponrceangnac.

— Taisez-vous, malheureux. C*csl le chef des huissiers, autour iluquel

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