‹ Le diable à Paris (volume 2)Chapitre 88 sur 143 · II. tïO · texte numérisé non relu

II. tïO

n^ LE TIKOIU Di; DIABLE.

tant de députés se pressent en faisant presque la révérence, et qui leur distribue ce qui reste de billets pour celte fourmilière de curieux si impatients. Regardez ces honorables courir à droite, à gauche, répandant leurs faveurs. Vous pouvez juger de l'importance des postulants par Taccueil qu'ils reçoivent. Si ce député s'incline et sourit, tenez pour certain qu il apporte un billet d'entrée à quelque électeur influent, à quelque famille tenant table, à quelque fils de bonne maison. Mais cet individu qui se confond en remercîineiits peu écoutés, auquel on a remis sa carte avec une protection dédaigneuse, c'est peut-être quelqu'un de beaucoup d'esprit, mais je parie que le maraud ne paye pas deux cents francs d'impôts... un bon à rien. — Plus loin, des hommes de bourse, l'œil et l'oreille au guet, se fourrant dans tons les groupes, écoutant, questionnant, guettant l'accident pour jouer à la hausse ou à la baisse ; d'anciens députés assistant avec un soupira ces luttes, comme le chien au festin de la cigogne; des conseillers d'État, des pairs de France, des prêtres en soutane...

— Oh ! fit Albert en interrompant, mais voici ime jolie actrice de ma connaissance. Comme elle est fraîche et triomphante I Quoil c'est un député qui la patrone ! la friponne ({ui parlait toujours de son pair de France... Elle a donc ses entrées ici ?

— Vous voyez qni les lui donne. Cela se fait quelquefois. Entre deux théâtres, vous savez!... entrée pour entrée. C'est un échange de politesses... Mais elle vous a singulièrement regardé...

— Bah! toutes les femmes me regardent.

— Vous êtes bien fat, Albert.

— Bien humble plut(^t. Après tout , cet introducteur brun qui perd ses cheveux n'a plus vingt ans, et j'aurais bien par ce eùté un droit de préséance. Il est député, c'est vrai ; mais qu'est-ce que cela nous fait, à nous? La jeunesse est connue le génie : chemin faisant, elle prend son bien oii elle le trouve. C'est égal, je ne me serais pas attendu à rencontrer notre actrice errant dans la salie des pas perdus. Il y a donc de tout ici? et les journalistes î

— C'est leur place et ils y foisonnent. Des journalistes de tous les points de l'horizon,... de toutes les couleurs du prisme.

— Ah! nommez-les-moi, montrez-les-moi, je suis si curieux.,.

LA SALLE DES PAS PEUDUS A LA CIL^MBRE DES DÉPUTÉS. ^227 -— Trop curieux pour le quart d'heure. La presse est une trop grande dame pour (|u on la puisse ainsi traiter par incident. Seulement gardezvous de confondre avec des hommes d'intelligence, porte-drapeaux puhlics de telle ou telle opinion, «ces espèces d'écu meurs dont vous apercevez dans cette cohue quelque triste échantillon, ramasseurs de cancans, chiffonniers de littérature quotidienne, qui pour quinze francs se chargent de détrousser un homme ou de trousser une question, se servant de leur . plume comme d'un crochet avec lequel ils happent telle ou telle industrie, qu'ils conduisent ensuite, à travers les détours de leur taupinière, jusqu'au propriétairc spéculateur, qui ne rougit pas le lendemain de faire figurer, à côté de la colonne sincèrement écrite, la colonne vendue au trafic personnel. Ces entremetteurs faméliques sont les scorpions de la publicité... Mais avançons- nous, Albert, pour nous joindre à ceux qui saluent avec empressement ce respectable vieillard entouré déjà de la vénération de s(*s collègues...

Quelle figure calme et ferme! L'Age, qui a un peu voûté ces reins robustes, n'a du moins rien enlevé à la sérénité de ce regard où l'honnêteté de la conscience se reflète dans sa pureté. C'est l'homme inébranlable dans l'austérité de ses mœurs, l'incarnation de la probité politique. Je n'ai pas besoin que vous me le nommiez; le sentiment public qu'il éveille suffit à me révéler le vénérable Dupont de l'Eure. Je voudrais mêler mon jeune enthousiasme à ces hommages. L'orateur latin a eu raison de dire que l'homme de bien, longtemps éprouvé sans fléchir, est le plus im(K>sant monument qui se puisse offrir aux mortels : « Car l'art et le génie ont suffi pour construire les monuments qu'on admire , tandis que la main des dieux semble avoir élevé celui-ci. »

— Bien, jeune homme, bien! gardez toujours cette chaleur de cœur pour ce qui est honnête et pur. Aussi bien, quand tout s'affaisse et se détend, quand le vice heureux étale son impudent sourire, votre génération doit une ardente reconnaissance à ces hommes dont la trempe vigoureuse maintient au milieu du désordre des esprits et du cynisme des mœurs ces principes et ces vertus civiques qui font la dignité des individus et la force des nations. Je pourrais vous en citer après M. Dupont de l'Eure bien d'autres, marchant comme lui dans celte voie... Car voilà la plupart de nos

amis de Textrônie gauche qui viennent de traverser la foule. Mais rangez-vous un peu, Albert, et faites place aux puissances. Le hasard nous les àraène presque à la fois.

— Quoi donc ! ce grand monsieur à pantalon et cheveux gris, qui a Fœil si plein de lui-même, le nez si majestueux, les épaules hantes comme toutes les races de guerriers, et avec tout cela une prétention générale à

, la simplicité et à la distinction ; serait-ce une de nos gloires politiques T.. .

— Oui, une gloire en disponibilité, un des trois arcs-boutants du système de la décadence, une de ces trois patères auxquelles ce système suspend son habit et sa perruque pour les y retrouver quand il lui platt de changer quelque peu de déguisement... Hais les deux autres entrent aussi. • L*un disparaissant dans une immense houppelande bleue d*étoffe et de coupe anglaise qui avale sa taille et fait mieux ressortir sa roideur ; son chapeau renversé découvre son front pédant; son regard est haut, son marcher prompt, sa lèvre orgueilleuse ; — Tautre, avec son allure plébéienne, disgracieuse et un peu commune au premier aspect, se dandine des hanches, des coudes et de la tête, comme si son àme était livrée à ces oscillations irrégulières d'un pendule qui a perdu son centre de gravité...

— Je vous assure, me dit Albert avec froideur, que j'ai vu passer cette trinité célèbre sans que la moindre émotion se soit môlée à ma curiosité. Ce sont pourtant trois hommes d'un talent réel...

— Sans doute, mais qu'est-ce que le talent sans Tidée qui s'en sertt (Ju'est-ce que le don merveilleux de la parole, qu'un instrument de dommage sans la fermeté du carnetère, l'amour du vrai, la prescience et la volonté du bien? Ce qu'auraient pu faire ces trois hommes sous un régime où ils n'auraiont eu qu'un intérêt à servir, celui de la patrie, qu'une étoile à consulter, celle du génie de la France , je ne saurais le dire avec certitude ; mais plus les facultés sont grandes, plus il leur faut d'air et d'espace; les plus émincntes qualités au contraire se rapetissent, se contractent dans une atmosphère sans soleil ; les nobles stimulants leur faisant défaut, elles n'ont plus pour ressort et pour but qu'un égoïsme vain, une triste émuLition dans les plus humbles complaisances, un assaut de misérable personnalité... Et n'est-ce pas encore un etfet remarquable de la stérilité politique où nous vivons que dans ce pays où jamais les hommes n'ont manqué ni aux situa-

LA SALLE DES PAS PERDUS A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS, âil) (ions, ni aux idées, on en soit réduit à se parquer dans ce vieux triangle dont la dent de Topinion a mille fois raordu les angles et macéré les côtés.. .

— Hais vous oubliez les lieutenants, mon cher, me dit alors en intervenant un député, sorti d'un groupe, qui bientôt vint se joindre à nous...

— Ah! vous voilà. Bonjour, messieurs... L'heure approche, aiguisez vos poumons, soutenez vos orateurs par vos bravos : je vois passer des gaillards du centre dont le coffre me fait frémir.

— Vous auriez raison, s'il était vide; soyez tranquille, allez, nous sommes résolus à livrer une chaude bataille ; mais tenez, voilà ceux qu'il faut surtout enflammer...

— Quel est donc, me demanda Albert tout bas, ce député jeune encore, qui a l'air si fin et si doux, qui s'insinue et glisse, pour ainsi dire, à travers la foule, sans heurter personne, bien qu'il paraisse pressé d'arriver?

— Un des lieutenants dont on parlait tout à l'heure, qui sait heurter le ministère quand il le faut, combattre à toute heure, et qui a conquis au feu de la tribune la place qui l'attend inévitablement au pouvoir. Sa parole est nette, son jugement sûr, son cœur droit, et l'aimable simplicité de ses mœurs n'altère pas chez lui l'indépendance du caractère. Puisse-t-il traverser heureusement ces sentiers difficiles où tant d'autres se sont perdus!

— Vous êtes aussi trop puritain, me dit alors un député du centre gauche qui avait entendu ma dernière réflexion : quand on fait de la politique, on doit avoir le pouvoir pour but, car c'est le seul moyen de réaliser ses idées.

— Je reconnais, mon honorable, que cette sentence , quoiqu'un peu Agée, n'en est pas moins parfaitement juste : permettez-moi seulement de vous faire observer qu'elle suppose deux choses : la première, c'est qu'on a des idées; la seconde, c'est que le pouvoir est assez indépendant pour en faire l'application...

— Oh ! le centre gauche a son programme, et vous verrez, quand il reprendra les affaires, s'il ne jouera pas loyalement sa partie.

— Oui! comme s'il étnit seul à tenir les cartes. L'innocent ne sait pas encore combien il y a de manières de tricher au jeu.

LE DÉPUTÉ (avec énergie). — Mais les tricheurs, on finit par les mettre à la porte.

— Peste ! comme vous êtes vif. Vous seriez bien attrapé peut'-èfn si Ton vous prenait au mot... Demandez à cet honnête orateur qui traverse, et qui a déjà tàté des aflbires, pourquoi sa pruderie s^effaroucbe quand or- lui parie d'en retàter.

— Ah ! c'est là H. D..., reprend Albert ; comme il va vile, sans regarder ni à droite, ni à gauche! Une vitre obscure cache ses yeux, et je ne sais quelle ombre taciturne fronce et ride ses traits honnêtes... Pourquoi donc est-il ainsi serré, boulonné, ficelé, cadenassé? On le prendrait pour uo «ac de nuit de voyage qui se porte lui-même à la diligence...

— Monsieur, reprend un homme de la gauche d'un air assez moqueur, quand on a des trésors, on les cache» et vous savez que certaines femmes ne sont jamais si jalouses de leur virginité qu^après Tavoir perdue?' Il y a peut-être en tout cela beaucoup moins de pruderie que d'amour-propre.

. — Vous êtes bien sévère, » répliqua le député centre gauche.

Mais à ce moment un assez grand bruit se fait à l'une des portes d'entiéi^ où l'un des garçons dispute avec un homme de haute taille, vigoureux, la figure brunie, la main rude, le teint bistré, lequel pousse devant lui uQe grosse femme et deux enfants...

« Bonjour la compagnie et tout lé monde, s'écrie cet arrivant d'une voix de stentor et de l'accent gascon le mieux accusé... . — Mossiù Dumon, s'il vous plait... n'est-ce pas ici qu'il démure?...

- LE GARDE NATIONAL. — Dc quî parlez- VOUS?

LE GASCON. — Eh ! dé mossiù Diimon donc?

LE GARDE NATIONAL. — Adrcssez-vous au garçoD.

UN GARÇON DE SALLE. — Quî demondez-vous?

LE GASCON. — Eh 1 je m'époumone à vous lé dire... Mossiù Dumon donc! Sylvainn Dumonii...

LE GARÇON. — M. Dimiou (du Lot).

LE GASCON. — Ah bath ! du Lot ! une belle rivière votre Lot ! et propre!... Dé Lot et Garonne donc!... Sylvain Dumon d'Agcn, dont j'en suis moimême, un voisinn, porte à porte dé maisonn ; Sylvain Dumon, un grand, avec un beau nez, pas trop dé cheveux et beaucoup dé moyens, qui ressemble à un cormoran... Vous né lé connaissez donc pasi... Ah! je lé connais bien moi, allez; nous en avons assez fait dé farces ensemble... d

LA SALLE DES PAS PEIIDUS A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS. i5l Et il parlait si vite, avec tant de gestes expressifs, et d^unc voix si formidable, qu'un huissier qui passe se hâte de lui dire : « Asseyez-vous sur celte banquette et donnez-moi votre nom, je vais prévenir M. Dumon (du Lot).

— Mais non, pas dé Lot, mossiû, Dumon d'Agen, Sylvain, Tami Sylvain, un grand, avec un beau nez... »

Il allait recoiimiencer le signalement :

M Très-bien, très-bien, lui dit Fhuissier avec complaisance.

— Si c'était un effet dé votre bonté dé Taverlir que je Tattends... eh... c^r je n'ai pas voulu mé logé dans Paris avant qu'il mé pilote pour une auberge... »

L'huissier était déjà rentré que notre homme criait en s'asseyant auprès de sa femme :

« Ce n'est pas pour lé blesser, mais ce Parisiens ont tous Toreille un pu dure. y>

a Quel original que cet ami de Sylvain, me dit Albert très-amusé do l'incident. Et comme l'autre sera flatté s'il apprend que ce robuste Agenois est venu se vanter ici publiquement des farces qu'ils ont faites ensemble.

— Ah ! c'est le plus léger de ses soucis et le moindre de ses défauts. La salle des pas perdus est souvent l'écho d'indiscrétions tout autrement graves.

— Mais montons, je vous prie; la plupart des députés sont entrés. Je crois entendre d'ici la sonnette du président.

— Vous avez raison, car voilà les retardataires habituels du centre... Ce long et sec banquier...

— Oh! il ressemble à ces palmipèdes qui se plaisent le long des eaux croupissantes. Et cette grosse borne...

— Celui-ci est de la race des ruminants...

— Et cet homme noir qui a la figure d'une fouine...

— 11 a de plus le cri de l'orfraie. Mais prenons garde, car lui seul à Paris a le terrible droit de dire au bourreau : Frappe!...

— Vous me faites frémir. Et ces quatre ou cinq qui les suivent... Même habit, même type, un dindon, tme poule et trois pingouins...

WÈ Lb: rmuiu du diable.

— Uiïellt* ménagerie! Mais u'esl-ce pas le grand vainquetir dont mi rè- Jèbre en tous lieux ta gloire?

— Précisément.,- Dumanet égalé à Rléberl Temps de niinicles que le nôtre : on fait un aigle d'un épervier...

Montons à noire tribune; il est temps, nous allons voir toute la tmup<* rangée en balaille... » *

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Plus de Irais heures s'étaient écoulées au moment où nous redescendions» Albert et moi, dans la salle des pas perdus : elle élait pleine déjà de journalistes et de députés venant dégager un peu leurs poumons de eelte aimosphère lourde, cr4LSse, chargée de miasmes putrides qu on respire k la salle des séances. Les groupes se forment et se mêlent, les conversations gardent T empreinte des ardeurs de la lutte. Toutes les voix sont animées, toutes les impressions brûlantes... La critique allnme son creuset, Tadmiration aies flammes de renthousiasme...

« Quel discours prodigieux que celui de M. Thiers! quelle abondance d'idées! quelle limpidité d'expression! quelle inlelligence souple, prompte, étendue, merveilleusement ornée î M. Guizot a été bien faible à côté, s'écrie un député.

— 11. Guizot a été superbe! s*écrie un autre; jamais on n'a lounié une

LA SALLE DES PAS PERDUS A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS. 255 difficulté avec plus d'art ; jamais parole plus grave, plus forte, plus élevée, ne fut mise au service d'une politique d'abaissement...

— Convenez, jeune homme, dit un député en s'adressant à Albert, qui écoutait avec calme, convenez que tout cela vaut mieux que des utopies.

— Monsieur, reprend Albert, s' échauffant à son tour, j'honore les beaux desseins jusque dans les plus faibles calques, et une représentation nationale inspire toujours un vif intérêt... Hais ne calomniez pas les utopies; si elles avaient besoin d'être relevées, elles le seraient assurément par les platitudes de la réalité présente...

— Comment, nos débats, auxquels l'Europe est attentive, vous paraissent...

— Un beau spectacle, à certains jours, comme lutte oratoire... Hais la raison de cette lutte, dites-la-moi? Tant de talent dépensé, tant d'éloquence jetée au vent, pourquoi? Pour un à-peu-près! Toute ma surprise, c'est que ces grands orateurs, quand ils ont fini, ne se donnent pas la main pour marcher ensemble. Est-ce qu'ils ne sont pas les fidèles du même culte? Est-ce que l'on ne voit pas, sous la trame de leurs discours, le sous-entendu qui les arrête ? Est-ce qu'il n'est pas évident enfin qu'ils servent une politique et ne la font pas? Vous parlez d'utopie, c'est vous, messieurs, qui êtes enfermés dans cette lie... hélas! peu enchantée.

-» Mais que voudriez-vous donc alors? des déclamations, de la violence, un appel aux passions et au désordre?... Nous faisons des afibires ici, nous ne faisons pas de déclamations.

— Les affaires de qui et de quoi, s'il vous plaît? Je suis franc et je vous livre (les émotions que vous provoquez... Hais la politique, telle que je l'imaginais, m' apparaissait avec des proportions plus larges et plus hautes. Je croyais qu'elle avait toujours sous les yeux la grande image de la patrie ; qu'elle ne perdait jamais de vue cette puissante famille de trente millions d'hommes, dont elle doit refléter les sentiments, développer les intérêts. Il me semblait que moi, qui appartiens à une génération qui monte, je trouverais ici comme un pressentiment du jour qui luira pour nous. Dans cet immense cadran où se marque la vie des peuple, l'aiguillé marche toujours, et je pensais que vous, dépositaires actuels des forces nationales, vous n'auriez garde de vous isoler des traditions populaires vivantes hier,

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