‹ Le diable à Paris (volume 2)Chapitre 94 sur 143 · M. MÉLANGE. S · texte numérisé non relu

M. MÉLANGE. S

D'autres fois, M. Mélange est un honnête épicier qui a glissé de la farine de haricots gâtés dans sa farine de graine de lin, ou du varech dans son sel de cuisine ; de cette façon, le pseudo-cataplasme aggrave le mal qu'il était chargé de guérir, et le prétendu sel empoisonne au lien de saler. Mais que fait lout cela ! l'homme est ici-bas pour souffrir, et, après tout, il y a quelque chose de salé, ne fût-ce que le mémoire de Tépîcier.

Parfois M. Mélange est un brave charcutier qui a bourré ses saucissons avec de la chair de cheval chouriné à Montfaucon. L'ingénieux débitant répond à cela : « De deux choses Tune, — ou le consommateur ne s'y trompe pas, et dès lors il ne peut pas dire qu'il soit trompé; — ou il s'y trompe, et dès lors que lui fait viande de cheval ou viande de porc, puisqu'il prend l'une pour l'autre! »

Gargotier à chat déguisé en lapin, à mouton devenu chevreuil ; pharmacien à drogues frauduleuses, filateur à hls encotonnés, M. Mélange est successivement tout cela, quand il n'est pas tout cela à la fois.

Et le plus souvent, pour comble de charme, H. Mélange pèse ses marchandises falsifiées dans des balances fausses. Le contenant est mis en rapport avec le contenu, et la quantité suit le destin de la qualité.

Au demeurant, H. Mélange est, dans la vie ordinaire, un homme comme un autre. Seulement il mêle — à son amour filial un peu de convoitise pour l'avènement d'une succession, — à son amour pour celle dont il veut faire la compagne de sa vie, un peu de tendresse pour la dot dont \\ veut faire la compagne de son fonds de commerce, — à son amour paternel, un peu d'affection pour les produits moraux et même indirectement matériels que peut procurer l'enfance bien exploitée, — à son amour de

^i LE TIIIOIII DU DIABLE.

la patrie, un pou de sympathie pour les bourses, croix (f honneur, places, surtout pour les fournitures, et autres biens que le dieu officiel dispense à ceux qui font vœu d'être siens... Heureux quand H. Mélange ne môle pas à son amour conjugal un peu d'arsenic!

Jamais, quand M. Mélange comparait devant les magistrats, le ministère public ne manque de prendre sa voix la plus terrible et de tonner contre la fréquence de ces odieuses falsifications. Il engage les juges à se montrer justement sévères, et à rassurer, par des peines exemplaires, la société alarmée de ces coupables fraudes, etc., etc. Après quoi le tribunal prononce de dix francs à cinquante francs d'amende, et de huit jours à trois mois de prison, et la société consolée s'en va célébrer la protection de la justice, en mangeant au restaurant un beefu^ack de jument, et en buvant un vin de Bordeaux tiré de la Seine.

La société prend une indigestion... Qu'elle ne tremble pas! Voici une compresse émolliente qui est faite avec des pois moisis, et s'il lui faut un sinapisme, nous aurons une délicieuse moutarde qui ne contient que trois quarts de cendres. Touchant exemple de l'influence qu'exerce toujours la justice sur la sécurité et le bien-être de la société!

Sérieusement, depuis qu'il y a des fraudes commerciales et qu'elles se multiplient à mesure qu'on les condamne, ne serait-il pas temps de reconnaître que les peines édictées, ou du moins prononcées contre les délits, ne sont pas proportionnées à leur gravité? — que quelques jours ou même quelques mois de prison ne sauraient punir sutiisamment une sophistiaition qui est le plus grave de tous les méfaits, puisqu'elle est au moins un vol pratiqué sur tous les citoyens, avec complication d'abus de confiance, et qu'elle va même quelquefois jusqu'à compromettre sciemment, ce qui est un crime, la santé et la vie des acheteurs? Dès lors ces jugements ne sont plus que de vaines parades ; le délinquant en a d'avance calculé les chances mauvaises, qui ne peuvent, en aucun cas, contrebalancer les bénéfices de la fraude ; et les tribunaux, armés d'une loi sans force, demeurent impuissants devant des excès dont ils connaissent mieux que personne l'importance et la gravité.

M. Mélange fait un calcul fort simple :

M. MÉLANGE. tîTiô Falsifier les niarchandisos, on troin|)or sur le poids, nie

rapporte 1,000 fr.

Si je suis pris, la eondanumtion me coûte 3

Bénéfice net 997

ï^a proportion n'est pas exagérée. Les juges eux-mêmes ne Tignorent pas, et M. Mélange le sait, hélas! trop bien.

Aussi, aller devant la police correctionnelle n'est plus, pour M. Mélange, qu'une vaine formalité. Le plus souvent il -se laisse condamner par défaut, si peu Telfraie le maximum même ! Quand il daigne comparaître, il nie pour se donner une contenance, ou accuse l'imprudence, si ce n'est la faute d'un autre. Mais, si l'on pouvait compulser ses livres, ou verrait que les quelques francs d'amende et les quelques mois de prison y sont cotés d'avance au passif de la maison Mélange et com^mgnie.

Et, comme si ce n'était pas assez du fait brutal d'une peine si légère appliquée à un attentat si grave, mille circonstances accessoires viennent encore l'amoindrir dans l'esprit de M. Mélange. Ainsi, quand dans le prétoire ce digne négociant attend que vienne le tour de sa /jeh'te affaire, il voit — un imprimeur qui a oublié de mettre son nom au bas d'un prospectus, ou de déposer ce prospectus àla librairie, condamné àtrois mille francs d'amende; — un éditeur qui, parmégarde, s'est servi d'une vignette insignifiante avant de la faire approuver à la censure, condamné à trois mois de prison et cinq cents francs d'amende; — un journal qui a vertement accusé l'amour d'un député pour les places soldées, ou un écrivain qui a signalé avec énergie la palinodie d'un confrère, condamné à six mois de prison et dix mille francs d'amende. Alors M. Mélange, dès qu'il aura reçu de la bouche du président ses cinquante francs d'amende et ses huit jours de prison, retournera chez lui tout joyeux, et dira en se frottant les mains : « Quel misérable que cet imprimeur!... Cet éditeur est un bien grand coupable!... Comment existet-il des gredins comme cet écrivain et ce journaliste ! On a bien fait de les frapper rudement. Il n'y a vraiment plus rien de sacré sur la terre ! »

Et M. Mélange se rehausse dans sa propre estime de tout ce que la comparaison des peines fait perdre aux affreux coquins qu'il vient de voir condamner dix fois plus fort que lui. Absolument, cette condamnation si lé-

gère était un quasi-acquittement moral à ses yeux; relativement, c'est presque une apothéose.

Aussi n'est-il pas rare de voir M. Mélange se poser en victime, et même en saint Vincent de Paul. 11 y a quelques semaines, il déclarait à Rouen que, s'il avait mis de Teau et de Famidon dans son lait, c'était dans l'intérêt des estomacs qui veulent bien l'honorer de leur confiance. Le lait est, de sa nature, indigeste, tandis que coupé d'eau il passe fort bien... Et le brave homme produisait, à l'appui de sa thèse, un tableau de mortalité comparée. Depuis l'usage de son lait aquatique, ses pratiques se portaient à mer>'eille... et sou commerce aussi.

Digne philanthrope !... Que ne faisait-il valoir aussi une autre considération en faveur de son lait fabriqué ? Dans le cas où monsieur ne boirait pas la tasse de lait amidonné, rien n'est perdu pour le ménage; madame peut s'en servir pour empeser les faux cols.

Le mal est réel et profond, et il est urgent d'y trouver un remède — un remède surtout qui ne ressemble pas à ceux que vend M. Mélange, pharmacien.

Ce n'est pas la bonne volonté qui manque aux juges, c'est la loi. Quelle répression attendre d'une loi qui fait de la sophistication, même avec des drogues malsaines, un délit banal puni des peines ordinaires, et dans quelle proportion encore I Nous venons de voir qu'on court moins de risques, étant un épicier qui a empoisonné tout un quartier, qu'étant un imprimeur (jui a tiré une attiche sur papier blanc !

Le marchand qui vole cent, mille, dix njille acheteurs confiants, et surtout le marchand qui, en les volant, expose leur santé, est bien autrement coupable que le malfaiteur qui prend une montre au gousset du passant, ou môme qui force un secrétaire. La peine devrait donc être plus forte, et surtout il faudrait Teutourer d'accessoires spéciaux qui en compléteraient reflicacilé.

Dans plusieurs pays, les falsificateurs étaient cloués par l'oreille à la porte de leurs magasins ; quelquefois nu^me on leur coupait les oreilles. Nous ne tlemandons point un pareil supplice, d'autant moins que M. Mélange, charcutier, serait capable, pour quelque horrible fraude, d'utiliser les oreilles coupées.

M. MÉLANGE. â5f>

Mais il est d'autres moyens qui conviendraient mieux à notre civilisation, et moins encore à M. Mélange.

Une disposition de nos lois permet Tinterdiction des droits civils et civiques; pourquoi le débitant frauduleux, bien convaincu, récidiviste même, si Ton veut, ne serait-il pas privé du droit de commerce?

L'exposition, qu'on applique à des misérables pour qui la potence est moins un pilori expiatoire qu'un théâtre à grossiers blasphèmes, eût été, s'il faut qu'elle existe dans nos codes, bien plus efTicacement appliquée aux grands coupables qui, pour un vil lucre, attentent à l'existence de plusieurs milliers de citoyens. C'est par une peine publique qu'on atteint sûrement l'attentat contre le public.

On affiche sur les murs les noms des condamnés de cours d'assises, et (îelte publication légale est toujours inutile, au point de vue de l'intérêt social. Si Ton affichait ostensiblement, dans tous les carrefours, les noms des marchands fraudeurs, la société y gagnerait en sécurité, et la police correctionnelle y perdrait bientôt en prévenus. Heureuse balance 1 Car il ne faut pas s'y tromper : il n'y a que deux peines efficaces contre ce gennî de fraude, — l'amende énorme qui attaque le coupable dans son bénéfice, l'argent, — l'infamie personnelle qui l'attaque dans son moyen, le négoce.

Ceci ou autre chose, peu importe ! 11 faut une loi qui arrête le progrès de l'industrie de H. Mélange... Cette loi on la fera, — quand le mal sera devenu si grand, si grand, qu'il appellera un remède héroïque, — quand les luttes de notre politique, qui ne sont le plus souvent que des débats d'intérêts privés, permettront de s'occuper des questions d'intérêt général, et enfin (je vous le dis à l'oreille), quand M. Mélange ne sera plus un électeur influent.

AX.TAHOOHX.

PAHIS COMIQUE.

LE TmOIR OU DIABLÇ.

LES KNFANTS A PARIS.

La BoaTcraHié paritian ctl gnénlmMatau i la diliftaea

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Fils d'un teneur de livret en partie double. • Li-»aBOt'RO.)

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La demoiselle d'un aetionnaire dan» le* bitnmef.

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