LES ENFANTS AUX TUILERIES
Les mères modernes ont fort abusé du mot de la mère des Graoques, qui dit, en montrant ses enfants : Voilà mes bijoux et mes ornements.
En effet, beaucoup de jeunes mères se servent de leurs enfimts de ikçon à ce que ces pauvres petits ôtres leur aillent Inm à elles-méfoes et rebaiiasent leurs avantages, sans s*inquiéter, du reste, de leur santé qo^elles compromettent, de leur esprit qu'elles poussent, et de leur vanité qu^elles excitent.
Le prétexte que Ton prend pour envoyer ou conduire aux Tuileries tant de petites filles, qui y sautent à la corde et y jouent au cerceau, — costumées les unes en Suissesses, les autres en Andalouses, — est de leur faire prendre un exercice utile à leur santé et favorable au développement de leur force.
Mais la véritable raison est de se montrer mère dVnfants richement ou du moins élégamment habillés.
S'il on était autrement, on ne mettrait pas de corset à des petites filles de six ans, — on ne les chausserait pas avec des souliers trop étroits.
On ne leur mettrait pas de belles robes qu'il ne faut pas chiffonner.
Regardez un peu toutes ces enfants : il n*y en a pas une qui saute pour sauter; — toutes regardent en dessous si on les voit, si le cercle qui les entoure est suffisamment nombreux ; — quelques-unes ne commencent à montrer leurs talents que lorsqu'elles voient du beau monde dans l'assistance.
Et comme elles recuoillont d'une oreille avide les compliments et les éloges qu'on fait de leur figure ou de leur toilette à la mère, ou à la bonne.
LES ENFANTS AUX TUILERIES. i5î>
comme elles prennent déjà des airs méluncoliques, comme elles se rapetissent la bouche, comme elles se tiennent roides, comme elles font des mines! — que d'affectation, de mensonge, de vanité!
Un petit garçon est un petit garçon. Si vous lui mettez de beaux habits, il les déchirera, il les salira, il faut qu'il coure, qu'il saute, qu'il s'amuse.
Une petite fille n'est qu'une fennne plus petite ; — elle ne se transformera pas; elle grandira et voilà tout. Une petite fille de six ans est prête à tout.
Kien n'est si dangereux et si ridicule que de les accoutumer ainsi à chercher les regards, à faire de l'effet, à vivre sur un théâtre.
Ce ne sont plus des enfants qui s'amusent, ce sont des danseuses qui sollicitent les applaudissements.
Plus tard on continue cette éducation théâtrale, — le piano les accoutume à chanter en public comme elles y sautaient à la corde ; — puis, quand elles sont entrées dans les devoirs sérieux du mariage, elles ne |)cuvent vivre sans spectateurs, sans succès, sans applaudissements.
Le silence et l'ombre les ennuient, elles veulent paraître, elles veulent jouer un rôle, — elles veulent concentrer les regards, faire parler d'elles, — elles le veulent à tout prix.
Il faut dire cependant que le plus grand nombre recule encore devant le moyen extrême de donner de l'arsenic à leurs maris — pour forcer un peu la paresse de l'attention publique.
AX.PROV8E KARa.
En les voyant passer belles et fringantes, ne vous étes-vous jamais demandé où elles vont et ce qu'elles deviendront un jour?
Ce sont de charmantes femmes qui ne tiennent à la société que par des liens de fleurs. Laissant à d'autres les positions régulières, la félicité domestique, les vertus paisibles et les vices cachés, elles vivent sur Taiie du hasard, sans frein, sans mesure, montrant avec une égale franchise ce qu'elles ont de bien et ce qu'elles font de mal. Leur mission est toute de joie et d'inépuisable tendresse ; leur évangile enseigne l'amour du prochain, amour immodéré qu'elles pratiquent avec une dévotion sincère et ardente : — ce sont des sœurs de charité qui se consacrent à la consolation des riches et au soulagement des heureux.
Tant qu elles restent jeunes, la vie leur est facile et riante. Elles n'ont qu'à se laisser aller au souffle de la fantaisie , au flot du plaisir, au doux murnjure qui les invite et les caresse. Le souci du lendemain ne vient jamais troubler la sérénité de leur esprit. Elles marchent radieuses et légères, jetant au hasard leur regard, leur sourire, leur hameçon. Chaque jour leur amène de nouvelles fêtes et une fortune nouvelle. Chaque page de leur roman est un nouveau chapitre dominé par un personnage imprévu. Le héros d'hier disparaîtra ce soir et sera remplacé demain. Et
Jans ces mille révolutions, elles demeurent invariablement fidèles à Tkmour, au plaisir, au luxe, à la mode, à tontes les vanités qui remplissent et gouvernent la tête et le cœur d'une femme.
Mais tout passe et tout tmit en ce monde. Un beau jour, la jeunesse fait mine de s'en aller ; elle annonce sa retraite par un de ces riens foudroyants qui sèment la désolation sur leur passage : — un cheveu blanc, — une ride, — la piqûre du ver sur la fleur épanouie. A peine a-t-elle dit adieu qu elle est déjà bien loin, emportant dans sa fuite les grâces et les attraits qui formaient son bagage.
Et alors, quand la jeunesse et la beauté sont passées, quand les amours et la fortune s'envolent, que deviennent ces femmes qui exploitaient si richement Tart de plaire, et qui dépensaient en même temps les revenus et le capital?
Deux messieurs d'un certain ftge, cinquante à soixante ans, étaient assis sous un marronnier du jardin des Tuileries par une belle matinée du printemps dernier. L'un d'eux adressait à son compagnon ces réflexions philosophiques et cette question assez embarrassante, qu'il répéta avec une remarquable opiniâtreté :
— Que deviennent-elles, je vous prie, ces souveraines détrônées par le temps, et oii pourrais-je les retrouver?
— Je n'en sais rien, répondit l'autre d'un air insouciant et calme; je n'en sais absolument rien ; mais que vous importe, mon cher Palémon ?
— Il m'importe beaucoup, comme vous allez le voir, mon cher Benoit. Vous avez toujours été, vous, un homme grave, paisible, étranger aux passions , et je vous retrouve tel que je vous ai laissé il y a vingt ans. Moi, au contraire, j'ai eu une jeunesse très-active et toute remplie de charmantes aventures. Peu de temps après ma sortie du collège, l'héritage d'un oncle m'ayant rendu assez riche pour vivre selon mes goûts, je dis adieu à la province et je revins à Paris, où je retrouvai Robert, notre ancien camarade de Sainte-Barbe. 11 y avait entre nous deux ce qui fait les amitiés vraies et solides : nous nous ressemblions par les sentiments et les goûts, nous difi*érions par l'esprit et le caractère. Libres tous deux et pleins d'ardeur, nous avions la ferme résolution d'employer gaiement nos belles années et de profiter de nos avantages. Nous voilà donc lancés sur le champ de bataille
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parisien. Nos débuts furent signalés par de nombreux succès ; et comment n'aurions- nous pas réussi avec de la bonne volonté, des loisirs, de la fortune, de la jeunesse et de la figure? car, je puis le dire maintenant, et vous vous le rappelez peut-être, nous étions Tun et Tautre d'assez jolis garçons. Rien ne nous résistait; il est vrai que nous n'attaquions guère les citadelles où la vertu tenait garnison. Dans cette carrière de conquêtes agréables et faciles, Robert, je dois Favouer, me surpassait de beaucoup. Je le considérai toujours comme mon maître. C'était un véritable héros, irrésistible dans Tattaque , superbe dans le triomphe. On Tavait surnommé le Diable^ à cause de ses prouesses ; le monde galant et frivole dans lequel nous vivions ne rappelait pas autrement que Robert le Diable; et ce ne fut pas pour mon vieil ami une médiocre émotion lorsque, plus tard, il vit paraître sous le même titre le célèbre opéra de Scribe et Heyerbeer. Nous avons mené notre joyeuse vie pendant une vingtaine d années ; que ne peut-on la mener toujours ! Mais, par malheur, nous autres hommes, nous avons une fin, comme les femmes. La satiété, l'incapacité, les infirmités nous mettent à la retraite. — Ce dénoûment nous arriva plus tôt que nous ne l'aurions souhaité. Robert possédait à soixante lieues de Paris le domaine de Margaillac, charmante habitation, avec de riants jardins, un beau parc, et de pittoresques environs; c'est là que nous nous retirâmes tous deux pour nous reposer de nos fatigues et terminer doucement notre carrière. Nous avions de bons livres, de bons vins, de bons souvenirs : n'est-ce pas là tout ce qui fait le bonheur au déclin de la vie? Combien de douces heures se sont écoulées dans ces entretiens abondants qui nous ressuscitaient le passé ! Robert avait un préjugé : il S(î figurait que les femmes dont il s'était fait aimer jadis lui avaient élevé un autel dans leur cœur. Ce fut sous l'em- |)ire de cette idée flatteuse qu'il fit son testament, l'hiver dernier, lorsqu'il sentit l'atteinte mortelle de la maladie qui l'a enlevé. «Mon cher Osc^ir, me dit-il, c'est toi que je charge d'être l'exécuteur de mes volontés suprêmes. Je le Jégne notre manoir de Margaillac. Sur le reste de mes biens, (|ue je iaiss(; à mes neveux, j'ai prélevé une somme de cent mille francs (pie je te charge de distribuer à mes veuves. » — 11 appelait ainsi les tendres objets de ses anciennes passions. — « Parmi les femmes charmantes c|ui ontend)elli mes jours heureux, continua Roberl, il en est dix qui occu-
pent le premier rang. Voici leurs noms inscrits sur cet album : Athénaïs, (Colombe, Antonia, Rosine, Suzanne, Flora, Olympe, Armide, Arthémise, Uosalba. Tu les as connues, et tu trouveras à la suite de leurs noms tous les détails que ma mémoire a pu recueillir. Je veux léguer à ces femmes d'élile. un gage de ma reconnaissance, et les récompenser une dernière fois de Tamour qu'elles ont eu pour moi et du souvenir qu elles m'auront conservé. A chacune d'elles j'ai donné jadis mon portrait; le legs doit être partagé entre celles qui ont gardé celte image et qui pourront te la présenter. Si, par hasard, quelques-unes ont disparu de la scène du monde, ou bien si quelques oublieuses ne possèdent plus le portrait, leur part reviendra aux autres. C'est une tontine. Telle est, mon cher Oscar, la mission que je confie à ton dévouement éprouvé. Je suis sûr que tu la rempliras en conscience; mais, comme je ne veux pas abuser de ton zèle , je ne te demande que trois mois de recherches, après lesquels tu fermeras le concours. » Deux jours après m'avoir donné ces instructions , Robert est mort ; (idèlc à la promesse que je lui avais faite, et muni des cent mille francs qu'il m'avait remis, je suis venu à Paris chercher ses légataires. Voici déjà trois semaines que je suis arrivé, et jusqu'à présent toutes mes démarches ont été infructueuses. Je ne me reconnais plus dans ce Paris, où je n'avais pas mis le pied depuis vingt ans : c'est pour moi un pays nouveau ; je m'y perds, et je ne sans vraiment à qui m'adrcsser pour apprendre où je pourrais retrouver les femmes qui vivaient jadis avec le Diable.
Au moment où M. Oscar Palémon achevait son discours, une main sèche, rugueuse et noire se tendit vers lui. C'était la loueuse de chaises qui réclamait son salaire.
— Voulez-vous de la monnaie, mon cher Palémon? dit M. Renoit.
— Monsieur Palémon I... répéta la loueuse de chaises... voilà un nom qui ne m'est pas inconnu.
— Vraiment, bonne femme, reprit avec un dédaigneux sourire l'exécuteur testamentaire du Diable.
— Eh! eh 1 continua la vieille, il n'y aurait pas de quoi rougir pour vous, mon beau monsieur; on valait quelque chose dans son temps, et il y avait plus d'un mirlitlore qui se trouvait flatté de connaître particulièrement Rosalba Delorme.
tCA LE TIROIR DU DIABLE
— Quoi , vous seriez ?. . . En voilà donc une ! s'écria monsieur Palémon ; vous êtes Rosalba Delorme, cette jolie petite blonde ?...
—Oui, monsieur, j'étais blonde, malheureusement! caries blondes durent moins longtemps que les brunes; si j'avais été brune, je me serais conservée trois ou quatre ans de plus et je ne serais pas réduite où vous me voyez. J'allais faire fortune lorsque j'ai perdu ma fraîcheur. La raison me venait, j'étais bien décidée à économiser pour mes vieux jours, et il y avait un Russe qui m'avait promis de me combler de richesses à son retour de Saint-Pétersbourg, où il était allé recueillir un héritage; mais quand il est revenu, ce n'était plus ça: j'étais fanée, et pourtant je n'avais que vingtneuf ans. Les brunes se maintiennent jusqu'à trente et quelques. Ah I pourquoi n'étais-je pas brune I
— Ainsi, reprit Palémon, vous vous rappelez mon nom? Moi, je me souviens de vous comme si cela ne datait que d'hier. Nous nous sommes connus indirectement ; vous étiez très-liée avec un de mes amis, que vous n'avez sans doute pas oublié : Robert, surnommé le Diable.
— Robert le Diable ! c'est une pièce de théâtre.
— Oui, mais ce fut aussi un beau jeune homme, qui vous adorait, et que vous avez payé de retour.
— C'est bien possible... j'en ai une idée confuse... mais il y en a eu tant, que pour se souvenir de tous il faudrait une mémoire d'ange.
— Robert vous avait donné son portrait.
— Ah î... j'en ai ou beaucoup aussi dos portraits, mais je n'en ai plus un seul. Quand on se trouve dans le malheur, ^us concevez, on se défait de ces colifichets. Les poriraits ont iilé avec les bijoux et les parures... Hais vous me faites causer, et pendant ce temps, voilà un monsieur là-bas qui s'en va sans avoir payé sa chaise.
La loueuse courut à la poursuite du délinquant, et M. Palémon se leva en (lisant :
— Allons , le dél)ui n'est pas heureux : voilà déjà un nom à rayer de ma liste, et dix niille francs à répartir entre les autres légataires do Robert.
Tne heure après cette rencontre, M. Palémon, en rentrant chez lui, trouva une lettre qui rontonait l'invitation suivante:
« Madame la baronne de Firbach prie H. Oscar Palémon de lui faire Thonneur de venir passer la soirée chez elle le samedi 30 avril. »
— Quelle est celte baronne ? D'où me connaît-elle ? A quel titre suis-jc invité? Comment se fait-il qu'elle m'envoie seulement ce malin une invitation pour ce soir? Ordinairement on s'y prend plusieurs jours d'avance. Une baronne devrait mieux savoir les usages; mais n'importe, je suis venu à Paris pour remplir une mission, et je rencontrerai peut-être chez la baronne quelque élégant viveur d'autrefois qui pourra me remettre sur la trace de ce que je cherche.
Tout en faisant ces réflexions, qui Toccupèrent pendant le reste de la journée, M. Palémon se rendit à neuf heures chez la baronne, rue de la Michodière.
La maison était de mince apparence, l'escalier peu éclairé, l'appartement assez vaste, mais enfumé, mal entretenu : des meubles qui dataient du temps de l'empire, des draperies flétries, des dorures écaillées. Dans l'antichambre, un domestique en livrée bleu de ciel, tachée d'huile et galonnée d'argent noirci, ouvrit la porte du salon et annonça d'une voix rauque monsieur de Palémon.
Quatre groupes étaient réunis autour de quatre tables de jeu. — Une dame d'un âge respectable, d'une taille élevée et d'une flgure qui visait à la majesté, s'approcha de M. Palémon et le remercia de ce qu'il avait bien voulu accepter son invitation ; puis, la baronne le prit par le bras, le conduisit dans une embrasure de fenêtre» le fit asseoir, et lui dit de l'air le plus gracieux :
— Je reçois chez moi des hommes très comme il faut et de jolies femmes. Tai pensé que mon salon vous serait agréable, si, comme je le suppose, vous avec conservé vos goûts et vos habitudes d'autrefois.
— Comment donc, madame, reprit H. Palémon étonné, j'ai donc eu jadis rhonneur d'être connu de vous?
— Certainement, et j'ai été charmée de trouver votre nom sur la liste des étrangers nouvellement arrivés à Paris.
— Ah !... j'ignorais que l'on publiât cette liste...
— On ne la publie pas; ce sont des renseignements particuliers.
— Et vous avez eu la bonté de vous souvenir de moi ?