D'AUBIGNY
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Nous allons entrer, s il vous plaît, au Palais de Justice, et parcourir rapidement ce royaume de la chicane. Vous le connaissez mal si vous n*y vivez pas, si vous n'en vivez pas, si vous n'êtes point obligé par votre profession à vous affubler chaque jour d'une longue robe noire, à vous couvrir le chef du bonnet de Perrin Dandin ou de la toque de Petit-Jean. Admettant donc, monsieur, pour le besoin de noire promenade, que vous n'êtes ni magistrat, ni avocat, ni avoué; osant de plus imaginer, — supposition téméraire dont je vous demande pardon, — que vous n'avez pas l'honneur d'élre huissier, je vous offre mon bras et je vous introduis.
Ce n'est pas, vous le comprenez, au point de vue scientifique que je veux me placer, dans mon rôle de cicérone ; et je ne songe guère à vous expliquer en détail le mécanisme ingénieux de cette grande machine où ron apporte péle-méle, où l'on jelle sans cesse, comme matière brute, des naissances, des morts, des vols, dos donations, desaduhères, des mariages.
des banqueroutes, des quittances, des contrefaçons, des brevets, des testaments et des assassinats. Saurais-je, d'ailleurs, vous bien dire avec quelle souplesse et par quels procédés le laminoir judiciaire nous fait de tout cela des jugements et des arrêts? Je veux seulement vous montrer ce que Ton peut voir d'un coup d*œil, la physionomie du Palais de Justice.
Dix heures sonnent : c'est l'heure où la ruche s'éveille, où la fourmilière fourmille, l'heure du mouvement et de l'activité : grands et petits, les clercs se précipitent à V appel des causes ; ils se disputent les remises^ les retenues, \es profits-joifits, et cherchent au galop, par tous les corridors, par toutes les issues, par tous les escaliers, dans toutes les enceintes et dans tous les prétoires, les avocats de leurs patrons; et les avoués se gourmandent; et les plaideurs se désespèrent; et la voix des huissiers réclame du silence; et l'on se heurte, et l'on se pousse; et l'agitation, gagnant de proche en proche, envahit le Palais, comme un champ de bataille, de la bibliothèque au café d'Aguesseau... de la bibliothèque, où l'on travaille peu, au café d'Aguesseau, où l'on déjeune beaucoup.
Mille embarras alors, mille difficultés, retardent tour à tour l'œuvre du tribunal. Vingt affaires sont prêtes à la première chambre, mais personne n'est au barreau : maître A... plaide à la cour, maître B... en province, maître C... est de garde, maître D... dans son lit, maître F.. . marie sa fille, la femme de maître H... et cœteros,.. Plein de zèle et d'ardeur, le président murmure d'un pareil abandon ; le greffier sourit, en frottant ses lunettes ; et les juges maugréent de ne pouvoir dormir; (le tic tac des moulins berce les meunières]... « Cinq minutes encore, et les causes du jour seront jugées sur pièces! » Parole menaçante, épouvantable perspective!... Enfin, tout essoufflé, courant, roulant, s'épongeant le visage, arrive maître G... — « Pressez, pressez le pas, lui crie l'audiencier. — Nous vous attendions, lui dit le président, plaidez. — Mais mon adversaire est absent, réplique l'avocat. — N'importe; commencez. — Mais, monsieur le président, mon adversaire... {Une voix dans l'auditoire : Il plaide contre vous à la seconde chambre.) — Plaidez donc, maîtreG...! le tribunall'exige. » Et maître G... cédant à cet aimable accueil, lit ses conclusions, parle pendant une heure, quelquefois deux, quelquefois trois... trois heures!!... jusqu'au moment où son confrère, dont il déchire le client, se présente à la barre, échauffé
oomme lai, fkrieux oomme lui... et lui Jette, en panuit, celle ] câle : « Vite, vile, i li seconde ; j*ai plaidé con^ toi. » — Ûnel i lutteur, quel phénomène herculéen que le célébra G...I Le icilà qui I dit vers li seconde chambre, avec son quintal de dossiers; le voilà qfim ■ parle, et réfute de point en point la belle plaidoirie (qu'il n'a paaéeoiilée)». la «omattftf diecumion de son hmmraUe adversaire, qui le réfàle (sans l'avoir entendu) devant les magisinits de la première ehambvBl Ainsi vont les athires, les plus ^ronei afliûres. — Pourqnoiî les i du barreau de Paris ne sont-ils pas nombreux? — Oh! ils sont fa Mes. — Eh bien? — Empêchez donc les acheteurs de s'adr aux boutiques fiuneuses, aux mieux achalandées. — Mab si vos avocate iaa mieux achalandée n*ont pas le temps d*apprendre... — On étudie poolf <
— Mais s'ils n'entendent pas.. . — On écoute pour eux. — El 1 pour eux moitié des honwraireeî,., — Savei-^voos l'allemand? — Ua T- Nicht... Voyez celui-ci : le petit dossier mince qui jaunit sous son I vous indique son sort, triste et douloureux sorti... U se promène aral, lentement, tète basse, balayant de sa robe, déjà fort ancienne, la grande salle du Palais, bien nommée, songe-t-il, salle dee pae perdue. C'est vn homme, pourtant, de beaucoup de Savoir, et qui, même, a brillé dana quelques procès graves que le vent du hasard a égarés chez lui ; maia il manque de savoir-faire, mais il est dépourvu de ce que Ton appelle des relations utiles... [utiles, traduisez : pécuniairement productives)... il gagne« par année, quinze ou seize cents francs. — Et mattre G.. . ? — Quatre-vingt mille! — La différence du talent? — Je ne l'évalue pas... — A combien?
— A cent francs. — Pauvre homme!... il m'intéresse. — Bon! ayez un procès... vous irez droit chez maître G...
Et cet autre qui se pavane, se balance complaisamment, rit à gauche, salue à droite, sen'e toutes les mains, cet autre-là que Ton entoure et que l'on semble caresser, il ploie, comme ce G... dont vous me vantez la fortune, sous un lourd faix de paperasses, il a bien des clients! — Non; il a bien des causes, des saisies^ageries et des saisies-arrêt, des oppositions^ des revendications, des séparations, des liquidations et des contributions, — Il a donc des clients? — Il a des avoués. Camarades d'enfance et de cléricature, dix avoués et lui forment une phalange, un bataillon sacré, dont il occupe
LE PALAIS DE JUSTICE. tfSo
le centre et dont il est, en même temps, le houzard et le cuirassier, Tartilleur et le tirailleur. Ce que je vous dis là, personne ne Fignore et n'y peut trouver à redire ; mais on ajoute à demi-voix, et je vous repète entre nous, qu'il a su prêter h propos des sommes importantes à plusieurs mmtres-clercsy avoués aujourd'hui, qui reconnaissent ses services en le faisant plaider. — Ah bah ! Et les plaideurs?... — Il est, du reste, bon vivant, frais, alerte et dispos, trousse une affaire proprement, se croit un homme remarquable, un Patru pour le moins... ne le détrompons pas; nous attristerions les excellents dîners dont il régale la basoche.
— Oh ! quel air soucieux, quel front méditatif, quelle démarche solennelle ! Apprenez-moi le nem de cet homme superbe, au portefeuille doré... — Où donc le voyez-vous ? — Là, sur Tescalier de la cour ; il monte. — Suivons-le. — Son nom? — Vous le saurez... si je me le rappelle. — Comment? — Observez-le. Il va entrer dans les trois chambres, lire soigneusement les trois rôles d'audience, interroger les trois greflSers, tousser et se moucher d'une façon bruyante, ouvrir et refermer plus bruyamment encore son portefeuille de ministre, éblouir tous les yeux avec le ruban rouge, le large ruban rouge qui rehausse sa robe ! — Après? — Après cela, vous le verrez sortir, tel qu'il est arrivé, d'un pas de sénateur traversant le Forum!
— Ses procès, cependant... — Il n'a point de procès, mais il veut paraître en avoir, il veut jouer un personnage. — Et d*où vient cette croix? —
— Vous ne devinez pas? Approchons-nous de lui : « Bonjour, mon capitaine... » Tenez, ce mot l'a mis en fuite. — Quoi! c'est... — Les grenadiers de son arrondissement l'ont élu capitaine, et capitaine décoré, parce qu'ils le regardent comme un grand avocat ; et les avocats, ses confrères, le regardent, entre eux, comme un grand capitaine. — Et vous? — Moi, je fais mieux, je ne le regarde pas.
Mêlons-nous à ce groupe. — Y cause-t-on d'affaires? — Oui, d'affaires publiques; on y traite de tout, du Maroc, de l'Espagne, de l'impôt sur le sel, des fortifications, et de monsieur Pritchard. Toutes les opinions sont représentées là, de l'une à l'autre extrême, les pères-jésuites, et les républicains, et les légitimistes, et les bonapartistes, et les juste-milieu ; et vous allez entendre, si vous patientez, les plus étranges discours : entre avocats, on ne craint pas d'outre-passer les bornes... — Quelles bornes? — Les
bornes qu'un illustre orateur a durement poétisées... On les passe même à présent : on risque Fhyperbole jusqu'à désavouer la tendance trop nationale d'un ministre du roi qui promettait hier, pour mil huit cent quaranteneuf, des explications sur le droit de visite... Et cela fait frémir un démocrate chevelu qui se lance à son tour, et s*anime, et s'échauffe, et ne s*arrètera I... Remarquez la tenue et la mine importante, et le sourire moqueur, de ce beau petit homme, avocat-député depuis l'année dernière : « Allons, ferine, poussez, mes amis de la cour.,, dit-il d'un air capable et d'une voix officielle... Mais vous en rabattrez, de vos fières paroles et de votre énergie, lorsque vous monterez à la tribune de la Chambre. » A-t-il tort ou raison, l'avocat-député? Peut-être a-t-il raison; il a peut-être tort; mais ce que j'ose, moi, vous affirmer bien sûrement, c'est que les discuteurs qui s'époumonent devant nous songent tous à la Chambre. On n'est plus maintenant tm avocat complet si l'on ne va, député nul, habile ou suffisant, perdre au Palais-Bourbon la moitié des jours qu'on donnait jadis sans partage au Palais de Justice.
— Assez d'avocats, je vous prie. — Vous en avez assez î j'allais continuer mon exhibition. — Vous ne parlez que du barreau. — C'est que le barreau iseul agit et tourbillonne aux regards de la foule, c'est qu'il nous offire scîuI des figures bizarres et des allures variées, des types originaux qu'on entrevoit à peine sous l'uniformité de la magistrature. Que puis-je vous apprendre ou des conseillers ou des juges qui viennent le matin occuper leurs sièges, et restent là cinq heures, quasi-muets, presque immobiles, et semblent tous penser que les horloges d'audience, participant d'eux-mêmes, sont inamovibles comme eux? Vous dirai-je que celui-ci retire de sa toque une petite épingle et se pique de temps à autre pour ne pas s'endormir; que celui-là hoche la tète, en signe d'assentiment, pour abréger le plus possible des discussions qui rassomnient; qu un troisième remue ses pouces» soit en avant, soit en arrière, selon qu'un plaidoyer l'intéresse ou l'ennuie?... (Neuf fois sur dix, le mouvement est rétrograde.) Vous ferai-je observer que monsieur *** passe deux heures de suite à se rogner les ongles ; que monsieur*** dessine des portraits ; que monsieur*** compose des rébus, et que monsieur ***, grand diseur de bons mots, se gratte les poignets, comme pour exciter son humeur bilieuse?... C(»la, certainement, ne vous
divertirait en aucune façon, lésais, ah! je sais bien, curieux que vous êtes, quMl vous conviendrait fort de vous rendre invisible, et de pénétrer à bas bruit dans les chambres secrètes où les arrêts se délibèrent, où se brassent les jugements: mais c'est là Tarchc sainte, le moderne arcanum^ et Ton n'y entre pas : honni soit qui mal y pense... Interprétez la phrase comme vous le voudrez... et revenons aux plaids.
Les quatre individus que votre étoile de touriste a mis sur notre route ne résument pas mal dans leurs quatre personnes les diverses fortunes des avocats civils. Tenons donc pour bien vue, quoique vue en courant, cette immense famille où Ton ne compte qu'un G... qui s'enrichit outre mesure, contre cent malheureux qui gagnent à grand'peine de quoi vieillir honnêtes, de quoi mourir solvables... Le barreau mène à tout. Quittons ce doux climat où germe Vhypothèque, où fleurit Yantichrèse, où les murs mitoyens croulent, comme autrefois tombaient les murs de Jéricho ; visitons les assises, cette patrie du crime, oii fleurit le poignard... (le mot est histor rique), et nous terminerons notre voyage pittoresque par une excursion en police correctionnelle... Allons-y de ce pas, car on n'y débat aujourd'hui que des causes très-ordinaires. — J'aimerais mieux... — Vous avez tort, le hasard nous sert bien. Si quelque parricide ou quelque empoisonneuse comme il faut, si quelque incendiaire ou faussaire titré paraissait devant le jury, son défenseur ne serait pas un avocat de cours d'assises; et si quelque gérant de société fameuse avait à se défendre contre des actionnaires habilement ruinés, nous le trouverions sans nul doute assisté d'un conseil du poids de maître G. .. , qui travaille dans tous les genres, pourvu que les commandes et les pratiques soient bonnes. . . On dit dans le commerce : Monsieur un tel est bon.
Les avocats qui se pressent ici (nous sommes à la cour d'Assises), doivent se diviser en deux catégories, les jeunes et les vieux, les stagiaires et les anciens ; et les stagiaires eux-mêmes se distinguent à l'infini. Parmi ces jeunes gens qui viennent... de ne pas suivre huit ou dix cours de droit, les uns fréquentent le Palais pour plaire à leurs parents, pour faire quelque chose ;\es autres se destinent à la magistrature, au ministère public, et plaident par étude avant d'accuser par état; quelques-uns seulement veulent demeurer au barreau. Le plus grand nombre vit encore de la vie que l'on
mène dans le quartier Lalin, el n'abandonnera le docte Laiemboorg, la pér dante Sorix>nne, le boulevard du Mont-Parnasse... (connaisses-voua ce boolevard?) qu'après trois ans de stage» après avoir signé une fois par semaine, durant ces trois années, le gros registre de présence qu'on parafe le samedi, après avmr peuplé les prisons et les bagnes, après avoir enfln... expédié quelqu'un vers la barrière Saint-Jaçques.
Plus ou moins criminels, ncarpei ou voleurs, tous les clienta des stagiaires sont des clients d'office que les présidents leur confient, comme, i l'École de Médecine, on confie des tm'eis aux jeunes chirurgiens inexpérimentés.—Remarquons, toutefois, une légère différence, qui ne détruit en rien l'assimilation; c'est que les carabins, les apprentis docteurs, étudient sur des morts, tandis que les stagiaires, apprentis avocats, dissèqtient des vivants.— Mais n'insistons pas là-dessus, ne sophistiquons pas; les philanthropes seuls (et qui dit phUanthrape dit aujourd'hui niai$,) osent encore prétendre que les accusés sont des hommes. Ce qui, d'ailleurs, nous intéresse uniquement, au point de vue que nous avons choisi, ce n'est pas l'accusé, mais bien le défenseur.
Voyez le jeune nudtre qui va répondre le premier au foudrogani réquiaîtœre de cet avocat général dont la voix éclatante et les poumons robostes ne se fatiguent jamais, de cet orateur ampoulé, bouifi d't/Aot, gros de jnh thot^ qui vient de répéter pour la millième fois, avec les mêmes gestes, avec le même feu, et dans les mêmes termes, les sonores banalités, les lieux communs pompeux qu'il s'est donné la peine d'improviser jadis, lorsqu'il a débuté, no\'ice accusateur, au tribunal de Pézenas, de Carpentras... d'une ville en as^ je ne sais plus laquelle... Voyez-le, ce pauvre garçon : il tremble, il balbutie, il hésite, il sue froid; son client est coupable, évidemment coupable, trente témoins l'ont reconnu; il doit cependant le défendre, il doit parler pourtant... il parle... et veut douter de ce qui est plus clair qu'un rayon du soleil... il doute... il met le pied timidementsur le vague terrain des circonstances atténuantes^ il invoque la vie passée, les bons antécédents du prévenu... qui n'a subi encore que deux condanmatiens... dont Tune à vingt ans de galères... et puis... et puis il se repose, avec pleine confiance, sur l'humanité du jury... Oh! il a bien souffert!... mais il est enchanté; son nom sera demain dans In Gazette des Tribunaux
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(jne Ton reçoit chez lui, à Rrives-la-Gaillarde, et, depuis qu'il exerce sa noble profession au barreau de Paris, son père, sa marraine et sa cousine Clara lisent tous les joui^s la gazette. — La parole est à son voisin : « Messieurs,— crie celui-ci, qui part à fond de train, ventre k terre et le mors aux dents, — je ne viens pas, messieurs, vous demander de Tindulgence... de l'indulgence? pilié!... de Tindulgence? dérision!... Je veux justice, entendez-vous? justice, bonne justice!... je Taurai! » Tarare; vous aurez, mon ami, une condamnation très-sévère et très-juste; et si vous persistez à copier ainsi Buridan de la Tour de Nesle, vous allez vous couvrir d'un ridicule ineffaçable. — Il n'a pas trop Tair de vous croire, il se rengorge ^bi'emeï\t..,—De profundis, passons. La parole est à son voisin : (Chut, chut, chut, chut!) — Ces chut de bon augure descendent de la cour, et, tidèles échos, les deux huissiers redisent, en frappant sur la barre : Chut, chut, chut, chut! — Ah diable! Favoc^t... — Chut, chut!... On Tencouragedu regard, on lui sourit, on l'aide, on l'approuve, on le porte... Il récite tout doucement un petit plaidoyer bien fait, bien peigné , bien sage, bien appris, et passablement débité; il a même la chance d'obtenir un acquittement, joli succès de stagiaire... il jouira de ce succès; l'avocat général abandonne l'accusation. « — Et qui donc est-il, dites-moi, ce fortuné triomphateur? — Il est neveu d'un conseiller. Collègues de monsieur son oncle, les présidents lui gardent les meilleurs criminels; et s'il laisse le criminel pour les procès civils... — Plaidera-t-il devant sou oncle? — Quel obstacle à cela? — Je... — Pour quoi comptez-vous l'impartialité, ia hante impartialité qui caractérise toujours?... — Vous divaguez. — Sceptique!... Mais reprenons notre examen. Cinq ou six Démosthènes nouvellement robes... j'allais dire toqués, s'évertuent tour à tour à soutenir des thèses absolument insoutenables; à plaider, par exemple, que \q révélateur inéTiXo. une couronne, un grand prix Monthyon ; que l'habitude de voler, d'escalader les murs, de briser les armoires, est une maladie qu'il faut traiter sans la punir; et que l'empoisonneur doit être innocenté s'il a la bosse du meurtre... ou si monsieur l'expert, prince de la science, trouve de l'arsenic dans un bftton de chaise. Et la monotonie de ces redites étemelles endormira certainement la salle tout entière, les gendarmes eux-mêmes, à moins qu'un accusé ne la rompe soudain en poussant des cris rauques, en II. 37
2!M) LK TlliOlIt DU mABLi:.
hurlant (le ces mots!... Tenez, tenez, écoutez Thommequi se lève : « Taisez-vous donc, bavard! — cric-t-il au défenseur; — je n'ai pas besoin de vos phrases; voici ma cause : Lorsque le loup a faim, il sort du bois, et pour manger il tue! » — Le président, d'tme voix ferme: a II devrait travailler. » — Bien répondu. — Sublime enseignement!... Là-dessus, m'est avis que nous quittions la cour d'assises. — Et les rivaux des stagiaires? — Les vieux? nous les rencontrerons à la sixième chambre, escortés d'une bande d'incroyables clients... mais, avant de sortir, je peux vous présenter un digne échantillon de cette espèce curieuse; là, cet avocat chauve, étîque, rachitique, anguleux, cauteleux, qui semble étiolé par un trop long séjour dans les cachots humides de la Conciergerie : il va défendre un receleur, un commerçant honnête, qui Fa payé d'avance, soit en argent, soit en nature... Une montre s'accepte, un cachemire aussi, c^mme un vase de bronze ou un coupon de drap. — Vraiment ? — Ses honoraires (expression charmante) augmenteront encore suivant le résultat de l'accusation... Et s'il a de la ver\'e quand il parle aux jurés, il devient magnifique lorsque, dans la prison, il prouve à ses ouailles que sa noble éloquence mérite un supplément : a Eh bien! dit-il un jour à l'un de ses clients, frappé de mort sous lui, vous devez être satisfait? — Satisfait ! repart l'autre en ouvrant de grands yeux, on me condamne à mort ! — 11 le fallait, mon bon... nuiîs je vous ai sauvé! — Quoi!... — La cour, sur ma plaidoirie, vous accorde trois jours pour vous pourvoir en cassation. » Cela vaut bien, j'espère, trente ou quarante écus. — Conunenl les accusés s adressent- ils à lui? sa réputation...— Elle est dos plus brillantes aux préaux de In Force et des MadelonnettcSy où les guichetiers, ses amis, qui lui tendent la main quand on ne les voit pas, et le sahu^nt très- humblement devant les prisonniers, racontent ses victoires et vantent son talent. D'autres sources fécondes alimentent sa clientèle et remplissent sa bourse : il est d'intelligence avec les écrivains de la salle des Pas- Perdus, ces donneurs d'avis en plein vent, qui flairent les prévenus, les happent au passage, les effraient, les étourdissent, et les jetlent entre ses bras, exactenïenl conïuie des rabatteurs qui traquent le gibier; il est, de plus, très-indulgent, très-crédule et très-dévoué; il excuse toutes les fautes, il admet volontiers tous les systèmes de défense, il sert les passions, les rnncunes, les haines, se courbe, se relève, et supplie, et menace.
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el pleufe si bien, au besoin, que les auditeurs atleiidris deniandenl tous son nom, et se promettent tous de le choisir pour avocat.
Descendons maintenant... Ehl d'où partent ces rires? De celle pauvre oliambre des appels correctionnels^ que messieurs de la cour considèrent comme un exil ou comme un purgatoire, non pas, je le présume, parce que les audiences y durent plus qu'ailleurs, mais parce que les causes dont elle est encombœe sont habituellement de pitoyables causes. On n'y juge guère, en effet, que des escroqueries, des ruptures de ban, des polka orageuses, ou des vagabondages, sauf de très-rares circonstances où le barreau sérieux vient y soulever des questions de propriété littéraire, de privilège industriel, et de diffamation... La diffamation, soitdit en parenthèse, n'est plus politique à présent, elle est jésuitique; elle n'est plus mondaine, elle est ultramontaine. — Et ces rires?... — Nous allons voir qui les a motivés... C'est justement un avocat de res|>èce qui nous occupe; une naïveté passablement bouffonne a mis la cour en joie vers la fin de sa plaidoirie, qu'elle a dignement couronnée : il s'agissait pour lui d'atténuer les torts d'un voleur émérite, d'un escroc dangereux qui dupait tout le monde avec de faux certificats ; notre homme cependant lisait et relisait ces attestations d'une voix pathétique, et voulait en tirer des preuves d innocence... « Arrêtez, maître P., lui dit le président,' vous invoquez des pièces fausses, dont l'accusé lui-même se reconnaît l'auteur. — N'importe, répondit l'inébranlable P., vous devez convenir qu'elles lui sont bien favorables. » A-t-il souvent, ce maître P., des inspirations de celte force-là? — Souvent ; il les prodigue à chaque instant du jour; et je suis désolé que vous ne Tayez pas entendu quand il donne carrière à son érudite faconde, quand il cite les douze tables ou se réunissaient les jurisconsultes de Rome, quand il signale aux juges, en la stigmatisant, la foi panique de ses adversaires, quand il apprend au tribunal que l'enfance de son client s'est passée au Brésil, à Rio-de-Janeiro, sous le ciel brûlant de l'Afrique, a — Oh! vous exagérez. — Du tout. — Les magistrats ont donc raison de rire... — Oui; mais les avocats pouffent de rire aussi quand, du haut de son siège, un président sévère, qui vient de condamner une jeune fille de quinze ans, arrêtée le soir dans la rue, seule, fondant en larmes et privée de ressources, termine l'audience par le colloque suivant : « — Fille Bernard, le tribunal a usé d'indulgence
âU2 LE TIROIK DU DIABLE.
en ne vous condamnant qu'à dix jours de prison ; tâchez, à l'avenir, de ne pas retomber... — La jeune fille: Je n'ai plus de parents, monsieur, je n'ai plus de maison, et je n'ai pas d'état. — Le président : Un état, un état... On trouve toujours un état si Ton est une honnête fille. — La jeune fille : Mais je ne sais pas travailler, monsieur, mais je ne sais pas coudre... — Le pfrsident : ¥Aï bien! mademoiselle... faites- vous nourrice; allez. »
— Et lui, que s est-il fait ? oii s'est-il retiré? — Qui, lui? — Le magistrat ; je ne suppose |)as qu'après un pareil mot... — 11 remonte au fauteuil pour en commettre d'autres ejusdem farinœ! Vous êtes dans l'erreur. — Hais la publicité... — On ne la craint pas au Palais; la presse judiciaire est si bonne personne!... qu'elle ne tire pas sur les siens. — Est-elle exacte, au moins, lorsqu'elle nous raconte les débats correctionnels, quand elle remplit ses colonnes de grotesques histoires et de controverses joyeuses, quand elle peint, à la Téniers, des loges de portières et des rixes de cabaret? — Elle a beaucoup d'esprit ; pour de l'exactitude, je ne garantis rien ; et j'ajouterai même... entre nous, n'est-ce pas? que ses romans comiques font quelquefois du mal; qu'un pauvre diable de témoin, qui ne figure à l'audience que contraint et forcé par une assignation, doit être bien marri, le lendemain matin, de la caricature qui joue, dans le journal, son rôle de la veille. Il se fftchera, le brave homme, contre un voisin moqueur, lequel portera plainte; alors, de témoin qu'il était, il sera prévenu; et, de prévenu, condamné... et puis, roreille basse, il rentrera chez lui, couvert d'un second masque aussi peu ressemblant, mais plus vilain que le premier.
La matière cependant ne ferait [)as défaut à qui voudrait fixer l'attention publique sur les niille incidents, lamentables ou gais, déchirants ou bouffons, qui nous n^vèlent chacjue jour, à la sixième chambre (où nous voilà, monsieur, depuis quclqu(»s instants) des [)ro(liges de honte et de saintes vertus, des fortunes et des misères... oh î d'horribles misères que la société ne devrait pas permettre, et qu'on ignore trop. Tout cela serait bon à lire, »'l tout cela sans doute nous intéresserait plus que des calembours et de nïéchanls lazzi. Mais on aime mieux nous conter la bataille de deux mégères qui se querelliMit pour un chai, cpie les douleurs de ce vieillard dont la longue vie s'est user dans un rudr laheui', et qui, faible aujourd'hui, «iiasM* (le la fahriq^ic, errant, mourant (!♦» faim... a demandé l'aumùne en
(létournaiU la lêle... FaumAne, ce délit ! — N'est-il pas des liospices el des maisons d'asile?... — Il faut connaître un député, le pauvre vieux n'en connaît pas... La prison donc au mendiant! Et la prison aussi... la prison, c'est-à-dire la dépravation, à ce malheureux orphelin, à ce fils du hasard, qui mange ce qu'on jelte et se désaltère au ruisseau ! Il a volé... volé !... 11 a gardé comme un jouet, comme une médaille bien luisante et bien jolie à voir, une pièce d'or de vingt francs qu'un bambin millionnaire a laisse^ tomber l'autre jour dans les Champs-Elysées... La prison, la prison! Et nulle voix ne les protège contre la froide rigueur de Yavocat du roi, tandis que Ton dispute à des peines trop douces la femme corrompue qui déprave l'enfance, et le maître barbare qui torture des apprentis !
Ces deux exemples-là ne démontrent-ils pas qu'un illustre écrivain qui consacre sa plume à des œuvres utiles, et qui met au service des idées généreuses son beau talent de romancier, proposait une chose éminemment morale, une excellente chose, une chose nécessaire, en appelant de tous ses vœux une institution de défense publique, et la création de Yavocat des pauvres?
Arrêtons-nous ici, car le chapitre des réformes excède notre cadre. Si nous l'entamions, je vous dirais d'abord, pour n'être pas injuste, ce qu'il y a de bon dans le monde du palais, où le mal et le bien naissent en même temps et vivent côte à côte, comme dans tous les mondes , où le bien trèssouvent l'emporte sur le mal, comme dans peu de mondes... Oui, je vous prouverais que les hommes de robe sont moins noirs qu'on ne pense, et que leurs ridicules dont nous avons ri cette fois, parce que les défauts frappent l'observateur avant les qualités, n'étouffent point chez eux la noblesse du cœur, la dignité delà conduite. Au revoir donc, monsieur... — Tiens, quelle est cette salle élégamment ornée? — C'est la galerie neuve de notre cour suprême. — La cour de cassation? — Oui, monsieur. — Pourquoi donc n'avons-nous pas été?... — Je suis incorrigible. — Conmient cela? — Toujours je fais la même faute : un Espagnol de mes amis vint à Paris le mois dernier ; je me chargeai du soin de lui montrer la ville, et je m'aperçus, seulement à l'heure de son départ, que j'avais oublié... de le mener aux Invalides.
m VIZUX PRATICISK.
LES THEATRES A PAHIS.
CE QIIK c'est QU'tN THEATRE.
Les très-jeunes gens de la province et même de Paris voient encore les théâtres et les actrices à travers une sphère de pur cristal, qui leur prête les couleurs du prisme. C'est là une illusion entre mille autres. Hais la première de toutes, la plus trompeuse est celle qui leur montre le théâtre comme un paradis dont les actrices sont les fées et les anges, les auteurs les chérubins. Voici le théâtre tel qu'il est. Par le palais on connaîtra les lociitaires.
A vos heures de loisir et de délassement, vous vous êtes sans doute (luelquefois amusé à voir monter par des échelles menaçantes des blocs de pierre et des solives démesurées ; vous avez promené avec effroi vos regards à travers ce labyrinthe de poutres croisées, et vous avez gardé une estime profonde pour les habiles ouvriers qui se retrouvent au milieu de re désordre et taillent tranquillement un palais dans ce chaos. Plus heureux, vous avez peut-être assisté au spectacle d'un vaisseau en construction, et vous vous êtes demandé s'il ne s'est pas glissé un rayon de Tintelligence divine dans la tête de ces hommes qui, en reliant deux ou trois mille arbres avec des clous et du goudron, composent un tout formidable et léger, une machine merveilleuse assez rapide pour aller au bout du monde en quelcjucs mois, et assez puissante pour démolir en quelques heures les murs d'une ville fortifiée.
Cherchez encore dans votre mémoire les opérations les plus difliciles, et vous serez à cent mille lieues d'avoir une idée exacte des tortures qu'entraîne la réalisation d'un théâtre depuis le jour où l'on pose la première pierre jus<|u'à celui où il s'ouvre à la clarté du gaz. Le véritable poëme
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épique est là ; à vMà de ce poëme l'Iliade est un sonnet, et l'Odyssée nVst rien du lout.
Avant de construire un théâtre, M. de La Palice dirait : H faut s'assurer d'un emplacement. Ne riez pas de M. de La Palice, car remplacement n'existe pas, ou n'existe que fort peu. Ce Paris si grand, si vaste, qui a quatre coins h chaque rue pour les marchands de vins, n'a pas soixante pieds carrés à donner à la construction d'un théâtre. N'oubliez pas que nous sommes les Athéniens modernes. Dès qu'un propriétaire a vent de l'intention de l'acquéreur, il demande des millions pour son cinielière, plus un pot-de-vin pour son neveu, plus des épingles pour sa fille, plus une bague au doigt pour lui, plus une entrée à vie pour lui encore, plus une loge de face à chaque première représentation pour sa charmante famille. Et le théâtre n'est pas construit !
Le terrain est acheté pourtant. La Ville se présente. Savez-vous ce que c'est que la Ville? C'est un monsieur qui a pour mission, parfaitement rétribuée, d'empêcher les théâtres de brûler. Jugez comme il s'acquitte bien de son emploi. La Ville veut que le théâtre ait trois planchers; la Ville veut que le théâtre ait un rideau en tôle. Est-ce assez? Pas encore. La Ville veut que vous ayez des couloirs très-larges : très-bien! les voilà. La Ville veut que vous laissiez trois mètres entre le théâtre et les propriétés voisines; soit, l'espace est laissé; maintenant pouvons-nous bâtir? La Ville fait attendre sa réponse trois mois. Enfin, à force de faire jouer la grande machine des amis et des protecteurs, sa majesté la Ville daigne répondre que vous avez le droit de bâtir votre théâtre ; mais à la condition expresse de n'y jouer ni des pièces en vers, ni des opéras sans phrases parlées, ni des tragédies sans ariettes. Viennent alors les architectes, second ou troisième chant du grand poème indien. Tout architecte prend au rabais. Un architecte proposeraitil de bâtir le Louvre pour six francs, un autre architecte se chargerait de le construire pour cinquante centimes; ces messieurs ne se trompent ordinairement que de cinq ou six cent mille francs.
Une autre manie des architectes, c'est de vouloir bâtir un théâtre moderne sur les modèles les plus ambitieux. Chaque matin il est présenté aux malheureux directeurs, des Vatican, des Parthénon, des Escurial sans nombre. Celui-ci lui apporte les arènes de Nîmes, au lavis ; un autre le
LE TIKOIH IHl niAlîLE.
fiffiue tir* Nt^roii, aux tmîs crayons; une aniKif* t^ntïèrf* owt souvent dévorée |mr ç'(* ridîcnio choix qn'îl faut faim parmi tanld'inipoMsitnlili^s,
Ccpt*in)îiri(, eiutinie iï est de raison qm louliiiTive, les niHçom amrenl un hmn jonr. Si vous connaissez les maç^rns, vous «aves^eompatir. 1k r^txrnî* niencent BidieL Que de îiinrs miioyf'nsl que «le^ailiersî quecle ehambms! qne de loges! que tle sidlesî Dans nn théAin*, il y a Imis théAtreï^; eeltii Cîii \a le inonde ml le moindre, Qn'on juge de ]a lenteur des mac<)nm k eouï^lniire un lljéâtre. Il esi un îïiéftire à Paris qu1ls minuit tant d'aniH*^^ à hâtir, qm les actionnaires, mais tous, étaient mon s quand il fut aeÏKifé* Im société d'exploitation se trouva représentée par les fils,
La ca^e est faite. Suivez de Tafrl les oiseaux qu'on y intitidnit ; mmuU siers, serruriers, peiulres, tapissiers, doreurs. Il y pleul dn fer, du vernis, de la couleur et des feuilles d'or, liélas! le premier et le dernier or que voii souvent le direeleur. Olaî-ci évide nue colonne, eelnidà nuuige un hai^eng sur la tète d'itn ange» celui-là exhale des jurons afïVeux en jjeignant sur la toile le génie tranquille ûm arts*
Pendant ec temps que fait le direetenr? Le directeur pbilde, car iinillrecteur plaide toujours; il plaide avec la Ville, le monsieur dont il vous u été déjii parlé, il plaide avec rarcliilecle, avec les uctiounaires, avec tout ri' qui rapproche, A ses heures de récréation, il reçoit les artistes qui désireiil faire partie de sa troupe. Tous, cela va sans dire, ont eu des succès pyramidaux en province. Tous ont pulvérisé Frederick, Bocage, Duprez, Écoules!:-les. Ah! il faut les écouter.,... Pendimt six mois un infortuné directeur entead la tirade un Mmmthrope, le duo de Fernmid Cortez^ et la dernière sc^ne d\4ri/rm^. Pour ne pas résister, il n'en est pas moins assassiné. Les acteurs refusés le traitent de niais, d'escargot, d'irtfâme, et lui envoient |o lendemain des cartels accompagnés de témoins.
Il est temps de songer à la pièce qu'on représpolera. Entrez, messieurs les auteurs.,. Le meilleur auteur a toujours des ours; un ours est une piè<^ refusée k un théâtre, et destinée à être refusée ^ plusieurs autres.
Déguisé avec art sous un titre nouveau. Tours est mis à Tétude. Une autre crise commence, mais à celle-là l'auteur est appelé à figurer. Aucun des acteurs qu'il a choisis ne trouve son rôle assez beau, assez digne de lui^ et de son côté, Tauteur ne trouve pas seulement passables les acteurs qu-on
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lui impose. Le jeune premier ne veut pas disparattre au quatrième acte ; le premier rôle prélend se montrer à chaque acte; Tactrice ne veut être mère h aucun prix. Vous avez beau lui dire qu elle est mère, c'est vrai, mais jeune, jolie, délicieuse mère, mère amoureuse, mère adultère; rien ne la persuade. Allons! il faut tuer Tenfant. — Madame, vous ne serez pas mère, acceptez-vous le rôle? — Oui, mais à condition que vous mettrez dans ma bouche la tirade de mademoiselle. — Qu'exigez-vous? Un conire-sens horrible ! — Je veux, j'exige celte tirade. — Vous l'aurez. Et il faut transposer la tirade demandée. Mais autre embarras, l'actrice dépouillée exige une compensation. La compensation est tout simplement un supplément inutile plaqué à son rôle. Croit-on èlre quitte? erreur! le directeur prend l'auteur à part et lui dit : — Faites attention, mon ami, vous allongez dangereusement votre ouvrage; il durera jusqu'à deux heures après minuit : nous serons condamnés à l'amende. Que faire ! les acteurs veulent qu'on augmente, le directeur qu'on diminue. On commence à devenir fou, on n'est pas encore enragé.
Cependant le milieu est trouvé, tout semble marcher. Il ne s'agit plus que de faire répéter les comparses, les acteurs effacés chargés de porter une lettre, d'allumer une bougie ou d'entrer en criant : Mort au tyran! Ici est le comble de la difficulté. Ces pauvres artistes subalternes exercent des professions honnêtes pendant le jour; ils sont cordonniers, barbouilleurs, porteurs d'eau. Dans la vie privée, leurs gestes manquent de dignité, et leurs paroles sont au niveau de leur humble condition. Rien ne peut donner une idée du mal qu'on a à les faire avancer d'un pas ou h leur faire ôter leurs chapeaux. Cent et cent fois on leur dit : Tenez-vous droit, ne riez pas si bêtement, soyez moins sérieux. Efforts inutiles ! le naturel l'emporte, et quand on croit les avoir éduqués, ils aboient au lieu de parler, ils gloussent au lieu de rire, et ressemblent à des guérites quand ils devraient représenter avec noblesse des seigneurs, des princes, des margraves et des doges. On admire le style dans un ouvrage, moi, j*ai fini par n'admirer que les doges, sachant ce qu'en vaut l'aune.
Et le décorateur, qui ne veut pas faire un jardin. parce que c'est trop cher, et vous propose une vieille forêt de rebut ; et le tailleur, qui refuse du velours à ces dames; et ces dames se jetant sur l'auteur et lui disant : Nous II. 38
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voulons des velours de soie et non des velours de coton ! Malgré ces tribulations, la pièce marche cependant. Il ne reste plus à Fauteur qu*à reCsûre le second acte, à mettre le troisième à la place du quatrième, et à changer le dénoûment. Ceci n'empôche pas les journaux de dire : C'est toujourê m-
medi que doit avoir lieu l'ouverture si attendue du théâtre de on compte
sur un immense succès.
Déjà Ton répète trois actes. Mais répéter, savez- vous ce que c'est pour un acteur, surtout s'il est célèbre? c'est tout simplement murmurer des mots inintelligibles, et s'interrompre au milieu de Fendroit le phis caressé par Fauteur pour chanter :
Amis, la matinée est belle!...
OU danser la polka. S'emporter? mais l'acteur vous rendra le rôle à Tinstant, l'actrice divine ne reparaîtra pas le lendemain. Du courage I
Il en faut, car voici les musiciens qui réclament votre attentioa. Des musiciens pour un drame! Par exemple, ne faut-il pas une ouverture, des entrées, des sorties cadencées, des cris de désespoir soutenus par la basse, des chants d'allégresse accompagnés des éclats du cornet à pistons? — Discussions, disputes avec le musicien. « Vous jouez trop fort... vous ne jouez pas du tout. — Je joue comme il me plaît, répond-il. D'ailleurs, je donne assez de musique pour l'argent que je reçois. «Quelles paroles a prononcées le chef d'orchestre? c'est toute une révélation. Vous allez bientôt apprendre que les acteurs engagés depuis le premier du mois dernier n'ont pas touché un sou. Des murmures ils passent aux railleries, des railleries aux voies de fait, qui se traduisent par des absences indéfiniment prolongées, ou par des refus nets de continuer à répéter. El cependant l'ouverture du théâtre est annoncée pour le surlendemain. Ce qui se passe pendant ces deux jours est indicible : les actrices s'apaisent, les acteurs reviennent au nid, les doges se tiennent un peu moins mal; l'auteur est résigné à mourir, le directeur trouve de l'argent! ! Néanmoins, la dernière répétition ramène tout un passé de douleurs. Hier tout marchait ; aujourd'hui, veille de la représentation, rien ne va plus. Le musicien fausse, le rideau ne descend pas, raclrice principale est enrhumée, et les doges! grand Dieu !