‹ Le diable à Paris (volume 2)Chapitre 96 sur 143 · II · texte numérisé non relu

II

2Gf) LE TIROIR DU DIABLE.

— Oui vraiment. Vous avez un de ces noms que Ton n'oublie pas et qui vous frappent nécessairement lorsqu'on les retrouve.

— Très-flatté, madame la baronne, reprit M. Palémon, qui secnil obligé de saluer ce compliment ; — mais, ajouta-t-îl, je dois vous avouer que ma mémoire est moins heureuse, et j'en suis confus autant que surpris, car, sans parler des agréments de votre personne, vous avez aussi un de ces noms qui commandent le souvenir.

— C'est que peut-être je n'ai pas toujours porté ce nom, dit la baronne en souriant ; ne vous rappelez-vous pas Olympe Dujardin ?

— Ah! s'écria M. Palémon, voilà une heureuse journée I Votre nom est écrit sur mes tablettes, madame, et vous êtes une des personnes que je désirais le plus revoir à Paris. Je suis charmé de vous retrouver dans une position brillante et aristocratique... Un mariage, sans doute? Vous méritiez bien cela! Mais comment ne vous ai-jepas reconnue tout de suite; vous n'êtes pas changée du tout.

— Vous trouvez, reprit la baronne en minaudant... Oui, on prétend que je suis encore passable. Toutes les femmes n'ont pas ce privilège ; et tenez, vous souvenez-vous de la petite Antonia, qui avait jadis quelque réputation dans le monde, et qui s'entendait si bien à ruiner les Anglais?

— Antonia!... mais elle est aussi sur mes tablettes!

— La voilà. Cette énorme dame en chapeau bleu, assise près de la cheminée. On l'appelle maintenant madame d'Outremer. La jeune personne qui est à côté d'elle est sa nièce; une débutante. Je vais vous présenter.

Madame d'Outremer fit à M. Palémon un acwieil empressé. — J'aime les anciens, lui dit-elle, ma nièce aussi ; elle est gentille et bien élevée ; elle se plaît beaucoup dans la société des hommes mûrs. Nous serons enchantées de vous recevoir. Je demeure rue de Bréda ; un bon quartier: j'en connais le personnel, et, si vous désiriez quelques renseignements, s'il vous faut une personne sûre, active et discrète pour quelque négociation délicate, je suis tout à votre service.

M. Palémon remercia, puis il mit la conversation sur le chapitre de Robert. On ne se le rappela pas d'abord; cependant, à force de moxas, la mémoire des deux dames finit par se réveiller ; mais ni Tune ni l'autre n'avaient conservé le précieux porirait.

Sur ces entreraites, la porte du salon s*ouvrit ; un commissaire de police, revêtu de son écharpe, entra suivi de son secrétaire et escorté de deux gardes municipaux, qui se placèrent en sentinelles pour couper la retraite à ceux qui auraient voulu s* esquiver. Les cartes et les enjeux furent saisis au nom de la loi, et chacun des assistants se vit contraint de décliner ses noms et qualités, que Ton inscrivit sur un procès-verbal détaillé. Cette scène ne se passa pas sans de vives réclamations ; la baronne de Firbach était furieuse.

— Je sais d'où part le coup, dit-elle à M. Palémon consterné ; j'ai été dénoncée par une femme qui était ma rivale autrefois, qui est mon ennemie aujourd'hui, et qui est venue se loger dans cette maison pour mieux m'épier. On m'avait bien dit qu'elle était attachée à la police, et j'avais la faiblesse de ne pas le croire. Oh ! je la démasquerai maintenant, et tout le monde saura qu'Arthémise Huiler est une espionne, une vile moucharde!

— Arthémise Huiler!... Encore une de celles que je cherche, dit H. Palémon.

Le procès-verbal terminé, les invités de la baronne eurent la permission de se retirer, avec la perspective de comparaître comme témoins dans une séance de la police correctionnelle.

Ému de la scène qui avait terminé une journée pleine de rencontres, M. Palémon ressentit une violente migraine, et, voulant rester chez lui, il envoya chercher au cabinet de lecture un roman nouveau.

C'était un in-octavo crasseux qui avait été feuilleté par des milliers de doigts; — un de ces livres que les femmes du monde, délicates et distinguées, admettent chez elles après qu'il a passé par la mansarde, l'antichambre, la loge du portier, le corps de garde, et diverses autres localités fâcheuses ; — car, à Paris, on n'achète pas les livres, on les loue ; toutes les classes de la société sont inscrites sur le registre du cabinet de lecture ; le même volume va de la grisette à la marquise, du laquais à la meneilleuse, et ainsi de suite. H. Palémon ouvrit le livre, et il se mit à lire le roman nouveau, qui, dès les premières pages, lui parut singulièrement fade et parfaitement filandreux. Après avoir bâillé plusieurs fois, il allait fermer le volume, lorsque tout à coup son nom lui apparut, placé en vedette dans le sommaire du troisième chapitre : — « Ow le lecteur fera connaissance avec un nouveau personnage, M. Oscar Paléfnon. » — Était-ce le hasard qui avait

fourni ces deux noms à Fauteur? Voyons! — Mais non; c^est un véritable portrait. Le Palémon du roman est bien celui qui menait joyeuse vie à Paris il y a vingt ans ; et pour que le moindre doute ne soit pas permis. Fauteur a complaisammcnt décrit la figure, la tournure, le caractère, les habitudes du personnage, et il Fa placé dans une intrigue historique dont les mysté* rieux détails n'avaient jamais été ébruités. Quel était donc le romancier qui connaissait si bien H. Palémon et ses aventures les plus secrètes? — Cet auteur était une femme, et se nommait madame Bougival.

M. Palémon consulta son excellente mémoire ; il parcourut les sentiers fleuris de ses souvenirs, cultivés avec tant de soin, mais ce fut vainement qu'il chercha ce nom parmi les doux fantômes qui lui souriaient dans le paradis du passé.

— Il faut absolument que je remonte à la source de cette étrange révélalion, et j'y parviendrai, dussé-je porter plainte au procureur du roi ; car il n'est pas permis d'imprimer ainsi tout vif un honnête homme, et d'en faire un héros de roman sans sa permission.

Disant cela, M. Palémon, dégagé de sa migraine, s'habilla en toute hâte, prit un cabriolet et courut chez l'éditeur du roman, qui lui donna Fadresse de la femme de lettres.

Un quart d'heure après, il grimpait au cinquième étage d'une maison du faubourg Saint- Denis, et il tirait à trois reprises un vieux ruban jaune servant de cordon de sonnette. La station dura cinq minutes, puis la porte s'ouvrit, et M. Palémon se trouva en présence d'une femme de cinquante ans, grosse et courte, au teint bourgeonné, enveloppée d'une vieille robe de chambre en mérinos écarlate, et coiffée d'un foulard mal attaché sur ses cheveux en désordre.

— Madame Bougival, s'il vous plaît?

— C'est moi, monsieur.

L'interrogation était de pure forme et la réponse devait être prévue. Il n'y avait pas moyen de s'y tromper. La femme de lettres avait le physique de remploi, le costume du rôle et ses accessoires. La main droite, qu'elle tenait appuyée sur le bouton de la porte, était tachée d'encre, et pour répondre, elle ôta de sa bouche une plume qu'elle plaça derrière son oreille.

— Entrez, monsieur, reprit madame Bougival, et excusez-moi si je vous

ai fait attendre; mais j'avais commencé d*écrire une phrase, et j*ai voulu la finir avant de me déranger, parce que, sans cela, j'aurais perdu le fil... Et ce satané fil, quand une fois on Ta perdu, il faut se tordre la cervelle pour le retrouver... C'est comme le fil de Marianne, vous savez, la femme au labyrinthe, dans la mythologie... Pas par lik, monsieur, vous allez à la cuisine...; par ici, je vous prie, dans mon cabinet de travail.

Le cabinet de la femme de lettres servait en même temps de salon, de salle à manger et de chambre à coucher. Le lit était à demi caché derrière un paravent déchiré. Le principal meuble de cet appartement complet était une vaste table chargée de toutes sortes d'objets ; on y voyait pêle-mêle des livres, du papier, un corset, une écritoire, une bouteille de vin , un peigne, des verres, des plumes, du linge, des assiettes.

— Donnez-vous la peine de vous asseoir, monsieur, dit la romancière en se plongeant dans un vaste fauteuil placé devant son bureau.

H. Palémon ne demandait pas mieux que d'obtempérer à cette invitation, mais les trois chaises qui garnissaient le local étaient occupées toutes trois, l'une par un jupon, l'autre par un saladier, la troisième par un chat.

Madame Bougival remarqua l'embarras de la situation et elle s'écria :

— A bas ! Sylvio, faites place à monsieur.

Sylvio, — c'était le chat, — se dressa sur ses pattes, prit son élan, sauta sur la table et se coucha dans le corset de sa maîtresse.

— Maintenant que vous voilà casé, monsieur, continua le bas-bleu, voulez-vous me dire ce qui me procure l'avantage de vous recevoir?

— Madame, je viens ici à propos d'un roman.

— Monsieur est libraire?

— Non, madame.

— Journaliste, peut-être ?

— Pas davantage. Voici le fait : j'ai lu votre roman.

— Lequel?

— Celui qui est intitulé Noces et Festins.

— C'est un de mes meilleurs.

— Dans ce roman, il y a un personnage...

— Il y en a trente-deux, monsieur, et tous assez crânement posés, j'ose le dire ; des caractères un peu ficelés, et une action dans le grand genre, des

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événements en veux-tu, en voilà, et un dénoûment qui a dû vous faire verser toutes les larmes de votre corps, si vous avez pour deux liards de sensibilité.

— Oui... oui !... je rends hommage au mérite de votre œuvre... Mais le personnage dont je veux parler est celui que vous avez nommé Oscar Palémon.

— Ah! ah!... un farceur! un coureur!... un aimable vaurien... En usezvous? monsieur, ajouta la romancière en présentant à son interlocuteur une vaste tabatière de corne noire dans laquelle elle avait puisé une copieuse prise de tabac.

— Volontiers, madame, je vous remercie ; mais revenons, s'il vous plall, à cet Oscar Palémon.

— Le personnage vous a frappé, n'est-ce pas? c'*est qu'il est d'une vérité!... Je Tai peint d*après nature. Oui, monsieur, cet homme a existé.

. — Je crois bien ! et il existe encore. . — Vous le connaissez?

— Beaucoup, car c'est moi.

— Allons donc ! vrai? c'est là, vous, le petit Oscar? Dieu du ciel ! quel déchet ! Comme ce scélérat de temps nous arrange !. .. Mais en y regardant bien, pourtant, on vous retrouve au milieu de tout ça. Et moi, vous ne me remettez pas?... Dans le temps que je vous ai connu, on me nommait Athénaïs Babichard.

— Quoi ! Athénaïs, la reine de nos bals et de nos soupers, la fringante danseuse, l'égrillarde convive, qui avalait si lestement ses trois bouteilles de Champagne dans une seule séance !

— Elle est devant vos yeux !... Mais elles sont passées ces nuits de fête ! Maintenant j'ai adopté la tempérance et le pseudonyme ; je suis madame Bougival, écrivant des romans de mœurs et des livres d'éducation pour les jeunes demoiselles.

M. Palémon n'en revenait pas : — Athénaïs Babichard femme de lettres ! C'était bizarre en effet, mais nous en avons quelques-unes de la même espèce. Elles se font bas-bleus quand nul ne se soucie plus de voir la couleur de leurs jarretières.

— Mais, (>l>jocta M. Palémon, puisque vous avez daigné me conserver

une place dans votre mémoire, à plus forte raison devez-vous avoir garde; le souvenir de Robert, et son image.

— Robert! reprit la femme de lettres ; où prenez-vous ce Robert?

Là, comme ailleurs, le souvenir s'était effacé et le portrait était perdu.

Peu de jours après, H. Palémon fit une autre rencontre. Il était allé au spectacle ; en se retirant avant la fin de la dernière pièce, il causa avec Touvreuse qui lui rendait son paletot; — quelle ne fut pas sa surprise, lorsqu'il reconnut dans cette pauvre femme une actrice jadis célèbre par sa beauté!

C'était Suzanne, l'ancienne actrice des Variétés ; Suzanne, qui avait toujours de si belles toilettes, et qui excellait dans les rûles travestis ; Suzanne, l'idole des avant-scènes et la passion de l'orchestre. Aucune actrice n'avait contribué plus qu'elle à la fortune du théâtre. Ses appointements étaient de mille écus, qu'elle ne recevait pas, mais au contraire qu'elle comptait au directeur pour avoir le droit de se montrer sur la scène. Le chiffre de ses amendes s'élevait chaque mois à cinq ou six cents francs, que payaient volontiers ceux qui lui avaient fait manquer la répétition ou le spectacle. Une fois même, un prince russe paya un dédit de vingt mille francs pour rompre sonengagementetl'emmenerauxeaux de Bade. Deux mois après elle rentrait au théâtre, où bientôt commença pour elle une rapide décadence. Les attraits s'en allaient ; les rûles travestis perdaient leur charme , le pantalon collant n'était plus avantageux : Suzanne fut reléguée au second plan , puis elle tomba parmi les figurantes, puis enfin elle obtint par [)rotection une charge d'ouvreuse. — Ainsi finissent les comédiennes qui font du théâtre une boutique où elles se montrent chaque soir à l'étalage, devant quelques centaines de chalands.

L'ouvreuse ne se rappelait ni Robert, ni son portrait. — Il en fut de même chez Arthémise Muller, où H. Palémon se rendit, malgré la répugnance bien naturelle que lui inspirait une femme au service de la police.

Six noms étaient déjà rayés des tablettes ; H. Palémon, qui voulait remplir scrupuleusement sa mission , se rappela que, parmi les veuves de Robert, la plus belle, la plus aimée, la plus opulente, était mademoiselle Colombe, qui, dans le temps de sa splendeur, habitait un magnifique appartement rue de Provence. La retrouver au même logis n'était guère probable ; mails

H. Palémon, qui ne voulait rien négliger, pensa que peut-être on pourrait le mettre sur sa trace. Il alla donc rue de Provence, et il demanda résolument et comme une chose toute simple :

— Avez- vous ici une jeune personne nommée mademoiselle Colombe?... Quand je dis jeune... non; il y a vingt-cinq ans de cela; elle logeait à Tentre-sol.

— A Fentre-sol, répondit le concierge, nous avons H. Roland, le plus ancien locataire de la maison; il habite le même appartement depuis plus de vingt ans.

— Peut-être ce monsieur me donnera-t-il quelque renseignement. Prompt à saisir un faible espoir, H. Palémon franchit Tescalier, et deux

minutes après, H. Roland, à qui il avait expliqué le motif de sa visite, lui répondait :

— Ahl monsieur, c'est un fort agréable souvenir que vous me rappelez làl... Oui, vraiment, j'ai remplacé dans ce logis une aimable personne qui avait fait beaucoup parler d'elle, mais dont la renommée commençait à décliner. Mademoiselle Colombe était encore très-avenante à cette époque, mais elle avait cessé d'être à la mode, ses revenus baissaient de jour en jour ; ses moyens ne lui permettaient plus de garder cet appartement ni le riche mobilier qui le décorait : il fallait changer de train, changer de monde et se résigner à dos amours plus modestes. C'est ce qu'elle fit, monsieur, avec un courage qui me toucha. J'achetai à fort bon compte une partie de ses meubles et j'allai lui en porter le prix dans son nouveau logement : deux chambres au troisième étage, rue Montmartre. J'y retournai plusieurs fois, puis je cessai de la voir. Vous dites qu'il s'agit pour elle d'un héritage? Je souhaite vivement que vous la retrouviez, car elle doit en avoir besoin.

M. Palémon prit le numéro de la maison et se rendit rue Montmartre. Là, par un hasard providentiel, il retrouva, — non pas mademoiselle Colombe, — mais son souvenir gravé dans la mémoire d'une vieille portière.

— C'était une bonne fille, monsieur ; aimant à rire, quoiqu'elle n'en eût pas toujours sujet ; aimant à donner, quoique sa bourse fût souvent vide. Elle est restée ici cinq ans, ni plus ni moins; puis elle est partie pour cause

de débine, partie sans déménager, vu que le propriétaire a fait saisir ses meubles pour ne pas tout perdre de six termes qu*elle lui devait.

Guidé par les renseignements de la portière, H. Palémon alla de la rue Montmartre à la rue Traversièrc-Saint-Honoré, dans une triste maison où Colombe s'était arrêtée dans sa chute. — Après avoir passé trois ans dans ce repaire, elle était allée se percher dans une mansarde, rue des Vieilles- Étuves, près de la halle aux blés. — H. Palémon continua de sui\Te Titinéraire de la pauvre fille.

Au fond d'un sombre et fétide couloir était une misérable porte, éclairée par une brèche du toit; sur cette porte il y avait un écritenu, et sur cet écriteau :

« Madame Pigoche, nécromancienne. »

M. Palémon frappa; la porte, mal close, céda sous sa main, et il se trouva face à face avec une vieille petite femme, affublée d'oripeaux bizarres et de haillons prétentieux.

Jamais Fart de mademoiselle Lenormand n'avait été exercé dans un logis si sordide et par une sorcière ai déguenillée.

— Monsieur venl-il que je lui fasse le grand jeu ? demanda la vieille d'un air grave.

— Non , madamey je ne viens pas consulter les cartes.

— Que me voulez- vous donc alors?

— Il s'agit d'une affaire importante dont je désire entretenir une personne qui se nonmiaitt il y a vingt-doq ans, mademoiselle Colombe.

— Colombe! s'écria la sibylle, d'une voix profondément émue; vous demandez cette pauvre Colombe?

— Oui , madame ; est-ce qu'elle ne loge plus ici ?

— Elle loge au cimetière, monsieur.

— Morte!

— Il y a longtemps. Morte ici, dans cette chambre, à la place môme où vous êtes. Cela vous étonne, n'est-ce pas, qu'une femme, après avoir été si brillante, vienne finir ses jours dans un pareil taudis?.... Oui, c'est là votre pensée ; je la vois dans vos yeux... Il n'y a rien de caché pour moi; je lis dans le passé, comme dans l'avenir. Vous avez connu Colombe lorsqu'elle était jeune et belle; alors elle habitait un appartement meublé comme le

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palais d'une reine ; elle avait des diamants, des chevaux, des voitures; elle jetait l'argent par les fenêtres. Vous avez vu tout cela, et vous ne comprenez pas qu'elle soit venue finir ici? C'est pourtant l'histoire de plus d'une. Et moi aussi, monsieur, telle que vous me voyez, j'ai mené ce train-là, j'ai été jeune, jolie, riche et brillante comme Colombe...

— Vous êtes sa sœur, peut-être?

— Non, monsieur, j'étais son amie seulement, m meilleure amie. Ah ! nous avons fait bien des folies ensemble ! C'était le bon temps, alors, nous avions vingt ans, comme dit la chanson. Hais, par malheur, ça ne dure pas toujours. Les mauvaises années arrivent, et aloi*s, avec l'Age, tout change pour les pauvres femmes qui vivent de ce que la nature leur a prdté. Le commencement est toujours beau, la (in toujours amère. Au début, les amants nous poursuivent ; plus tard, on les attend; puis enfin il faut les aller chercher et les arrêter au passage. Telle est son histoire à cette pauvre Colombe : quand l'abandon et la misère l'ont accablée, elle a perdu la tète ; elle a voulu en finir tout de suite, et elle s'est détruite.

— Un suicide! s'écria H. Palémon, frappé d'une terreur douloureuse.

— Oui , monsieur, avec quatre sous de charbon, ses derniers quatre sous, dont trois qu'elle m'avait empruntés sans me dire ce qu'elle voulait en faire, la malheureuse! Il a fallu enfoncer sa porte en présence du commissaire. On l'a trouvée là, roiclc morte. Je la vois encore! Pour brûler le charbon qui Ta tuée, elle s'était servie de ce réchaud, que j'ai conservé et sur lequel je fais mon café, tous les matins, en souvenir d'elle.

— Pauvre Colombe!... Personne ne l'a donc prise en pitié dans sa détresse ?

— Et qui voulez-vous qui la secourût ? ses anciens amants peut-être? Ah 1 bien oui ! Les hommes , voyez- vous , sont tous des... mais vous en êtes un, je m'arrête. Les hommes, tant qu'ils sont amoureux, sont des niais stupides qui n'ont rien à eux, des oies que l'on peut plumer à discrétion ; mais dès qu'on ne leur inspire plus rien, ce sont des cancres, des cœurs de pierre; ils oublient tout ce qu'on a fait pour eux, et ils nous laisseront mourir de faim sans nous donner une pièce de trente sous. Colombe s'est plus d'une fois adressée à quelques-uns de ses anciens, qui nageaient dans

Topulence et qui lui ont refusé une aumône. Moi, j'étais aussi pauvre qu'elle et je ne pouvais pas Taider.

— Et sa sœur, que j'ai vue aussi belle et brillante, qu'est-elle devenue?

— Flora? ne m'en parlez pas! elle a été encore plus malheureuse... Lorsque le temps lui eut enlevé ses moyens , elle se fit marchande à la toilette. Ce commerce ptait aux femmes qui ont pratiqué la galanterie : elles ne se séparent pas des vanités de ce monde ; elles continuent à vivre au milieu des intrigues et des dentelles, au milieu des rubans et des attraits, qui se fanent si vite. Hais tout n'est pas roses et profits dans ce métier; on est en rapport avec une clientèle fallacieuse qui vous donne plus de belles paroles que d'argent comptant. Victime de plusieurs faillites, Flora, pour se rattraper, eut la mauvaise idée d'employer des moyens malhonnêtes. On lui avait confié un cachemire pour le vendre ; elle le vendit et garda l'argent. Ce n'était peut-être qu'un abus de confiance; mais la police correctionnelle jugea que c'était un vol et condamna la pauvre femme à six mois de prison. Il n'y avait plus de commerce possible après un pareil malheur. En sortant de prison, Flora, sans ressource, perdue, flétrie, retomba plus bas qu'elle n'avait jamais été ; elle vécut dans le vagabondage et finit par s'associer avec un homme qui n'avait d'autre profession que le crime. Arrêtée en flagrant délit, traduite à la cour d'assises au milieu d'une bande de malfaiteurs , elle fut condamnée à sept ans de travaux forcés et à l'exposition. Oui, j'ai vu cette malheureuse amie attachée au poteau, elle que j'avais vue si pimpante dans sa calèche et dans sa loge à l'Opéra, avec de beaux messieurs qui sont aujourd'hui des pairs de France !... Le ciel a eu pitié d'elle; au bout d'un an elle est morte dans la maison centrale où elle subissait sa peine.

— Tout cela est fort triste, objecta mélancoliquement M. Palémon... Mais vous, madame, vous qui avez été l'amie de ces deux sœurs, comment vous nommez- vous ?

— Maintenant, comme vous avez pu le lire sur ma porte , je m'appelle madame Pigoche , du nom du seul homme que j'aie aimé. Autrefois , dans mon beau temps, je me nommais Rosine de Sélicour... c'était plus poétique.

— Rosine Sélicour ! Vous êtes sur ma listel s'écria Palémon en ouvrant son portefeuille.

— C'est possible, reprit tranquillement la sibylle.

— Vous rappelez- vous ?.. .

— Non, monsieur, je ne vous remets pas du tout, mais il n'y a |)as d'affront; vous ne m*avez pas reconnue non plus, et si je suis changée, de votre côté vous n'avez pas, je pense, la prétention d'être resté tel et quel vous pouviez être dans votre printemps.

— Il ne s'agit pas de moi, mais d'un ami qui se nommait Robert.

— Je ne me remémore nullement ce nom-là, et ce n'est guère étonnant : tant de noms m'ont passé par la tête ! Ah ! oui ; et tant de billets de tmnque m'ont passé par les mains» qui n'y sont pas restés non plus , hélas ! Si Foii pouvait garder ce qu'on gagne. Colombe et Flora vivraient, et nous serions trois grandes dames aujourd'hui, comme nous avons été trois jolies pécheresses dans notre beau temps. Si vous nous avez connues, vous vous en souvenez peut-être , monsieur , nous étions presque tous les Jours ensemble; on nous appelait les trois Grâces... Vous voyez ce qu'il en reste !

— Il y a quelque chose qui pourrait vous aider à vous rappeler Robert, reprit M. Palémon.

— • Quoi donc, s*ih vous plaît ?

— Son portrait, dont il vous fit hommage.

— II m'avait donné son portrait, le pauvre cher homme? Ahl bien, Je n'ai pas plus gardé ça qu'autre chose ; tout a filé dans la débftcle. Je ne possède plus d'autres images que les figures peintes sur ces cartes qui me font vivre tant bien que mal dans mon pauvre état... Allons, monsieur, étrennez-moi , faites-vous faire le grand jeu. Nous avons parle du passé, causons un peu de l'avenir.

— Non, madame, non; vous m'avez dit tout ce que je voulais savoir ; mais il est juste que je vous paie la séance comme si vous m'aviez fait les cartes.

M. Palémon tirade sa bourse une pièce de vingt francs, qu'il glissa dans la main de la sibylle, puis il se hûta de sortir pour se dérober à l'expression d'un élonnement trop joyeux et d'une reconnaissance trop vive; — car il y avait longtemps que la pauvre vieille n'avait été l'objet d'une pareille libéralité.

H. Rondin. « — Mon mari ne sait rien de ma vie passée, et je compte sur

votre discrétion, » dit la veuve du diable en achevant son récit.

Une heure après cette scène, M. Palémon dînait avec monsieur, madame et mademoiselle Rondin.

— C'est un ancien ami de mes frères, avait dit la femme du rentier, et Caroline a été témoin de son émotion lorsqu'il a vu ce médaillon et reoooiHi les traits de mon pauvre Cbaries, mort si jeune 1

^- Vous en verrez bien d'autres, reprit en riant le bon monsieur Rondin ; ma femme a la manie des portraits ; elle possède trois oncles, quatre frères et cinq cousins en bracelets et broches, et sur tabatières.

M. Palémon n'était pas à la conversation ; — il ne pouvait se lasser de contempler les grâces naïves et les attraits ravissants de la jeune fille placée en face de lui. Mademoiselle Caroline était aussi modeste que jolie; elle sortait de pension ; elle avait reçu une éducation excellente. Après le dîner, elle se mit au piano; elle chanta avec un goût exquis et d'une voix adorablement perlée. Le vieux garçon était dans l'extase, et lorsqu'il prit congé de la famille Rondin, à onze heures du soir, il promit de revenir le lendemain.

Cependant l'impression produite sur son cœur ne Tempécha pas de faire quelques réflexions philosophiques , éveillées en lui par l'événement de la journée.

Voilà donc, se disait-il, ce que deviennent les veuves du diable I On en trouve une, par hasard, qui tînit bourgeoisement dans un honnête mariage; les autres sont loueuses de chaises, ouvreuses de loges, teneuses de brelans, entremetteuses, sorcières, bas-bleus éraillés, mouches de la police... à moins que tombées dans le crime elles meurent en prison, ou bien encore qu'elles aient recours au suicide pour se délivrer du fardeau de la vie !

Mais, n'est-il pas étrange, ajoutait le philosophe, que de toutes ces femmes, la seule qui ait conservé le souvenir et le portrait de ses anciens amants soit précisément celle qui s'est relevée dans l'estime du monde, celle qui occupe une position honorable et qui se pare du titre d'épouse et de mère !

M. Palémon fut fidèle à sa promesse de revenir aux Batignolles ; il y re-

vint tous les jours, car il ne songeait plus à quitter Paris. 11 avait parlé à madame Rondin du legs de Robert. — Les cent mille francs vous reviennent de di*oit, disait-il.

— Oui, mais comment les prendre? A quel titre les accepter? Quel motif donner à mon mari ?

— 11 y a un moyen de tout arranger, répondit M. Palémon. Accordezmoi la niiiin de votre charmante fille, je Tépouse sans dot, et je lui reconnais par contrat de mariage un apport de cent mille francs.

Madame Rondin n*avait rien à refuser à M. Palémon; M. Rondin ne refusait rien à sa femme, et d'ailleurs le sans dot et les cent mille francs étaient d'im grand poids dans la balance du rentier.

La jeune fille fut sacrifiée; elle unit ses seize printemps aux soixante hivers de M. Oscar Palémon.

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