‹ Le Diable a ParisChapitre 101 sur 123 · IN GAUDISSART DE LA RUE R1CHELIE · texte numérisé non relu

IN GAUDISSART DE LA RUE R1CHELIE

— Sept mille francs.

Elle le prit, s'en enveloppa, se regarda dans la glace, et dit en le rendant : — Non, je n'aime pas.

Un grand quart d'heure se passa dans des essais infructueux.

— Nous n'avons plus rien, madame, dit le commis en regardant son patron.

— Madame est difficile comme toutes les personnes de goût, dit le chef de l'établissement en s' avançant avec ces grâces boutiquières où le prétentieux et le patelin se mélangent agréablement.

L'Anglaise prit son lorgnon et toisa le fabricant de la tète aux pieds, sans vouloir comprendre que cet homme était éligible et dinait aux Tuileries.

— Il ne me reste qu'un seul châle, mais je ne le montre jamais, reprit-il, personne ne l'a trouvé de son goût, il est très-bizarre ; et, ce matin, je me proposais de le donner à ma femme; nous l'avons depuis 1803, il vient de l'impératrice Joséphine.

— Voyons, monsieur.

— Allez le chercher! dit le patron à un commis, il est chez moi....

— Je serais beaucoup (bocop), très-satisfaite de le voir, répondit l'Anglaise.

Cette réponse fut comme un triomphe, car cette femme splénique paraissait sur le point de s'en aller. Elle faisait semblant de ne plus nous voir; quoiqu'elle nous regardât avec hypocrisie, en abritant sa prunelle par la monture de son lorgnon.

— 11 a coûté soixante mille francs en Turquie, madame.

— Oh! (Hdu.)

— C'est un des sept châles envoyés par Séli m, avant sa catastrophe, a l'empereur Napoléon. L'impératrice Joséphine, une créole, comme milady le sait, très-capricieuse, le céda contre un de ceux apportés par l'ambassadeur turc et que iiKin prédécesseur avait achetés... Je n'en ai jamais trouvé le prix; car, en France, nos femmes ne sont pas assez riches ; ce n'est pas comme en Angleterre... il vaul sept mille francs qui, certes, en représentent quatorze ou quinze par les intérêts composés...

— Composé de quoi? dit l'Anglaise. [Konppâsai déquoà '

— Voici, madame.

El le patron, en prenant des précautions que les démonstrateurs du

298 LE TIROIR l»l DIABLE.

Green-well de Dresde eussenl admirées, ouvrit avec une clef minime une boite carrée en bois de cèdre dont la forme el la simplicité firent une profonde impression sur l'Anglaise. De cette boite, doublée en satin ooir, il sortit un châle d'environ quinze cents francs, d'un jaune d'or, à dessins noirs, dont l'éclat n'était surpassé que par la -bizarrerie des inventions indiennes.

— Splendid! dit l'Anglaise, il est vraiment beau... Voilà mon idéal [idéol] de châle, it is oéry...

Le reste fut perdu dans la pose de madone qu'elle prit pour montrer ses yeux sans chaleur qu'elle croyait beaux.

— L'empereur Napoléon l'aimait beaucoup...

— Bocop, répéta-t-elle.

Elle prit le châle, le drapa sur elle, s'examina. Le patron reprit le châle, vint au jour le chiffonner, h' mania, le lit reluire; il en joua comme Lislzjoue du piano.

— C'esl rcr>/ fine, beautiful, sweetl dit l'Anglaise, de l'air le plus tranquille.

Nous échangeâmes tous des regard-, de plaisir qui signifiaient : « Le châle esl vendu. »

— Eh bien! madame'.' demanda le négociant en voyant l'Anglaise absorbée dans une sorte de contemplation infiniment trop prolongée.

— Décidément, dit-elle, j'aime mieux une vôteurt!...

Un même soubresaut anima les commis silencieux et attentifs, comme ■ i quelque fluide électrique les eût touchés.

— J'en ai une bien belle, madame, répondit tranquillement le patron, elle me vient d'une princesse russe, la princesse de Namcoff, qui me l'a laissée

en paiement de fournitures : si madame voulait la voir, elle en serait émerveillée ; elle esl neuve, elle n'a pas roulé, il n'y en a pas de pareille à Paris. La stupéfaction des commis fut contenue par leur profonde admiration.

— Je veux bien, répondit-elle.

— Que madame garde Mir elle le châle, dit le négociant, elle en verra l'effet en voilure.

Le négociant alla prendre SCS uanK el son chapeiiu.

— Comment cela va-t-il finir? .. dit le premier commis en voyant son

Page 1