FEUILLETS DE L'ALBUM D'UN JEUNE RAPIN
qui aujourd'hui obtiendraient le plus grand succès auprès des admirateurs de l'art naïf. A coup sûr, rien n'était moins maniéré.
De là, je passai à de plus nobles exercices : je copiai les quatre saisons au crayon noir, et les quatre parties du monde au crayon rouge. Je faisais des hachures carrées en, losange avec un point au milieu. Ce qui me donna beaucoup de peine dans les commencements, c'est de réserver le point lumineux au milieu de la prunelle ; enfin j'en vins à bout, et je pus offrir à mes parents, le jour de leur fête, un soldat romain qui, à quelque distance, pouvait produire l'effet d'une gravure au pointillé ; la beauté du cadre les toucha, et je les vis près de s'attendrir ; mais mon père, après quelques minutes de rêverie profonde, au lieu de la phrase que j'attendais : « Tu Marcelin* eris! » me dit, avec un accent qui me sembla horriblement ironique : « Tu seras avocat ! »
Il me fit prendre des inscriptions de droit qui servirent à motiver mes sorties, et me permirent d'aller assez régulièrement dans un atelier de peinture. Mon père, ayant découvert mon affreuse conduite, me lança un regard gros de menace, et me dit ces foudroyantes paroles qui retentissent encore à mon oreille comme les trompettes du jugement dernier : a Tu périras sur l'échafaud ! » C'est ainsi que se décida ma vocation.
d'après la bossk.
Hélas! \ <>iii bien longtemps qne je reproduis à l'estompe le torse de Germanicus, le nez du Jupiter Olympien, el autres plâtras plus ou
ÀU
LE TUIONS DU DIABLE, moins antiques : à la longue, la bosse el l'estompe engendrent la mélancolie; les yeux blancs des dieux grecs n'ont ]>;is grande expression; la sauce est peu variée en elle-même. Si ce n'était l'idée de contrarier mes parents, <|ui me soutient, je quitterais à l'instant cet affreux métier! Cela n'est guère amusant d'aller chercher des cerises à l'eau-de-vie, du tabac à tuilier et des cervelas pour ces messieurs, el de s'entendre appeler toute la journée rapin el rai huppé!
Il V 11! I S Mlltl.
La semaine prochaine, je peindrai d'après nature. Enfin j'ai une boite, un chevalet et des couleurs! Comment prendrai-je ma palette, ronde ou carrée? Carrée, c'est plus sévère, plus primitif, plus Ingresqve ; la palette d'Apelles devait être carrée! Oh! les belles vessies, pleines. fermes, luisantes! avec quel plaisir vais-je donner dedans le coup d'épingle qui doit faire jaillir la couleur! — Aïe! ouf! quel mauvais augure ! le glo- Imie trop follement pre.^e entre les doigts a éclaté comme une bombe, et m'a lance ;i la figure une longue fusée jaune : il faudra que je me lave le nez avec du saxon noir el de la cendre. Si j'étais superstitieux, je me ter, lis avocat. — Je vais donc peindre, non plus d'après des gravats insipides, mais d'après la belle nature vivante! — hieu\ '. si c'était une femme! ô mon cœur, contiens-toi, réprime tes battements impétueux, on je serai force de le faire
cercler de 1er cou le eieui du prince Henri. — Ce n'est pas une femme,
au contraire mais un vieux charpentier fort laid <pii est, au dire des experts, le plus beau lorse de l'époque, el qui s'intitule premier modèle de
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l'Académie nivale de Dessin et de Peinture; pour moi, il me fail l'effet d'un tronc de chêne noueux ou d'un sac de noix appuyé debout contre un mur. On distribue les places; nous sommes cinquante-trois, la plus mauvaise m'échoit.
Entre les toiles et les barres des chevalets, qui font comme une forêt de mats, j'entrevois vaguement le coude du modèle. De tous côtés j'entends mes compagnons s'écrier: Quels dentelés! quels pectoraux ! comme la mastoïde s'agrafe vigoureusement ! comme le biceps est soutenu ! comme le grand trochanter se dessine avec énergie! Moi, au lieu de toutes ces merveilles anatoiniques, je n'avais pour perspective qu'un cubitus assez pointu, assez rugueux, assez violet; je le transportai le plus fidèlement possible sur ma toile, et quand le professeur vint jeter les yeux sur ce que j'avais fait, il me dit d'un ton rogue : « Cela est plein de cbic et de ficelles; vous avez une patte d'enfer, et je vous prédis — que vous ne ferez jamais rien. »
COMMENT JE DEVINS IN PEINTRE DE I.'éCOLE ANGÉLIQUE.
Ces paroles du professeur me jetèrent dans un douloureux élonnenienl. a Eli quoi ! m'éciiai-je, j'ai déjà du chic, et c'est la première fois que je touche une brosse... Qu'est-ce donc que le chic? » J'étais près de me lais- Mi aller à mon désespoir et île m' enfoncer dans le cœur mon couteau à palette tout chargé de cinabre ; mais je replis courage, et j'entendis au fond de mon âme une \<>ix qui murmurait : « Si ton maître n'était qu'un cuistre!... n Je rougis jusqu'au blanc des yeux, et je crus que tout le inonde lisait sur mon visage cette coupable pensée. Mais personne ne parut s'apercevoir de celle illumination intérieure.
Petit à petit, a force de travail, j'en revins à ma manière primitive, je n'employai plus aucune ficelle, et je lis «les dessins qui pouvaient rivaliser avec cens que je griffonnais autrefois sur le dos des dictionnaires ; aussi
un jour mon professeur, qui s'était arrêté derrière moi, laissa tomber ces paroles flatteuses :a Connut' c'est bonhomme ! » A ces mots je me troublai, et suffoqué d'émotion, je courbai ma tète sur ses mains que je baignai de pleurs. Le tableau qui me valut cet éloge représentait un anachorète potiron tendre dans un ciel indigo foncé, et ressemblait assez à ces images de complaintes gravées sur bois et grossièrement coloriées que l'on fabrique ii Épinal. — A dater de ce jour je me fis une raie dans le milieu des cheveux, el me vouai au culte de l'art symbolique, archaïque et gothique; les Byzantins devinrent mes modèles ; je ne peignis plus que sur fond d'or, au grand effroi de nies parents, qui trouvaient que c'étaient là des fonds mal placés. André Ricci de Candie, Barnaba, Bizzamano, qui étaient, à vrai dire, plutôt des relieurs que des peintres, et se servaient autant de fers à gaufrer que de pinceaux, avaient accaparé mon admiration : Orcagna, l'ange de Fiesole, Ghirlandajo, Pérugin, me paraissaient déjà un peu Vanloo;«t ne trouvant plus l'école italienne assez spiritualiste, je me jetai dans l'école allemande. Les frères Van-Eik, Hemling, Lucas de Leyde, Cranach, Holbein-Quintin, Metsys, Albert Durer, furent pour moi l'objet d'études profonde-, après lesquelles j'étais en état de dessiner et de colorier un jeu de cartes aussi bien que feu Jacquemin Gringoneur, imagier du roi Charles VI. A cette époque eliniatérique de ma vie, mon père, après avoir paye une note assez longue chez Brulors, rue de l' Arbre-Sec, me fit cette observation, que je devais savoir mon métier et gagner de l'argent ; je répondis que le gouvernement, par un oubli que j'avais peine à concevoir, ne m'avait pas encore donné de chapelle ii peindre, mais que cela ne pouvait manquer. A quoi mon père répliqua : « Fais le portrait de M. Crapouillet et de madame son épouse, et tu auras cinq cents francs, sur lesquels je te retiendrai cent lianes — pour tes mois de nourrice que tu me dois encore. »
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Madame Crapouillet n'était pas jolie, mais M. Crapouillet était affreux; elle avait l'air d'un merlan roulé dans la farine, et il ressemblait a un homard passant du bleu au rOUge. .le lis le mari couleur pomme d'amour peu