PROFIL DE GRISETTE
Parmi les étudiante qui suivaient, l'an passé, les coins de l'école de médecine, se trouvait un jeune homme nommé Eugène Aubert. C'était un garçon de bonne famille, qui avait a peu près dix-neuf ans. Ses parents \ ivaient en province, et lui faisaient unepension modeste, maisqui lui sullisait. Il menait une vie tranquille, et passai! pour avoir mi caractère fort doux. Ses camarades l'aimaient; en toute occasion on le trouvait bon et serviablé, la main généreuse et le cœur ouvert. Le seul défaut qu'on lui reprochait était un singulier penchant a la rêverie et a la solitude, et une réserve si excessive dan-, son langage et ses moindres actions, qu'on l'avait surnommé la Petite Fille, surnom, du reste, dont il riait lui-même, et auquel ses amis n'attachaient aucune idée qui pût l'offenser, le sachant aussi brave qu'un
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autre au besoin ; mais il était vrai que sa conduite justifiait un pou ce sobriquet, surtout par la façon dont elle contrastait avec les mœurs doses compagnons. Tant qu'il n'était question que de travail, il était le premier à l'œuvre; mais s'il s'agissait d'une partie do plaisir, d'un dîner au Moulin de lionne, ou d'une contredanse à la Chaumière, la Petite Fille secouait la tète, et regagnait sa chambrette garnie. Chose presque monstreuse parmi les étudiants, non seulement Eugène n'avait pas de maîtresse, quoique son âge et sa figure eussent pu lui valoir des succès, mais on ne l'avait jamais vu faire le galant au comptoir d'une griselte, usage immémorial au quartier latin. Les beautés qui peuplent la Montagne-Sainte-Geneviève, et se partagent les amours des écoles, lui inspiraient une sorte de répugnance qui allait jusqu'à l'aversion. Il les regardait comme une espèce à part, dangereuse, ingrate et dépravée, née pour laisser partout le mal et le malheur en échange de quelques plaisirs. « Gardez-vous de ces Femmes-là, disait-il : ce sont des poupées do for rouge; » et il ne trouvait malheureusement que trop d'exemples pour justifier la hainequ'elles lui inspiraient. Los querelles, les désordres, quelquefois mémo la ruine qu'entraînent ces liaisons passagères, dont les dehors ressemblent au bonheur, n'étaient que trop faciles à citer, l'année dernière comme aujourd'hui, et probablement comme l'année prochaine.
Il va sans dire que les amis d'Eugène le raillaient continuellement sur sa morale et ses scrupules : « Que prétends-tu , lui demandait souvent un de ses camarades, nomme Marcel, qui faisait profession d'être un bon vivant, que prouvent une faute ou un accident arrive une fois par hasard ?
— Qu'il faut s'abstenir, répondait Eugène, de peur qu'ils n'arrivent une seconde t'ois.
— Faux raisonnement, répliquait Marcel ; argument de capucin de carte,
qui tombe si le compagnon trébuche. De quoi vas-tu t'inquiéter? Tel d'entre nous a perdu au jeu ; est-ce une raison pour se faire moine? L'un n'a plus le sou, l'autre t >• >i t de l'eau fraîche; est-ce qu'Elise en perd l'appétit? A qui la faute si le voisin porte sa montre au mont-de-piété pour aller se casser un liras ii Montmorency? la voisine n'en est pas manchote. Tu te bats pour Rosalie; on te donne un coup d'épée; elle te tourne le dos. c'est tout simple; en a-t-elle moins fine taille? Ce sonl de ces petits inconvénients dont l'existence est parsemée, el ils sont plus rares que tu ne penses. Regarde
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un dimanche, quand il fait beau temps, que de bonnes paires d'amis clans les cafés, les promenades et les guinguettes ! Considère-moi ces gros omnibus bien rebondis, bien bourrés de grisetles, qui vont au Ranelagh ou à Belleville. Compte ce qui sort, un jour de fête seulement, du quartier Saint-Jacques : les bataillons de modistes, les années de lingères, les nuées de marchandes de tabac; tout cela s'amuse, tout cela a ses amours ; tout cela va s'abattre autour de Paris, sous les tonnelles des campagnes, comme des volées de friquets. S'il pleut, cela va au mélodrame manger des oranges et pleurer; car cela mange beaucoup, c'est vrai, et pleure aussi très-volontiers, c'est ce qui prouve un bon caractère. Mais quel mal font ces pauvres filles, qui ont cousu, bâti, ourlé, piqué et ravaudé toute la semaine, en prêchant d'exemple le dimanche l'oubli des maux et l'amour du prochain? Et que peut faire de mieux un honnête homme, qui de son côté vient de passer huit jours à disséquer des choses peu agréables, que de se débarbouiller la vue en regardant un visage frais, une jambe ronde, et la belle nature?
— Sépulcres blanchis, disait Eugène.
— Je dis et maintiens, continuait Marcel, qu'on peut et doit faire l'éloge des grisettes, et qu'un usage modéré en est bon. Premièrement, elles sont vertueuses, car elles passent la journée à confectionner les vêtements les plus indispensables ii la pudeur et à la modestie ; en second lieu, elles sont honnêtes, car il n'y a pas de maîtresse lingère ou autre qui ne recommande à ses filles de boutique de parler au monde poliment ; troisièmement, elles sont très-soigneuses et très— propres, attendu qu'elles ont sans cesse entre les mains du linge et des étoffes qu'il ne faut pas qu'elles gâtent, sous peine d'être moins bien payées quatrièmement, elles sontsincères, parce qu'elles boivent du ratafia ; en cinquième lieu, elles sonl économes et frugales, paire qu'elles "ni beaucoup de peine ii gagner trente sous, ci s'il se
trouve des occasions ou elles se montrent gourmandes et dépensières, ce
n'est jamais avec leurs propres deniers; sixièmement, elles sont très-gaies, parce que le travail qui les occupe est en général ennuyeux à mourir, et qu elles frétillent comme le poisson dans I eau des que l'ouvrage est termine. Un autre avantage qu'on rencontre en elles, c'est qu'elles ne sont point gênantes, vu qu'elles passent leur \ie clouées >u\- une chaise dont
elles ne peuvent pas lioilu'ei , cl l|llc par conseillent il leur est impossible
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de courir après leHrs amants comme les dames de bonne compagnie. En
(mire, elles ne sont pas bavardes, parce qu'elles sont obligées de compter leurs points. Elles ne dépensent pas grand1 chose pour leur chaussure, parce qu'elles marchent peu, ni pour leur toilette, parce qu'il est rare qu'on leur fasse crédit. Si on les accuse d'inconstance, ce n'est pas parce qu'elles lisent de mauvais romans ni par méchanceté naturelle; cela tient au grand nombre de personnes différentes qui passent devant leurs boutiques; d'un autre côté, elles prouvent suffisamment qu'elles sont capables de passions véritables par la grande quantité d'entre elles qui se jettent journellement dans la Seine mi par leur fenêtre, ou qui s'asphyxient dans leurs domiciles. Elles ont, il est vrai, l'inconvénient d'avoir presque toujours faim et soif, précisément à cause de leur grande tempérance, mais il est notoire qu'elles peuvent se contenter, en guise de repas, d'un verre de bière et d'un cigare: qualité précieuse qu'on rencontre bien rarement en ménage. Bref, je soutiens qu'elles sont bonnes, aimables, fidèles et désintéressées, et que c'est une chose regrettable, lorsqu'elles finissent à l'hôpital. »
Lorsque Marcel parlait ainsi, c'était la plupart du temps au cale, quand il s'était un peu échauffé la tète; il remplissait alors le verre de son ami, et voulait le faire boire à la santé' de mademoiselle Pinson, ouvrière en linge. qui était leur voisine; mais Eugène prenait son chapeau, et taudis que Marcel continuait à pérorer devant ses camarades, il s'esquivait doucement.
Mademoiselle Pinson n'était pas précisément ce qu'on appelle une jolie femme. Il y a beaucoup de différence entre une jolie femme el une jolie
grisetle. Si une jolie femme, reconnue pour telle, et ainsi nommée en langue parisienne, s'avisait de mettre un petit bonnet, une robe de guingan et un tablier de soie, elle serait tenue, il e>t vrai, de paraître une jolie grisetle. Mais si une grisetle s'affuble d'un chapeau, d'un caniail de velours et d'une robe de Palmyre, elle n'est nullement forcée d'être une jolie femme . bien au contraire, il est probable qu'elle aura l'air d'un portemanteau, et, en l'ayant, elle sera dans son droit. La différence consiste donc dans les conditions où vivent ces t]fu\ êtres, ri principalement dans ce rceau de
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carton roulé, recouvert d'étoffe et appelé chapeau, que les femmes ont jugé à propos de s'appliquer de chaque côté de la tête, à peu près comme les œillères des chevaux ; (il faut remarquer cependant que les œillères empêchent les chevaux de regarder de côté, et que le morceau de carton n'empêche rien du tout).
Quoi qu'il en soit, un petit bonnet autorise un nez retroussé, qui à son tour veut une bouche bien fendue, à laquelle il faut de belles dents et un visage rond pour cadre. Un visage rond demande des yeux brillants ; le mieux est qu'ils soient le plus noirs possible, et les sourcils à l'avenant. Les cheveux sont ad libitum, attendu que les yeux noirs s'arrangent de tout. Un tel ensemble, comme on le voit, est loin de la beauté proprement dite. C'est ce qu'on appelle une figure chiffonnée, figure classique de grisette, qui serait peut-être laide sous le morceau de carton, mais que le bonnet rend parfois charmante, et plus jolie que la beauté. Ainsi était mademoiselle Pinson.
Marcel s'était mis dans la tête qu'Eugène devait faire la cour à cette demoiselle; pourquoi? je n'en sais rien, si ce n'est qu'il était lui-même l'adorateur de mademoiselle Zélia, amie intime de mademoiselle Pinson. Il lui semblait naturel et commode d'arranger ainsi les choses à son goût, et de faire amicalement l'amour. De pareils calculs ne sont pas rares, et réussissent assez souvent , l'occasion, depuis que le monde existe, étant, de toutes les tentations, la plus forte. Qui peut dire ce qu'ont fait naître d'événements heureux ou malheureux, d'amours, de querelles, de joies ou de désespoirs, deux portes voisines, un escalier secret, un corridor, un carreau cassé ?
Certains caractères, pourtant, se refusent à ces jeux du hasard. Ils veulent conquérir leurs jouissances, non les gagner à la loterie, et ne se sentent pas disposés à aimer pane qu'ils se trouvent en diligence à côté d'une jolie femme. Tel était Eugène, et Marcel le savait; aussi avait-il formé depuis longtemps un projet assez simple, qu'il croyait merveilleux et surtout infaillible pour vaincre la résistance de son compagnon.
Il avait résolu de donner un souper, et ne trouva rien de mieux que de choisir pour prétexte le jour de sa propre fêle. Il lit donc apporter chez lui deux douzaines de bouteilles de bière, un gros morceau de veau froid avec delà salade, une énorme galette de plomb, et une bouteille de vin de
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Champagne. Il invita d'abord deux étudiants do ses amis , puis il fit savoir a mademoiselle Zélia qu'il y avait le soir gala à la maison , et qu'elle eîit à amener mademoiselle Pinson. Elles n'eurent garde d'y manquer. Marcel passait, à juste litre, pour un drs lalons rouges du quartier latin, de ces gens qu'on ne refuse pas; el sept heures du soir venaient à peine de sonner, que ces deux femmes frappaient à la porte de l'étudiant, mademoiselle Zélia <■!] robe courte, en brodequins gris et en bonnet à fleurs; mademoiselle Pinson, plus modeste, vêtue d'une robe noire qui ne la quittait pas. el qui lui donnait, disait-on, une sorte de petit air espagnol dont elle se montrait fort jalouse ; toutes deux ignoraient, on le pense bien, les seerets desseins tir leur hôte.
Marcel n'avait pas fait la maladresse d'inviter Eugène d'avance ; il eût été trop sûr d'un refus de sa pari. Ce fut seulement lorsque ces demoiselles eurenl pris place à table, el après le premier verre vidé, qu'il demanda la permission de s'absenter quelques instants pour aller chercher un convive, el qu'il se dirigea vers la maison qu'habitait Eugène; il le trouva, comme d'ordinaire . à son travail, seul , entouré de ses livres. Après quelques propos insignifiants , il commença à lui faire tout doucement ses reproches accoutumés, qu'il se fatiguait trop, qu'il avait tort de ne prendre aucune distraction , puis il lui proposa un tour de promenade. Eugène, un peu las. en effet , ayant étudié toute la journée, accepta: les deux jeunes gens sortirent ensemble, et il ne fut pas difficile à Marcel, après quelques tours d'allée au Luxembourg, d'obliger son ami à entrer chez lui.
Les deux grisettes, restées seules , ef ennuyées probablement d'attendre, avaient débute par se mettre à l'aise; elles avaient ùté leurs châles et leurs bonnets, et dansaient en chantant une contredanse, non sans faire de temps en temps honneur aux provisions, par manière d'essai. Les yeux déjà brillants et le visage anime , elles s'arrêtèrent joyeuses et un peu essoufflées . lorsque Eugène les salua d'un air à la fois timide et surpris. Attendu ses mœurs solitaires, il était à peine connu d'elles; aussi l'eurent-elles bientôt dévisagé des pieds à la tète avec cette curiosité intrépide qui est le privilège de leur caste; puis elles reprirent leur chanson el leur danse, comme si de rien n'était. Le nouveau \rnu, à demi déconcerté, faisait déjà quelques pas en" arrière, songeant peut-être a la retraite, lorsque Marcel
ayant fermé la porte à double tour, jeta bruyamment la clef sur la table.
« Personne encore ! s'écria-t-il. Que font donc nos amis? Mais n'importe, le sauvage nous appartient. Mesdemoiselles, je vous présente le plus vertueux jeune homme de France et de Navarre, qui désire depuis longtemps avoir l'honneur de faire votre connaissance, et qui est particulièrement grand admirateur de mademoiselle Pinson. »
La contredanse s'arrêta de nouveau ; mademoiselle Pinson fit un léger salut, et reprit son bonnet.
« Eugène! s'écria Marcel, c'est aujourd'hui ma fête; ces deux dames ont bien voulu venir la célébrer avec nous. Je t'ai presque amené de force , c'est vrai; mais j'espère que tu resteras de bon gré, à notre commune prière. Il est à présent huit heures à peu près; nous avons le temps de fumer une pipe , en attendant que l'appétit nous vienne. »
Parlant ainsi, il jeta un regard significatif à mademoiselle Pinson, qui, le comprenant aussitôt , s'inclina une seconde fois en souriant , et dit d'une voix douce à Eugène : « Oui , monsieur, nous vous en prions. »
En ce moment les deux étudiants que Marcel avait invités frappèrent à la porte. Eugène vit qu'il n'y avait pas moyen de reculer sans trop de mauvaise grâce, et, se résignant, prit place avec les autres.
Le souper fut long et bruyant. Ces messieurs ayant commencé par remplir la chambre d'un nuage de fumée, buvaient d'autant pour se rafraîchir, (les damés faisaient les frais de la conversation, et égayaient la compagnie de propos plus ou moins piquants aux dépens de leurs amis et connaissances, et d'aventures plus <>u moins croyables, tirées des arrièreboutiques. Si la matière manquai! de vraisemblance, du moins n'était-elle pas stérile. Deux clercs d'avoué, a les en croire, avaient gagné vingt mille francs en jouant sur 1rs fonds espagnols , et les avaient manges en six semaines avec deux marchandes de ^ants; le fils d'un des plus riches banquiers de Paris avait proposéà une célèbre lingère une logea l'Opéra et une maison de campagne qu'elle avait refusées, aimant mieux soigner ses parents el rester fidèle a nu commis des Deux-Magots; certain personnage qu'on
ne pouvait nommer et qui était forcé par son rang à s'envelopper du plus grand mystère, venait incognito rendre visite à une brodeuse du passage du Pont— Neuf, laquelle avait été enlevée tout à coup par ordre supérieur, mise ('ans une chaise de poste à minuit, avec un portefeuille plein de billets de banque , el envoyée aux États-Unis, etc., etc.
" Suffit , dit .Marcel, nous connaissons cela. Zélia improvise, et ([liant à mademoiselle Minii (ainsi s'appelait mademoiselle Pinson en petit comité), ses renseignements sont imparfaits. Vos clercs d'avoué n'ont gagné qu'une entorse en voltigeant sur les ruisseaux; votre banquier a offert une orange, et votre brodeuse est si peu aux États-Unis, qu'elle est visible tous les jours, de midi à quatre heures, à l'hôpital de la Charité , où elle a pris un logement par suite de manque de comestibles. »
Eugène était assis auprès de mademoiselle Pinson. Il crut remarquer, à ce dernier mot, prononcé avec une indifférence complète, qu'elle pâlissait. Mais presque aussitôt elle se leva, alluma une cigarette, et s'écria d'un air délibéré :
« Silence à votre tour; je demande la parole. Puisque le sieur .Marcel ne croit pas aux fables, je vais raconter une histoire véritable , ci quorum pars
IIKIIJIKI flli.
— Vous parlez latin? dit Eugène.
— Comme vous voyez, répondit mademoiselle Pinson; cette sentence me vient de mon oncle, qui a servi sous le grand Napoléon , el qui n'a jamais manqué de la dire avant de réciter une bataille. Si vous ignorez ce que ces mots signifient, vous pouvez l'apprendre sans payer; cela veut dire : Je VOUS en donne ma parole d'honneur. Vous saurez donc que la semaine passée, je m'étais rendue avec deux de mes amies, Blanchette et Rougette,
au théâtre de l'Odéon.
— Attendez que je COUpe la galette, dil Marcel.
— Coupez, mais écoutez, reprit mademoiselle Pinson. J'étais donc allée avec Blanchette el Rougette à l'Odéon, voir une tragédie. Rougette, comme vous savez, vient de perdre sa grand' mère; elle a hérité de quatre
Cents lianes. Nous a\ ions pris une baignoire ; trois étudiants se trouvaient
au parterre; ces jeunes gens nous avisèrent , et sous prétexte que nous étions seules, nous invitèrent a souper.
— De but en blanc? demanda Marcel; en vérité, c'esl très-galant. El vous «avez refusé? je suppose.
— Non, monsieur, dit mademoiselle Pinson, nous acceptâmes, et, à l'entr'acte, sans attendre la fin de la pièce, nous nous transportâmes chez Yiot.
— Avec vos cavaliers?
— Avec nos cavaliers. Le garçon commença, bien entendu, par nous dire qu'il n'y avait plus rien ; mais une pareille inconvenance n'était pas faite pour nous arrêter. Nous ordonnâmes qu'on allât par la ville chercher ce qui pouvait manquer. Bougette prit la plume, et commanda un festin de noces : des crevettes, une omelette au sucre, des beignets, des moules, des œufs à la neige, tout ce qu'il y a dans le inonde des marmites. Nos jeunes inconnus , à dire vrai , taisaient légèrement la grimace...
— Je le crois parhleu bien , dit Marcel .
— Nous n'en tînmes compte. La chose apportée, nous commençâmes à faire les jolies femmes. Nous ne trouvions rien de bon , tout nous dégoûtait. A peine un plat était-il entamé , que nous le renvoyions pour en demander un autre. «Garçon, emportez cela; ce n'est pas tolérable. Où avez-vous pris des horreurs pareilles?» Nos inconnus désirèrent manger; mais il ne leur fut pas loisible. Bref, nous soupâmes comme dînait Sancho, et la colère nous porta même à briser quelques ustensiles.
— Belle conduite ! et comment payer?
— Voilà précisément la question que les trois inconnus s'adressèrent ; par l'entretien qu'ils eurent à voix basse, l'un d'eux nous parut posséder six francs, l'autre infiniment moins, et le troisième n'avait que sa montre, qu'il tira généreusement «1* >a poche. Ku cet état , les trois infortunés se présentèrent au comptoir, dans le but d'obtenir un délai quelconque. Que pensez- \oiis qu'on leur répondit '.'
— Je pense, répliqua Marcel . que l'on vous a gardées en gage, el qu'on les a conduits au violon.
— Cesl une erreur, dit mademoiselle Pinson. Avant de n ici' dans le
cabinet, Rougette avait pii^ ses mesures, e1 toul étail payé d'avance. Imagine/, le coup de théâtre, a cette réponse de Viol : Messieurs, toul est payé! Nos inconnus nous regardèrent comme jamais trois chiens n'onl regardé Irois évéques, avec une stupéfaction piteuse mêlée d'un pur attendrisse-
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ment. Nous, cependant, sans feindre d'y prendre garde, nous descendîmes et finies venir un fiacre, o Chère marquise, médit Rougette, il faut reconduire ces messieurs chez eux. — Volontiers, chère comtesse, » répondis-je. Nos pauvres amoureux ne savaient plus quoi dire. Je vous demande s'ils étaient penauds! ils se défendaient de notre politesse, ils ne voulaient pas qu'on les reconduisit, ils refusaient de dire leur adresse ; je le crois bien, ils étaient convaincus qu'ils avaient affaire à des femmes du monde, et ils demeuraient rue du Chat-qui-pêche ! »
Les deux étudiants, amis de. Marcel, qui, jusque-la, n'avaient guère fait que fumer et boire en silence, semblèrent peu satisfaits de cette histoire. Leurs visages se rembrunirent ; peut-être en savaient-ils autant que mademoiselle Pinson sur ce malencontreux souper, car ils jetèrent sur elle un regard inquiet, lorsque Marcel lui dit en liant :
— Nommez les masques, mademoiselle Mimi. Puisque c'est de la semaine dernière, il n'y a plus d'inconvénient.
— Jamais, monsieur, dit la grisette. On peut berner un homme, mais lui faire tort dans sa carrière, jamais !
— Vous avez raison, dit Eugène, et vous agissez en cela plus sagement peut-être que vous ne pensez. De tous ces jeunes gensqui peuplent 1rs écoles, il n'y en a presque pas un seul qui n'ait derrière lui quelque faute ou quelque folie, et cependant c'est de là (pie sortent tous les jours ce qu'il \ a en France de plus distingué et de plus respectable : des médecins, des magistrats
— Oui, reprit Marcel, c'est la vérité. Il y a des pairs de France en herbe qui dînent chez Flicoteaux, et qui n'ont pas toujours de quoi payer la carte Mais, ajouta-t-il en clignant de l'œil, n'avez-VOUS pas revu vos inconnus?
— Pour qui nous prenez-vous? répondit mademoiselle Pinson d'un air sérieux et presque offensé. Connaissez-vous Blanchette et Rougette? et supposez-vous que moi-même...
— C'est linii , ilit Marcel , ne vous fâchez pas. Mais voilà, en somme, une belle équipée. Trois écervelées qui n'avaient peut-être pas de quoi dtnei le lendemain , cl qui jettent l'argent par les fenêtres pour le plaisir de mystifier trois pauvres diables qui n'en peuvent mais!
— Pourquoi nous invitent -ils à souper? répondit mademoiselle Minii Pinson.
Avec la galette parut, dans sa gloire, l'unique bouteille de vin de Champagne qui devait composer le dessert. Avec le vin on parla chanson. «Je vois, dit Marcel, je vois, comme dit Cervantes, Zélia qui tousse ; c'est signe qu'elle veut chanter. Mais si ces messieurs le trouvent bon, c'est moi qu'on fête, et qui par conséquent prie mademoiselle Mimi, si elle n'est pas enrouée par son anecdote, de nous honorer d'un couplet. Eugène, continuat-il, sois donc un peu galant, trinque a\ec ta voisine, et demande-lui un couplet pour moi. »
Eugène rougit et obéit. De même que mademoiselle Pinson n'avait pas dédaigné de le faire pour l'engager lui-même à rester, il s'inclina, et lui dit timidement : « Oui, mademoiselle, nous vous en prions. »
En même temps il souleva son verre, et toucha celui de la grisette. De ce léger choc sortit un son clair et argentin; mademoiselle Pinson saisit cette note au vol, et d'une voix pure et fraîche, la continua longtemps en cadence.
« Allons, dit-elle, j'y consens, puisque mon verre me donne le la. Mais que voulez-vous que je vous chante? Je ne suis pas bégueule, je vous en préviens, mais je ne sais pas de couplets de corps de garde, je ne m'encanaille pas la mémoire.
— Connu, dit Marcel, vous êtes une vertu; allez votre train, les opinions sont libres.
— Eh bien, reprit mademoiselle Pinson, je vais vous chanter à la bonne venue des couplets qu'on a faits sur moi.
— Attention! Quel est l'auteur?
— Mes camarades du magasin : c'est de la poésie l'aile à l'aiguille; ainsi je réclame l'indulgence.
— Y a-t-il un refrain à votrechansonî
— Certainement : la belle demande!
— En ce cas-là, ilii Marcel, prenons nos couteaux, et, au refrain, la-
pons sur la table, mais lâchons d'aller en mesure. Zélia peut s'abstenir, si elle w'iit.
— Pourquoi cela, malhonnête garçon? demanda Zélia en colère.
— Pour cause, répondit Marcel; mais si vous désirez cire de la partie, tenez, frappez avec un bouchon, cela aura moins d'inconvénients pour nos oreilles et pour vos blanches mains. »
Marcel avait rangé en rond les verres et les assiettes, et s'était assis au milieu de la table, son couteau à la main. Les deux étudiants du souper de Rougette, un peu ragaillardis, ôtèrent le fourneau de leurs pipes pour frapper avec le tuyau de bois ; Eugène rêvait, Zélia boudait. Mademoiselle Pinson prit une assiette, et lit signe qu'elle voulait la casser, ce à quoi Marcel répondit parmi geste d'assentiment, en sorte que la chanteuse, ayant pris les morceaux pour s'en faire des castagnettes, commença ainsi les couplets i|ue ses compagnes avaient composés, après s'être excusée d'avance de ce qu'ils pouvaient contenir de trop flatteur pour elle :
Muni Pinson csl une blonde, i ne blonde que l'on connaît; Elle n'a qu'une robe au monde,
l andcrircile !
El qu'un bonnet.
1 c Grand Turc en ;i davantage; Iliru voulut de cette façon
La rendre sage.
On ne peul pas la meure '•" gage, 1 a iolii> Me Mimi Pinson.
Minii Pinson porte une rose,
i ne rose blanche au côté :
i eue fleur dans son cœur éolose,
I anderirelie ;
C'est la galle.
Quand un bon souper h réveille, Elle fail sortir la chanson
De la bouteille Parfois il penche sur l'oreille, i e I ii i de Muni Pinson
PAHOLGS
Je
>1. Alfred de Masse).