MIMI PINSON
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peu - clie sur l'o - reil - le Le bon - - net de Mi - nii Pin-
Le hou - net de Mi - mi Pin
3e Coutlet.
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Elle a les jeux et lu main pies - les; Les
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ca - ra - binSjina - lin el soir, U - sent les man - clies de leurs
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\es-tes, Lan- de- ri - ret- te! A son comptoir. Quoi-que sans nial-trai-lei per-
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son-ne, Mi - -mi leur fait mieux la le - çon Qu'à la Sor - hou -
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ro - be de Mi - mi Pin - son. La ro- lie de Mi-mi Pin — son.
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Mi - mi l'in- son peut rts - 1er lil - le; Si
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Dieu le veut,c'esl dans sou droit. Elle au - ra lou -jours son ai-
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cilil-le, Lan-dc-ri - ret -le! Au bout du doigt. Pour en-lie-pien-dre sa ron-
que - te, Ce n'es) pas loul qu'un beau gar-çon; Faut élre lion - né
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car il n'est pas loin de m léle
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net Je Mi - mi Pin - son. Le l>on-nel de Mi-mi Pin - son.
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D'un gros bon-quel de fleur d'o - ran - ge Sî
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l'A-moni veut la cou-ion - ner, Elle a quelque clinse en è-
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clian-ge, Lan-ile- ri - ret - le! A lui dou-ner. Ce n'esl pas, on se l'i-ma-
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gi - ne, Un man-leau sur un é- ru»- son Four- ré d'her - mi- - -
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ne; C'est le - - lui d'u - ne pur - - le fine, La
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ro - be de Mi - mi Pin-son. La ro - l>e de Mi- mi Pin - - son
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Mï -mi n'a pas l'a - me vul - gai - re, Mais son
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cœur est ré - pu- - f>li - -c-iin; An\ trois jours elle a fait li
guer-re, Lan- de-ri -rel - lelEn ci - sa-quio. A de- la m d'u - ne lial-le-
bar- de, On l'a vue a - vee son poin-çon Mon- 1er la gai - -
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nci de Mi - mi fin - soi
\n bon-ne I de Mi-mi Pin - - son! 1 l*E. Oi VKRCER
MADEMOISELLE HIMI PINSON .-|:,
File a les yeux el la main prestes; Les carabins, malin el soir,
I seul les manches de leurs vestes,
Landeiïielte !
A son comptoir.
Quoique sans maltraiter personne, Mimi leur l'ail mieux la leçon
Qu'a la Sorbonnc.
II ne faut pas qu'on la chiffonne, la robe de Mimi Tinson.
Mimi Pinson peut rester fille ; Si Dieu le veut, c'est dans son droit. Elle aura toujours son aiguille, Landerirette !
lu bout du doigt.
Pour entreprendre sa conquête.
Ce n'est pas tout qu'un beau garçon
Faut être honnête.
Car il n'est pas loin de sa tête, le bonnet de Mimi Pinson.
D'un gros bouquet de (leur d'orange Si l'Amour veut la couronner, Elle a quelque chose en échange.
Landerirette!
A loi donner.
Ce n'est pas, on se l'imagine.
In manteau sur un écusson
Fourré d'hermine; C'est l'étui d'une perle une, I ■■ robe de Mimi Pinson,
Mimi n'a pas I âme \ ulgaire, Mais son cœur est républicain.
Aux trois jours, ell<- a f.ni la guerre
Landerirette!
I n casaquin \ défaut .l'une hallebarde,
T..U LE TlltOlK DU DIABLE.
un l'a vue avec son poinçon
Minier la carde.
Heureux qui mettra In cocarde \u bonnel de Muni Pinson !
Les couteaux el 1rs pipes, voire même les chaises, avaient lait leur tapage, comme de raison, à la lin de chaque couplet. Les verres dansaient sur la tahle, et les bouteilles, à moitié pleines, se balançaient joyeusement en se donnant de petits coups d'épaule.
« Et ce sont vos bonnes amies, dit Marcel, qui vous uni fait cette chanson-là: il y a un teinturier, c'est trop musqué. Parlez-moi de ces bons airs où on dit les choses! et il entonna d'une voix forte :
Manette n'avait pas enenr quinze ans,,
— Assez, assez, dit mademoiselle Pinson; dansons plutôt, faisons un tour de valse. Ya-t-il ici un musicien quelconque?
— J'ai ce qu'il vous faut, répondit Marcel, j'ai une guitare ; niais, eontinua-t-il en décrochant l'instrument, ma guitare n'a pas ce qu'il lui faut ; clic est chauve de toutes ses cordes.
— Mais voilà un piano, dit Zélia, Marcel va vous faire danser. » Marcel lança à sa maîtresse un regard aussi furieux (pie si elle l'eût accusé d'un crime. Il était vrai qu'il en savait assez, pour jouer une contredanse; mais c'était pour lui, comme pour bien d'autres, une espèce de torture à laquelle il se soumettait peu volontiers. Zélia, eu le trahissant, se vengeait du bouchon.
(i Etes- VOUS folle : dit Marcel; \ous savez bien que ce piano n'est là que pour la gloire, et qu'il n'\ a que VOUS qui l'écorchiez, Dieu le sait. Où avezvous pris que je sache faire danser? .le ne sais que la Marseillaise, que je joue d'un seul doigt. Si vous vous adressiez à Eugène, a la bonne heure. voilà un garçon qui s'j entend; mais je ne veux pas l'ennuyer à ce point, je m'en garderai bien : il n'y a que vous ici d'assez indiscrète pour faire des
elinses pareilles sans crier gaie, »
Pour la troisième l"is. Eugène rougit, el s'apprêta à faire ce qu'on bu
MADEMOISELLE MIMl PINSON. :,;;,
demandait d'une façon si politique et si détournée. Il se mil donc au piano, et un quadrille s'organisa.
Ce fut presque aussi long que le souper. Après la contredanse vint une valse ; après la valse, le galop : car on galope encore au quartier latin. Ces dames surtout étaient infatigables, et faisaient des gambades et des éclats de rire à réveiller tout le voisinage. Bientôt Eugène, doublement fatigué par le bruit et par la veillée, tomba, tout en jouant machinalement, dans une sorte de demi-sommeil, comme les postillons qui dorment à cheval. Les danseuses passaient et repassaient devant lui comme des fantômes dans un rêve ; et comme rien n'est plus aisément triste qu'un homme qui regarde rire les autres, la mélancolie, à laquelle il était sujet, ne tarda pas à s'emparer de lui : Triste joie, pensait-il, misérables plaisirs! instants qu'on croit volés au malheur! Et qui sait laquelle de ces cinq personnes qui sautent si gaiement devant moi est sine, comme disait Marcel, d'avoir de quoi diner demain?
Comme il faisait cette réflexion, mademoiselle Pinson passa près de lui ; il crut la voir, tout en galopant, prendre à la dérobée un morceau de galette resté sur la table, et le mettre discrètement dans sa poche.
Le jour commençait à paraître quand la compagnie se sépara. Eugène, avant de rentrer chez lui, marcha quelque temps dans les rues pour respirer l'air frais du matin. Suivant toujours ses tristes pensées, il se répétait tout bas, malgré lui, la chanson de la grisette
Elle n'a i|u nui- robe mi monde, 1 1 qu'un bonnet.
« Est-ce possible? se demandait-il. La misère peut-elle être poussée a ce point, se montrer si franchement, et se railler d'elle-même? Peut-on rire de ce qu'on manque de pain? »
Le morceau de galette emporté n'était pas un indice douteux. Eugène
it
-,lii LE TIIIOIU DU DIABLE,
ne pouvait s'empêcher d'en sourire, et en même temps d'être ému de pitié; cependant, pensait-il encore, elle ;i pris de la galette et non du pain ; il se peut que ce soit par gourmandise. Qui sait? c'est peut-être l'enfant d'une voisine à qui elle veut rapporter un gâteau; peut-être une portière bavarde qui raconterait qu'elle a passé la nuit dehors, un cerbère qu'il faut apaiser. Ne regardant pas où il allait, Eugène s'était engagé par hasard dans ce dédale de petites rues qui sont derrière le carrefour Bussy, et dans lesquelles une voiture passe <à peine. Au moment où il allait revenir sur ses pas, une femme, enveloppée dans un mauvais peignoir, la tête nue, les cheveux en désordre, pâle et défaite, sortit d'une vieille maison. Elle semblait tellement faible qu'elle pouvait à peine marcher; ses genoux fléchissaient ; elle s'appuyait sur les murailles, et paraissait vouloir se diriger vers une porte voisine où se trouvait une boite aux lettres, pour y jeter un billet qu'elle tenait à la main. Surpris et effrayé, Eugène s'approcha d'elle, ei lui demanda où elle allait, ce qu'elle cherchait, et s'il pouvait l'aider. En même temps il étendit le bras pour la soutenir, car elle était près de tomber sur la borne. Mais, sans lui répondre, elle recula avec une sorte de crainte et de fierté. Elle jeta à terre son billet, montra du doigt la boite, et paraissant rassembler toutes ses forces, « Là! » dit-elle seulement; puis, continuant à se traîner aux murs, elle regagna sa maison. Eugène essaya en vain de l'obliger à prendre son bras, et de renouveler ses questions. Elle rentra lentement dans l'allée sombre et étroite dont elle était sortie.
Eugène avait ramassé la lettre; il fit d'abord quelques pas pour la mettre ;i la poste, mais il s'arrêta bientôt. Cette étrange rencontre l'avait si fort troublé, et il se sentait frappé d'une sorte d'horreur mêlée d'une compassion si vive, qu'avant de prendre le temps de la réflexion, il rompit le cachet presque involontairement. Il lui semblait odieux et impossible de ne pas chercher, n'importe par quel moyen, à pénétrer un tel mystère. Evidemment cette femme était mourante; était-ce de maladie ou de faim? Ce devait être, eu tout cas, de misère. Eugène ouvrit la lettre; elle portail sur l'adresse : « A monsieur le baron de ***, » et renfermait ee qui suit :
». Lisez cette lettre, monsieur, et parpitié ne rejetez pas ma prière. Vous .1 pouvez me sauver, et vous seul. Croyez-moi ce que je vous dis, sauve/-
« moi, el vous aurez l'ait une bonne action qui vous portera bonheur. Je « viens de faire une cruelle maladie qui in*a ôté le peu de force et de cou- « rage que j'avais. Le mois d'août je rentre en magasin; mes effets sont « retenus dans mon dernier logement, et j'ai presque la certitude qu'avant « samedi je me trouverai tout à fait sans asile. J'ai si peur de mourir de « faim, que ce matin j'avais pris la résolution de me jeter à l'eau, car je n'ai « rien pris encore depuis près de vingt-quatre heures. Lorsque je me suis « souvenue de vous, un peu d'espoir m'est venu au cœur. N'est-ce pas que « je ne me suis pas trompée? Monsieur, je vous en supplie à genoux, si peu « que vous ferez pour moi me laissera respirer encore quelques jours. Moi, « j'ai peur de mourir, et puis je n'ai que vingt-trois ans! Je viendrai peut- « être à bout, avec un peu d'aide, d'atteindre le premier du mois. Si je savais (( des mots pour exciter votre pitié, je vous les dirais, mais rien ne me vient » à l'idée. Je ne puis que pleurer de mon impuissance, car, je le crains bien. « vous ferez de ma lettre comme on fait quand on en reçoit trop souvent « de pareilles : vous la déchirerez sans penser qu'une pauvre femme est là « qui attend les heures et les minutes avec l'espoir que vous aurez pensé « qu'il serait par trop cruel de la laisser ainsi dans l'incertitude. Ce n'est " pas l'idée de donner un louis, qui est si peu de chose pour vous, qui « vous retiendra, j'en suis persuadée; aussi il me semble que rien ne vous i' est plus facile que de plier votre aumône dans un papier, et de mettre >< sur l'adresse, A mademoiselle Bertin, rue de l'Eperon. J'ai changé de .< nom depuis que je travaille dans les magasins, car le mien est celui tic ma ■( mère. En sortant de chez vous, donnez cela à un commissionnaire. J'at- " tendrai mercredi et jeudi, et je prierai avec ferveur pour que Dieu vous « rende humain.
« lime vient à l'idée que vous ne croyez pas à tant de misère; mais m <• vous me voyiez, vous seriez convaincu.
i' Kougette. »
Si Eugène avait d'abord été touché en lisant ces lignes, son étonnemenl redoubla, on le pense bien, lorsqu'il vil la signature. Ainsi c'était celte même tille qui avait follement dépensé son argent en partiesde plaisir, ri imaginé i c souper ridicule raconté par mademoiselle Pinson, c'était flic qui' le mal
348 LE TIltOlK DU DIABLE,
heur réduisait à cette souffrance et à une semblable prière. Tant d'imprévoyance et de folie semblait à Eugène un rêve incroyable. Mais point de doute, la signature étail là; et mademoiselle Pinson, dans le courant de la soirée, avait également prononcé le nom de guerre de son amie Rougette, devenue mademoiselle Bertin. Comment se trouvait-elle tout à coup abandonnée, sans secours, sans pain, presque sans asile? Que faisaient ses amies de la veille, pendant qu'elle expirait peut-être dans quelque grenier de cette maison? Et qu'était-ce que celte maison même où l'on pouvait mourir ainsi?
Ce n'était pas le moment de faire des conjectures , le plus pressé était de venir au secours de la faim. Eugène commença par entrer dans la boutique d'un restaurateur qui venait île s'ouvrir, et par acheter ce qu'il put y trouver. Cela fait, il s'achemina, suivi du garçon, vers le logis de Rougette; mais il éprouvait de l'embarras à se présenter brusquement ainsi; l'air de fierté qu'il avait trouvé à cette pauvre tille lui faisait craindre, sinon un refus, du moins un mouvement de vanité blessée; comment lui avouer qu'il avait lu sa lettre? Lorsqu'il fut arrivé devant la porte :
« Connaissez-vous, dit-il au garçon, une jeune personne qui demeure dans cette maison, et qui s'appelle mademoiselle Bertin?
— Oh que oui, monsieur! répondit le garçon. C'est nous qui portons habituellement chez elle. Mais si monsieur y va, ce n'est pas le jour. Actuellement elle est à la campagne.
— Qui vous l'a dit ? demanda Eugène.
— Pardi, monsieur! c'est la portière. Mademoiselle Rougette aime à bien dîner, mais elle n'aime pas beaucoup à payer. Elle a plutôt fait de commander des poulets lotis et des homards que rien du tout ; mais pour voir son argent, ce n'est pas une l'ois qu'il faut y retourner! Aussi nous savons dans le quartier quand elle y est ou quand elle n'\ est pas...
— Elle est revenue, reprit Eugène. Montez chez elle, laissez-lui ce que vous portez , et si elle vous doit quelque chose, ne lui demande/, rien aujourd'hui. Ci la me regarde, et je reviendrai. Si elle veut savoir qui lui envoie ceci, VOUS répondrez que c'est le baron de '*'. »
Sur ces mots Eugène s'éloigna ; chemin taisant il rajusta comme il put
le cachet de la lettre, cl la mil à la poste Après lout. pensâ-t-il, Rougetlc
MADEMOISELLE MIMI PINSON. Ui\
ne refusera pas, et si elle trouve que la réponse à son billet a été un peu prompte, elle s'en expliquera avec son baron.
Les étudiants, non plus que les «risettes, ne sont pas riches tous les jours. Eugène comprenait très-bien que pour donner un air de vraisemblance à la petite fable que le garçon devait faire, il eût fallu joindre à son envoi le louis que demandait Rougette; mais là était la difficulté : les louis ne sont pas précisément la monnaie courante de la rue Saint-Jacques ; d'une autre part, Eugène venait de s'engager à payer le restaurateur; et par malheur son tiroir, en ce moment, n'était guère mieux garni que sa poche. C'est pourquoi il prit, sans différer, le chemin de la place du Panthéon.
En ce temps-là demeurait encore sur cette place ce fameux barbier qui a fait banqueroute et s'est ruiné en ruinant les autres. Là, dans l'arrièreboutique, où se faisait en secret la grande et la petite usure, venait tous les jours l'étudiant pauvre et sans souci , amoureux peut-être , emprunter à énorme intérêt quelques pièces d'argent dépensées le soir et chèrement payées le lendemain ; là entrait furtivement la grisette , la tète basse, le regard honteux, venant louer pour une partie de campagne un chapeau fané, un châle reteint, une chemise achetée au mont-de-piété; là, des jeûnes gens de bonne maison, ayant besoin de vingt-cinq louis, souscrivaient pour deux ou trois mille francs de lettres de change; des mineurs mangeaient leur bien en herbe; des étourdis ruinaient leurs familles et souvent perdaient leur avenir. Depuis la courtisane titrée à qui un bracelet tourne la tête, jusqu'au cuistre nécessiteux qui convoite un bouquin ou un plal de lentilles, tout venait là comme aux sources du Pactole, et l'usurier barbier, fier de sa clientèle et de ses exploits , jusqu'à s'en vanter, entretenait la prison de Clicbv en attendant qu'il y allât lui-même.
Telle était la triste ress ce a laquelle Eugène, bien qu'avec répugnance,
allai) avoir recours pour obliger Rougette, ou pour être du moins en mesure de le faire; car il ne lui semblait pas prouvé que la demande adressée au baron produisll l'effel désirable. C'était de la pari d'un étudiant beau-
coup de charité, à vrai dire, que de s'engager ainsi pour une incon ;
mais Eugène croyait en Dieu : toute bonne action lui semblait nécessaire.
Le premier visage qu'il aperçut en entrant chez le barbier fut celui de son ami Marcel, assis devant une toilette, une serviette au cou, et feignant de se faire coiffer. Le pauvre garçon venait peut-être chercher de quoi payer son souper de la veille ; il semblait fort préoccupé , et fronçait les sourcils d'un air peu satisfait, tandis que le coiffeur, feignant de son côté de lui passer dans les cheveux un fer parfaitement froid, lui parlait il demi-voix dans son accent gascon. Devant une autre toilette, dans un petit cabinet, se tenait assis, également affublé d'une serviette, un étranger fort inquiet, regardant sans cesse de côté et d'autre; et, parla porte entr'ouverte de l'arrière-boutique, on apercevait dans une vieille psyché la silhouette passablement maigre d'une jeune tille qui, aidée de la femme du coiffeur, essayait une robe à carreaux écossais.
« Que viens-tu faire ici à cette heure? » s'écria Marcel, dont la figure reprit l'expression de sa bonne humeur habituelle dès qu'il reconnut son ami.
Eugène s'assit près de la toilette, et expliqua en peu de mots la rencontre qu'il avait faite, et le dessein qui l'amenait.
« Ma foi, dit Marcel, tu es bien candide De quoi te mêles-tu puisqu'il > a un baron? Tu as vu une jeune fille intéressante qui éprouvait le besoin de prendre quelque nourriture; tu lui as payé un poulet froid, c'est digne de toi; il n'y a rien à dire. Tu n'exiges d'elle aucune reconnaissance, l'incognito le plait ; c'est héroïque. Mais aller plus loin , c'est de la chevalerie ; engager sa montre ou sa signature pour une lingère que protège un baron, et que l'on n'a pas l'honneur de fréquenter, cela ne s'est pratiqué, de mémoire humaine, que dans la Bibliothèque bleue.
— Ris de moi si tu veux, répondit Eugène. Je sais qu'il y a dans ce monde beaucoup plus de malheureux (pic je n'en puis soulager ; ceux que je ne connais pas, je les plains ; mais si j'en vois un. il faut que je I aide. Il m'est impossible, quoique je fasse, >\r rester indifférent devant la souffrance. Ma charité ne va pas jusqu'à chercher les pauvres, je ne suis pas assez riche pour cela ; mais quand je les trouve, je fais l'aumône.
— En ce cas, repril Marcel, tu as l'on à faire ; il n'en manque pas dans ce pays-ci.
— Qu'importe! ilit Eugène, encore ému du spectacle dont il venait d'elle témoin; vaut-il mieux laisser mourir les gens et passer son chemin'? Celte malheureuse est une étourdie, une folle, tout ce que tu voudras ; elle ne mérite peut-être pas la compassion qu'elle fait naître; mais cette compassion, je la sens. Vaut-il mieux agir comme ses bonnes amies, qui déjà ne semblent pas plus se soucier d'elle que si elle n'était plus au monde, et qui l'aidaient hier à se ruiner? A qui peut-elle avoir recours? à un étranger qui allumera un cigare avec sa lettre, ou à mademoiselle Pinson, je suppose, qui soupe en ville et danse de tout son cœur, pendant que sa compagne meurt de faim ? Je t'avoue, mon cher Marcel, que tout cela , bien sincèrement, méfait horreur. Cette petite évaporée d'hier soir, avec sa chanson et ses quolibets, riant et babillant chez toi, au moment même où l'autre, l'héroïne de son conte, expire dans un grenier, me soulève le cœur. Vivre ainsi en amies, presque en sœurs, pendant des jours et des semaines, courir les théâtres, les bals, les cafés, et ne pas savoir le lendemain si l'uni» est morte et l'autre en vie, c'est pis que l'indifférence des égoïstes, c'est l'insensibilité de la brute. Ta mademoiselle Pinson est un monstre, et tes griseltes que tu vantes, ces mœurs sans vergogne, ces amitiés sans âme, je ne sais rien de si méprisable! »
Le barbier, qui, pendant ces discours, avait écouté en silence, et continué de promener son fer froid sur la tête de Marcel , sourit d'un air malin lorsque Eugène se tut. Tour à tour bavard comme une pie, ou plutôt comme un perruquier qu'il était, lorsqu'il s'agissait de méchants propos, taciturne et laconique comme un Spartiate, dès que les affaires étaient en jeu , il avait adopté la prudente habitude de laisser toujours d'abord parler ses pratiques, avant de mêler son mot à la conversation. L'indignation qu'exprimait Eugène en Ici s si violenta lui lit toutefois rompre le silence.
« Vous êtes sévère, monsieur, dit-il en riant et en gasconnant. J'ai l'honneur de coiffer mademoiselle Mimi, et je crois que c'est une fort excellente personne.
— Oui, dit Eugène, excellente en elfet, s'il est question de boire et de limier.
— Possible, reprit le barbier, je ne dis pas non. Les jeunes personnes, ça
lit, ça chante, ca fume ; mais il v en a oui oui du C03UT.
— Où voulez-vous en venir, père Cadédis" demanda Marcel. Pas tanl de diplomatie, expliquez-vous tout net.
— Je veux dire, répliqua le barbier en montrant lanière-boutique, qu'il v a là, pendue à un clou, une petite robe de soie noire que ces messieurs connaissent sans doute, s'ils connaissent la propriétaire, car elle ne possède pas une garde-robe très-compliquée. Mademoiselle Mimi m'a envoyé cette robe ce matin au petit jour; et je présume que si elle n'est pas venue au secours de la petite Rougette, c'est qu'elle-même ne roule pas sur l'or.
— Voilà qui est curieux , dit Marcel, se levant et entrant dans l'arrièreboutique, sans égard pour la pauvre femme aux carreaux écossais; la ebanson de Mimi en a donc menti, puisqu'elle met sa robe en gage? Mais avec quoidiable fera-t-elle ses visites à présent? Elle ne va donc pas dans lemonde aujourd'hui? »
Eugène avait suivi son ami; le barbier ne les trompait pas : dans un coin poudreux, au milieu d'autres bardes de toute espèce, était humblement et tristement suspendue l'unique robe de mademoiselle Pinson.
« C'est bien cela, dit Marcel; je reconnais ce vêtement pour l'avoir vu tout neuf il y a dix-huit mois. C'esl la robe de chambre, l'amazone et l'uniforme de parade de mademoiselle Mimi. Il doit y avoir à la manche gauche une petite tache grosse comme une pièce de cinq sous, causée par le vin de Champagne. Et combien avez-vous prêté là-dessus, père Cadédis? car je suppose que cette robe n'est pas vendue, et qu'elle ne se trouve dans ce boudoir qu'en qualité île nantissement.
— J'ai prêté quatre francs, répondit le barbier; et je vous assure, monsieur, que c'est pure charité; à toute autre je n'aurais pas avance'' plus de quarante sous; car la pièce est diablement mûre, on y voit à travers, c'est une lanterne magique. Mais je sais que mademoiselle Mimi me paiera ; elle
i si bonne pour quatre francs.
— Pauvre Mimi! reprit Marcel. Je gagerais tout de suite mon bonnet qu'elle n'a emprunte cette petite somme que pour l'envoyer à Rougette.
— Ou pour payer quelque dette criarde, dit Eugène.
— Non, dit Marcel, je connais Mimi ; je la crois incapable de se dépouiller pour un créancier.
— Possible encore , dit le barbier. J'ai connu mademoiselle Mimi dans
MADEMOISELLE Ml.MI PINSON. 553
une position meilleure que celle on elle se trouve actuellement : elle avait alors un grand nombre de dettes. On se présentait journellement chez elle pour saisir ce qu'elle possédait , et on avait fini, en effet, par lui prendre tous ses meubles, excepté son lit, car ces messieurs savent sans doute qu'on ne prend pas le lit d'un débiteur. Or, mademoiselle Diimi avait dans ce temps-là quatre robes fort convenables. Elle les mettait toutes les quatre l'une sur l'autre, et elle couchait avec pour qu'on ne les saisît pas; c'est pourquoi je serais surpris si, n'ayant plus qu'une seule robe aujourd'hui, elle l'engageait pour payer quelqu'un.
— Pauvre Mimi, répéta Marcel. Mais, en vérité, comment s'arranget-elle? Elle a donc trompé ses amis? elle possède donc un vêtement inconnu? Peut-être se tronve-t-elle malade d'avoir mangé trop de galette, et, en effet, si elle est au lit, elle n'a que faire de s'habiller. N'importe, père Cadédis, cette robe me fait peine, avec ses manches pendantes qui ont l'air de demander grâce ; tenez, retranchez-moi quatre francs sur les trentecinq livres que vous venez de m'avancer, et mettez-moi cette robe dans une serviette, que je la rapporte à cette enfant. Eh bien , Eugène, continua-t-il. que dit à cela ta charité chrétienne?
— Que lu as raison, répondit Eugène, de parler et d'agir comme tu fais, mais que je n'ai peut-être pas tort ; j'en fais le pari, si tu veux.
— Soit, dit Marcel, parions un cigare, comme les membres «lu Jockey- Club. Aussi bien, tu n'as plus que faire ici. J'ai trente et un francs, nous sommes riches. Allons de ce pas chez mademoiselle Pinson ; je suis curieux de la voir. »
Il mit la robe sous son bras, et tous deux soi tirent de la boutique.
a Mademoiselle est allée à la messe, répondil la portière aux deux étudiants, lorsqu'ils furent avvw>; chez made iselle Pinson.
— A la messe! dit Eugène surpris.
— A la messe! répéta Muni. C'est impossible, elle n'est pas sortie Laissez-nous entret : noussommesde vieux amis
LE TIROIR IM IH Mil I
— Je vous assure, monsieur, répondit la porlière, qu'elle esl sortie pour aller à la messe, il yaehviron Irois quarts d'heure.
— Et ii quelle église est-elle allée ?
— \ Saint-Sulpice, comme de coutume : elle n'y manque pas un malin.
— Oui, oui , je sais qu'elle prie le bon Dieu ; mais cela me semble bizarre qu'elle suit dehors aujourd'hui.
— La voiei qui rentre, monsieur : elle tourne la rue ; vous la voyez vousmême. B
Mademoiselle Pinson . sortanl de l'église, revenait chez elle, en effet. Marcel ne l'eut pas plutôt aperçue qu'il courut à elle, impatient de voir de pressa toilette. Elle avait, en guise de robe, un jupon d'indienne foncée, à demi caché sous un rideau de serge verte dont elle s'étail t'ait , tant bien que mal . un cliàle. Ile cet accoutrement singulier, mais qui. du reste, n'attirait pas le-, regards, a cause (le s'i couleur sombre, sortait sa tète gracieuse coiffée de son bonne I blanc, et ses petits pieds chaussés de brodequins. Elle s'étail enveloppée dans son rideau avec tant d'art et de précaution, qu'il ressemblait vraiment a un vieux cliàle, et qu'on ne voyait presquepas la bordure. En un mot, elle trouvait moyen de plaire encore dans cette friperie, et de prouver, une fois de plus sur terre, qu'une jolie femme est toujours jolie.
" Comment me Irouvez-VOUS? dit-elle aux deux jeunes uens. en écartant un peu son rideau et en laissant voir sa fine taille serrée dans son corset ; c'est un déshabillé du malin que l'alinvre vient de m' apporter.
— Vous êtes charmante, dit Marcel. Ma foi, je n'aurais jamais cru qu'on put avoir si bonne mine avec le cliàle d'une fenêtre.
— En vérité '.' reprit mademoiselle Pinson : j'ai pourtant l'air un peu paquet.
— Paquet de rose-, répondit Marcel. J'ai presque regret maintenant de v mis avoir rapporté votre robe.
— Ma robe'.' Ou lavez-vous trouvée''
— (lu elle était, apparemment.
— Et vous l'avez tirée de l'esclavage '
— F.li ' mon Dieu, oui, j'ai payé sa rançon. M'en voulez-vous, de celle audace ?
— Non pas; à charge de revanche. Je suis him aise de revoir ma robe; car, à vous dire vrai, voilà déjà longtemps que nous vivons toutes les deux ensemble, et je m'y suis attachée insensiblement. »
En parlant ainsi, mademoiselle Pinson montait lestement les cinq étages qui conduisaient à sa chambrette , où les deux amis entrèrent avec elle.
« Je ne puis pourtant, reprit Marcel, vous rendre cette robe qu'à une condition.
— Fi donc! dit la grisette. Quelque sottise! Des conditions? je n'en ■veux pas.
— J'ai fait un pari, dit Marcel ; il faut que vous nous disiez franchement pourquoi cette robe était en i;age.
— Laissez-moi donc d'abord la remettre, répondit mademoiselle Pinson; je vous dirai ensuite mon pourquoi. Mais je vous préviens que si vous ne voulez pas faire antichambre dans mon armoire ou sur la gouttière, il faut, pendant que je vais m'habiller, que vous vous voiliez la l'ace comme Agamemnon.
— Qu'à cela ne tienne, dit Marcel; nous sommes plus honnêtes qu'on ne pense, et je ne hasarderai pas même un œil.
— Attendez, reprit mademoiselle Pinson; je suis pleine de confiance , mais la sagesse des nations nous dit que deux précautions valent mieux qu'une. »
En même temps elle se débarrassa de son rideau et l'étendit délicatement sur la tête des deux amis, de manière à les rendre complètement aveugles-.
« Ne bougez pas, leur dit-elle ; c'est l'affaire d'un instant.
— Prenez garde à VOUS, dit Marcel : s'il y a un troll au rideau , je ne reponds de rien. Vous ne voulez pas VOUS Contenter de noire parole; par
conséquent elle est dégagée.
— Heureusement ma robe l'est aussi, dit mademoiselle Pinson; el ma taille aussi, ajouta-l-elle en riant et en jetant le rideau par terre. Pauvre petite lobe ! il me semble qu'elle est toute neuve. J'ai un plaisir à me sentir dedans!
— Et voire secret? non le din z-vou maintenant ? Voyais, soyez sincère, nousne sommes pas bavards. Pourqi i comment une jeune personne
5ÏÏC LE TlUOIIl DU DIABLE.
comme vous, sage, rangée, vertueuse et modeste, a-t-ellepu accrocher ainsi
d'un seul coup toute sa garde-robe à un clou '.'
— Pourquoi?... pourquoi?... répondit' mademoiselle Pinson, paraissanl hésiter; puis elle pril les deux jeunes gens chacun par un bras, et leur dit en les poussant vers la porte :
— Venez avec moi, vous le verrez. »
Comme Marcel s'y attendait, elle les conduisit rue de l'Eperon,
Mil
Marcel avait gagné son pari. Les quatre francs et le morceau <le galette de mademoiselle Pinson étaient sur la table de Rougetle avec les débris du poulet d'Eugène. La pauvre malade allait un peu mieux, mais elle gardait encore le lit ; et, quelle que lut sa reconnaissance envers son bienfaiteur inconnu, elle fit dire à ces messieurs, par son amie, qu'elle les priait de l'excuser, et qu'elle n'était pasen étal de les recevoir.
o Que je la reconnais bien la ! dit Marcel ; elle mourrait sur la paille dans sa mansarde, qu'elle ferai! encore la duchesse \ is a-vis de son pot à l'eau. »
Les deux amis, bien qu'à regret, furent donc obligés de s'en retourner elle/ eux comme ils étaient venus, non sans rire entre eux de ( ette fierté et de celle discrétion si étrangement nichées dans une mansarde. Après avoir été ii l'école de médecine suivre les leçons du jour, ils dînèrent ensemble, et, le soir venu, ils firent un lourde promenade au boulevard Italien. Là, tout en fumant le cigare qu'il avait gagné le matin:
v Avec tout cela, disait Marcel, n'es-lu pas force de convenir que j'ai
raison d'aimer, au fond, el même d'estimer ces pauvres créatures? Considérons sainement les choses sous un point de vue philosophique. Cette petite Mimi, que tu as tant calomniée, ne fait-elle pas, en se dépouillant de sa robe, une œuvre plus louable, plus méritoire, j'ose même dire plus chrétienne, que le bon roi Robert en laissant un pauvre couper la frange de son manteau'.' Le bon roi Robert, d'une part, avait évidemment quantité île manteaux ; d'un autre côté, il était à table, dit l'histoire, lorsqu'un mendiant
s'approcha de lui en se Maniant a quatre pattes, el coupa avec des ciseaux
la frange d'or de l'habit de son roi. Madame la reine trouva la chose mauvaise, et le digne monarque, il est vrai, pardonna généreusement au coupeur de frange; mais peut-être avait-il bien diné. Vois quelle distance entre lui et Mimi ! Mimi, quand elle a appris l'infortune de Rougette, assurément était à jeun. Sois convaincu que le morceau de galette qu'elle avait emporté de chez moi était destiné par avance à composer son propre repas. Or, que faitelle? au lieu de déjeuner, elle va à la messe, et en ceci elle se montre encore au moins l'égale du roi Robert, qui était fort pieux, j'en conviens, mais qui perdait son temps à chanter au lutrin pendant que les Normands faisaient le diable à quatre. Le roi Robert abandonne sa frange, et, en somme, le manteau lui reste; Mimi envoie sa robe tout entière au père Cadédis, action incomparable en ce que Mimi est femme, jeune, jolie, coquette et pauvre; et note bien que cette robe lui est nécessaire pour qu'elle puisse aller, comme de coutume, à son magasin, gagner le pain de sa journée. Non-seulement donc elle se prive du morceau de galette qu'elle allait avaler, mais elle se met volontairement dans le cas de ne pas diner. Observons en outre que le père Cadédis est fort éloigné d'être un mendiant, et de se traîner à quatre pattes sous la table. Le roi Robert, renonçant à sa frange, ne fait pas un grand sacrifice, puisqu'il la trouve toute coupée d'avance, et c'est à savoir si cette frange était coupée de travers ou non, et en état d'être recousue; tandis que Mimi, de son propre mouvement, bien loin d'attendre qu'on lui vole sa robe, arrache elle-même de dessus son pauvre corps ce vêtement, plus précieux, plus utile que le clinquant de tous les passementiers de Paris. Elle soit vêtue d'un rideau; mais sois sûr qu'elle n'irait pas ainsi dans un autre lieu que l'église; elle se ferait plutôt couper un bras que de se laisser voir ainsi fagotée au Luxembourg ou aux Tuileries ; mais elle ose se montrer à Dieu, parce qu'il est l'heure où elle prie tous les jours; crois-moi, Eugène, dans ce seul l'ail de traverser avec sou rideau la place Saint-Michel, la rue de Tournon el la rue du Petit-Lion, où elle connaît tout le inonde, il y a plus de courage, d'humilité el de religion véritable, que dans toutes les hymnes du bon roi Robert, dont toul le monde parle pourtant, depuis le grand Bossue! jusqu'au [ > 1 m i Anquetil, tandis que Mimi mourra inconnue dans son cinquième étage, entre un pot de fleurs el un ourlet
— Tant mieux pour elle, dit Eugène.
— Si je voulais maintenant, dit Marcel, continuer à comparer, je pourrais te faire un parallèle entre Mutins Scévola et Rougetle. Penses-tu, en effet,
qu'il soit plus ditiieile à un H ain du temps de Tarquin de tenir son
bras pendant cinq minutes au-dessus d'un réchaud allume, qu'à une grisette contemporaine de rester vingt-quatre heures sans manger? Ni l'un ni l'autre n'ont crie, mais examine parquels motifs. Mutins est au milieu d'un camp, en présence d'un roi étrusque qu'il a voulu assassiner; il a manque son coup d'une manière pitoyable, il est entre les mains des gendarmes. Qu'imagine-t-il? Une bravade. Pour qu'on l'admire avant qu'on le pende, il se roussit le poing sur un tison, car Heu ne prouve que le brasier fût bien chaud ni que le poing soit tombé en cendres. Là-dessus, le digne Porsenna, stupéfait de sa fanfaronnade, lui pardonne et le renvoie chez lui. Il est à parier que ledit l'orsenna, capable d'un tel pardon, a\ait une lionne figure, et que Scévola se cloutait qu'en sacrifiant son bras il sauvait sa tète. Rougette, au contraire, endure patiemment le plus horrible et le plus lent des suppliées, celui de la faim; personne ne la regarde. Elle est seule au fond i\'un grenier, et elle n'a là pour l'admirer, ni l'orsenna, c'est-à-dire le baron, ni les Romains, c'est-à-dire les voisins, ni les Étrusques, c'est-à-dire ses créanciers, ni même le brasier, car son poêle est ('teint. Or, pourquoi souffre-t-elle sans se plaindre? Par vanité d'abord, cela est certain; mais Mutins est dans le môme cas : par grandeur d'âme ensuite, et ici est sa gloire; car si elle reste muette derrière son verrou, c'est précisément pour que ses amis ne sachent pas qu'elle se meurt, pour qu'on n'ait pas pitié de son courage, pour que sa camarade Pinson, qu'elle sait bonne et toute dévouée, ne soit pas obligée, com elle l'a fait, de lui donner sa robe et sa
galette. Mutins, à la place de Rougette, eût l'ail semblant de mourir en silence, niais c'eût été dans un carrefour ou à la porte de l'iicoteaux. Son taciturne et sublime orgueil eût été une manière délicate de demander à l'assistance un verre de vin el un croûton. Rougette, il est vrai, a demandé un louis au baron, que je persiste à comparer à l'orsenna. Mais ne vois-tu pas que le baron doit évidemment être redevable à Rougette de quelques obligations personnelles? Cela saute aux yeux du moins clairvoyant. Comme tu l'as, d'ailleurs, sagement remarqué, il se peut que le baron >oit à la cain-
pagne, et dès lors Rougette est perdue. Et ne crois pas pouvoir me répondre ici par cette vaine objection qu'on oppose à toutes les belles actions des femmes, à savoir qu'elles ne savent ce qu'elles font, et qu'elles courent au danger comme les chats sur les gouttières. Rougette sait ce qu'est la mort ; elle l'a vue de près au pont d'Iéna, car elle s'est déjà jetée à l'eau une fois, et je lui ai demandé si elle avait souffert. Elle m'a dit que non, qu'elle n'avait rien senti, excepté au moment où on l'avait repêchée, parce que les bateliers la tiraient par les jambes, et qu'ils lui avaient, à ce qu'elle disait, raclé la tète sur le bord du bateau.
— Assez, dit Eugène, fais-moi grâce de tes affreuses plaisanteries. Réponds-moi sérieusement : Crois-tu que de si horribles épreuves, tant de fois répétées, toujours menaçantes, puissent enfin porter quelque fruit? Ces pauvres filles, livrées à elles-mêmes, sans appui, sans conseil, ont-elles assez de bon sens pour avoir de l'expérience? Y a-t-il un démon attaché à elles qui les voue à tout jamais au malheur et à la folie; ou, malgré tant d'extravagances, peuvent-elles revenir au bien? En voilà une qui prie Dieu, distu; elle va à l'église, elle remplit ses devoirs; elle vit honnêtement de son travail; ses compagnes paraissent l'estimer, et vous autres mauvais sujets, vous ne la traitez pas vous-mêmes avec votre légèreté habituelle. En voilà une autre qui passe sans cesse de l'étourderie à la misère, de la prodigalité aux horreurs de la faim ; certes, elle doit se rappeler longtemps les leçons cnielles qu'elle reçoit. Crois-tu qu'avec de sages avis, une conduite réglée, nu peu d'aide, on puisse faire de telles femmes des êtres raisonnables? S'il enesl ainsi, dis-le-moi : une occasion s'offre à nous; allons de ce pas chez, la pauvre Rougette ; elle est sans doute encore bien souffrante, et son amie veille à son chevet. Ne me décourage pas, laisse-moi agir. Je veux essayer de les ramener dans la bonne roule, de leur parler un langage sincère; je ne veux leur faire ni sermon ni reproche; je veux m'approcher de ce lit, leur prendre la main, el leur dire n
En ce moment, les deux amis passaient devant le café Tortoni. La silhouette de deux jeunes femmes qui prenaient des glaces pus d'une fenêtre se dessinait àla clarté des lustres. L'une d'elles agita son mouchoir, el l'autre partit d'un éclat de rire.
u Parbleu! dit Marcel, ->i tu veux leur parler, i s n'avons que taire
560 LE TIKOIU Dl DIABLE.
d'aller si loin, car les voilà, Dieu me pardonne! Je reconnais Mimi à sa robe, ci Rougette h son panache blanc, toujours sur le chemin de la friandise. Il parait que m«>n>ieur le baron a bien fait les choses.
— Et une pareille folie, «lit Eugène, ne t'épouvante pas?
— Si fait, «lit Marcel ; mais, je t'en prie, quand lu diras du mal des grisetles, fais une exception pour la petite Pinson. Elle nous a conte, une histoire à souper, elle a engagé sa robe pour quatre francs, elle s'est fait un châlé avec un rideau; et qui dit ce qu'il sait, qui donne ce qu'il a, qui fait ce qu'il peut,n'esl pas obligé à davantage