‹ Le Diable a ParisChapitre 29 sur 123 · ENCORE IN MOT SIR CETTE LÉGÈRETÉ ET SIR CF. QOB NOUS LUI DEVONS · texte numérisé non relu

ENCORE IN MOT SIR CETTE LÉGÈRETÉ ET SIR CF. QOB NOUS LUI DEVONS

Les enfants croient, en général, que les morues nagent au fond de la mer, dans la forme sèche, coriace et aplatie où ils les voient sur l'étal de l'épicier.

Beaucoup de nos honorables compatriotes en sont là en matière d'observation sociale. Notre littérature, que, par légèreté sans doute, ils mettent au-dessus, beaucoup au-dessus des autres littératures, leur semble un produit naturel, spontané, simple du sol français. A les en croire, un peuple aussi fameux que le notre n'avait pas le droit de ne pas être grand en littérature. Sans cesser d'être spirituels et Français, tâchons d'être raisonnables . voulez-vous?

Qui donc a posé devant Racine, Molière, Marivaux, Beaumarchais, Le Sage et de Balzac, aussi grand qu'eux tous peut-être, pour que de Balzac, Le Sage, Beaumarchais, Marivaux. Molière et Racine, celui-là dans ses admirables romans, les autres dans leurs belles comédies et leurs

tragédies, pussent peindre cette prodigieuse variété de femmes? Qui donc

leur a fourni tant de portraits à faire, tant de caractères à analyser, tant de sentiments délicats, vifs, originaux, simples, compliqués, subtils jusqu'au paradoxe, profonds jusqu'à la douleur? Uni donc leur a révèle ces drames de famille enfermés entre les quatre murs d'un salon, et ces combats du cour avec le cœur, ces comédies de l'âme où elle se montre a nu, toute cette histoire de l'humanité, dont les feuillets sont froissés par le rire ou tachés par les larme-'' n'est-ce pas la femme par excellenee, la Parisienne '.' IK n'ont pas inventé, on n'invente que le mensonge; ils mit copié : et ce sont les mœurs, la physionomie, les goûts, les caprices de la femme parisienne qu'ils ont pris pour modèles. On s'adresse à l'arbre pour avoir le fruit. Esther, Junie, Bérénice, Iphigénie, Phèdre même, Célimène, Donne et toutes ces femmes sorties du riche cerveau de Molière, et du non moins riche cerveau de Balzac, sont nées, mit vécu, ont régné à Paris, les unes à la cour de Louis XIV, les autres à l'hôtel Rambouillet, celles-ci à la place Royale et dans la rue des Tournelles, celles-là dans le faubourg Saint-Germain.

Sans la femme parisienne, la littérature française sciait donc aussi nulle que le serait la littérature grecque sans Hélène et Clytemnestre.

Je recommande cette observation aux critiques de profession, eux qui ont tant d'idées, de goût et surtout de style.

I.a Parisienne est-elle belle'? comment est-elle belle'.' l' est-elle longtemps'.'

On répond par un conte de fée,

LA fée uni i

I n jour la fée bleue descendit sur la terre dans l'intention courtoise

de distribuer a toutes ses tilles, les habitantes des divers pays, les trésors de laveurs qu'elle portait avec elle.

Sun nain amarante sonna du cor, el aussitôt une jeune femme de chaque

nation se présenta au pied du trône de la fée bleue. Toutes ees imites Unirent, on l'imagine, par former une foule assez considérable. Ceci se passait longtemps avant la révolution de juillet 1830.

La bonne fée bleue dit à toutes ses amies : « Je désire qu'aucune de vous n'ait à se plaindre du don que je vais lui faire. Il n'est pas en mon pouvoir de vous donner à chacune la même chose; mais une telle uniformité dans mes largesses n'en ôterait-elle pas tout le mérite '.' » Comme le temps est précieux aux fées, elles parlent peu. La fée bleue borna là son discours, el commença la distribution de ses présents. Personne n'en parut fâché.

Elle donna, à la jeune femme qui représentait toutes les Castilles, des cheveux si noirs et si longs, qu'elle pouvait s'en faire une mantille.

A l'Italienne, elle donna des yeux vifs et ardents comme une éruption du Vésuve au milieu de la nuit.

A la Turque, un embonpoint rond comme la lune el doux connue la plume de l'eider.

A l'Anglaise, une auréole boréale pour se teindre les joues, les lèvres el les épaules.

A une Allemande, des dents comme elle en axait elle-même, et ce qui ne vaut pas mieux que de belles dents, mais qui a son prix, un cœur sensj ble el profondémenl disposé a aimer.

A une Russe, la distinction d'une reine.

Puis, passant aux détails, elle mil la gaieté sur les lèvres d'une Napolitaine, l'esprit dans la tête d'une Irlandaise, le bon sens dans le cœur d'une Flamande, et, quand il ne lui resta plus rien à donner, elle se leva pour reprendre son vol.

a El moi? lui dit la Parisienne en la retenant par les bords flottants de sa tunique bleue.

— Je \oiis avais oubliée!

— Entièrement oubliée, madame.

— Vous ttie/ trop près de moi, et je ne vous ai pas vue. Mais que puis-je maintenant'? Le sac aux largesses est épuisé. »

La fée réfléchit un instant, puis rappelant d'un signe toutes ses charmantes obligées, elle leur dit : «Vous êtes bonnes, puisque vous êtes belles. Il Mins appartient dé réparer un tort très-grave de ma part : dans ma distribution j'ai oublié votre sœur île Paris. Que chacune de vous, je l'en prie, détache une partie du présent que je lui ai fait, et en gratifie notre Parisienne. Vous perdrez peu et vous réparerez beaucoup, o • Comment refuser à une fée, surtout à la fée bleue? Avec la grâce qu'ont toujours les gens heureux, ces dames s'approchè-

rent lour .1 tour de la Parisienne, et lui jetèrent en passant, l'une un peu

CE Ql E C'EST Ql T NE IWIUSIE.YNE. 69

de ses beaux cheveux noirs, l'autre un peu du rose de son teint, celle-ci quelques rayons de sa gaieté, celle-là ce qu'elle put de sa sensibilité, et il se fit ainsi que la Parisienne, d'abord fort pauvre, fort obscure, très-effacée, se trouva en un instant, par cet acte de partage, beaucoup plus riche et beaucoup mieux dotée qu'aucune de ses compagnes.

La fée bleue était déjà remontée au ciel en souriant.

Ceci prouve. ... Je n'ai rien à prouver.

7(1 II. MAIil I \ PARIS.

[i|vii\n MAINTENANT SI LA PARISIENNE EST LONGTEMPS BBLLE.

Si la définition que nous avons donnée de la beauté de la Parisienne n'est pas erronée, si la fiction de la fée bleue cache un sens vrai, cette beauté, ass«z semblable à une riche mosaïque, ne saurait périr d'un seul coup. La beauté trop unie de l'Espagnole, la beauté trop absolue de l'Italienne, n'ont pas, par exemple, de fin ménagée, d'extinction douée, d'agonie paisible. Ce genre de beauté s'écroule tout à coup connue un monument. Une maladie emporte la superbe, la belle femme, et laisse une sorcière : el cette horrible catastrophe arrive toujours de bonne heure dans les pays chauds. La Parisienne triomphe indéfiniment de la maladie, de l'âge, de toutes les infirmités possibles, et la mort ne la prend guère qu'à l'état d'ouvreuse de loges. Perd-elle son gracieux embonpoint, il lui reste ses cheveux; perd-elle ses cheveux, elle se rabat sur ses dents; perdelle ses dents, il lui reste ses yeux, longtemps lins et moqueurs, miroirs conservateurs de tout ce qu'ils ont vu ; l'éclat de ses yeux s'évanouit-il, il lui reste son sourire qui garde tant de choses dans ses plis; enfin, a-t-elle tout perdu, il lui reste encore son esprit ; elle s'y plonge tout entière, et la voilà rajeunie.

I BSPRI1 n I M PARISIENNE EST SON IMMORTALITÉ.

Je ne veux pas dire à quel âge une Parisienne esl vieille : une vciile est déjà une chose si triste qu'il faut se garder de la rendre offensante; mais dès qu'une Parisienne a l'indulgence de se croire vieille, elle conquiert à l instant même une jeunesse qui ne passe plus. Quel inépuisable trésor que su mémoire! quel livre que ses souvenirs! quelle profondeur dans ses

il. QUE C'EST QU'UNE PARISIENNE. 71

. onsëils! quelle fermeté ' quelle durée dans ses affections! quel guide dans

la vie !

Tout homme d'État, tout philosophe, toul artiste, tout poëte, tout homme enfin qui n'a pas passé quelques années dans l'intimité des vieilles femmes parisiennes, a manqué son éducation du monde. Sa vie entière se ressentira de ce tort, on pourrait dire de ce malheur.

Consultez les mémoires des hommes illustres des temps passés; interrogez les souvenirs de ceux qui occupent aujourd'hui le premier rang dans l'opinion publique : tous, s'ils sont sincères, vous diront qu'ils doivent en grande partie à la société des vieilles femmes parisiennes d'avoir pu faire quelque chose de grand dans leur vie, et particulièrement d'avoir pu éviter d'énormes fautes et d'énormes sottises.

Le siciet de leur immense supériorité s'explique : en arrivant à l'Age de vieillesse, elles gardent la délicatesse de la femme, et acquièrent le bon

sens de l'h me. Comme ce vin dont parle Homère, elles deviennent

miel par la vertu des ans Vivantes par la raison, elles sont mortes pour les passions. On ne les trompe pas. Comment les tromperait-on? Il n'y a plus rien a courtiser en elles.

Quand on aura cessé d'élever des statues à tous ces imbéciles "couronnés, à la lèvre autrichienne el au nez espagnol, on songera peut-être à en dresser une, magnifique type de la raison, de la sagesse moderne, qui représentera une vieille femme parisienne, soutenant d'une main un vieillard, tendant l'autre à un jeune homme prêt à entrer dans la vie.

l l INCLUSION.

Une Parisienne est une adorable maîtresse, une épouse presque impossible, une amie parfaite.

Elle meurt dans sa religion, à laquelle elle n'a jamais pensé.

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