‹ Le Diable a ParisChapitre 61 sur 123 · I.A CAMPAGNE DE FRANCK · texte numérisé non relu

I.A CAMPAGNE DE FRANCK

Les malheurs de 1814 affligent toutes les existences. Après les brillantes journées, les conquêtes, les jours où les obstacles se changeaient en triomphes, où le moindre achoppement devenait un bonheur, il arrive un moment où les plus heureuses idées tournent en sottises, où le courage mène à la perte, où la fortification fait trébucher. L'amour conjugal, qui, selon les auteurs, est un cas particulier d'amour, a, plus que toute autre chose humaine, sa Campagne de France, son funeste 181 i. Le diable aime surtout à mettre sa crittè dans les affaires des pauvres femmes délaissées, et Caroline en est là.

Caroline en est à rêver aux moyens de ramener son mari ! Caroline passe à la maison beaucoup d'heures solitaires, pendant lesquelles son imaginalion travaille. Elle va, vient, se lève, et souvent elle reste songeuse à sa fenêtre, regardant la rue sans y rien voir, la figure collée aux vitres, et se trouvant comme dan» un désert au milieu de ses Petit-Dunkerques, de ses appartements meublés avec luxe.

Or, à Paris, à moins d'habiter un hôtel à soi, sis entre cour el jardin, toutes les existences ^mii accouplées. A chaque étage d'une maison, iin

198 LE TUtOlli IM DIABLE.

ménage trouve dans la maison située en face un autre nage Chacun plonge

n volonté ses regards chez le voisin. Il existe une servitude d'observations mutuelles, un droit de visite commun auxquels nul ne peut si- soustraire . Dans un temps donné, le matin, vous vous levez de bonne heure, la servante du voisin feil l'appartement, laisse les Fenêtres ouvertes ci 1rs lapis sur les appuis, vous devinez alors mu' infinité de choses ri réciproquement. Aussi, dans un temps donne, connaissez-vous les habitudes de la jolie, de la vieille, de la jeune, de la coquette, de la vertueuse femme d'en face, ou lescapria s du fat, lesinventionsdu vieux garçon, la couleur des meubles le chat du second, ou du troisième. Tout est indice el matière à divination. Au quatrième étage, une grisette'surprise se voit, toujours trop tard, connue la chaste Su- 'anne, eu proie aux jumelles ravies d'un vieil employé à dix-huit cents francs,

qui devient criminel gratis. Par C pensation, un beau surnuméraire, j 'une

de ses fringants dix-neuf ans, apparaît à une dévote dans le simple appareil d'un homme qui se barbilic L'observation ne s'endort jamais, tandis que li prudence a ses momenls d'oubli. Les rideaux ne sont pas toujours détachés à temps. Une femme, avanl la chute du jour, s'approche de la fenêtre

pour enfiler une aiguille, et le mari d'en face admire alors i tête digne

de Raphaël, qu'il trouve digne de lui, garde national imposant sous les armes. Passez place Saint-Geo rges, et vous pouvez y surprendre les secrets de trois jolies femmes, si vous avez de l'esprit dans le regard. Oh!

la sainte vie privée, OÙ est-elle? Paris est une ville qui se montre quasi nue

a toute heure, une ville essentiellement courtisane et sans chasteté. Pour

qu'une existence y ait de la pudeur, elle doit posséder cent mille francs de l'ente. Les vertus y sonl plus chères qu • les vices.

('.aniline, dont le regard glisse parfois entre les mousselines protectrices qui cachent son intérieur aux cinq étages de la maison d'en face, finit par observer un jeune ménage plongé dans les joies de la lune de miel, el venu nouvellement au premier devant ses fenêtres. Elle se livre aux observations les plus irritantes, tin ferme les persiennes de bonne heure; on les ouvre

lard.

In jour, Caroline levée à huil heures , toujours par hasard, voit la femme de chambre apprêtant un bain ou quelque toilette du malin, un délicieux déshabillé Caroline soupire Elle se met à l'affût comme un

chasseur, elle surprend la jeune femme la figure illuminée par le bonheur. l'.nlin, ii force d'épier ce charmant ménage, elle voit Monsieur et Madame ouvrant la fenêtre, et légèrement pressés l'un contre l'autre, accoudés au balcon, y respirant l'air du soir. Caroline se donne des maux de nerfs en étudiant sur les rideaux, un soir que l'on oublie de fermer les persiennes, les ombres de ces deux enfants se combattant, dessinant des fantasmagories explicables ou inexplicables. Souvent la jeune femme, assise, mélancolique et rêveuse, attend l'époux absent, elle entend le pas d'un cheval, le bruit d'un cabriolet au bout de la rue, elle s'élance de son divan, et, d'après son mouvement, il est facile de voir qu'elle s'écrie : — C'est lui!...

— Comme ils s'aiment ! se dit Caroline.

A force de maux de nerfs, Caroline arrive à concevoir un plan excessivement ingénieux : elle invente de se servir de ce bonheur conjugal comme d'un topique pour stimuler Adolphe. C'est une idée assez dépravée ; mais l'intention de Caroline sanctifie tout !

— Adolphe, dit-elle enfin, nous avons pour voisine en face une femme charmante, une petite brune...

— Oui, réplique Adolphe, je la connais. C'est une amie de madame Fischtaminel, madame Foullepointe, la femme d'un agent de change, un homme charmant, un bon enfant, et qui aime sa femme, il en est fou ! Tiens... il a son cabinet, ses bureaux, sa caisse, dans la cour, et l'appartement sur le devant est celui de Madame. Je ne connais pas de ménage plus heureux. Foullepointe parle de son bonheur partout, même à la Bourse il en est ennuyeux

— Eh bien, fais-moi donc le plaisir de me présenter monsieur et madame Foullepointe ' Ma foi, je serais enchantée de savoir comment elle s'y prend puni' se l'aire si bien aimer de son mari... Y a-l-il longtemps qu'ils sonl mariés?

— Absolument comme nous, depuis cinq ans...

— Adolphe, mon ami, j'en meurs d'envie ! Oh ! lie-nous tontes les deux. Snis-je aussi bien qu'elle '•'

— .Ma foi '. .je VOUS rencontrerais au bai de l'Opéra, lu ne serais pas ma femme, eh bien, j'hésiterais

300 LE TIHOIK l>l DIABLE.

— Tu es gentil aujourd'hui. N'oublie pas de les invitera dinerpour samedi prochain.

— Ce sera fait ce soir. Foullepointe el moi nous nous voyons souvent à la Bours»

— Enfin, se dit Caroline, cette femme me dira sans doute quels sont ses moyens d'action.

Caroline se remet en observation. A trois heures environ, à travers les (leurs d'une jardinière qui t'ait comme un bocage à la fenêtre, elle regarde el s'écrie :

— Deux vrais tourtereaux !...

Pour ce samedi, Caroline invite monsieur et madame Deschars, le digne monsieur Fiscbtaminel, enfin les plus vertueux ménages de sa société. Tout est sous les armes chez Caroline, elle a commandé le plus délicat dîner, elle a sorti ses splendeurs des armoires, elle lient à fêter le modèle des femmes.

— Vous allez voir, ma chère, dit-elle à madame Deschars au moment où toutes les femmes se regardent en silence, vous allez voir le plus adorable ménage du monde, nos voisins d'en face : un jeune homme blond d'une grâce infinie, et des manières... une tète à la lord Byron, et un vrai don Juan, mais fidèle! il est fou de sa femme. La femme est charmante ci a trouvé des secrets pour perpétuer l'amour; aussi peut-être devrai-je un regain de bonheur à cet exemple ; Adolphe, en les voyant, rougira de sa conduite, il...

On annonce :

— Monsieur et madame Foullepointe !

Madame Foullepointe, jolie brune, la vraie Parisienne, une femme cambrée, mince, au regard brillant étouffé par de longs cils, mise délicieusement, s'assied sur le canapé. Caroline salue un gros monsieur à cheveux gris assez rares, qui suit péniblement celte Andalouse de Paris et qui montre une figure el un ventre siléniques, un crâne beurre frais, un sourire papelard cl libertin sur de bonnes grosses lèvres, un philosophe enfin! Caroline regarde ce monsieur d'un air étonne.

— Monsieur Foullepointe, ma bonne, dit Adolphe en lui présentant ce digne quinquagénaire.

— Je suis enchantée, madame, dit Caroline en prenant un air aimable, que vous soyez venue avec votre beau-père (profonde sensation) ; mais nous aurons, j'espère, votre cher mari...

— Madame...

Tout le monde écoute et se regarde. Adolphe devient le point de mire de tous les yeux, il est hébété d'étonnement, il voudrait faire disparaître Caroline par une trappe, comme au théâtre.

— Voici monsieur Foullepointe, mon mari, dit madame Foullepointe. Caroline devient alors d'un rouge écarlate en comprenant l'école qu'elle

a faite, et Adolphe la foudroie d'un regard à trente-six becs de gaz.

— Vous le disiez jeune, blond... dit à voix basse madame Deschars. Madame Foullepointe, en femme spirituelle, regarde audacieusement la

corniche.

Un mois après, madame Foullepointe et Caroline deviennent intimes. Adolphe, très-occupé de madame Fischtaminel, ne fait aucune attention à cette dangereuse amitié qui doit porter ses fruits: car, sachez-le :

Axiome.

Les femmes ont corrompu plus de femmes que les hommes n'en ont aimé.

LE SOLO Iifi i.onBll.l.AHI).

Après un temps dont la durée dépend de la solidité des principes de Caroline, elle parait languissante, et quand, en la voyant, étendue sur les divans, comme un serpent au soleil, Adolphe, inquiet par décorum, lui di! :

— Qu'as-tu, ma bonne? que veux-tu'.'

— Je voudrais être moite!

— l'n souhait assez agréable et d'une gaieté folle...

— Ce n'es! pns la mort qui m'effraie, moi, c'est la souffrance...

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■>i\l LE TIROIR DU DIABLE.

— Cela signifie que je ne te rends pas la vin heureuse !... ht voilà bien les Femmes !

Adolphe arpente le salon en déblatérant, mais il est arrête net en voyant Caroline étenchant de son mouchoir brodé des larmes qui coulent assez artistement.

— Te sens-tu malade?

— Je ne me sens pas bien. (Silence.) Tout ce que je désire, ce serait de savoir si je puis vivre assez pour voir ma petite mariée, car je sais maintenant ce que signifie ce mot si peu compris des jeunes personnes : le chni.r d'un époux! Va, cours h tes plaisirs, une femme qui songe à l'avenir, une femme qui soutire, n'est pas amusante, va te divertir...

— Où souffres-tu?...

— Mon ami , je ne souffre pas, je me porte à merveille, et n'ai besoin de rien! Vraiment, je me sens mieux... — Allez, laissez-moi.

dette première fois Adolphe s'en va presque triste.

Huit jours se passent, pendant lesquels Caroline ordonne à tous ses domestiques de cacher à Monsieur l'état déplorable où elle se trouve, elle languit, elle sonne quand elle est près de défaillir, elle consomme beaucoup d Vilier. Les gens apprennent enfin a Monsieur l'héroïsme conjugal de Madame, et Adolphe reste un soir après dîner et voit sa femme embrassanl à outrance sa petite Marie.

— Pauvre enfant ! il n'y a que toi qui me fais regretter mon avenir! 0 mon Dieu! qu'est-ce que la vie?

— Allons, mon enfant, dit Adolphe, pourquoi si1 chagriner?...

— Oh! je ne me chagrine pas!... la mort n'a rien qui m'effraie., je voyais ce matin un enterrement, et je trouvais le mort bien heureux! Comment se fait-il que je ne pense qu'à mourir?... Kst-ceune maladie?... Il me semble (pie je mourrai de ma main.

Plus Adolphe tente d'égayer Caroline, plus Caroline s'enveloppe dans les crêpes d'un deuil à larmes continues. Celle seconde fois, Adolphe reste et s'ennuie. Puis, a la troisième attaque à larmes forcées, il sort ^ans aucune tristesse. Enfin, il se blase sur ces plaintes étemelles, sur ces attitudes de mourant, sur ces larmes de crocodile. El il finit par dire : — Si tu es malade, Caroline, il faut voir un médecin...

— Comme tu voudras! cela finira plus promptement ainsi, cela me va... .Mais alors, amène un fameux médecin.

Au bout d'un mois, Adolphe, fatigué d'entendre l'air funèbre que Caroline lui joue sur tous les tons, amène un grand médecin. A Paris, les médecins sont tous des gens d'esprit , et ils se connaissent admirablement en Nosographie conjugale.

— Eh bien, madame, dit le grand médecin, comment une si jolie femme s'avise-t-elle d'être malade?

— Oui , monsieur, de même que le nez du père Aubry, j'aspire à la tombe...

Caroline, par égard pour Adolphe, essaye de sourire.

— Bon! cependant vous avez les yeux vifs, ils souhaitent peu nos infernales drogues...

— Regardez-y bien, docteur, la fièvre me dévore, une petite fièvre imperceptible, lente...

Et elle arrête le plus malicieux de ses regards sur l'illustre docteur, qui se dit en lui-même : — Quels yeux!...

— Bien, voyons la langue, dit-il tout haut.

Caroline montre sa langue de chat entre deux rangées de dénis blanches connues celles d'un chien.

— Elle est un peu chargée, au fond, mais vous avez déjeuné... fait observer le grand médecin qui se tourne vers Adolphe.

— Rien, répond Caroline, deux tasses de thé...

Adolphe et l'illustre docteur se regardent, car le docteur se demande qui de Madame ou de Monsieur se moque de lui

— Que sentez-vous? demande gravement le docteur à Caroline.

— Je ne dors pas.

— Bon !

— .le n'ai pas d'appétit...

— Bien!

— J'ai des douleurs, la...

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