I.e médecin regarde l'endroil indiqué par Caroline
— Très-bien, nous verrons cria tout à l'heure... Après?...
— Il me passe des frissons par moments.
eoi LE TIROIR DL DIABLE.
- Bon !
— J'ai des tristesses, je pense toujours à la mort, j'ai des idées de suicide.
— Ah! vraiment!
— Il me monte des feux a la figure; tenez, j'ai constamment des tressaille menls dans la paupière...
— Très-bien, nous nommons cela un trismus.
Le docteur explique pendant un quart d'heure, en employant les termes les plus scientifiques, la nature du trismtu, d'où il résulte que le trismus est le trismus; mais il l'ait observer avec la plus grande modestie que si la science sait que le trismus est le irisants;, elle ignore entièrement la cause de ce mouvement nerveux, qui va, vient, passe, reparait... — Et, dit-il, nous avons reconnu que c'était purement nerveux.
— Est-ce bien dangereux? demanda Caroline inquiète.
— Nullement.
— Comment vous couchez-vous ?
— En rond.
— Bien ! Sur quel côté '.'
— A gauche.
— Bien! Combien avcz-vous de matelas a votre lit?
— Trois.
— Bien! V a-t-il un sommier?
— Mais, oui...
— Quelle e>t la substance du sommier'.'
— Le crin.
— Bon! Marchez un peu devant moi... Oh! mais naturellement ri comme si nous ne vous regardions pas...
Caroline marche à laElssleren agitant ••••'/ tournure de la façon la plus andalouse.
— Vous ne sentez pas un peu de pesanteur dans les genoux .'
— Mais... non... Elle revient a sa place.) Mon Dieu, quand on s'examine, d me semble maintenant que oui...
— Bon' Vous êtes rester à la maison depuis quelque temps?...
— Oh ! oui, monsieur, beaucoup trop... et seule.
— Bien, c'est cela Comment vous coiffez vous pout la nuit?
— Un bonnet brodé, puis quelquefois par-dessus, un foulard...
— Vous n'y sentez pas des chaleurs... une petite sueur...
— En dormant, cela me semble difficile.
— Vous pourriez trouver votre linge humide à l'endroit du front en vous réveillant?
— Quelquefois.
— Bon ! Donnez-moi votre main.
Le docteur tire sa montre.
— Vous ai-je dit que j'ai des vertiges? dit Caroline.
— Chut!... fait le docteur, qui compte les pulsations. Est-ce le soir?...
— Non, le matin.
— Ah ! diantre, des vertiges le matin, dit-il en regardant Adolphe.
— Eh bien! que dites-vous de l'état de Madame? demande Adolphe.
— Le duc de G... n est pas aile à Londres, dit le grand médecin en étudiant la peau de Caroline, et l'on en cause beaucoup au faubourg Saint- Germain.
— Vous y avez des malades? demande Caroline.
— Presque tous... Eh! mon Dieu! j'en ai sept à voir ce matin, dont quelques-uns sont en danger...
Le docteur se lève.
— Que pensez-vous de moi, monsieur? dit Caroline.
— Madame, il faut des soins, beaucoup de soins, prendre des adoucissants, de l'eau de guimauve, un régime doux, viandes blanches, faire beaucoup d'exercice.
— En voilà pour vingt francs, se dit en lui-même Adolphe en souriant. Le grand médecin prend Adolphe par le bras, et l'emmène en se faisant
reconduire. Caroline les suit sur la pointe du pied.
— Mon cher, dit le gland médecin, je viens de traiter fort légèrement Madame, il ne fallait pas l'effrayer, ceci vous regarde plus que vous ne pensez... Ne négligez p;iN trop .Madame. Madame est d'un tempérament puissant; mais elle peut arriver ii un état morbide dont vous vous repentiriez... Si vous l'aimez, aimez-la. . . si vous ne l'aimez plus, et que vous teniez à conserver la mère de vos enfants, la dérision à prendre est un cas d'hygiène, mais elle ne peut venir que devons!...
306 LE lIKOUt Itl DIABLE.
— Comme il m'a compris!... se dit Caroline. Elle ouvre la porte, et dit: — Docteur, vous ne m'avez pas écrit les doses...
Le grand médecin sourit , salue et glisse dans sa poche une pièce de vingt francs en laissant Adolphe entre les mains de sa femme, qui le prend et lui dit : — Quelle est la vérité sur mon état?... faut-il me résigner à mourir?...
— Kli ! il m'a dit que tu as trop de santé! s'écrie Adolphe impatienté. ( Caroline s'en va pleurer sur son divan.
— Qu'as-tu?...
— J'en ai pour longtemps... Je te gêne, tu ne m'aimes plus... Je ne veux plus consulter ce médecin-là... Je ne sais pas pourquoi madame Foullepointe m'a conseillé de le voir, il ne m'a dit que des sottises !... et je sais mieux que lui ce qu'il me faut...
— Que te faut-il?...
— Ingrat, tu le demandes?... dit-elle en posant sa tète sur l'épaule d'Adolphe.
Adolphe, effrayé, se dit : — 11 a raison, le docteur. Caroline chante alors une mélodie de Schubert avec l'exaltation d'une hypocondriaque.
COMMENTAIRE 01 L OH EXPLIQUE I. A FELICBTTTA lu IINALK DE TOUS LES OPÉRAS, MÊME HE CELUI 1)1 MARIAGE.
Qui n'a pas entendu dans sa vie un opéra italien quelconque?... Vous avez dû, dès lors, remarquer l'abus musical du mot felichitta, prodigué par le poète et parles chœurs à l'heure où tout le monde s'élance hors
de sa luge, OU quitte sa stalle.
Affreuse image de la vie : on sort a «nient où l'on entend la felichitta.
Avez-vous médité sur la profonde vérité qui règne dans ce /inulc, au moment ou le musicien lance sa dernière notée! l'auteur son dernier vers, où l'orchestre donne son dernier coup d'archet, sa dernière insufflation, où les
chanteurs se disent : « Allons souper! » où les choristes se disent ; « U'iel bonheur, il ne pleut pas!...» Eh bien! dans tous les états de la vie, on arrive à un moment où la plaisanterie est finie, où le tour est fait, où l'on peut prendre son parti, où chacun chante la felichitla de son côté. Après avoir passé par tous les duos, les solos, les tirettes, les coda, les morceaux d'ensemble, les duettini, les nocturnes, les phases que ces quelques scènes, prises dans l'océan de la vie conjugale, vous indiquent, et qui sont des thèmes dont les variations auront été devinées par les gens d'esprit tout aussi bien que par les niais (en fait de souffrances, nous sommes tous égaux '. | la plupart des ménages parisiens arrivent, dans un temps donné, au chœur final que voici :
l'épouse, à une jeune femme qui en est à l'été de la Saint-Martin conjugal.
Ma chère, je suis la femme la plus heureuse de la terre. Adolphe est bien le modèle des maris: bon, pas tracassier, complaisant. N'est-ce pas, Ferdinand?
(Caroline s'adresse au cousin d'Adolphe, jeune homme à jolie cravate, à cheveux luisants, à bottes vernies, habit de la coupe la plus élégante, chapeau à ressorts, gants de chevreau, gilet bien choisi, tout ce qu'il y a de mieux en moustaches, en favoris, en virgule à la Mazarin, et doué d'une admiration profonde, muette, attentive pour Caroline.)
LE FKHDINA.ND.
Adolphe est si heureux d'avoir une femme comme vous! Que lui manque-t-il? Rien.
l'épouse.
Dans les commencements, nous étions toujours à nous contrarier ; mai* maintenant nous nous entendons à merveille. Adolphe ne fait plus que ce qui lui plaît, il ne se gêne point, je ne lui demande plus ni oii il va ni ce qu'il a vu. L'indulgence, ma chère amie, la est le grand secret du bonheur. Vous en êtes encore aux petits taquinages, aux jalousies à faux, aux brouilles, aux coupa d'épingles. A quoi cela sert-il? Nuire vie, à nous autres femmes, est bien courte. Ou avons-nous'' dix belles années; pourquoi les meubler
-J08 LE TIROIR l>l DIABLE.
d'ennui? J'étais comme vous ; mais, un beau jour, j'ai connu madame Foullepointe, une femme charmante, qui m'a éclairée et m'a enseigné la manière de rendre un homme heureux... Depuis, Adolphe a changé du tout au tout : il est devenu ravissant. Il est le premier à me dire, avec inquiétude, avec effroi même, quand je vais au spectacle et que sept heures nous trouvent seuls ici : — Ferdinand va venir te prendre, n'est-ce pas? .. N'est-ce pas, Ferdinand?