‹ Le Diable a ParisChapitre 82 sur 123 · LK CLIMAT DE PARIS · texte numérisé non relu

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n'ont envisagé celle ((iieslion à son point de vue le plus important, l'hara— moud nous a procuré longtemps une poésie qui avait exilé de son sein tout ce qu'il y a de beau et de charmant au inonde, le soleil, l'Océan, les étoiles, la lune, les fleurs. On frémit de douleur en songeant que Corneille et Racine, loges dans une mansarde des rues de la Hueliette et de Sa.int-Pierre-aux- Bœufs, n'ont connu les astres du ciel et les grâces de la nature que de réputation, et sur la loi des auteurs grecs-latins. Ces infortunes poêles avaient appris, dans leur enfance, que Phœbus conduisait le char du Soleil ; que Diane s'habillait en lune pour regarder dormir Endymion ; que Jupiter lançait des carreaux sur les vitres en été ; que le tendre Zéphyre jouait avec les brillantes tilles de Flore sur les rives du Spercliius. Aussi Corneille n'a parlé qu'une seule fois des étoiles dans te Ciel ; et encore le vers est traduit du Romancero ; Racine n'a cité qu'une seule fois le soleil dans son mot propre, niais il a traduit l' Hélios du poète grec. Les astres du ciel et les Heurs de la terre ont été découverts en Amérique par M. de Chateaubriand, qui parvint à les naturaliser à Paris, malgré la vive et longue opposition de Morellet, de l'abbé Félelz et d'Hoffman, morts dans le sein de Diane et d'Apollon.

Et le public du grand siècle, o Pharamond! ne pourra jamais être pardonné. C'est lui qui a fait siffler le Cid, Athalie et te Misanthrope. Aurait-on pensé cela de Pharamond? C'est pourtant la vérité pure. Nous, public de 18i-i, public libre et bien vêtu, marchant sur des trottoirs d'onyx, assis, au théâtre, sur des coussins de velours embaumé par les fleurs des loges, éclairés par un firmament de gaz, nous ne pouvons imaginer les misères du public du grand siècle, et refaire pour celte époque la carte de Paris. Figurez-vous donc, avec un violent effort d'imagination, celle ville inhabitable, moin* sûre , disait Boileau, que te huis- le moins fréquenté; figurez— vous des i nés pavées de monceaux de boues, éclairées, la nuit, par les coups de pistolets des voleurs, toujours au dire de Boileau; et ce malheureux public gagnant a travers mille embuscades, et à tâtons, le théâtre de Corneille, au risque de s.' voir couper la bourse qui devait payer la représentation. Figurez-vous l'étrangelé primitive de la salle, de la scène, des acteurs; les murs suintants, lépreux, enfumes; un lustre et une rampe obscurcis par quatre chandelles de suif; des coulisses de paravents humilies ; îles lloraces et des

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Guriaces portant le costumeinventé parMiizarini pour éviter la guerre ultra

uiontaine. Voyez arriver ce public crotté jusqu'à l'échiné, toujours d'après Boileau , trempé de pluie, transi dé froid-, déchiré par la toux, et venant assister aux doléances d'un misanthrope chaudement vêtu et coiffé. Pauvre peuple du grand siècle! Lui qui vendait ses cheveux, lorsqu'il en avait, pour subvenir aux prodigalités capillaires de Versailles, subissait avec une aigreur poignante la présenne de ces Géantes, de ces Valères, de ces Bajazets-, deces Augustes, ensevelis prudemment sous une coupole ardente de cheveux roux. H se vengeait en situant, et il se consolait. Au récit de Phèdre, il s'attendrissait sur le sort du pauvre monstre dont le Iront n'était orné que de simples cornes, et il demeurait sec devant Hippolyte dont la perruque avait six étages blonds!

(l'est encore à la tante de l'haramond que nous devons une terrible épidémie qui a désole Paris pendant dix ans, l'épidémie des poèmes épiques sous le régne de Napoléon. Les poêles, race frileuse, emprisonnés elle/ eux par un climat geôlier, charmaient les ennuis de leur réclusion en embouchant, la trompette héroïque. On l'ait une idylle, une ode, un sonnet en se promenant ; mais il faut au moins trois ans de travaux forces pour accomplir dignement un poë 'pique ; et l'on trompe la perfidie de trois hivers

Ces travaux eussent été pourtant circonscrits dans le domaine étroit de quelques écrivains, et l'épidémie n'eût pas dévore Paris. Mais Napoléon, trop indulgent pour son siècle, abolit hi conscription en faveur des poètes

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épiques! Faute comparable à celle de Pharamond! Oh! dès ce moment,

Clio et les filles de Mémoire furent assaillies de pétitions en vers. Consulte/ le Journal de l'Empire, et vous serez étonnés de cette avalanche de poèmes épiques du siècle décennal de Napoléon. En ce temps-là, tout bon citoyen qui savait que le vers alexandrin a douze syllabes, et qui craignait la conscription, faisait un poème épique sur le premier sujet venu. Un poème de vingt-quatre chants exemptait l'auteur de la conscription, comme un vice naturel et caché. Les jeunes gens doués d'une humeur pacifique prenaient la trompette guerrière, et chantaient les combats anciens pour se dispenser d'assister aux batailles modernes. Sous le prétexte que Voltaire avait fait sa Henriade à dix-huit ans, tout conscrit de dix-huit ans, aligneur d'alexandrins, exhumait un tyran ou un bon prince des tombes de Rome, de Constantinople, de Saint-Denis, et faisait sa Henriade avec son invocation aux Muses, son récit, son ascension au ciel, et sa descente aux enfers. II se présentait alors au conseil de révision pour faire valoir ses droits à la réforme : on lui ordonnait, comme à tout le monde, de se déshabiller; il se réduisait, pièce à pièce, au costume primitif d'Adam et de l'Apollon du Belvédère: et lorsque les médecins l'interrogeaient sur son infirmité secrète, en examinant son corps, il répondait : J'ai fait un poème épique. A cette déclaration, le conseil de révision s'inclinait, le conscrit reprenait ses vêtements, et il offrait un exemplaire de son poème an colonel de gendarmerie, qui lui donnait, en échange, une dispense d'aller à Madrid ou à Moscou.

Ainsi, nous pouvons affirmer que tous les malheurs politiques , religieux et littéraires de la France, depuis quatorze siècles, doivent être attribués à la faute fondamentale de Pharamond. <> roi, il est vrai, a chèrement expié Sun erreur, el c'est, au moins, une raison pour respecter sa cendre; mais on ne saurait croire à quel degré de splendeur la France se fût élevée au sortir du berceau gaulois, si Pharamond eû1 fondé Paris dans quelque tiède plaine du département du Var. L'Italie eûl été province française sous un Clodion chauve; nous aurions gardé Dijon el Bordeaux, a cause des vins; Gênes nous eûl approvisionnés de ses fleurs pour mis festins et nos bals; nous serions tous catholiques, avec de bonnes el chaudes églises en lambris de bois de cèdre, connue Saint-Paul de Rome ; nous n'aurions pas fail les croisades, guerres entreprises par des seigneurs Irop enrhumas dans leurs

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froids castels du Nord; Chateaubriand et Victor Hugo se seraient levés à l'horizon du Midi, au plus tard sous Clovis ; l'Encyclopédie restait ensevelie dans le néant : nos guerres civiles, produites par les ennuis des brouillards, n'auraient pas désolé ce pays; Toulon, plané sous les yeux de la capitale, et fréquenté par les députés et les pairs, nous montrerait sur rade cent vaisseaux de haut bord; le Fontenoy, qui pourrit depuis vingt-cinq ans sous la cale couverte de l'arsenal, serait achevé en 1844, aux yeux de cinquante mille marins. Quatorze siècles d'âge d'or, enlevés à la France par l'étourderie de Pharamond!

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