‹ Le Diable a ParisChapitre 84 sur 123 · ET BELLES-LETTRES · texte numérisé non relu

ET BELLES-LETTRES

l'Otll FAIRE SUITE Al X MEMOIRES IM BI.IES PAIt CETTE COMPAGNIE.

L'Académie des inscriptions et belles-lettres tient ses

séances sons le dôme du palais Mazarin, en face du Louvre, où elle fut logée mu rez-de-chaussée, lors de son établissement. Elle est bornée au nord par l'Académie des sciences, a l'est par l'Académie des sciences morales et politiques, au midi par l'Académie des beaux-arts, à l'ouesl par l'Académie française.

Plusieurs historiens rapportent qu'elle fut fondée pour s'occuper «lui scriptions ci de belles-lettres

-rii> LE TlUOIIt DU DIABLE.

A l'appui de leur opinion, ils racontent, qu'en 1663, Colberl eut l'idée de confiera quelques écrivains le soin de perpétuer le souvenir des plus remarquables événements du règne de Louis XIV par dos inscriptions, médailles ri devises : que le roi leur assigna une pension, et créa bientôt pour eux une académie nouvelle sous le titre ft Académie foyale des médaille» et des inscriptions. Ces hisloriens ajoutent, que lorsque la compagnie se vit à court de devises, inscriptions et médailles, elle élargit le cercle de ses attributions en y comprenant les belles-lettres, e'est-à-dire toute l'érudition grecque et latine. Ils disent encore que le nombre des académiciens fut fixé il quarante, sans compter les vétérans : que ees quarante immortels furent distribués en trois classes; savoir, dix honoraires qui ne faisaient rien; dix pensionnaires qui travaillaient chacun comme quatre, et vingt associés qui ne touchaient ni livres ni pension : enfin, que ce règlement fut confirmé par lettres patentes de 17lô.

Mais des historiens, non moins reconimandables, prétendent établir la fausseté' d'une pareille origine. Ils reconnaissent, a la vérité, qu'il existe un ouvrage intitule Médailles sur les principaux événements du renne île Louis le Grand, avec les explications histoi iques pur l' Annie mie royale des médailles et des inscriptions ; mais, selon eux, ce livre, peu consulté' de nos jouis, ne prouve pas suflisan ni que l'Académie ait jamais eu pour but de travailler aux inscriptions el aux belles-lettres. Ils font observer que Santeuil, donl les inscriptions sont connues encore aujourd'hui, même des porteurs d'eau, n'a pas fait paitie de cette académie ; — que Voltaire, qui gratifia Dieu de celle fastueuse inscription : Deo erexit Voltaire, n'a pas ete revu à cette académie ; — que les mémorables inscriptions composées sous la République, Liberté, Fraternité, Egalité ou lu mort ; Au.r grands hommes la patrie reconnaissante, ci tant d'autres, ne sonl pas dues à des membres de eeite académie : qu'en fait d'iiiscriplions on ne fabrique plus que îles enseignes, et que les confiseurs de la rue des Lombards sont en possession depuis longtemps du monopole des devises. Quant aux belles-lettres, c'està-dire à l'érudition grecque cl latine, les mêmes historiens, non moins recommandables, soutiennent qu'elles n'ont jamais eu leurs entrées à l'Académie: qu'un certain vigneron, nommé Paulus Cursor, le seul homme eu

France, depuis plus de deux siècles, qui SOI le grec, v fui repousse unani-

L'ACADÉMIE l>i;.S INSCRIPTIONS ET BEI.LES-LETTRF.S. 231

mement : t|iie l'auteur d'une grammaire, qui ne put jamais apprendre à lire

le grec couramment, y lui accueilli à bras ouverts : qu'en un mot, les belleslettres n'y sont représentées que par le tartare-mantchou, le chinois, le bengali et le bas-breton.

Entre ces deux opinions, qui invoquent l'une et l'autre des autorités de poids, il est fort diflicile de décider. J'ai longtemps étudié cette intéressante question et j'avoue que je n'ai pu la résoudre. Heureusement un académicien fort connu s'est chargé de la trancher dans un ouvrage auquel il travaille depuis vingt ans et qui n'aura pas moins de cinquante-trois volumes in-folio. Il en a déjà composé trente-cinq et termine en ce moment le trente-sixième. Espérons qu'il mènera à bonne fin celte œuvre prodigieuse d'érudition et qu'il la publiera par livraisons.

Mais s'il m'a été impossible, malgré mes patients efforts, d'éclaircir ce point obscur d'histoire qui divise le monde savant, mon expérience et sur^ tout celle d'un homme avec lequel j'entretins un commerce littéraire pendant de longues années, m'ont mis à même de connaître les routes secrètes par lesquelles on arrive sûrement à l'Académie des sciences et belleslettres en passant sur le pont des Arts. N'ayant aucune fortune à laisser à mon lils à cause des études profondes qui absorbèrent la plus grande partie de mon existence, j'espère que ce manuscrit, composé à mon intention, lui tiendra lieu de patrimoine. Qu'il le lise avec recueillement, qu'il se pénètre de tout ce qui y est relate, qu'il mette en pratique les exemples et les conseils que j'y ai consignés, et il obtiendra les places, les honneurs et le titre de membre de l'Institut, dont m'a privé ma mauvaise étoile.

Mactc animo, gcnerosc puer, sic itur :id AcaJciniam. '

Je suis né sous le signe du Cancer. Après avoir fait des

études passables au collège Louis-le-IJrand, et pris mes grades en droit, je

me trouvais à vingt-cinq ans sans feu ni lieu, lorsque je fus recc tandé

par un de mes parents a un membre de l'Académie des inscriptions ri belles-lettres. Cet académicien était un grand homme sec, jaune, chauve, merveilleusement taillé pour la science; il avait été régent de quatrième

253 LE TIROIR DU IMAliLE.

dans un collège du Cotentin, sa patrie : mais le besoin de se produire sur un plus grand théâtre l'avait de bonne heure décidé à venir à Paris. Là il n'avait pas tardé ii se faire connaître : plusieurs prix, de savants mémoires sur des questions palpitantes d'actualité', et surtout son grand ouvrage : Les Grecs et les Romains commentés par eux-mêmes, lui ouvrirent au bout de quelques années les portes de l'Académie. On lui offrit bientôt la croix et successivement quatre places fort lucratives qu'il crut devoir accepter pour se mettre à la hauteur de ses collègues. A l'époque où je lui fus présenté, il était dans tout l'éclat de sa réputation, et passait pour l'oracle de la compagnie. Jamais je ne vis d'homme plus sérieux et qui réunit au même degré dans toute sa personne ces formes graves el pédantesques qui sont le bel air du monde savant. Son accueil fut cependant affable : il me fit subir un interrogatoire sur mes études, et, soit que ma physionomie lui revint, soit que mes réponses lui parussent satisfaisantes, il m'engagea en qualité de secrétaire aux appointements de vingt écus par mois. Je fus d'abord chargé de mettre au net ses manuscrits : plus tard il m'employa aux recherches dont il avait besoin : il me lit même quelquefois l'honneur de publier sous son nom des ouvrages que j'avais composés. Pendant quinze ans j'ai vécu dans son cabinet, copiant, consultant, composant pour sa plus grande gloire et touchant fort exactement mes vingt écus. Je copierais, consulterais et composerais encore sous sa direction, si la mort, qui ne respecte pas les immortels, ne l'eût enlevé a la France dont il était l'orgueil, et à l'Europe dont il excitait l'envie. Ce lui même la jalousie des étrangers qui abrégea les jours de cet illustre savant. Dans un de ses écrits il avait avancé' et établi, selon moi, d'une manière péremploire, que la saumure, appelée garum chez les Romains, était faite avec les intestins du scomber, en français, maquereau. In docteur allemand publia 1111 gros volume, où, taxant d'ignorant grossier l'académicien français, il prétenditque \egarum se composaitavec les intestins du thynnus, autrement du thon. Cette réfutation, qui lit grand bruit, frappa au cœur mon malheureux maître. Je le vis sécher, jaunir de plus belle et dépérir en peu de mois. Bientôt le cas fut jugé mortel.

« Mon ami, me dit-il les larmes aux yeux, un jour que le trouvant plus mai j'essayais <le l'abuser sur son état, vos consolations sont inutiles, je

sens que je n'en relèverai pas. Tout est fini pour moi, et cependant soyezen bien certain, jamais morceau de thon n'entra dans le gurum. Le Velche a confondu le garum avec la muria. Prendre la saumure pour le cotdis! Voilà où en est la science en Allemagne!... Heureusement j'ai pour moi Slrabon et Martial '. Avec de pareilles autorités je pourrais faire rentrer le monstre dans l'enfer qui l'a vomi : mais ma dernière heure est arrivée. C'est à vous que je laisse le soin de venger mon honneur et celui de l'érudition française, indignement outragée dans ma personne. Promettez-moi de publier après ma mort une réponse à cet âne bâté d'Allemand; et surtout n'oubliez pas de vous appesantir sur la distinction capitale que le moindre marmiton romain n'eût pas manqué de faire entre le garni», saumure de maquereau, et la muria, coulis de thon. Il y a là le sujet d'un beau livre et de quoi vous illustrer. Qui sait même, ajouta-t-il en me regardant fixement, si une réfutation énergique ne vous procurerait pas l'honneur d'endosser le frac palmifère.

— Moi, académicien ! lui dis-je.

— Pourquoi pas? répliqua-t-il. Sans doute vous ne combleriez pas le vide que ma mort va laisser dans la compagnie ; mais vous n'y seriez pas plus déplacé que monsieur... »

Ici une toux sèche le força de s'interrompre. — Voyons, mon ami, me dit-il, quand la quinte fut passée, écoutez-moi, profitez de mes derniers enseignements, vous vous en trouverez bien un jour.

<' Surtout maîtrisez votre timidité naturelle et persuadez-vous (pie vous êtes du bois dont on fait les académiciens. D'abord vous n'êtes plus jeune et vous n'êtes pas beau: ce ne sont pas là des avantages à mépriser. La science et l'Académie s'accommodent mal de la jeunesse; elles veulent des soupirants au moins quadragénaires. Vous comprenez en effet combien il serait impolitique d'admettre des hommes encore jeunes parmi nous; ce sei-ail aMiiier au public qu'on peut savoir a trente ans ce que beaucoup de

1 i Garum ex iolestinis piscium Gt, scombri maxime bine Slrabo lib. m rcferl insulain quamdam scombrariam diclam scombrorum muliiiuilinc, ex ipiibus garum optimum c ouliccrciur. — Est aulem muria liquamen exiuiiuin ex l h; hum pisec salso expressum, quam ideirco Thynni filiain Martialis appcllavil « Noie de l'auteur.)

nos collègues savent à peine à cinquante. Nous ne voulons pas non pins de beaux hommes, ils compromettraient la science et donneraient lien à des comparaisons désagréables pour nous, qui sommes tons parfaitement laids. mais de cette laideur magistrale, l'apana'ge des savants-nés!

« Sur ces deux points, vous satisfaites pleinement an règlement. De plu vous êtes myope, cela pourra vous servir à devenir aveugle. Une fois admis \niis avez la faculté, si bon vous semble, île recouvrer la vue, et de contribuer même à la réputation d'un médecin en lui attribuant le miracle de votre cure. Vous voyez bien que vous n'êtes pas aussi mal partagé que vous le pensez. Ajoutez à cela que vous vous habillez comme un ancien huissier de province. Je ne vous ai connu que des habits noirs râpés et du linge sale; jamais vous ne fîtes de folies avec vos vingt écus pour des frais de toilette. Cette sobriété vous sera une excellente recommandation, car chez nous une mise négligée est de rigueur. Le public s'y laisse prendre facilement ; il met sur le compte de nos distractions et de nos préoccupations continuelles ce qui est l'effet d'un calcul de notre part: il y a coquetterie et coquetterie; celle d'un savant, c'est d'être vêtu de vieux des piedsàla tête, et vous la possédez sans vous en douter, grand ingénu que vous êtes, n Ainsi donc, sous le rapport physique, vous pouvez défier l'examen le plus sévère : restent les conditions morales, et je trouve que vous les remplissez suffisamment bien.

« Depuis que nous vivons ensemble je vous ai étudié, avec soin, mon bon ami, et je puis vous rendre ce témoignage, à l'article de la mort, que vous n'avez pas l'ombre d'imagination. Votre style est lourd, flasque, filandreux ; jamais dans vos écrits vous ne vous permettez la moindre métaphore, ou si vous usez de la comparaison poétique, vous savez vous contenir dans les: tel quun taureau... de mime qu'un torrent... semblable au lion qui..; Ceci est très-bien, car l'imagination lue la véritable science. Une on deux fois l'intrigante est venue frappera notre porte, affublée d'une souquenille cousue de pages d'histoire, et nous axons eu la sottise delà laisser entrer; mais elle sera bien fine si elle nous fait encore donner dans le panneau. Conserve/ toujours celle sage horreur pour l'imagination, ses pompes et ses œuvres ; ce n'est pas elle qui vous vaudrait jamais des rentes, des rubans et de beaux champs au soleil. Je n'ignore pas qu'il ji a des gens d'assez mau-

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vais goût pour préférer les écrits des poêles et des romanciers à nos travaux. La belle affaire cependant que de se laisser aller tranquillement aux caprices, aux inventions de son esprit, et de composer des livres intéressanls que le premier venu peut lire. Comme cela est difficile! la grande fatigue! le beau mérite! Mais choisir quelque grosse question dont personne ne se soucie, l'analyser sous toutes les faces, la mettre en lumière dans un ouvrage solide qu'aucun lecteur n'ose feuilleter; voilà ce que j'appelle faire preuve de génie.

« .l'ai encore nombre de choses à vous apprendre, car ce n'est pas tout que d'être laid et exempt de toute imagination; mais cet entretien m'a fatigué, et j'ai besoin de quelque repos pour réparer mes forces. Prenez, je vous prie, dans une bibliothèque l'in-quarto intitulé: Recherches historiques et critiques sur la Théogonie païenne, et placez-le sous mon oreiller ; je ne connais rien de plus efficace pour le sommeil. Dans la maladie que je fis il y a quatre ans, j'éprouvai, comme vous le savez, de cruelles insomnies ; j'essayai successivement toutes les œuvres de mes collègues, et même 1rs miennes, mais sans succès; je bâillais sans pouvoir dormir. Entin parurent les Recherche* historiques et critiques. . . Ah ! mon ami, quel livre ! ce n'est pas le sommeil qu'il me procura, mais une véritable léthargie. Aussi je le réserve pour les circonstances critiques : aux grands maux les gros ouvrages. »

Cet éloge n'avait rien d'exagéré, car à peine eus-je fourré l'in-quarto sous l'oreiller de mon pauvre maître, qu'un sommeil foudroyant comme une apoplexie le pétrifia sur son lil ; on eût pu le croire mort, tant l'effet fut instantané; il resta pendant quarante-huit heures dans cet état. Mais le matin du second jour je remarquai en lui un changement qui me causa de vives inquiétudes. Sa respiration devint oppressée; ses traits se contractèrent; il s'agitait comme un véritable possédé', en prononçant des mots sans suite, parmi lesquels ji' distinguai ceux de garum, tnuria, cuistre, butor, thon, maquereau, saumure. Le cas riait grave; je craignais qu'il ne passât d'un instanl a l'autre avant de m'avoir donné ses dernières instructions. On appela un médecin, l'illustre docteur***, qui voulut lui tirer dix palettes de sang < omme !<• connaissais la célébrité du docteur, je m'y opposai de toutes mes forces, et j'eus l'idée de retirer de dessous l'oreiller les Recherches

j,(. LE TIROin I>1 DIABLR.

historiques et critiques. Ce fui le ciel qui m'inspira, car immédiatement le moribond fut soulagé; il respira plus librement, bâilla, éternua, ouvrit les yeux 1 1 me souhaita le bonjour.

Le dot leur sortit en me lançant un regard furieux; je restai seul avec mon maître.

Vh! l'horrible rêve, s'écria-t-il en me tendant la main; le coquin d'Allemand me poursuit jusque dans le sommeil; il me tourmentera, si vous n'y mettez hou ordre, jusque dans la tombe; et il n'aura pas, je le sens, à attendre longtemps. Aussi j'ai hâte de terminer votre initiation aux mystères académiques. Je ne vous ai parle que des bagatelles de la porte : abordons quelque chose de plus important.

" Vous saurez d'abord que nous divisons les candidats en trois classes, suivant l'ordre de mérite ;

« I" Ceux qui n'ont rien écrit et n'écriront jamais rien ;

.1 2° ("eux qui n'ont fait qu'une préface, mais qui promettent de faire un livre un jour OU l'autre;

3° Ceux dont les ouvrages ont attire l'attention du monde savant, c'està-dire no se sont ni lus ni vendus.

Vous pourriez facilement prendre rang dans la première catégorie si vous étiez grand seigneur ou même ministre, car nous l'avons instituée spécialement pour les représentants de l'ancienne noblesse et les Excellences. I>e tout temps l'Académie a tenu à honneur et profil de les admettre dans son sein. (Ida donne un certain lustre à la compagnie et nous permet de solliciter commodément les faveurs dont nous avons besoin.

» La seconde comprend les érudits inconnus qui entretiennent des relations suivies avec les principaux académiciens. On n'exige d'eux, pour rire reçus, que d'avoir composé une préface, une brochure, un mémoire, mais sur quelque sujet saisissant, hors de la portée du public, — comme, par exemple, sur les trente-six incarnat ions de Wistnou, sur le Vedam, sur le PéripolitiCOn, ete.. ele. J'ai même connu un fort galant liumme qui n'avait d'autre litre a nus suffrages que celui d'un livre qu'il devait faire paraître. Il fut nommé d'emblée. Mais aussi quel titre! Du symbolisme inditn i nvitagè dans tes rapport* avec le ba uf Apis, lei crocodiles du Nil et générait"

mnU ai-rc la Théodkée égyptienne. Le livre n'a jamais paru; le titre n'en est pas moins resté. Vous ne comptez pas de protecteurs intimes à l'Académie, et vous avez vécu jusqu'à présent sans vous préoccuper du Wislnou, du Védam et du Péripoliticon ; vous n'appartenez donc pas encore à celte catégorie.

« Reste la troisième; nous y rangeons, comme je vous l'ai dit, les auteurs qui ont écrit sur les matières les plus ennuyantes, et les lauréats de l'Institut. Voilà votre fait. A la vérité vous n'avez encore rien publié, mais rien ne vous empêche de publier quelque chose; vous n'avez jamais été couronné, mais vous pouvez l'être.

a Pour commencer, je vous conseillerais de faire imprimer un eu deux manuscrits de la bibliothèque Royale, avec préface, notes, commentaires et explications. Il n'y arien de tel, mon bon ami, que de mettre au jour les ouvrages des autres ; on acquiert à peu de frais la réputation d'archéologue. Les greniers de la rue de Richelieu sont vastes; choisissez quelques manuscrits dont le titre au moins soit piquant : — Clotildc aux longues oreilles. — Le roman de Maraiopolin. — La très-élégante , délicieuse, melliflue et plaisante histoire du très-noble, victorieux et excellent ccuyer Gavache, etc. Il suffit, pour publier toutes ces richesses, de l'autorisation du ministre de l'instruction publique, qui ne la refuse jamais. Vous pourrez ainsi sortir en peu de temps de votre obscurité et vous rendre célèbre à bon marché. Je sais bien que ce moyen est un peu usé, — on s'en est tant servi ; — on obtient cependant encore quelque bibliothèque publique à ronger ou quelque chaire de faculté à remplir en province. C'est peu de chose sans doute; mais tout vient à point à qui sait publier. Publiez donc et laissez crier les sots, les inhabiles et les simples. Le nombre en est grand; ils nous raillent pai fois et nous traitent de littérateurs en vieux; peu nous importe, leurs attaques ri leurs mauvais calembours viennent échouer contre les places où nous tenons garnison.

« Quand vous aurez suffisamment fixé les regards du publie en vous parant des plumes d'autrui, il faudra songer a voler de vos propres ailes et à éditer quelque ouvrage de votre cm. Le champ de l'érudition est immense, c'esl encore une terre vierge à défricher. On croit connaître l'antiquité, ci on m' se doute pas de < e qu'elle lui. J'ai l'ait beaucoup, je puis le dire

258 LE TlllOli; DU DIABLE.

sans vanité, pour les Romains, j'ai ressuscité leurs mœurs, leurs habitudes, leurs usages, je les ai peints de profil et de face, mais je n'ai pas tout dit. En se creusant un peu la tête, on découvre nombre de questions neuves qui donnent lieu aux aperçus les plus piquants. Tenez, par exemple, ajouta-t-il en essuyant avec son mouchoir la sueur qui lui coulait du front, avez-vous jamais examiné la question de savoir si les Romains se servaient de mouchoir'.'

— Ma foi, non, lui dis-je avec modestie.

— J'en étais sur, répondit-il ; eh bien ! celte question, (pie je n'ai vu agiter nulle part, cette question, qui vous parait simple comme bonjour, peut fournir la matière d'un mémoire extrêmement curieux. Vous posez d'abord en fait, en vous appuyant du témoignage de tous les historiens, que ce peuple m élégant, m ami du luxe et des jouissances matérielles, ne devait pas se moucher avec les doigts. — Vous soutenez ensuite, toujours en citant les historiens, qu'il est peu probable que les patriciens, les sénateurs, les consuls, les empereurs, se mouchassent sur leurs manches puisqu'ils n'en avaient pas; d'où vous tirez naturellement la ((inclusion qu'ils se servaient de mouchoir. En quelle étoffe était-il fabriqué? En lin vraisemblablement. Mais où le plaçait-on? 11 est difficile d'admettre qu'on le portât toujours à la main. L'attachait-on à la ceinture'.' Évidemment non; les restes de la statuaiie antique que nous possédons ne laissent aucun doute à cet égard. On le mettait donc dans une poche; les Romains avaient donc des poches à leurs vêtements? Ces poches s'ouvraient-elles sous la tunique ou sous la toge? Là commence l'embarras; on peut adopter l'une et l'autre version. Huant à moi, je penche pour la toge. — Qu'en dites-vous, mon bon ami? l'érudition n'est-elle pas une belle chose? Comme elle agrandit tout ce qu'elle touche! J'ai pris cet exemple au hasard, c'est un canevas facile à remplir. Eh bien! il existe mx vingt mille questions tout aussi intéressantes qu'on ne trouve pas dans \\\itti<ittit(: dévoilée du père Montfaucon et qui ne demandent qu'à voir le jour. L'antiquité! les Grecs! les Romains! vous rencontrez ile> pleutres qui s'imaginent les savoir par cœur; cela fait pitié. Fouillez donc, tournez el retournez ce monde à peine découvert, vous y récolterez d'abondantes moissons.

Vprès cela cependant, si le cœur ne vous en ilii pas. il ne faul pas forcer

votre penchant. Dieu merci, il y a hors des temps antiques nombre de sujets plantureux qu'on peut encore exploiter. La voie Appienne ne mène pas seule à l'Institut ; vous avez encore le moyen âge, les trouvères, la langue d'oc et la langue d'oil, la numismatique, la paléographie, les chartes, les poésies, les lais, les virelais, les sirventes, les légendes, les fabliaux, et même les contes ; oui, mon hon ami, les contes. Vous ne vous figurez pas tout ce qu'on peut écrire sur de simples contes de fées, à quelles immenses recherches on peut se livrer, de quelle vaste érudition on peut faire preuve. Je n'aime pas à me citer, vous le savez; mais, pour vous donner une idée de ce genre de travail, consultez la dissertation que j'ai composée autrefois sur Riquet à la Houppe. Elle a été imprimée dans le 415e volume des mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Prenez ce volume sur le dernier rayon de ma bibliothèque, et lisez cet opuscule, qui fut couronné. »

J'allai chercher le ■4i5>- tome des mémoires de l'Académie, je m'assis au chevet de mon maître, et je lus à haute voix ce qui suit :

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