AVEC DE NOUVEAUX ECLAIRCISSEMENTS
« Le coule (le Riquel à la Houppe se perd dans la nuit des lemps. On pense généraleniiiil qu'il lui apporté dans les Gaules par les Phocéens qui fondèrenl la colonie de Mas-
silia ( Marseille) ', Les mots par lesquels il commence Il était une fois — prouvent
suffisamment sa liante antiquité el l'embarras qu'a éprouvé l'auteur moderne pour préciser l'époque on il fut inventé. On trouve, au reste, peu d'exemples de coules qui aient eu la même popularité. Recueilli d'âge en âge par 1rs nourrices el les aïeules, il a servi à amuser el a endormir successivement les petits Gaulois, les petits Visi-golhs, les petits Buhr-gundes (Bourguignons] et les petits Erancks. Cependant le monument littéraire le pi"- ancien que nous ayons sur celle charmante épopée enfantine ni' date que du douzième siècle. Il existe a la bibliothèque Royale un manuscrit de ce temps dont voici les deuj premiers vers :
l.i diz de Riquet à la hope
Qu] ii l'jue laid, iiiuuii Bai ;c el myope.
• La découverte de l'imprimerie vulgai i~j bientôt 'lie/ I. - peuples européens le conli
' i. r .ni J.-l .
du Riquel .1 la Houppe. Il serait Irop long d'énumérer lous les ouvrages qu'il inspira: N ius ne citerons que les principaux :
- r,,i del principe Riquetti. — Firzenze, 158 i.
Gi ' principis Riquetti, quodam capiltorum apice notissimi. — Lugduni-Balavorum, 1596. — Lamème. — Autuerp., !«■<> — . u Prince Riquet, a Tule. — London, 1598. « Las Aventuras del principe Riquetto. — Madrid, 1595.
, En faveur de la tradition qui attribue aux Phocéens, fondateurs de Marseille, l'origine <l' ce conte, il n'csl pas sans intérêt de remarquer que le nom de Kiquel est fort commun en Provence et en Languedoc. S,m> rappeler ici le célèbre Mirabeau, dont le nom patronymique était Riquetti, el l'illustre marquis de Riquet, qui créa le magnifique canal du Midi, on \"ii figurer plusieurs fui- d'une manière avantageuse le nom de Riquel .I m- nos annales. Le célèbre historien Guimbard parle d'un Reiquet, ou Roquet, ou Riquet, qui fut maître d'hôtel de Charles le Chauve, et qui fui pendu1. Il esl eucore fait mention d'un Riquet dans les mémoires de Flaochat. « Comme le roy, ilil le chro- « niquenr, estait moult empesché dans ce rencontre pai un homme d'armes anglais qui n lui cuidail percer le cueur, li vaillant Riquel poussa son cheval au devant ilu roj pour u lui presterayde, el recul de cetluj Anglais un rude coup d'épée qui lui coupa le nez : dont II mi grand los. » Enfin dom Morillon, dans smi Traité des Bénéfices ecclépp (u'un évèque de Pcrsépolis (in partibus , du 1 1. » i n de Riquel, inouiiil d'une indigestion qu'il s'était donnée en mangeant avec exi es du boudin blanc : « // s'entripailla tant, dit-il, qu'il en creva, a Nous pourrions multiplier ces citations, mais elles seraient inutiles pour prouver l' ancienneté de la race des Riquet. A la vérité nous
n'avons vu nulli' part qu'un mbre de cette famille ait ceint la couronne, el dans le
qm n. mi- occupe il s'agit d'une reii i par conséquent i\'un roi, puisque celle reine
accouche d'un fils. Quels étaienl ce roi el cette reine? Toul ce que l'on peut supposer, c'csl qu'il el ne gouvi pas: qu'ils avaient juré une charte constitu-
tionnelle; i|u"il existait dans leur royaume une chambre haute el une chambre basse, i i qu'on j jouissail de la liberté de la presse. En effet, sous un gouvernement despotique un auteur aurail-il eu l'audace d'avancer que la reine mit au monde un prince exlraordinaircmeul laid? Tous les enfants des n>i> nli~<>lu^ sont exlraordinairement beaux, ou
il i m - doivent paraître tels à leurs sujets. La reine Riquel était donc une reine cons-
inncllc, el »
i i.- b u <l i de u tllii ; illicia libr. IV .
a Oui certainement, ilii i maître en interrompant ma lecture, el
très-constitutionnelle. Celte remarque, qui n'a pas été Faite avant moi, délire, i avis, que le système représentatif remonte aux temps t'ai m-
L'ACADÉMIE ItliS INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 261
leux. Mais laissez là ma dissertation, tout le reste est dansée haut goût. Vous pourrez la méditer plus lard à loisir et vous régaler des idées ingénieuses, des profondes considérations politiques et philosophiques dont elle est pleine. Je ne vous ai encore rien dit de l'histoire, parce que tous nos travaux s'y rapportent ; si cependant vos études vous portent à traiter spécialement quelque période historique, prenez-la assez obscure et embrouillée pour pouvoir l'obscurcir et l'embrouiller davantage. Renversez impitoyablement tous les systèmes émis avant vous, et élevez sur leurs ruines un système de votre invention. Que ce mot d'invention ne vous effraie pas, rien n'est plus facile que d'innover en matière d'histoire ; il suffit de modifier l'orthographe des noms propres, par exemple d'écrire Chlolhaire au lieu de Clotaire, CModewig au lieu deClovis, Karl au lieu de Charles; voilà tout le secret. 11 est étonnant, mon bon ami, comment avec deux ou trois lettres on arrive à changer la face de l'histoire , c'est à ne plus s'y reconnaître, et c'est ce qu'il faut. On s'est déjà servi de ce procédé avec succès; mais, Dieu merci, il reste encore assez de k, de <j, d'A et de w pour une consommation raisonnable.
«Enfin il me reste à vous entretenir de la voie des langues orientales; quoique peu fréquentée elle aboutit en ligne directe à l'Académie.
« 11 vous faudra d'abord adopter et suivre assidûment un de ces cours silencieux qui ont lieu au collège de France et à la bibliothèque Royale. Vous n'aurez pas grande peine à vous faire remarquer du professeur, car, de mémoire d'académiciens, ces cours n'ont jamais compté plus de quatre auditeurs : — un réfugié polonais, un jeune gentleman récemment sorti de Cambridge et qui vient terminer son éducation en France, un sujetde Mehémet-Ali et un attaché à l'ambassade de la Sublime Porte. Aucun de ces auditeurs ne doil vous porter ombrage ; l'universitaire anglais disparaît d'ordinaire à la lin du premier mois, l'Egyptien vers le milieu du second, l'Ottoman au commencement du troisième. Le réfugie polonais tient bon plus longtemps, il est rare cependanl qu'il ne s'éclipse pas aux premiers
lilas ; on en a VU un persévérer jusqu'aux ruses, mais c'esl la un l'ail exceptionnel dans L'histoire des cours de langues orientales. Vous resterez donc seul maître du terrain.
■ Il s'établira bientôt entre m>u> el votre professeur une de ces amitiés
indissolubles que l'intérêt réciproque peut seul produire. L'orientaliste se cramponnera à vous comme le naufragé à la planche de salut : vous deviendrez son bien, son homme lige : il souffrira de vos maux, aura mal à votre poitrine el gardera la chambre quand vous garderez le lit. Au boni d'une année, vous en saurez tout autant que lui : n'allez pas, néanmoins, abandonner imprudemment son cours, vous seriez perdu sans ressource. Montrez, au contraire, plus d'exactitude et de zèle : la récompense n'est pas loin. S'il tombe malade, ce qui arrive fréquemment, vous êtes tout naturellement désigné pour le suppléer : s'il meurt, vous lui succédez sans obstacle dans sa chaire au collège de France et dans son fauteuil à l'Académie. Enfin, si malgré le bon esprit que vous aurez eu de le choisir parmi les plus âgés, il continue à se bien porter, il vous associera à ses travaux, vous fera corriger les épreuves de ses ouvrages et vous permettra de lui dédier quelque traduction de syriaque, de cophte, «le chinois, d'indou ou de persan. Ce genre de traduction, mon bon ami, n'exige que la connaissance de la langue anglaise. Les Anglais n'ont pas, à la vérité , d'Académie des inscriptions et belles-lettres, mais en revanche ils ont la Société des Indes orientales, ils trafiquent avec la Chine, avec la l'erse, avec tous les schahs et les rajahs connus : aussi sont-ils polyglottes. On doit à leurs missionnaires d'excellentes traductions en anglais d'ouvrages orientaux. Traduisez en français les plus intéressantes de ces versions, vous passerez en France pour un orientaliste consommé.
« Avec un peu d'anglais vous pourrez entreprendre, sans sortir de chez \ous, tous les voyages où il vous plaira, visiter le Caboul, le Thibet, lTndoustan, la Mongolie, l'empire des Birmans, faire des études sur les mœurs des peuples qui habitent ces régions, parler du grand Confutzé, du culte de Zoroastre, du culte brahmanique el du culte de Milhra. Que de choses neuves, mon bon ami, à révéler sur ces différentes religions, surtout sur la dernière! Il v a bien dix-huit siècles qu'elle esl morte; toutefois elle ne l'ait que paraître sur l'horizon de la science. Personne ne sait en quoi consistaient ses mystères pendant qu'elle vivait : mais on commence à savoir qu'elle eut une influence irrésistible ; qu'originaire des bords de l'Euphrate elle se répandit comme un torrenl dans l'Asie Mineure, envahit Rome, passa dans les Gaules el lutta longtemps contre le christianisme naissant. Aucun historien
contemporain ne parle, à la vérité, de cette lutte terrible ; mais un pareil silence s'explique parla crainte superstitieuse qui entourait le nom de Mitlira. Aujourd'hui cette crainte n'existe plus, et on peut parler librement du culte mithriaque. Ne vous faites donc faute d'en parler, les monuments ne vous manqueront pas : nous en possédons, sans nous en douter, une quantité prodigieuse. Cela n'a rien d'étonnant. Les habitants de Home ont bien conservé pendant quinze siècles, sous l'ancien mont Capitolin, un bas- relief mithriaque dont ils ne soupçonnaient pas la véritable origine. Oui, mon ami, pendant quinze siècles ils ont cru benoîtement que ce bas-relief représentait l'enlèvement d'Europe par Jupiter déguisé en taureau. Mais l'érudition n'était pas née encore. Ce ne fut qu'au seizième siècle que des érudits hollandais démontrèrent jusqu'à la dernière évidence, aux Italiens, que leur prétendue Europe n'était autre que Mithra domptant un taureau. Ah ! si j'avais dû vivre plus longtemps, que de monuments j'aurais restitués à cette divinité puissante dont l'a dépouillée l'ignorance des siècles! car Mithra est partout : son règne est venu, je le vois, je l'entends : lo Mil lira! Evohe Mil/ira! »
Jusqu'alors mon pauvre maître m'avait tenu un langage plein de sens, mais unefois qu'il eut enfourché le bœuf mithriaque, il déraisonna et battit complètement la campagne. Dressé sur son séant, l'œil en feu, le chef couvert d'un bonnet de coton, il se mit à déclamer en faisant les plus étranges contorsions.
» Oui, disait-il. il n'y a qu'un Dieu, et Mithra est son prophète. Une nouvelle ère va s'ouvrir : les temps mithriaques, si longtemps prédits par le Zend-Avesta et le Boun-Dehesch sont arrives. Couronnons-nous de fleurs, allons dans les grottes célébrer les mystères de Mithra. Il a vaincu le taureau ; il lui a enfoncé son poignard dans le cou; il a détruit le culte des faux dieux : le sang coule... la victime est immolée... Gloire à .Mithra ! Invkio
soli Mit/nu!... ,i
Effrayé de cel accès de délire, je courus chercher un médecin homéopathe. Mnlheureusemenl le disciple d'Hahneman n'était pas clic/ lui. Je re-
\ins donc en toute hftte au logis, le cœur agité d'un triste pressentiment. En montant l'escalier je rencontrai le chirurgien, qui descendait. Je me précipitai vers la chambre de mon maître : il était mort, et, qui pis est, dans la religion mithriaque.
Ses obsèques furenl magnifiques. Tous 1rs journaux insérèrent l'article nécrologique suivant : « Les lettres et l'Académie des belles-lettres vien- « nent de faire une perte irréparable. L'illustre auteur des Grecs et des ll<>o mains peints par eux-mêmes a succombé hier. Depuis quelques mois il « était atteint d'une affection du garum qui, négligée, dégénéra bientôt en o muria intense. Les ressources «le l'art durent échouer contre cette mala- « die incurable. Le célèbre académicien a conservé jusqu'au dernier mo- « ment toute la plénitude de sa raison et s'est entretenu avec le respectable « ecclésiastique qui l'assistait. On assure qu'il laisse plusieurs ouvrages iné- « dits. 11 faut espérer que le gouvernement en fera l'acquisition et s'émet pressera île les publier. »
Je le regrettai sincèrement, et je me promis bien de mettre en pratique ses bienveillants conseils. Je voulus d'abord m' acquitter de la dette de reconnaissance que j'avais contractée, en réfutant la thèse du docteur allelemand sur le garum. J'employai trois ans à ce travail, qui eut un sucées étourdissant. Deux manuscrits que je publiai accrurenl ma réputation naissante. J'eus un nom, je devins célèbre: on me lit espérer la prochaine vacance à l'Institut; mais aucun académicien ne voulait mourir. Enfin, au bout de cinq ans, il en passa un de vie à trépas. Je me croyais certain d'obtenir sa place : nous n'étions que vingt candidats. Malheureusement pour moi l'un de mes concurrents appartenait à la première catégorie : il n'avait rien écrit : c'était un ministre. Son élection eut lieu à l'unanimité. Sans me laisser décourager par cette défaite, je nu- livrai à l'élude avec une ardeur infatigable : je simis deux cours, l'un de chinois, l'autre de syriaque ; je lis paraître les biographies de Rémus, Tarquin l'ancien et Horatius Coclès. J'attendis encore patiemment cinq ans. La tombe s'ouvril de nouveau pour recevoir un académicien. On me jura cette fois que je serais membre de l'Institut, el je commandai même mon habit. Je ne devais pas l'endosser. Les suffrages se portèrent sur un érudil inconnu qui promit de composer un ou\ rage intitulé : Nouvelles observations sur les Livrt i sibyllins.
Je n'avais rien à dire : il étail compris dans la seconde catégorie ; il avail publié la préface de ses futures observations, et de plus les biographies de
tous les académiciens
Ce nouvel insuccès, je ne le dissimule pas, a fortement ébranlé mon courage. Six ans se sont écoulés depuis la dernière élection académique. Je compte aujourd'hui plus de onze lustres: ma santé est chancelante. Le tour de la troisième catégorie arrivera-t-il avant ma mort ? Je ne l'espère guère; mais ma double mésaventure n'a pas altéré ma confiance aux instructions secrètes de mon pauvre maître : je n'accuse dans mon malheur que la fatalité. Loin de mettre en doute l'excellence de ses conseils, j'ai voulu les transmettre par écrit à mon fils, et je crois lui laisser un héritage précieux. Le sort ne le persécutera sans doute pas comme moi
Note de l'éditeur. — Il nous a été impossible de déchiffrer les dernières pages de ce manuscrit dont l'écriture est fort illisible. Des phrases entières ont été raturées, d'autres ne sont pas achevées; enfin il est bon nombre de lignes laissées en blanc.
Notre première idée avait été de nous éclairer des avis d'un membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres pour remplir ces lacunes, mais après mûre réflexion nous avons cru devoir y renoncer. Nos patients efforts n'ont abouti qu'à découvrir le nom de l'auteur, placé au bas du manuscrit. De la vie de cet écrivain et de l'année pendant laquelle il florissait, l'histoire ne dit rien. Ce qu'il est permis d'affirmer, c'est qu'il étail de Paris. Voici ses noms tris que nous les avons rétablis.
wiivsrvs fklix \ [VNCETIS PARISIENSIS