‹ Le Diable a ParisChapitre 9 sur 123 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

— .Mon drame allai! être joué! disait l'un.

— Et mon livre imprimé! disait l'autre.

— Mourir en plein carnaval! s'écriait uneombre bizarrement accoutrée.

Et celui-ci : — Aies terres, mes biens, mes trésors, mes maisons, mes gens, mes chevaux, mes chiens!

Il y en eut un assez simple pour s'écrier : — 0 ma maîtresse !

— Que vont-ils devenir sans moi? disait un ministre.

— J'ai oublié trente mille francs dans ma paillasse! s'écriait l'ombre d'un mendiant.

— Criez, disait une Ame qui se drapait dans son linceul, criez donc! vous ne crieriez pas tant si, comme moi, vous n'aviez laissé là-haut que la misère ! De ma vie je n'ai été si bien couvert que le jour où l'on m'a donné le linceul que voici.

— 0 sort partial! murmurait un vieillard, j'avais quatre-vingt-dix ans à peine, et mon voisin, qui en avait quatre-vingt-quinze, est resté, tandis que me voici.

— Toutes les femmes sont infidèles, disait un vieux mari.

— Hélas! non, disait un autre qui arrivait — suivi de sa moitié "

« Les hommes sont des traîtres nous sommes toutes mortes de

chagrin , etc., etc. «

Ces paroles, qu'on n'entendait que confusément, partaient d'un groupe de femmes qui parlaient toutes à la fois; elles étaient entremêlées de cris et de sanglots ; les larmes, on peut le penser, ne manquaient pas non plus et ruisselaient jusque sur les pieds de Satan, les plus hardies et les plus éplo-

m LE DIABLE A PARIS.

rées de ces belles victimes s'étanl approchées pour chercher à séduire leur

juge ou à l'apitoyer sur leur sort.

« Justice! s'écriaient-elles; puisque les hommes ne sont pas punis sur la terre, punissez-les, monseigneur, et vengez-nous. »

Satan, que le souvenir d'Eve rendait peut-être indulgent, ordonna, poulies satisfaire, que ces âmes opprimées lussent séparées de leurs oppresseurs pour toute l'éternité. Mais ce fut alors un tel concert d'imprécations, que c'était à ne pas s'entendre.

« Le remède est pire que le mal, disaient-elles.

— Une diable voulez-vous donc? s'écria Satan hors de lui-même, je mets votre vertu à couvert, vous ne serez plus trompées, el vous n'êtes pas contentes? »

l'Illll III. I I

Mais d'un autre côte,

« Hélas, hélas! qui nourrira mes chers enfants? disait une ombre qui taisait de vains efforts pour s'échapper.

— Qui me rendra leur doux sourire? » disait une autre.

Deux petites âmes jumelles, pareilles à celles dont les peintres prêtent les traits aux anges eux-mêmes, entrèrent alors comme en se jouant ; mais à peine furent-elles entrées, que, se retournant toutes deux d'un même mouvement, elles se mirent à pleurer en disant : « Notre mère n'est-elle donc pas venue ?

— Chers petits, leur dit à voix basse Flammèche attendri, prenez patience, elle ne tardera pas à venir. »

Puis vinrent de jeunes vierges vêtues de blanc; puis quelques jeunes femmes qui avaient encore sur la tête leur couronne de mariée. « La mort, l'affreuse mort nous a séparés! s'écriaient-elles.

— Dieu vous entend, disait à celte foule désolée l'esprit qui les avait amenées; mourir n'est rien, il ne s'agit que d'attendre. »

Mais au milieu, beaux et pâles tous deux comme les étoiles au matin,

s'avançaient, se tenant étroitement enlacés, un jeune homme et une jeune femme que la mort a\uit frappés <h[ même coup. «Je t'ai suivie jusqu'ici, disait l'amoureux jeune homme a ^'>n épouse bien-aimée ; quand ta mère

viendra à son tour, elle retrouvera ta main où elle lavait placée, dans la mienne.

— Et file saura, dit la jeune fille, que je n'aurais pas choisi une autre fin. »

Quant aux autres, ils poussaient des cris de détresse si lamentables, et leur douleur était si incohérente, qu'on ne pouvait en saisir le sens.

« Silence ! » s'écria l'huissier.

c Une se passe-t-il donc là-haut? ilit à une oin- £ -, bre dont le maintien austère le frappa, Satan, qui depuis quelques instants s'était borné à faire quelques mouvements de tète suivant que ce qu'il voyait avait ou n'avait pas piqué sa curiosité, et que veut dire ce sombre visage?

— Ce qui se passe là-haut est fait pour te plaire, répondit celui à qui s'adressait cette question : le mensonge, la sottise et l'avarice se disputent le monde ; les braves gens ne savent (pie faire de leur bravoure ; l'intérêt personnel a tout envahi ; où la médiocrité suffit, le mérite s'efface; l'indifférence en matière politique, c'est-à-dire l'oubli de la patrie, est vante, prêche, récompensé, ordonné; les mots d'honneur et de vertu sont peut-être encore dans quelques bouches, mais, laissez faire, et ils ne seront bientôt plus nulle part — que dans les dictionnaires! et. ma foi, ce (pion peut donc faire de mieux, c'est de mourir en souhaitant a la postérité des temps meilleurs.

— Vraiment ! dit Satan; tuas raison, l'ami, voici de bonnes nouvelles

— Cette ombre se trompe, nous \i\ons sous un prince ami de la paix, dit un autre, et tout bien vienl île la. Si l'on s'insulte encore, on ne se bat plus du moins; le- arts fleurissent a loisir, la prospérité du pays s'accroît tous les jours, les emplois publics sonl donnés au plus digne, le Bis succède m peie. le neveu est placé par son oncle, tout travail a son salaire, cbaqui

Page 1