Je le vois bien. Il ion sien r
moi. — Nous avons plusieurs choses à vendre, je demeure rue de Riche lieu, 112, au sixième. Si vous vouliez J passer d'ici a une heure, vous
pourrie/ faire un marché?. .
elle, en regardant fixement mon camarade. — Monsieur désire peutêtre quelques aunes de mousseline bien portées'?...
moi. — Non, il s'agit de savoir à quoi s'en tenir sur une robe de mariage, et l'on a confiance en vos talents.
Deux heures aînés, madame Nourrisson telle s'appelait ainsi) vint en robe de damas à tleurs provenant de rideaux décroches à quelque boudoir saisi, ayant un de ces châles de cachemire passés, usés, invendables, qui finissent leur vie au dos de ces femmes. Elle portait une collerette en dentelle magnifique, mais éraillée, et un affreux chapeau ; mais, pour dernier trait de physionomie, elle était chaussée en souliers de peau d'Irlande, sur le bord desquels sa chair faisait l'effet d'un bourrelet de soie noire à jour.
Nous étions sérieux comme deux auteurs dont la collaboration n'obtient pas tout le succès qu'elle mérite.
— Madame, lui dis-je en lui montrant une paire de pantoufles de femme, voici qui vient de l'impératrice Joséphine.
11 fallait bien rendre à madame Nourrisson la monnaie de sa princesse de Lamballe.
— Ça?... fit-elle; c'est fait de cette année : voyez cette marque en dessous. — Ne devinez-vous pas que ces pantoufles sont une préface, répondis-je.
quoiqu'elles soient ordinairement une conclusion de roman? Mon ami que
voici, dans un immense intérêt de famille, voudrait savoir si une jeune personne, d'une bonne, d'un.' riche maison, et qu'il désire épouser, a lait une faute.
— Combien monsieur doi ra-t-iM demanda-t-elle en regardanl i i
complice.
■>-,; LE TIROIR Itl DIABLE.
— Cenl francs
Merci, dit-elle en grimaçant un ntns à désespérer un macaque, plus
que ça de gages pour nos petites infamies?
— Que voulez-vous donc, ma petite madame Nourrisson ? lui demandai-je.
— D'abord, mes chers messieurs, depuis que je travaille je n'ai jamais \ u I» rsoiini'. ni homme ni femme, marchandant le bonheur. El puis, tenez, \oiis êtes deux farceurs, reprit-elle avec un sourire sur .ses lèvres froides el avec un regard placé par une défiance de chatte.
La familiarité la plus déshonorante est le premier impôt que ces sortes de femmes prélèvenl sur les passions effrénées <>n sur les misères qui se confient à elles. Elles ne s'élèvent jamais à la hauteur du client, elles le fonl asseoir côte à côte auprès d'elles sur leur tas de boue.
— S'il ne s'agit pas de votre bonheur, il esl question de votre fortune, reprit-elle: et. à la hauteur où vous êtes loges, l'on marchande encore moins une dot. Voyons, dit-elle en prenant un air doucereux, de quoi
s agit-il'.'
— De la maison Névion, répondil mon ami, bien aise de savoir à quoi s'en tenir sur une personne qui l'intéressait.
— Oh! pour ça, reprit-elle, un louis, c'est assez...
— Et comment?
— J'ai tous les bijoux de la mère; et, de trois mois en trois mois, elle est dans ses petits souliers, allez ' elle esl bien embarrassée de me trouver les intérêts de ce que je lui ai prêté. Vous voulez vous marier par la, jobard?.. dit-elle; donnez-moi quarante lianes, et je jaserai pour plus de cent ci us
Mou peintre lit voir une pièce de quarante francs, et nous sûmes des détails effrayants sur la misère secrète de quelques femmes dites comme il f.nit. I.a revendeuse, mise m gaieté par noire conversation, se dessina. Sans trahir aucun nom, aucun secret, elle nous lit frissonner en nous démonliant qu'il se rencontrait peu de bonheurs, a Paris, qui ne fussent assis sur la base vacillante (le l'emprunt. Elle possédait dans ses tiroirs des grand'mères, des enfants, des défunts maris, des petites-tilles mortes et entourées d'or et di' brillants. Elle apprenait d'effrayantes histoires en faisant
i ails, i ses pratiques les unes sur les autres, en leur ariaehant leurs seerels
dans les moments de passion, de brouilles, de colores, el ilans 1rs préparations anodines que veut un emprunt pour se conclure.
— Comment avez-vous été, «lis- je, amenée à taire ce commerce?
— Pour mon tils. dit-elle avec naïveté.
Presque toujours, les revendeuses à la toilette justilicnt leur commerce parties raisons pleines de beaux motifs. Madame Nourrisson se posa comme ayant perdu plusieurs prétendus, trois filles qui avaient très-mal tourné, toutes ses illusions, enfin. Elle nous montra, comme étant celles de ses plus belles valeurs, des reconnaissances du mont-de-piété pour prouver combien son commerce comportait de mauvaises chances. Elle se donna pour gênée au Trente prochain. On la volait beaucoup, disait-elle.
Nous nous regardâmes en entendant ce mot un peu trop vif.
— Tenez, mes enfants, je vas vous montrer comment l'on nous refait! Il ne s'agit pas de moi, mais de ma voisine d'en face, madame Mahuchet, la cordonnière pour femmes. J'avais prêté de l'argent à une comtesse, une. femme qui a trop de passions eu égard à ses revenus. Ça vous a de beaux meubles, un magnifique appartement ! ça reçoit, ça fait, comme nous disons, un esbrottffe du diable. Elle doit donc trois cents francs à sa cordonnière, et ça donnait un dîner, une soirée, pas plus tard qu'avant-hier. La cordonnière, qui apprend cela par la cuisinière, vient me voir; nous nous montons la tête, elle veut faire un esclandre, moi je lui dis : — Ma petite mère Mahuchet, à quoi cela sert-il? à se faire haïr. 11 vaut mieux obtenir des gages. Ardleuse, râleuse et demie! Et l'on épargne sa bile... Elle veut y aller, me demande de la soutenir, nous y allons.
— Madame n'y est pas.
— Connu. — Nous l'attendrons, dit la mère Mahuchet, dussé-je l'ester là jusqu'à minuit. Et nous nous campons dans l'antichambre et nous causons. Ah! voilà les portes qui vont, qui viennent, des petits pas, des petites voix. Moi, cela me faisait de la peine. Le monde arrivait pour dîner. Nous jugez de la tournure que ça prenait . La comtesse envoie sa femme de chambre pour amadouer la Mahuchet. «Vous serez payée demain ! » Enfin, i ■ >i 1 1 < -s les colles!... Rien ne prend. La comtesse, mise comme un dimanche, arrive dans la salle à manger : ma Mahuchet , quj l'entend, ouvre la porte el se présente. Dam! envoyant une table étincelante d'argenterie
876 LE TIKOlll DU DIABLE.
les réchauds, les chandeliers, toul brillait comme un écrin), elle part comme du soldavatrt et lance sa fusée : — Quand on dépense l'argent des autres, on devrait être sobre, ne pas donner ii dîner. Être comtesse et devoir cent écus à une malheureuse cordonnière qui a sept enfants!... Vous pouvez deviner tout ce qu'elle débagoule, c'te femme qu'a peu d'éducation. Sur \m mol d'excuse | pas de tonds ! ) de la comtesse, ma Hahuchet s'écrie : — Eh ! madame, voilà de l'argenterie! engagez vus couverts et payez-moi ! — Prenez-les vous-même, dit la comtesse en ramassant six couverts et les lui fourrant dans la main. Nous dégringolons comme un succès!... Non: dans la rue, les larmes sont venues à la Mahuehet, elle a rapporté les
couverts, car elle ;i du cœur, en faisant des excuses ils étaient
en maillechort !...
— Elle est restée à découvert 1 lui dis-je.
— Ah! mon cher monsieur, dit madame Nourrisson, éclairée par ce calembour, vous êtes un artiste, vous laites des pièces de théâtre, vous demeurez rue du Belder, et vous êtes resté avec madame Antonia, vous
a\ez des tics que je connais Allons, vous voulez avoir quelque rareté
dans le grand genre. On ne me dérange pas pour rien.
— Je vous jure, ma chère madame Nourrisson, que nous voulions uniquement avoir le plaisir de faire votre connaissance et «pie nous souhaitons des renseignements sur vos antécédents, savoir par quelle pente vous avez glissé dans votre métier.
— fêtais femme de confiance chez un maréchal de France, le prince d'Ysemberg, dit-elle en prenant une pose de Donne. In matin, il vient une des comtesses les plus huppées de la cour impériale, elle vent parler au maréchal, et secrètement. Moi, je me mets aussitôt en mesure d'écouter. Ma femme fond en larmes, elle confie à ce benêt de maréchal (le prince d'Ysemberg, ce Gondé de la République, un benêt!) que son mari, qui servait en Espagne, l'a laissée sans un billet de mille francs, que si elle n'en a pas un ou deux à l'instant, ses enfants sont sans pain: elle n'a pas ù manger demain. Mon maréchal, assez donnant dans ce temps-là, tire deux billets de mille francs de son secrétaire. Je regarde cette belle comtesse dans l'escalier sans qu'elle puisse me voir; elle riait d'un contentement si peu maternel que je me glisse jusque sous le péristyle, et je lui entends
dire tout bas à son chasseur : — « Chez Leroy! » J'y cours. Ma mère de famille entre chez ce fameux marchand, rue Richelieu, vous savez... Elle se commande et paie une robe de quinze cents francs : on soldait alors une robe en la commandant. Le surlendemain, elle pouvait paraître à un bal d'ambassadeur, harnachée comme une femme doit l'être pour plaire à la fois à tout le monde et à quelqu'un. De ce jour-là, je me suis dit : « J'ai un état! Quand je ne serai plus jeune, je prêterai sur leurs nippes aux grandes dames, car la passion ne calcule pas et paie aveuglément. » Si c'est des sujets de vaudeville que vous cherchez, je vous en vendrai....
Elle partit après nous avoir montré les cinq dents jaunes qui lui restent, en nous saluant et en essayant de sourire.
Xous nous regardâmes, épouvantés l'un comme l'autre de celte tirade, où chacune des phases de la vie antérieure de madame Nourrisson avait laissé sa tache.
DE BALZAC
POUROHOI.
Pourquoi, souvent, ceux qui parlaienl le plus haut à Paris, se taisent-ils tout à coup?
Le ruisseau voisin, dont le murmure m'importunait, se tail depuis qu'aucun obstacle n'embarrasse son lit ; sur les rouages du moulin qu'il l'ait mouvoir, un peu d'huile lui à propos versée, et j'ai cesse d'entendre le brait strident qui blessait mon oreille.
Le silence a donc une cause, mais elle est quelquefois difficile à découvrir.
J'ai VU des hommes, adversaires bruyants de certains ministres, blâmer bien haut leur système, déclamer contre les abus, flétrir de honteuses faveurs, dénoncer des marchés scandaleux, condamner des manœuvres corruptrices, et j'avais pour ces hommes nue haute estime. Quelques mois après, rien n'étail changé, si ce n'est leur conduite : le mal était le même, mais ils ne le Misaient plus, ils ne voulaient plus le voir.
Quel prodige opéra cette métamorphose? Quel enchanteur ferma tout à
coup lanl de bouches menaçantes'.'
Je m'adressai cette question, qui pour moi resta longtemps insoluble. Le hasard, auquel sonl dues presque toutes les découvertes, m'a donné, je crois, le mol de l'énigme ; de même que les médecins physiologistes décou vrent dans les entrailles des animaux les mystères de la vie humaine, de même dans les actions d'un chien j'ai trouvé l'explication du fait qui m'a \.ni tant surpris.
POirtni i il 279
Je puis citer le lieu de la scène, le nom des acteurs, celui des témoins. L'événement s'est passe à l'une des séances ordinaires de la société philotechnique ; le héros est le chien d'arrêt de notre excellent confrère M. Léon Bertrand, cet habile chasseur que vous connaissez, qui manie la plume aussi bien que le fusil. L'histoire, souvent, n'est que fable; celte fois, la fable sera de l'histoire.