‹ Le diable à Paris: les Parisiennes à ParisChapitre 19 sur 35 · PROFIL DE GRISETTE · texte numérisé non relu

PROFIL DE GRISETTE

Parmi les étudiants xiui suivaient, I*an passé, les -cours de Técole de Médecine, se trouvait un jeune homme nommé Eugène Aubert. C'était un garçon de bonne famille, qui avait à peu près dix-neuf ans. Ses parents vivaient en province, et lui faisaient une pension modeste, mais qui lui suffisait. Il menait une vie tranquille, et passait pour avoir un caractère fort doux. Ses camarades Taîmaient; en toute occasion on le trouvait bon et serviable, la main généreuse et le cœur ouvert. Le seul défaut qu'on lui reprochait était un singulier penchant à la rêverie et à la solitude, et une réserve si excessive dans son langage et ses moindres actions, qu'on l'avait surnommé la Petite Fille , surnom , du reste, dont il riait lui-même , et auquel ses amis n'attachaient aucune idée qui pût l'offenser, le sachant aussi brave qu'un autre au Le-

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BoJo; joais il était vrai que sa conduitô justifiait un peu ce sobriguet, surtout par la façon dont elle contrastait jav€c,les JEDiBuss de sas «ompagfiûns. T^ant qu'il n'était ^le&tion .que de .tra\!^, il «était le premier à l'œuvre; loais, s'il s'agissait dW&e partie de glaisîr, d'un ^er au Moulin de beuvne, ouoi'une contredanse à la tChaunoière , la JPeUie FUle secouait la ^tôte ^et regagnait sa chambreite garnie. Chose presque naoustrueuse paron te&éiîuâiaQtB, ncmseulement Eugène nf avait pas.de oaaaitcesse, quoique scmiige et sa j^gure eusseut pu im valoir idés mceàs , mais on jne l'avait jamais vu îam le gakmt autConQ)tojr d'une grisette,, .vsage âarniémQrialiau.qttacUer Xatin.Xes beautés qui peupleat la JVIûntagaeT8aiJ3te- Geneviève , et vse partagent les amdurs des écoles, Itù Jn^iraient.une aorte de répujgfiance ^ui allait jusqu'à ra version. U las .regardait comme u£ie espèce à part, dafigerousejù^rateetdépravée, néeipcMir laisser partout le mal ist le malheur en échange de iquelqucs pkûsiss. a Gafdez-^vous de ces XemmesTlà, disaitril : ce sont des poupéas de fer.xouge. » £t il jie ipou^ait ' jnalheuFeusement que trop d'exemples pour justifier la haine qu'elles lui inspiraient. JLes fquerelles, Les désordres, quelquefois méme.la.£uine ^u'i^raînent ces 'liaisons ipassagèures , dont les «dehors ressemblent ,au honhenr, îi'étaient que trop faciles à cikr, l'aonéû .dernière comme. aujourd'hui, et probahlemeni cornai c . l'anfiée prochaine.

Il va sans dire ^e les amis d'Eugène Je salttajant

continuellement sur sa morale et ses scrupules : « Qae prétends-tu , lui demandait souvent un de ses camarades, nommé Marcef, qui faisait profession d'être un bon vivant, que prouvent une faute ou un accident arrivé une fois par hasard?

— Qu'il faut s'abstenir, répondait Eugène, de peur qu'ils n'arrivent une seconde fois.

— Faux raisonnement! répliquait Marcel; argument de capucin de carte, qui tombe si le compagnon trébuche. De quoi vas-tu t'inquiéter? Tel d'entre nous a perdu au jeu ; est-ce une raison pour se faire moine ? L'un n'a plus le sou, l'autre boit de l'eau fraîche; est-ce qu'Élise en perd l'appétit? A qui la faute si le voisin porte sa montre au Mont-de- Piété pour aller se casser un bras à Montmorency? la voisine n'en est pas manchote. Tu te bats pour Rosalie; on te donne un coup d'épée : elle te tourne le dos, c'est tout simple; en a-t-elle moins fine taille? Ce sont de ces petits inconvénients dont l'existence est parsemée, et ils sont plus rares que tu ne penses. Regarde un dimanche, quand il fait beau temps, que de bonnes paires d'amis dans les cafés, les promenades et les guinguettes! Considère-moi ces gros omnibus bien rebondis, bien bourrés de grisettes, qui vont au Ranelagh ou à Belleville. Compte ce qui sort, un jour de fête seulement, du quartier Saint - Jacques : les bataillons de modistes, les armées de lingères, les nuées de marchandes de tabac; tout cela s'amuse, tout cela a ses amours ; tout cela va s'abattre autour

de Paris, sous les tonnelles des campagnes, comme des volées de friquets. S'il pleut, cela va au mélodrame manger des oranges et pleurer; car cela mange beaucoup, c'est vrai, et pleure aussi très-volontiers, c'est ce qui prouve un bon caractère. Mais quel mal font ces pauvres filles, qui ont cousu, bâti, ourlé, piqué et ravaudé toute la semaine, en prêchant d'exemple, le dimanche, l'oubli des maux et l'amour du prochain? Etquepeut faire de mieux un honnête homme, qui, de son côté, vient de passer huit jours à disséquer des choses peu agréables, que de se débarbouiller la vue en regardant un visage frais, une jambe ronde, et la belle nature?

•— Sépulcres blanchis, disait Eugène.

— Je dis et je maintiens, continuait Marcel, qu'on peut et qu'on doit faire Téloge des grisettes, et qu'un usage modéré en est bon. Premièrement, elles sont vertueuses, car elles passent la journée à confectionner les vêtements les plus indispensables à la pudeur et à la modestie ; en second lieu, elles sont honnêtes , car il n'y a pas de maîtresse lingère ou autre qui ne recommande à ses filles de boutique de parler au monde poliment; troisièmement, elles sont très-soigneuses et très-propres, attendu qu'elles ont sans cesse entre les mains du linge et des étoffes qu'il ne faut pas qu'elles gâtent, sous peine d'être moins bien payées; quatrièmement, elles sont sincères, parce qu'elles boivent du ratafia; en cinquième lieu, elles sont économes et frugales, parce qu'elles ont

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beaucoup de peiae à.gagaer ireiite sods, éi, 6'il se trouve des occaauMis où eUes sernKmtrent geormandes et dépensières, ee s!^ni jamais airec leurs propres deniers; siûëniameot, leUes wiit'ti!à»^gaîe6, parée que le travail .^ui les <icoiipe'6st>en.géBéralen- . auyeux à moucir, et qu'elies MliUeot «ewmneote paîBjBon dans reaudàscqnerittvrage est leriikîflé. DnaiÉre jcvantage qu'on rencontre en elles, d'est qu'elles <ne .sont point ifènantea, vu qu-âUes «passent leuririe clouées sur une ebase ilout «elles <ne çeutent .pis bcMiger, et que, iparriûODséqu£at,>îl teur^est ifapoflnlile .de>cou]{ir Après JetB6 amants iO«mnie >des damestde bonne compagnie. Enoutce^ietijBS ne^DStpasiiaiaB*des, parce qu'elles, aosit obligées de »tfBnpter4eurs .points, filles ne dépeosentipa&gKanâ'dhase ipourleur cbauasure, parée qu'eUes nisrelient peu, nîjpnui^kvr .ioilettie, parée qu'il est cave qu'on leur.f^se'ccédst. Si on lies accuse id'inetttilance, ce oi'est pas^aree qu'elles fisent de mauvais romans ni^r^méebanoeié naturelle;! cela -tient, au grand nombre derpeisfiimes différentes .(pii passent deisant^ieups biHitiques; rd^on , autre i oMé, eélles ftowfeni • sufiisEunnent 'qu'elle: nont icapables de fnssMuas iréritBbtefipar iaigixmde;qistntëé d'entre elles qoi^se jetiesct jwrneilement .dans la Seine ou par leur fenêtre, ou qui 5S'a9pb3sxi6nt dansiksrs domiciles. Elles* ont, il •estrvrai, Kinconvément. d'avoir presque toujours faim etsoif, piéoisémentàicaufiede leur grande tempérance, mais lil est notoire qu'elles peuvent se contenter, .^enigutte de repas, âfiw^veire

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cïebiàre et d'an cigare : qmUié prédise qu'on rencoûtre biea. rarrai^t en- ménage. Bref, je soutiens qu'elle» sent bMmes^diiiiAleSr Mêles et désintéres^ sées, ebqisB c'est une ebose regrettable lorsqu'elles fioissmtà^llhôpilal. v

Lorsque ' Marcel parlait ainsi, c'était la plupait du temps au café, quand il s'était un peu échauffé latète; il riRn^ssalt alors le verre de son ami, et voulait le i^e boire à la santé de mademoiselle Pinson; ouvrière en linge, qui était leur voisine ; mais Eugèneprenait son chapeau, et, tandis que- Marcel continuait à pérorer devait ses camarades; il s'esquivait'

Madfimôtedle . FinsDn:: n'était- pisi préd^nvetit> ce' qa*on appelle^ une jolie) f^asone. Ily> a beaucoup de^ àiiïérence entre une jolie femme et une jolie grisette. Si unei jolie fenane, reconnue- pour telle, et: alnsB ûommée en langue parisienne,^ s'avisait; de mettre un. petit b(»mety une robe de guingan et un' tablier de soie, elle seirait tenue^ il est^vrai, de paraître une*^ jolie gris^te^. Maie «si une grisette s^alToble d'Un cha* peau, d'un camail dte velo«r» et d'une robe de Pal- Dayre,. elle n'est nullement' forcée d'être une jolie femme; bien au contraire, il est probable qu'elle aura* l'air d'Ua portemanteau, et, en l'ayant, elle sera dansi sen droite La différence consiste donc dans les conditions oui vivent ces deux étreS) et principalement

dans ce morceau de carton roulé, recouvert d'étoffe et appelé chapeau, que les femmes ont jugé à propos de s'appliquer de chaque côté de la tête, à peu près comme les œillères des chevaui. (Il faut remarquer cependant que les œillères empêchent les chevaux de regarder de côté, et que le morceau de carton n'empôche rien du tout.)

Quoi qu'il en soit, un petit bonnet autorise un nez retroussé, qui, à son tour, veut une bouche bien fendue, à laquelle il faut de belles dents et un visage rond pour cadre. Un visage rond demande des yeux brillants; le mieux est qu'ils soient le plus noirs possible, et les sourcils à Favenant. Les cheveux sont ad libitum, attendu que les yeux noirs s'arrangent de tout. Un tel ensemble, comme on le voit, est loin de la beauté proprement dite. C'est ce qu'on appelle une figure chiffonnée, figure classique de grisette, qui serait peut-être laide sous le morceau de carton, mais que le bonnet rend parfois charmante, et plus jolie que la beauté. Ainsi était mademoiselle Pinson.

Marcel s'était mis dans la tête qu'Eugène devait faire la cour à cette demoiselle; pourquoi? je n'en sais rien, si ce n'est qu'il était lui-même l'adorateur de mademoiselle Zélia, amie intime de mademoiselle rinson. Il lui semblait naturel et commode d'arranger ainsi les choses à son goût, et de faire amicalement l'amour. De pareils calculs ne sont pas rares, et réussissent assez souvent, l'occasion, def uis que le monde existe, étant, de toutes les tentations, la plus forte.

Çui peut dire ce qu'ont fait naître d'événements heureux ou malheureux, d'amours, de querelles, de joies ou de désespoirs, deux portes voisines , un escalier secret, un corridor, un carreau cassé ?

Certains caractères, pourtant, se refusent à ces jeux du hasard. Us veulent conquérir leurs jouissances, non les gagner à la loterie, et ne se sentent pas disposés à aimer parce qu'ils se trouvent en diligence à côté d'une jolie femme. Tel était Eugène, et Marcel le savait; aussi avait-il formé depuis longtemps un projet assez simple, qu'il croyait merveilleux et surtout infaillible pour vaincre la résistance de son compagnon.

Il avait résolu de donner un souper , et ne trouva rien de mieux que de choisir pour prétexte le jour de sa propre fête. Il fit donc apporter chez lui deux douzaines de bouteilles de bière , un gros morceau de veau froid avec de la salade, une énorme galette de plomb, et une bouteille de vin de Champagne. Il invita d'abord deux étudiants de ses amis, puis il fit savoir à mademoiselle Zélia qu'il y avait le soir gala à la maison , et qu'elle eût à amener mademoiselle Pinson. Elles n'eurent garde d'y manquer. Marcel passait, à juste titre, pour un des talons rouges du quartier Latin , de ces gens qu'on ne refuse pas ; et sept heures du soir venaient à peine de sonner, que ces deux femmes frappaient à la porte de l'étudiant, mademoiselle Zélia en robe courte, en brodequins

gris et en bonnet à fleurs; mademoiselle Pinson, plus

modeste, vêtue d'usé robe noire qui Eté la quittait pas, et qui lui donnait, disait-on, une sorte de petit air espagnol dont elle se montrait fort jalouse. Toutes deux ignoraient, on le pense Uen , les secrets desseins de leur hôte.

Marcel n'avait pas fait la inaladïesse d'inviter Eugène d'avance ; il eût été trop sûr d'un refus de sa part. Ce fut seulement lorsque ces demmselles eurent pris place à table , et après le prunier verre vidé, qu'il demanda la permission de s'afesenter quelques instants pour aller chercher un convive, et qu'û se dirigea vers lamaison qu'habitait Eugène; *He trouva, comme d'ordinaire, à son travail, seul, entouré de ses livres. Après quelques propos insignifiants, il commença à lui faire tout doucement ses rcj^oches accoutumés^ qu'il se fatiguait trop, qu'il avait tort de ne prefidre aucune distraction, puis il lui proposa un tour de promenade. Eugène, un peu las, en effet, ayant étudié toute la journée, accepta; les deux jeunes gens sortirent ensemble, et il ne fut pas difficile i Marcel, après quelques tours d'allée au Luxembourg, d'obliger son ami à entrer chez lui.

Les deux griseltes, restées seules, et ennuyées probablement d'attendre , avaient débuté par se mettre a l'aise; elles avaient ôté leurs châles et leurs bonnets, et dansaient en chantant une contredanse, non sans faire de temps en temps honneur aux provisions, par manière d'essai. Les yeux déjà brfllants et le visage animé, elles s'arrêtèrent joyeuses et un peu es-

soufflées lorsque Eugène les salua d'un air à la fois timide et surpris. Att^du ses moeurs solitaires, il était à peine connu d'elles ; aussi Teurent-elles bientôt dévisagé des pieds à la tête avec cette curiosité intrépide qui est le privilège de leur caste; puis elles reprirent leur chassen et leur danse^ comme si de rien n'était. Le nouveau venu, à demi déconcerté, faisait déjà quelques pas en arrière, songeant peutêtre à la retraite , lorsque Marcel , ayant fermé la porte à double tour, jeta bruyamment la clef sur la table.

« Personne encore! s'écria- t-il. Que font donc nos amis 7 Mais n'importe I le sauvage nous appartient. Mesdemoiselles, je vous présente le plus vertueux jeune homme de France et de Navarre , qui désire depuis longtemps avoir l'honneur de faire votre connaissance, et qui est particulièrement grand admirateur de mademoiselle Pinson, v

La contredanse s'arrêta de nouveau; mademcôselle Pinson Ht un léger salut, et reprit son bonnet.

« Eugène I s'écria Marcel I c'est aujourd'hui ma îèle ; ces deux dames ont bien voulu venir la célébrer avec nous. Je t'ai presque amené de force, c'est vrai; niais j'espère que tu resteras de bon gré, à notre commune prière. Il est à présent Jomit heures à peu près ; nous avons le temps de fumer une pipe en attendant que l'appétit nous vienne. )>

Parlant ainsi, il jeta un regard significatif à made* moiseUe Pinson I qui^ le comprenant aussitôt, s'in*

clina une seconde fois en souriant, et dit d'une voLsd dbuce à Eugène : « Oui, monsieur, nous vous eu\ prions. » I

En ce moment, les deux étudiants que Marcel avaitj invités frappèrent à la porte. Eugène vit qu'il n'y avait pas moyen de reculer sans trop de mauvaise | gr&ce, et, se résignant, prit place avec les autres. i

Le souper fut long et bruyant. Ces messieurs ayant i commencé par remplir la chambre d'un nuage de fu- 1 mée, buvaient d'autant pour se rafraîchir. Ces dames faisaient les frais de la conversation, et égayaient îa compagnie de propos plus ou moins piquants aux dépens de leurs amis et connaissances, et d'aventures plus ou moins croyables, tirées des arrière-boutiques. Si la matière manquait de vraisemblance, du moins > n'était-elle pas stérile. Deux clercs d'avoué, à les en croire, avaient gagné vingt mille francs en jouant §ur les fonds espagnols, et les avaient mangés en six semaines avec deux marchandes de gants; le fils d'un des plus riches banquiers de Paris avait proposé à une célèbre lingère une loge S l'Opéra et une maison de campagne qu'elle avait refusées, aimant mieux soigner ses parents et rester fidèle à son commis des Deux-Magots; certain personnage qu'on ne pouvait nommer, et qui était forcé par son rang à s'envelopper du plus grand mystère , venait incognito rendre visite à une brodeuse du passage du Pont-Neuf, la-

quelle avait été enlevée tout à coup par ordre supérieur, mise dans une chaise de poste à minuit , avec un portefeuille plein de billets de banque, et envoyée aux États-Unis, etc., etc.

« Suffit, dit Marcel, nous connaissons cela. Zélia improvise, et, quant à mademoiselle Mimi (ainsi s'appelait mademoiselle Pinson en petit comité), ses renseignements sont imparfaits. Vos clercs d'avoué n'ont gagné qu'une entorse en voltigeant sur les ruisseaux; votre banquier a offert une orange, et votre brodeuse est si peu aux États-Unis, qu'elle est visible tous les jours, de midi à quatre heures, à l'hôpital de la Charité, où elle a pris un logement par suite de manque de comestibles. »

Eugène était assis auprès de mademoiselle Pinson. 11 crut remarquer, à ce dernier mot, prononcé avec une indifférence complète, qu'elle pâlissait. Mais presque aussitôt elle se leva, alluma une cigarette, et s'écria d'un air délibéré :

Silence à votre tour! je demande la parole. Puisque le sieur Marcel ne croit pas aux fables , je vais raconter une histoire véritable, et quorum pars magna fui.

— Vous parlez latin ? dit Eugène.

— Comme vous voyez, répondit mademoiselle Pinson; cette sentence me vient de mon oncle, quia servi sous le grand Napoléon, et qui n'a jamais manque de la dire avant de réciter une bataille. Si vous ignorez ce que ces mots signifient, vous pouvez l'ap-

lliO LB DIABLE A PARIS.

prendre sans payer; cela veut dire : Je vous en dôme ma parofe d'honneur. Yot» saurez donc qm, la semaioe passée, je m'étais rendue avec deux de mes amies, Blanchette et Rougette, au théâtre de TOdéon. •^ Attendez que je €Oupe la galette, dit Marcd.

— Coupez, mais écoutez, rq)rit mademois^e Pinson. J'étais donc allée avec Biaficbette et Rougette à rOdéon, voir une tragédie. Rougette, comme vous savez, vient de perdre. sa grand'mère; elle a hérité de quatre cents francs. Nous avions pris une baignoire ; trois étudiants se trouvaient au parterre; ces jeunes gens nous avisèrent, et, sous prétexte que nous étions seules, nous invitèrent à souper.

— De but en blanc ? demanda Marcd; en vérité, c'est très-galant. Et vous avez refusé, je suppose?

— Non, monsieur, dit mademoiselle Pinson, nous acceptûmes, et, à Tentr'aete, sans attendre la fin de la pièce, nous nous transportâmes chez Viot.

— Avec vos cavaliers ?

— Avec nos cavaliers. Le garçon commença, Uen entendu, par nous dire qu'il n'y avait plus tien; mais une pareille inconvenance n'était pas faite pour nous arrêter. Nous ordonnâmes qu'on allât par la ville chercher ce qui pouvait manquer. Rougette prit la plume, et commanda un festin de noees : des crevettes, une omelette au sucre, des beignets, dos moules, des œufs à la neige, tout ce (]^'il y a dans le monde des marmites. Nos jeunes ineonmis, à dire vrai, faisaient légèrement la grimace...

— Je le crois parUea bien ! dài Marcel.

— Nous û-en tînmes ccHiipte. La chose apportée, Dous CGnuB/eBçÀines à faire les jolies femmes. Nous ne treuvioas rien de bon, tout nous dégoûlaâ. A peine un plat était^il entainé, que nous le renvoyions pour en demander ua autre. « GariÇon; emportez cela; ce n'est pas tolérable. Où avez-'vous pris des horreurs pareilles? » NosioeoBnus désirèrent manger; mais il ne leur fut pas loisible. Bref, nous soupâmes c(»nme dînait Sancho, et la colère nous porta même à briser quelques ustensiles.

*** Belio cooduîftel et commeot payer f "*- Voilà précisément la question que 1^ trois in« connus s'adressèrent; par TentretieB qu'ils eurent à voix basse, l'un d*«ux nous parut posséder six fi^ancs, l'autre infiniment moins, et le troisième n'avait que sa montre, qu'il tira généreusement de sa poche. En cet état, les trois infortunés se présentèrent au comp* toir, dans le but d'obtenir un délai quelconque. Que pensez*vous qu'on leur répondit?

— Je pense, répondit Marcel, que l'on vous à gardées en gage, et qu'on les a conduits au violon.

— C'est une erreur, dit mademoiselle Pinson.

A\ant de monter dans le cabinet, Rougette avait pris ses mesures, «t tout était payé d'avance. Imaginez le coup de théâtre à cet4e réponse de Viot :. Messieurs, tout est payé! Nos inconnus nous regardèrent comme jamais trois chiens n'ont regardé trois évêques, aveo une stupéfaction piteuse mêlée d'un pur attendrisse*

ment. NouSi cependant, sans feindre d'y prendre garde, nous descendîmes et fîmes venir un fiacre. « Chère marquise , me dit Rougette , il faut reconduire ces messieurs chez eux. — Volontiers, chère comtesse, • répondis-je. Nos pauvres amoureux ne savaient plus quoi dire. Je vous demande s'ils étaient penauds! ils se défendaient de notre politesse, ils ne voulaient pas qu'on les reconduisit, ils refusaient de dire leur adresse; Je le crois bien, ils étaient convaincui^ qu'ils avaient affaire à des femmes du monde, et ils demeuraient rue du Ghat-qui-péche I

Les deux étudiants, amis de Marcel, qui, jusque-là, n'avaient guère fait que fun^er et boire en silence, semblèrent peu satisfaits de cette histoire. Leurs visages se rembrunirent; peut-être en savaient -ils autant que mademoiselle Pinson sur ce malencontreux souper, car ils jetèrent sur elle un regard inquiet, lorsque Marcel lui dit en riant :

« Nommez les masques, mademoiselle Mimi. Puisque c'est de la semaine dernière, il n'y a plus d'inconvénient.

— Jamais, monsieur, dit la grisette. On peut berner un homme, mais lui faire tort dans sa carrière, jamais I

— Vous avez raison, dit Eugène, et vous agissez en cela plus sagement peut-être que vous ne pensez. De tous ces jeunes gens qui peuplent les écoles, il n'y en a presque pas un seul qui n'ait derrière lui quelque faute ou quelque folie , et cependant c'est de là que

sortent tous les jours ce qu'il y a en France de plus distingué et de plus respectable : des médecins, des magistrats...

— Oui, reprit Marcel, c'est la vérité. Il y a des pairs de France en herbe qui dînent chez Flicoteaux , et qui n'ont pas toujours de quoi payer leur carte. Mais, ajouta-t-il en clignant de l'œil, n'avez- vous pas revu vos inconnus ?

— Pour qui nous prenez-vous? répondit mademoiselle Pinson d'un air sérieux et presque offensé. Connaissez-vous Blanchette et Rougette? et supposez- Nous que moi-même...

— C'est bon, dit Marcel, ne vous fâchez pas. Mais xoilà, en somme, une belle équipée. Trois écervelées qui n'avaient peut-être pas de quoi dîner le lendemain, et qui jettent Targent par les fenêtres pour le plaisir de mystifier trois pauvres diables qui n'en peuvent maisl

— Pourquoi nous invitent-ils à souper? » répondit mademoiselle Mimi Pinson.

Avec la galette parut, dans sa gloire, l'unique bouteille de vin de Champagne qui devait composer le dessert. Avec le vin on parla chanson, a Je vois, dit Marcel, je vois, comme dit Cervantes, Zélia qui tousse; c'est signe qu'elle veut chanter. Mais, si ces

Biessieurs le trouvent bon, c'est moi qu'on fête, et

qui, par oouéquent, prie mademoiselle Mimi, si el]e n'est pas eoraiiée par son anecdote, de nous honorer d'un couplet. Eugène, continua-t-il, sois donc un peu galant, trinque avee ta voisiflie, et demande-lal un couplet pour moi. »

Eugène rougit et obéit. De même que madexnoiseUe PinfiOQ n'avait pas dé^gné de le faire pour rengager lui-même à rester, il s'Inclina, et lui dit timidanent : « Oui, mademoiselle, nous vous en prions. »

En même temps il souleva son verre, et toucha celui de la grisette. De ce léger dboc sortit un son clmr et argiQitin; mademoiselle Pinson saisit cette note au vol, et, d'une voix pure et fratche, la contînualongten^s en^^deïioe.

« Allons, dit-elle, j'y consens, puisque mon verre me donne le la. Mais, que voulez-vous que je vous chante? Je ne suis pas bégueule, je vous en préviens, mais je ne sais pas de couplets de corps de garde, je ne m'encanaille pas la mémoire.

— Connu, dit Marcel, vous êtes une vertu; allez votre train, les opinions sont libres.

— Eh bien I reprit mademoiselle Pinson , je vais VOU& chanter à la bonne venue des couptoisqu'^o a faits sur moi.

— Attention I Quel est Tableur?

— Mes camarades de magasin : c'est de fo poésie faite à l'aiguille; ainsi, je réclame l'kMkdgenoe.

— Y a-t-il un refraia à voke cfacmaoïif

— Certainement : lâ belle deoiâûde I

— En ce cas-là, dit Marcel, prenons nos couteaux, et, au refrain, tapons sur la table, mais tâchons d'aller en mesure. Zélia peut s'abstenir, si elle veut.

— Pourquoi cela, malhoniiête garçon? demanda Zélia en colère.

— Pour cause, répondit Marcel; mais, si vous désirez être de la partie, tenez, frappez avec un bouchon, cela aura moins d'inconvénients pour nos oreilles et pour vos blanches mains. »

. Marcel avait rangé en rond les vwres et les assiettes, et s'était assis au milieu de la table, son couteau à la main. Les deux étudiants du souper de Rougette, un peu regaillardis, ôtèrent le fourneau de leurs pipes pour frapper avec le tuyau de bois; Eugène rêvait, Zélia boudait. Mademoiselle Pinson prit une assiette, et fit signe qu'elle voulait la casser, ce à quoi Marcel répondit par un geste d'afisentiment, en sorte que la chanteuse, ayant pris les morceaux pour s'en faire des castagnettes, commença ainsi les couplets que ses compagnes avaient composés , après s'être excusée d'avance de ce qu'ils pouvaient contçnir de trop flatteur pour elle :

Mlmi Pinson est une blonde, Une blonde que Von connaît; Elle n'a qu'une robe au monde,

Landerirette !

Et qu'un bonnet.

Le Grand Turc en a davantage;

Dieu voulut de cette façbu

La rendre sage :

On ne peut pas la mettre en gage, La robe de Mimi Pinâon.

Mimi Pinson porte une rose, Une rose blanche au côté; Cette fleur dans son cœur éclose,

Landerirette!

Cest la gaieté.

Quand un bon souper la réyeille, Elle fait sortir la chanson

De la bouteille; Parfois il penche sur Voreille, Le bonnet de Mimi Pinson.

Elle a les yeux et la main prestes; Les carabins, matin et soir, Usent les manches de leurs vestes,

Landerirette!

A son comptoir.

Quoicnie sans maltraiter personne, Mimi leur fait mieux la leçon

Qu'à la Sorbonne.

Il ne faut pas pas qu'on la chiffonne, La robe de Mimi Pinson.

Mimi Pinson peut rester fille;

Si Dieu le veut, c'est dans son droit.

Elle aura toujours son aiguille,

Landerirette !

Au bout du doigt.

Pour entreprendre sa conquête.

Ce n'est pas tout qu'un beau garçon :

Faut être honnête, Car il n'est pas loin de sa tête.

Le bonnet de Mimi Pinson. *

D'un gros boaqaet de fleur d'orange Si rAmonr veut la couronner, Elle a quelque chose en écliange,

Landerirette !

A lui donner.

Ce n'est pas, on se l'imagine.

Un manteau sur un écusson

Fourré d'hermine; C'est l'étui d'une perle fine, La robe de Mimi Pinson.

Mimi n'a pas l'âme vulgaire , Mais son coeur est républicain* Aux trois jours elle a fait la guerre,

" anderirette !

£n casaquin.

A défaut d'une hallebarde.

On l'a vue avec son poinçon

Monter la garde.

Heureux qui mettra la cocarde Au bonnet de Mimi Pinsou.

Les couteaux et les pipes, voire même les chaises , avaient fait leur tapage, comme de raison, à la fin de chaque couplet. Les verres dansaient sur la tahie , et les bouteilles , à moitié pleines , se balançaient joyeusement en se donnant de petits coups d'épaule.

i Et ce sont vos bonnes amies, dit Marcel, qui vous ont fait cette chanson-là? il y a un teinturier, c'est trop musqué. Parlez-moi de ces bons airs où on dit les choses ! »

Et il entonna d'une voix forte :

Nanette n'avait pas encor quinze ans.

158 LE DlÀbLË A PARIS.

« Assez, assez, dit mademoiselle Pinson; dansons plutôt, faisons un tour de valse. Y a-t-fl ici un musicien quelconque?

— J'ai ce qu'il vous faut, répondit Marcel, j'ai une guitare; mais, continua- t-il en décrochant l'instrument, ma guitare n'a pas ce qu'il lui faut; elle est chauve de toutes ses cordes.

— Mais voilà un piano, dit ZéKa, Marcel va vous faire danser. »

Marcel lança à sa maîtresse un regard aussi furieux que si elle l'eût accusé d'un crime. Il était vrai qu'il en savait assez pour jouer une ccmtredanse ; mais c'était pour lui, comme pour bien d'autres, une espèce de torture à laquelle il se soumettait peu volontiers. Zélia, en le trahissant, se vengeaK du bouchon.

« Êtes-vous folle? dit Marcel; vous savez bien que ce piano n'est là que pour la gloire, et qu'il n'y a que vous qui l'écorchiez. Dieu le sait. Où avez-vous pris que je sache faire danser ? Je ne sais que la Murseillaise, que je joue d'un seul doigt. Si vous vous adres* siez à Eugène, à la bonne heure, voilà un garçon qui s'y entend I mais je ne veux pae Tennuyer à ce point, je m*en garderai bim; il n'y a que vous îd d'assez indiscrète pour faice des ohcses pareiiteft san» crier gare. »

Pour la troisième feis^ Bugène rou^*!, et s^appféla à faire ce qu'on lui demandait d'une façon M politique et si détournée. Il se mit donc au piaoo» et UQ quadrille s'organisa.

Ce fut presque aussi long que le souper. Après la contredanse vint une valse; après la valse, le galop : car on galope encore au quartier Latin. Ces clames surtout étaient infatigables, et faisaient des gambades et des éclats de rire à réveiller tout le voisinage. Bientôt Eugène , doublement fatigué par le bruit et par la veillée, tomba, tout eo jouant macbinalement, dans une sorte de demi-sommeil , comme les postil* Ions qui dorment à cheval. Les danseuses passaient et repassaient devant lut comme des fimiômes dans un rêve; ^, oomme rien n'<est plus aisément triste qu'un homme qui regarde rire les autres, la mélancolie, à laquelle il était sujet, ce tarda pas à s'emparef de lui : « Tïiste jeie, pensait41, misérables plai^ sics, inaturts qu'on croit volés au malheur I Et qui sait laquelie de ces cinq personnes qui sautmt si gaiement devant moi est sûre^ comme disait Marcd, d'avoir de quoi dîner demain? e>

Gomme il faisait cette réflexion, mad^inoiselle Pinson passa près de lui; il crut la voir, tout en galo* pant, preiidivèla dérobée un morceau de g^tte resté sur la table, et le mettre discrètement dans sa poche.

Le Jour ocmuneaçait à paraître quand la c(»npa« goie se s^nu Eugène, avant die r^itrer chez lui, mardia qudque temps dans les rues pour respira Tair frais du matin. Suivant toujours ses tristes peu-

secs, il se répétait tout bas, malgré lui, la chanson de la grisette :

Elle n'a qu'une robe an monde Et qn'un bonnet.

« Est-ce possible? se demandait-il. La misère peutelle être poussée à ce point, se montrer si franchement, et fee railler d'elle-même? Peut-on rire de ce qu'on manque de pain? »

Le morceau de galette emporté n'était pas un indice douteux. Eugène ne pouvait s'empêcher d'en sourire, et, en même temps, d'être ému de pitié. Cependant, pensait-il encore, elle a pris de la galette et non du pain ; il se peut que ce soit par gourmandise. Qui sait? c'est peut-être l'enfant d'une voisine à qui elle veut rapporter un g&teau ; peut-être une portière bavarde qui raconterait qu'elle a passé la nuit dehors, un cerbère qu'il faut apaiser.

Ne regardant pas où il allait, Eugène s'était engagé par hasard dans ce dédale de petites rues qui sont derrière le carrefour Bussy, et dans lesquelles une voiture passe à peine. Au moment où il allait revenir sur ses pas, une fenune, enveloppée dans un mauvais peignoir, la tête nue, les cheveux en désordre, pâle et défaite, sortit d'une vieille maison. £llc semblait tellement faible, qu'elle pouvait à peine marcher; ses genoux fléchissaient; elle s'appuyait sur les murailles, et paraissait vouloir se diriger vers une porte voisine où se trouvait une boite aux lettres, pour y

jeter un billet qu'elle teuaît à la main. Surpris et effrayé, Eugène s'approcha d'elle, et lui demanda ou elle allait, ce qu'elle cherchait, et s'il pouvait l'aider. En même temps il étendit le bras pour la soutenir, car elle était près de tomber sur la borne. Mais, sans lui répondre, elle recula avec une sorte de crainte et de fierté. Elle jeta à terre son billet, montra du doigt la boîte, et paraissant rassembler toutes ses forces : « Là! » dit-elle seulement; puis, continuant à se traîner aux murs, elle regagna sa maison. Eugène essaya en vain de l'obliger à prendre son bras, et de renouveler ses questions. Elle rentra lentement dans l'allée sombre et étroite dont elle était sortie.

Eugène avait ramassé la lettre; il fit d'abord quelques pas pour la mettre à la poste, mais il s'arrêta bientôt. Cette étrange rencontre l'avait si fort troublé, et il se sentait frappé d'une sorte d'horreur mêlée d'une compassion si vive, qu'avant de prendre le temps de la réflexion , il rompit le cachet presque involontairement. Il lui semblait odieux et impossible de ne pas chercher, n'importe par quel moyen, à pénétrer un tel mystère. Évidemment cette femme était mourante ; était-ce de maladie ou de faim ? Ce devait être, en tout cas, de misère. Eugène ouvrit la lettre; elle portait sur l'adresse : « A monsieur le baron de ***, » et renfermait ce qui suit :

« Lisez cette lettre, monsieur, et par pitié ne ref jetez pas ma prière. Vous pouvez me sauver^ et

iGâ LE DIABLE A PARIS.

1) voas seid. Croyez ce (jue je vous dis, sauvez-moi, » et vous aurez fait une bonne ai^tion qui vous por- » tera boubeur. Je viens de faire une cruelle ma* » ladie qui m'a 6té le peu de force et de courage que » j'avais. Le mois d'août Je rentre en magasin; mes » effets sont retenus dans mon dernier logement, et » j'ai presque la certitude qu'avanl samedi je me B trouverai tout à fait sans asile. J'ai si peur de » mourir de faim, que ce matinj'avaispris la résoi lution de me jeter à Teau, car je n'ai rien pris en- » core depuis vingt-quatre beures. Lorsqiïe je xdb B suis souvenue de vous, un peu d'espoir m'est venu au cœur. N'est-ce pas que je ne me suis pas trom- » pée ? Monsi^ir, je vous en supplie à g^ioux, si » peu que vous ferez pour moi me laissera respirer » encore qu^ques jours. Moi, j'ai peur de mourir, » et pujs je n'ai q^ vingt-trois ans 1 Je viendrais » peut-être à bout, avec un peu d'aide, d'atteindre le premier du mois. Si je savais des mots pour ex*' » citer votre pitié Je vous les dirais, mais rien ne me » vient à l'idée. Je ne puis que pleurer de mon im- » puissance, car, je le crains bien, vous ferez de ma » lettre comme on fait quand on en reçoit trop soi^ vent de pareilles : vous la d^blrerez sans penser » qu'une pauvre femme est là qui attend les heures » et les minutes avec l'espoir qye vous aurez pensé » qu'il serait par trop cruel de la laisser ainsi dans » l'inceititude. Ce n'est pas l'idée de donner un louis, » qui est si peu de chose pour vous, qui vous retien-

B dra, j'en suis persuadée; aussi il me semLle que » rien ne vous est plus facile que de plier votre au- » mône dans un papier, et de mettre sur l'adresse : B A mademoiselle Bertin, rue de l'Éperon. J'ai change 9 de nom depuis que je travaille dans les magasins, » car le mien est celui de ma mère. En sortant de » chez vous, donnez cela à un commissionnaire. » J'attendrai mercredi et jeudi, et je prierai avec » ferveur pour que'Dicu vous rende humain.

» Il me vient à l'idée que vous ne croyez pas à » tant de misère; mais, si vous me voyiez, vous seriez » convaincu.

» RODGCTTE. 9

Si Eugène avait d'abord été touché en lisant ces lignes, son étonnement redoubla, on le pense bien, lorsqu'il vit la signature. Ainsi c'était cette môme fille qui avait follement dépensé son argent en parties de plaisir, et imaginé ce souper ridicule raconté par mademoiselle Pinson, c'était elle que le malheur réduisait à cette souffrance et à une semblable prière. Tant d'imprévoyance et de folie semblait à Eugène un rêve incroyable. Mais point de doute, la signature était là; et mademoiselle Pinson, dans le courant de la soirée^ avait également prononcé le nom de guerre de son amie Rougette, devenue mademoiselle Berlin. Comment se trouvalt-elie tout à coup abandonnée, sans secours, sans pain, presque sans asile ? Que faisaient ses amies de la veiQe pendant qu'elle expirait

peut-être dans quelque grenier de cette maison ? Et qu'était-ce que cette maison même où Ton pouvait mourir ainsi?

Ce n'était pas le moment de faire des conjectures, le plus pressé était de venir au secours de la faim. Eugène commença par entrer dans la boutique d'un restaurateur qui venait de s'ouvrir, et par acheter ce qu'il put y trouver. Cela fait, il s'achemina, suivi du garçon, vers le logis de Rougette; mais il éprouvait de l'embarras à se présenter brusquement ainsi; l'air de fierté qu'il avait trouvé à cette pauvre fille lui faisait craindre, sinon un refus, du moins un mouvement de vanité blessée ; comment lui avouer qu'il avait lu sa lettre? Lorsqu'il fut arrivé devant la porte:

a Connaissez -vous, dit-il au garçon, une jeune personne qui demeure dans cette maison, et qui s'appelle mademoiselle Bertin?

— Ohl que oui, monsieur! répondit le garçon.

C'est nous qui portons habituellement chez elle. Mais, si monsieur y va, ce n'est pas le jour. Actuellement elle est à la campagne.

— Qui vous l'a dit? demanda Eugène.

— Pardi, monsieur ! c'est la portière. Mademoiselle Itougette aime à bien dîner, mais elle n'aime pas beaucoup à payer. Elle a plutôt fait de commander des poulets rôtis et des homards que rien du tout ; mais, pour voir son argent, ce n'est pas une fois qu'il faut y retourner! Aussi nous savons dans le quartier quand elle y est ou quand elle n'y est pas...

— Elle est revenue, reprit Eugène. Montez chez elle, laissez-lui ce que vous portez, et, si elle vous doit quelque chose , ne lui demandez rien aujour- ' d'hui. Cela me regarde et je reviendrai. Si elle veut savoir qui lui envoie ceci, vous répondrez que c'est le baron de ***. »

Sur ces mots Eugène s'éloigna; chemin faisant il rajusta comme il put le cachet de la lettre, et la mit à la poste. « Après tout, pensa-t-il, Rougette ne refusera pas, et si elle trouve que la réponse à son billet a été un peu prompte, elle s'en expliquera avec son baron. »

Les étudiants, non plus que les grisettes, ne sont pas riches tous les jours. Eugène comprenait très-bien que, pour donner un air de vraisemblance à la petite fable que le garçon devait faire, il eût fallu joindre à son envoi le louis que demandait Rougette; mais là était la difficulté : les louis ne sont pas précisément la monnaie courante de la rue Saint- Jacques; d'une autre part, Eugène venait de s'engager à payer le restaurateur; et par malheur son tiroir, en ce moment, n'était guère mieux garni que sa poche. C'est pourquoi il prit, sans différer, le chemin de la place du Panthéon.

En ce temps-là demeurait encore sur cette place ce fameux barbier qui a fait banqueroute, et s'est ruiné en ruinant les autres. Là, dans l'arrière-boutique, où

se faisaient en secret la grande et la petite usure, venait tous les jours Tétudiant pauvre et sans souci, amoureux peut-être, emprunter à énormeintérôt quelques pièces d'argent dépensées le soir et chèrement payées le lendemain; là entrait furtivement la grisette, la tête basse, le regard honteux, venant louer pour une partie de campagne un chapeau fané, un châle reteint, une chemise achetée au mont-de-piété; là, des jeunes gens de bonne maison, ayant besoin de vingt-cinq louis, souscrivaient pour deux ou trois mille francs de lettres de change; des mineurs mangeaient leur bien en herbe; des étourdis ruinaient leurs familles et souvent perdaient leur avenir. Depuis la courtisane titrée à qui un bracelet tourne la tète, jusqu'au cuistre nécessiteux qui convoite un bouquin ou un plat de lentilles, tout venait là, comme aux sources du Pactole, et l'usurier-barbier, fier 3e sa clientèle et de ses exploits jusqu'à s'en vanter, entretenait la prison de Clichy en attendant qu'il y allât lui-même.

Telle était la triste ressource à laquelle Eugène, bien qu'avec répugnance , allait avoir recours pour obliger Rougette, ou pour être du moins en mesure de le faire; car il ne lui semblait pas prouvé que la demande adressée au baron produisît Teffet désirable. C'était de la part d'un étudiant beaucoup de charité , à vrai dire, que de s'engager ainsi pour une inconnue; mais Eugène croyait en Dieu : toute bonne action lui semblait nécessaire.

Le premier visage qu'il aperçut en entrant chez le barbier fut cdui de son ami Marcel , assis devant une toilette , une smî«tte au cou, et feignant de se faire coifler. Le pauvre garçon venait pcfut-étre chercher de quoi payer son souper de îa veille; il semblait fort préoccupé, et fronçait les sourcils d'un air peu satisfait, tandis que le coiffeur, feignant de son côté de lui passer dans les cheveux un fer parfaitement froid, lui parlait à demi-'voix dans son accent gascon. Devant ime autre toilette , dans un petit cabinet , se tenait assis, également affublé d'une serviette, un étranger fort inquiet , regardant sans cesse de côté et d'autre ; et , par la porte eûtr'oaverte de l'arrière-boutique , on apercevait dans une vieille psyché la silhouette passablement maigre d'une jeutie filie qui, aidée de la femme du coiffeur, essayait une robe à carreaux écossais.

« Que viens-tu faire ici à cette heure? » s'écria Marcel, dont la figure rq)rit Texpression de sa bonne humeur habituelle dès qu'il reconnut son ami.

Eugène s'assit près de la toilette , et y expliqua en pen de mots la rencontre qu'il avait faite , et le dessein qui l'amenait.

« Ma foi, dit Marcel, tu es bien candide. De quoi te méles-tu, puisqu'il y a un baron ? Tu as vu une jeune fille intéressante qui éprouvait le besohi de prendre quelque nourriture; ta lui as payé un poulet froid , c'est digne de toi; il n'y a rien à dire. Tu n'exiges d'eHe aucune reconnaissance, l'mcognito te plaît;

c'est héroïque. Mais aller plus loin, c'est de la chevalerie; engager sa montre ou sa signature pour une Imgère que protège un haron, et que Ton n'a pas l'honneur de fréquenter, cela ne s'est pratiqué, de mémoire humaine, que dans la BibUothèque bleue.

— Ris de moi si tu veux, répondit Eugène. Je sais qu'il y a dans ce monde beaucoup plus de malheureux que je n'en puis soulager; ceux que je ne connais pas, je les plains; mais, si j'en vois un, il faut que je l'aide. Il m'est impossible, quoi que je fasse, de rester indifférent devant la souffrance. Ma charité ne va pas jusqu'à chercher les pauvres, je ne suis pas assez riche pour cela; mais quand je les trouve, je fais l'aumône.

— En ce cas, reprit Marcel, tu as fort à faire; il n'en manque pas dans ce pays-ci.

— Qu'importe ? dit Eugène encore ému du spectacle dont il venait d'être témoin; vaut-il mieux laisser mourjr les gens et passer son chemin? Cette malheureuse est une étourdie, une folle, tout ce que tu voudras : elle ne mérite peut-être pas la compassion qu'elle fait naître; mais cette compassion je la sens. Vaut-il mieux agir comme ses bonnes amies, qui déjà ne semblent pas plus se soucier d'elle que si elle n'était plus au monde, et qui l'aidaient hier à se ruiner? A qui peut-elle avoir recours? à un étranger qiii allumera un cigare avec sa lettre, ou à mademoiselle Pinson, je suppose, qui soupe en ville et danse de tout son cœur, pendant que sa compagne meurt de faim ? Je

t'avoue, mon cher Marcel, que tout cela, bien sincèrement, me fait horreur. Cette petite évaporée d'hier soir, avec sa chanson et ses quolibets, riant et babillant chez toi, au moment où l'autre, l'héroïne de son conte , expire dans un grenier, me soulève le cœur. Vivre ainsi en amies, presque en sœurs, pendant des jours et des semaines, courir les théâtres, lesials, les cafés, et ne pas savoir le lendemain si Tune est morte et l'autre en vie, c'est pis que l'indifférence des égoïstes, c'est l'insensibilité de la brute. Ta mademoiselle Pinson est un monstre , et tes grisettes que tu vantes, ces mœurs sans vergogne, ces amitiés sans âme, je ne sais rien de si méprisable. »

Le barbier, qui, pendant ces discours, avait écouté en silence , et continué de promener son fer froid sur la tête de Marcel, sourit d'un air malin lorsque Eugène se tut. Tour à tour bavard comme une pie, ou plutôt comme un perruquier qu'il était, lorsqu'il s'agissait de méchants propos, taciturne et laconique comme un Spartiate, dès que les affaires étaient enjeu, il avait adopté la prudente habitude de laisser toujours d'abord parler ses pratiques, avant de mêler son mot à la conversation. L'indignation qu'exprimait Eugène en termes si violents lui fit toutefois rompre le silence.

« Vous êtes sévère, monsieur, dit-il en riant et en gasconnant. J'ai l'honneur de coiffer mademoiselle Mimi, et je crois que c'est une fort excellente personne.

— Oui, dit Eugène, excellente, en effet, s'il est question de boire et de funicr.

— Possible, reprit le barbéer, je oe dis pas bod. Les jeunes personnes, ça rit, ça etiante, ça fume; mais il y en a qui ont du coeur.

— Où voulez- vous en vmr, père Cadédis? demanda Marcel. Pas tant de diplomatie, expliquezvous tout net.

— Je veux dire , répliqua le barbier m montrant Tarrière-boutique, qu'il y a là, pendue à nn douy une petite robe de soie noire que ces mesmeurs eoAnaissent sans doute, s'ils connaissent la propriétaire, car elle ne possède pas une garde-nd» très-cffliqiliquée. Mademoiselle Mimi m'a envoyé cette lebe ce matin au petit jeur; et je présume que, si elle n'est pas venue au secours de la petite Bougette, c'est ipi'ellemôme ne roule pas sur l'or.

— Voilà qui est curieux, dit Marcel se Itvtski et entrant dans l'arrière-boutique, sans égaid pour la pauvre femme aux carreaux écossais; la chansoû de Mimi en a dimc menti , puisqu'eSe m/^ sa robe en gage? Mais avec quoi diaUe fera-t-ette ses visites à présent ? Elle ne va donc pss dans la moade aujourd'hui ? »

Eugène avait suivi son ami ; le barbier ne les trompait pas : dans un coin poudreux, au aritieu d'autres bardes de toute espèce, étttlt hmnUement et tristement suspendue l'unique iobe de sMttoaDiselle tSor son.

« Cesi bien cela^ dit Marcd; je reconnais ce vêtement pour ravoir vu tout neuf il y a dix-huit mois. C'est la robe de cfaambre, Tamazone et l'uniforme de parade de mademoiseUe Mimi. Il doit y avoir à la manche gauche une petite tache grosse comme une pièce de ciaq sous, causée par le vin de Champagne. Et combien avez-vous prêté là-dessus, père Cadédis ? car je suppose que cette robe n'est pas vendue , et qu'elle ne se trouve dans ce boudoir qu'en qualité de nantissement.

— J'ai prêté quatre francs, répondit le barbier; et je vous assure, monsieur, que c'est pure charité; à toute autre je n'aurais pas avancé plus de quarante sous, car la pièce est diablement mûre, on y voit à travers; c'est une lanterne magique. Mai& je sais qHe mademoiseUe Mimi me payera; elle est bonne pour quatre francs.

— Pauvre Mimi I reprit Marcel Je gagerais tout de suite mon bonoet qu'elle n'a emprunté cette petite somme que pour l'envoyer à RougettOi

— Ou pour payer queiqiie dette criarde, dit Eugène.

— Non, dit Marcel, je connais Mîaii; je la crois incapable de se dépouiller pour un créancier.

— Possible encore , dit le barbier. J'ai connu mademoiselle Mimi dans une position njeilleure que celle où elle se trouve actuellement; elle avait alors un grand nombre de dettes. On se présentait journellement chez elle pour saisir ce qu'elle possédait , et on

avait fini, en effet, par lui prendre tous ses meubles, excepté son lit, car ces messieurs savent sans doute qu'on ne prend pas le lit d'un débiteur. Or, mademoiselle Mimi avait dans ce temps-là quatre robes fort convenables. Elles les mettait toutes les quatre Tune sur l'autre , et elle couchait avec pour qu'on ne les saisît pas; c'est pourquoi je seraissurpris si, n'ayant plus qu'une seule robe aujourd'hui, elle l'engageait pour payer quelqu'un.

— Pauvre Mimi, répéta Marcel. Mais, en vérité, comment s'arrange-t-elle? Elle a donc trompé ses amis? elle possède donc un vêtement inconnu? Peutêtre se trouve-t-elle malade d'avoir mangé trop de galette, et, en effet, si elle est au lit, elle n'a que faire de s'habiller. N'importe, père Cadédis, cette robe me fait peine, avec ses manches pendantes qui ont l'air de demander grâce ; tenez, retranchez quatre francs sur les trente-cinq livres que vous venez de m'avancer, et mettez-moi cette robe dans une serviette, que je la rapporte à cette enfant. Eh bien I Eugène, continua- t-il, que dit à cela ta charité chrétienne?

— Que tu as raison, répondit Eugène, de parler et d'agir comme tu fais, mais je n'ai peut-être pas tort; j'en fais le pari , si tu veux.

— Soit, dit Marcel, parions un cigare, comme les membres du JocJiLey-Club. Aussi bien, tu n'as plus que faire ici. J'ai trente et un francs, nous sommes riches. Allons de ce pas chez mademoiselle Pinson; je suis curieux de la voir. »

Il mît la robe sous son bras, et tous deux sortirent de la boutique,

« Mademoiselle Mimi est allée à la messe, répondit la portière aux étudiants lorsqu'ils furent arrivés chez mademoiselle Pinson.

— A la messe I dit Eugène surpris.

— A la messe! répéta Marcel. Ç'est< impossible , elle n'est pas sortie. Laissez-nous eHtrer; nous som-, mes de \ieux amis.

— Je vous assure, monsieur, tépondit la portière, qu'elle est sortie pour aller à la messe, il y a environ trois quarts d'heure.

— Et à quelle église est-elle allée?

— A Saint- Sulpice, comme de coutume; elle n'y manque pas un matin.

— Oui, oui, je sais qu'elle prie le bon Dieu ; mais cela me semble bizarre qu'elle soit dehors aujourd'hui.

— La voici qui rentre , monsieur ; elle tourne la rue; vous la voyez vous-même. »

Mademoiselle Pinson, sortant de l'église, revenait chez elle, en effet. Marcel ne l'eut pas plus tôt aperçue, qu'il courut à elle, impatient de voir de près sa toilette. Elle avait, en guise de robe, un jupon d'indienne foncée, à demi caché sous un rideau de serge verte dont elle s'était fait, tant bien que mal, un châle. De cet accoutrement singulier, mais qui, du reste,

n'attirait pas les regards, à cause de sa couleur som-

bre, sortai^t sa tète gracieusement ooîifée 4e son bonnet blanc et ses petits pieds chaussés de brodequins. Elle s'était enveloppée dans son rideau avec tant d'art et de précaution, qu'il ressemblait vraiment à un vieux châle, et qu'on ne voyait presqae pas la bordure. En un mot, elle trouvait moyen de plaire encore dans cette friperie, et de prouver, une fois de plus sur terre, qu'une jolie femme est toujours jolie.

« Comment me trouvez- vous? dit-eUo aux deux jeunes gens en écartant un peu son rideau et en lassant voir sa fine taille serrée dans son corset; c'est un déshabillé du matin que Palmyre vient de ra'ap* porter.

— Vous êtes charmante, dit Marcel. Ma foi, je n'aurais jamais cru qu'on pût avoir si bonne mine avec le châle d'une fenêtre.

— En vérité? reprit mademoiselle Pinson; j'ai pourtant l'air un peu paquet.

— Paquet de roses, répondit Marcel. J'ai presque regret maintenant de vous avoir rapporté votre robe.

— Ma robe? Où Tavez-vous trouN-ée?

— Où elle était, apparemment.

— Et vous Tavez tirée de l'esclavage ?

— Eh ! mon Dieu, oui, j'ai payé sa rançon. M'en voulez-votts de cette audace?

— Non pas; à charge de revanche. Je suis bien aise de revoir ma robe; car, à vous dire vrai, voilà déjà longtemps que neus vivons toutes les deux ensemble, et je m'y suis attachée insensiblement. »

LES PARISIENNES APARIS. 175

Eq parlant akisi-, mademmseUe PIdsob, montait lestement les cinq étages qui conduisaient à sa ebarnbrette, où les deux amis entrèrent avec elle.

« Je ne puis pourtant , dit Alarcel^ vous r^dre cette robe qu'à uoe cooditiofi.

— Fi donc I dit la grisette. Qaekjfiie sottise ! Des conditions ? je n'en veux pas,

— J'ai fait ufi pari, dit Marcel; il faut que vous nous disiez franchement pourquoi cette robe était en

— Laissez-moi done d'abord la remettre, répondit mademoiselle Pinson; jie vous dirai ensuite mon pourquoi. Mais je vous préviens que, si vous ne vouleepas faire antichambre dans mon armoire ou sur la gouttière, il faui, pendant que je vais m'habiller, que vous vous voiliez la face comme Agamemnon.

— Qu'à cela ne tienne, dit Marcel; nous sommies plus honnêtes qu'on ne pense , et je ne hasarderai pas même un gbA.

— Attendez, reprit mademoiselle Pinson; je suis pleine de confiance , mais la sagesse des nations nous dit que deux précautions valent mieux qu'une. »

£n même temps, elle se débarrassa de som ridieau et rétendit déiicatementsur la tête desd^x amis, de manière à les rendre complètement aveugles.

• Ne bougez pas, leur dit-elle; c'est l'affaire d'un instant.

— Prenez garde à vous, dit Marcel; s'il y a un trou au rideau, je ne réponds de den. Vous ne voulez

pas vous contenter de notre parole ; par conséquent elle est dégagée.

— Heureusement ma robe Test aussi , dit mademoiselle Pinson; et ma taille aussi, igouta-t-elie en riant et en jetant le rideau par terre. Pauvre petite robe! il me semble qu'elle est toute neuve. J'ai un plaisir à me sentir dedans !

— Et votre secret ? nous le direz- vous maintenant? Voyons, soyez sincère, nous ne sommes pas bavards. Pourquoi et comment une jeune personne comme vous, sage, rangée, vertueuse et modeste, a-t-elle pu accrocher ainsi d'un seul coup toute sa garde-robe à un clou.

— Pourquoi?... pourquoi?... répondit mademoiselle Pinson paraissant hésiter; puis elle prit les deux Jeunes gens chacun par un bras , et leur dit en les poussant vers la porte :

— Venez avec moi, vous le verrez. »

Gomme Marcel s'y attendait, elle les conduisit rue de l'Éperon.

viir

Marcel avait gagné son pari. Les quatre francs et le morceau de galette de mademoiselle Pinson étaient sur la table de Rougette avec les débris du poulet d'Eugène. La pauvre malade allait un peu mieux, mais elle gardait toujours le lit ; et, quelle que fût sa reconnaissance envers son bienfaiteur inconnu , elle fit dire à ces messieurs, par son amie, qu'elle les

priait de l'excuser, et qu'elle n'était pas en état de les recevoir.

« Que je la reconnais bien là I dit Marcel ; elle mourrait sur la paille dans sa mansarde, qu'elle ferait encore la duchesse vis-à-vis de son pot à l'eau. »

Les deux amis, bien qu'à regret, furent donc obligés de s'en retourner chez eux comme ils étaient venus, non sans rire entre eux de cette fierté et de cette discrétion si étrangement nichées dans une mansarde. Après avoir été à l'École de médecine suivre les leçons du jour, ils dînèrent ensemble, et, le soir venu, ils firent un tour de promenade au boulevard Italien. Là, tout en fumant le cigare qu'il avait gagné le matin :

• Avec tout cela, disait Marcel, n'es-tu pas forcé de convenir que j'ai raison d'aimer, au fond, et môme d'estimer ces pauvres créatures ? Considérons sainement les choses sous un point de vue philosophique. Celte petite Mimi , que tu as tant calomniée , ne faitelle pas , en se dépouillant de sa robe , une œuvre plus louable , plus méritoire , j'ose môme dire plus chrétienne, que le bon roi Robert en laissant un pauvre couper la frange de son manteau? Le bon roi Robert, d'une part, avait évidemment quantité de manteaux ; d'un autre côté, il était à table, dit l'histoire, lorsqu'un mendiant s'approcha de lui en se traînant à quatre pattes, et coupa avec des ciseaux la frange d'or de l'habit de son roi. Madame la reine trouva la chose mauvaise, et le digne monarque, il est vrai, pardonna généreusement au coupeur de franges ; mais

peut-être avait-il bien dîné. Vois quelle distance entre lui et Mimi! Mimi, quand elle a appris Tinfortune de Rougette, assurément était déjà à jeun. Sois convaincu que le morceau de galette qu'elle avait emporté de chez moi était destiné par avance à composer son propre repas. Or, que fait-elle? an lieu de déjeuner, elle va à la messe, et, en ceci , elle se montre encore au moins l'égale du roi Robert, qui était fort pieux, j'en conviens , mais qui perdait son temps à chanter au lutrin pendant cjue les Normands faisaient le diable à quatre. Le roi Roi)ert abandonna sa frange, et, en somme, le manteau lui reste ; Mnni envoie sa robe tout entière au père Cadédis, action incomparable en ce que Mimi est femme, jeune, jolie, coquette et pauvre; et note bien que cette robe lui est nécessaire pour qu'elle puisse aller, comme de coutume, à son magasin, gagner le pain de sa journée. Non-seulement donc elle se prive du morceau de galette qu'elle allait avaler, maïs elle se met volontairement dans le cas de ne pas dîner. Observons en outre que le père Cadédis est fort éloigné d'être un mendiant, et de se traîner à quatre pattes so«s la table. Le roi Robert, renonçant à sa frange, ne fait pas un grand sacrifice, puisqu'il la trouve toute coupée d'avancé, et c'est à savoir si cette frange était coupée de travers ou non, et en état d'être recousue; tandis que Mimi, de son propre mouvement, bien loin d'altendre qu'on lui vole sa robe, arrache elle-même de dessus son pauvre corps ce vêtement, plus précieux, plus utile que te

clinquant de tous les passementiers de Paris. Elle sort vêtu d'un rideau ; mais sois sûr qu'elle n'irait pas ainsi dans un autre lieu que l'église; elle se ferait plutôt couper un bras que de se laisser voir ainsi fagotée au Luxembourg ou aux Tuileries; mais elle ose se montrer à Dieu, parce qu'il est l'heure où elle prie tous les jours. Crois-moi, Eugène, dans ce seul fait de traverser avec son rideau la place Saint-Michel , la rue de Tournon et la rue du Petit-Lion , où elle connaît tout le monde, il y eut plus de courage, d'humilité et de relîgiori véritable que dans toutes les hymnes du bon roi Robert, dont tout le monde parie pourtant, depuis le grand Bossuet jusqu'au plat Anquetil, tandis que Mimi mourra inconnue dans son cinquième étage, entre un pot de fleurs et un ourlet.

— Tant mieux pour elle, dit Eugène.

— Si je voulais maintenant, dit Marcel, continuer à comparer, je pourrais te faire un parallèle entre Mutius ScévolaetRougelte. Penses-tu, en effet, qu'il soit plus difficile à un Romain du temps de Tarquin de tenir son bras pendant cinq minutes au-dessus d'un réchaud allumé qu'à une grisette contemporaine de rester vingt-quatre heures sans manger? Ni l'un ni l'autre n'ont crié; mais examine par quels motifs. Mutins est au milieu d'un camp , en présence d'un roi étrusque qu'iK« voulu assassiner; il a manqué son coup d'une manière pitoyable, il est entre les mains des gendarmes. Qu'imagine-t-îl? Une bravache. Pour qu'on Tadmire avant qu'on le pende, il se

roussit le poing sur un tison, car rien ne prouve que le brasier fût bien chaud ni que le poing soit tombe' en cendres. Là-dessus, le digne Porsenna, stupéfait de sa fanfaronnade,, lui pardonne et le renvoie chez lui. Il est à parier que ledit Porsenna, capable d'un tel pardon, avait une bonne figure, et que Scévola se doutait qu'en sacrifiant son bras il sauvait sa tête. Rougette, au contraire, endure patiemment le plus horrible et le plus lent des supplices, celui de la faim;, personne ne la regarde. Elle est seule au fond d'un grenier, et elle n'a là pour l'admirer ni Porsenna, c'est-à-dire le baron, ni les Romains, c'est-à-dire les voisins, ni les Étrusques, c'est-à-dire ses créanciers, ni môme le brasier, car son poêle est éteint. Or, pourquoi souffre-t-elle sans se plaindre? Par vanité d'abord, cela est certain; mais Mutins est dans le même cas : par grandeur d'âme ensuite, et ici est sa gloire; car, si elle reste muette derrière son verrou, c'est précisément pour que ses amis ne sachent pas qu'elle se meurt, pour qu'on n'ait pas pitié de son courage, pour que sa camarade Pinson, qu'elle sait bonne et toute dévouée, ne soit pas obligée, comme elle l'a fait, de lui donner sa robe et sa galette. Mutius, à la place de Rougette, eût fait semblant de mourir en silence, mais c'eût été dans un carrefour ou à la porte de Flicoteaux. Son taciturqp et sublime orgueil eût été une manière délicate de demander à l'assistance un verre de vin et un croûton. Rougette, il est vrai, a demandé un louis au baron, que je persiste à com-

parer à Porsenna ; mais ne vois-tu pas que le baron doit évidemment être redevable à Rougette de quelques obligations personnelles? Cela saute aux yeux du moins clain'oyant. Comme tu Tas, d'ailleurs, sagement remarqué, il se peut que le baron soit à la campagne, et dès lors Rougette est perdue. Et ne crois pas pouvoir me répondre ici par cette vaine objection qu'on oppose à toutes les belles actions des femmes, à savoir qu'elles ne savent ce qu'elles font, et qu'elles courent au danger comme les chats sur les gouttières. Rougette sait ce qu'est la mort; elle l'a vue de près au pont d'Iéna, car elle s'est déjà jetée & l'eau une fois, et je lui ai -demandé si elle avait souffert: Elle m'a dit que non, qu'elle n'avait rien senti, excepté au moment où on l'avait repêchée, parce que le& bateliers la tiraient par leâ jambes, et qu'ils lui avaient, à ce qu'elle disait, rdclé la tête sur le bord du bateau.

—Assez, dit Eugène, fais-moi grâce de tes affreuses plaisanteries. Réponds-moi sérieusement : crois-tu que de si horribles épreuves, tant de fois répétées, toujours menaçantes, puissent enfin porter quelque fruit ? Ces pauvres filles, livrées à elles-mêmes, sans appui, sans conseil, ont-elles assez de bon sens pour avoir de l'expérience? Y a-t-îl un démon attaché à elles qui les voue à tout jamais au malheur et à la folie; ou, malgré tant d'extravagances, peuvent-elles revenir au bien ? En voilà une qui prie Dieu, dis-tu ;

elle va à l'église, elle remplit ses devoirs; elle vithon-

nétement de son travail; ses compagnes paraissent resUmer, et vous autres, mauvais sujets, vous ne la traitez pas vous-mêmes avec votre légèreté habituelle. £n voilà une autre qui passe sans cesse de retourderie à la misère, de la prodigalité aux horreurs dé la faim; certes, eUe doit se rappeler longtemps les leçons cruelles qu'elle reçoit. Crois- tu qu'avec de sages avis, une conduite réglée, un peu d'aide, on puisse faire de telles femmes des êtres raisonnables? S'il en est ainsi, dis-le-moi : une occasion s'offre à nous ; allons de ce pas chez la pauvre Rougelte ; elle est sans doute encore bien souffrante, et son amie veille à son chevet Ne me décourage pas, laisse-moi agir. Je veux essayer de les ramener dans la b^one route, de leur parler un langage sincère; je ne veux leur faire ni sermon ni reproche ; je veux m'approcher de ce lit, leur prendre la main, et leur dire.. . »

En ce moment, les deux amis passaient devant le café Tortoni. La silhouette de deux jeunes femmes qui prenaient des glaces près d'une fenêtre se dessinait à la clarté des lustres. L'une d'elles agita son mouchoir» et l'autre partit d'un éclat de rire.

« Parbleu! dit Marcel, si tu veux leur parl^, nous n'avons que faire d'aller si loin, car les voilà. Dieu me pardonne I Je reconnais Mimi à sa robe, et Rougette à son panache blanc, toujours sur le chemin de la friandise . Il paraît que monsieur lebaron a bien fait les choses. »

« Et une pareille folie, dit Eugène, ne t'épouvante pas?

— Si fait, dit Marcel; mais je t'en prie, quand tu diras dumd des frisettes, &ris une^iception pour la petite Pinson. Elle nous a conté une histoire à souper, elle a engagé sa rôle pour quatre francs, elle s'est fait un châle avec un rideau; et, qui dit ce qu'il sait, qui donne ce qu'il a, qui fiait ce qu'il peut, n'est pas obligé à davantage. 9

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