‹ Le diable à Paris: les Parisiennes à ParisChapitre 21 sur 35 · CHARLES NODIER · texte numérisé non relu

CHARLES NODIER

Ce mot n'a pas d'équivalents délicats dans la plupart des langues étrangères, par la raison que l'objet qu'il indique chez les autres peuples n'est pas, comme parmi nous, un être qui aime et qui est aimé. Les étrangers ont emprunté au vocabulaire grossier des sens des dénominations plus ou moins blessantes pour qualifier la femme choisie entre toutes que nous nommons en France maîtresse. Leurs langues ingrates déshonorent sans pitié ce que la nôtre élève, elles souillent ce que nous parons de fleurs, elles tachent de boue le front que nous couronnons. Chez eux, la maîtresse est encore l'esclave antique, debout à l'angle du chemin ou accroupie dans l'ombre sur les degrés de marbre du palais; chez nous, la maltresse procède de la chevalerie et de la royauté; elle a suivi Renaud et Tancrède aux croisades et s'est assise sur le trône avec Charles VII, François I«',

Henri III, Henri IV et Louis XIV. Agnès Sorel, Diane, Gabrielle, Montespan, nobles femmes, cœurs tendres, esprits charmants! Sans elles, les princes sur la volonté desquels elles ont régné n'auraient eu ni courage, ni délicatesse, ni loyauté, ni distinction. Ils n'auraient été que rois.

PUISSANCE B£NFE1UilÉ£ DiKS US. MOT lUITRESSE.

La maîtresse n'est pas la femelle diimaîtrej comme une définition inexacte semblerait le laisser croire. Elle s'appelle maîtresse parce qu'elle est tout simplement le maître. Elle est maîtresse ou de la volonté, ou des actions, ou de la pensée, ou des secrets, ou de la fortune, ou de l'honneur, ou de la vie de l'homme, ce qui ne laisserait pas grande autorité au maître si elle en avait un ; et voilà pourquoi elle se nomme à bon droit maîtresse.

Quand on dit : « M. le comte se promenait aujourd'hui au bois avec sa maîtresse, » cefe signifie que la maîtresse de M. le comte a voulu aller se promener au bois, non pas à cause de Fenvie que celui-ci en avait, mais malgré son envie.

J'ai mené ma maîtresse au bal, je conduirai cette année ma maîtresse en Italie ou aux eaux, je vais chez ma maîtresse, cela veut dire, dans les mœurs parisiennes, ma maîtresse veut que je la mène au bal, que je la conduise en Italie, et die consent à me recevoir chez elle.

Ainsi, une maîtresse parisienne vous laisse faire.

non pas tout ce que vous voulez, mais bien tout ce qu'elle veut. Cela n'a pas toujours été ainsi, on peut le \Gir par :

LES MAITRESSES kSm^lTESg Qd'iL NE FAUT PAS CONFONDRE AVEC LES VIEILLES MAITRESSES.

Ouvrez le spirituel Horace, le mordant Juvénàl, ou Ovide, et vous vous coavainerez: qu'à Rome les matiresses ne pouvaient sertir que du rang des esdaves. Aussi étaient-elles loia de représenter, par l'autorité, la jCantMie, le caprice souverain, la maîtresse.parislenne, qui voiss ehoisit avamt que vou& ne l'ayez choisie. Au premier pli da front, au plus léger sillon à Tangle des tempes,, au moaidre changement de nuance dans la pureté du teint ou l'émail bleuâtre des dents, le maître la renvoyait à sa maison dés champs, à ses cuisines ou au service du bain; et il s'en eecupait eiisuite autant que de la l^i^' de Romulus. Ce qui ôtait chez les Rossalns toote saveur à ces liaisons partieulièresj, c'est le méppis qu'affectait la toi envers les femmes affranchie* et les femmes esclaves. Elles étaient si peu con»idérée&, que le mari qui les fréquentait peNquement ne passait pas pour adultère. Aucun opprobre, aucone flétrissure ne l'atteignait. Or, eomme le nombre ées femmes esclaves et des femmes affranchies étrusques, grecques, africaines, juives, formait Timmense majorité desfemmes marchant sur le pavé de Rome, le concubinage y était aussi étendu que peu remarqué.

i88 LE DIABLE A PARIS.

On voit que la oudtresse antique n'a rien de commun avec lanudtresse pariâenne, si roagnifiqaemcnt personnifiée dans celle qui osa dire un jour à son amant : • Quand finirez-vous de me compromettre ? Vous ne cessez de vous montrer en public avec votre femme, t

Lk raUE ET LA MAITBESSE.

Le grand Albert, dans son fameux Traité iF Histoire natureUey a écrit un chapitre fort érudit et fort ingénieux oii il déroule la vaste série des êtres antipathiques; il les nomme tous, excepté deux qu'il a oubliés : la femme et la maîtresse. Autant vaudrait passer sous silence Adam et Eve en racontant l'histoire de la création du monde.

CE qu'est la biattresse aux teux de la femme prise dans

LE SENS d'épouse.

Fût-elle belle comme Ninon, elle est sans beauté, sans grâce, surtout sans pudeur.

Fût-elle spirituelle comme Aspasie et madame de Sévigné, elle n'a pas l'ombre d'intelligence ; elle est sotte, ennuyeuse, stupide.

Eût-elle la distinction d'une reine, elle est commune, vulgaire et grisette.

Ce jugement est injuste et faux, quoique la femme, dès qu'elle se croit trahie par son mari, fasse un retour sur elle-même pour savoir en quoi elle est inférieure à sa rivale. Jamais conseil de révision n'a soumis les conscrits à un examen aussi rigide. 11 est

rare que la femme ne finisse pas par découvrir la cause physique ou morale de sa défaîte, et plus rare encore qu'elle ne la jette un jour comme un reproche à la face de son mari.

Ce fut après s'être convaincue avec raison de sa supériorité qu'une femme dit à la maîtresse de son mari, qui avait été autrefois son amie : « Ah! ma chère, si j'avais pu prévou» que mon mari aimât les dents gâtées! »

CE qu'est la. femme aux TEUX de la MAITRESSE.

La maîtresse parisienne a une peur instinctive de la femme de son amant. Elle s'attend toujours à la voir tomber sur elle. Cette terreur est la cause d'un dédain sans exemple. La maîtresse se dépeint la femme sous le jour le plus désavantageux et le plus ridicule. D'abord, elle la voit très-vieille, fût-elle plus jeune qu'elle, ce qui arrive fréquemment; laide, cela va sans dire; mal mise, portant le cabas , un parapluie rouge et un tartan; tenant le milieu, comme distinction, entre la sage -femme et la marchande de cigares de contre* bande.

OPDnOM SUR LA BIAITRESSE ET LA FEMME MARIÉE > ÉMISE PAR \m DE MES AMIS QUI n'a PAS ÉTÉ MARIÉ ET QUI n'A JAMAIS

EU DE MArrRESSE.

« Je pense de la femme mariée, opposée à la maîtresse, qu'elle représente le côté grave, nohle et utile delà vie, le côté architectural, si l'on peut s'exprimer ainsi, celui sans lequel il n'y aurait pour l'homme ni

repos, ni abri, ni dignité. Elle est mowm le: hmn kfsM qui renferme tou& les pe^ne de^ la faimUe'et de kso* ciété. Otez réponse, vous êtes bieappès d&fiupf^ifiiâr la mère, non pas celle qui est uniquam^at chargée de produire des enfants» mais celle ^i a BÛssicHu de les aimer tendrement,, de lesélever, d'ea faire de& hommes et des citoyens. Ainsi, la femme, setoa te mariage,, n'est pas moins que la société mémo, puisqu'elle' est ce qui en constitue la force, la grandeur^ la durée ei la perpétuité.

» Voici maintenant ce que je pense de la maîtresse. Elle est le côté jeune et riant de la vis, eiîe en est le mois de mai, Tesprit, la verte poésie', imagination. Retranchez la mdiresse, voue retranchez nécessai* rement tout ce que rimaginatio», lapeéste et Tesprit enfantent de gracieux et de beau dans la sphère de Tidéal, c'est-à dire les arts. Ai^sr, se démoiitre-tKHi> facilement que les plus spl^téiéescBu^vres (prenez au hasard) de la peinture, de la statuaire et de la poésie ont été in^rées par ces femme» indépendantes que^ aous appelons au^urd^hui m^tresses'. Ne citez pas» il faudrait tout citer, enfermer le monde des arts tout entier entre des guillemets. Éruditioa facile, érudition blessante pour la femme du mariage. Mais pourquoi la blesserait-on? Elle est la raéson, la maîtresse n'est que l'esprit; elle est l'ordre, lamaitresse nlestquel'enthousiasme; elle est le bon sens» lamaitresse n'est ^yie. le délire; elle est la. terre, lamaitresse a*est(^e.le ciel; non pas, expliquons nous vite, celui où Ton va p^our

LES PARlSIENrŒS A PARIS. 101

SCS bonnes œuvres, mais celui où l'on voudrait aller pour ne faire aucune sorte d'oeuvre, même une bonne. »

RÉFLBXIÛR ISGÉISIfiUSE QHF RBSSORT DE MON SUJET : MAI^HEUREUSEMEnr ELLE N^EST- PAS DE MOI,. MAIS d'uN AUTEUR

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